ETRANGE RAPPEL
Ce n’était pas la folie qui se lisait dans les veux de Pauline, ce n'était pas non plus le re tour de l'intelligence, Ts étaient dilatés au plus haut degré : ils étaient fixes et immobiles ; pour. tant je compris qu'ils ne distinguaient absolu ment rien, que leurs nerfs ne transmettaient au: eune impression au cerveau. L'espoir insensé que j'avais coneu de la voir revenir à la raison en sortant de son Avanonissement, s'était dissipé. TI était clair qu'elle était tombée dans un état plus diene encore de pitié que le premier.
Je lui parlai ; je l’appelai par son nom : mais elle ne semblait pas en avoir conscience. Elle re cardait, avec deg veux étranges, dans une cer taine direction, toujours la même.
Tout, à roup elle se leva et. avant que j’eusse le ‘temps d'intervenir ot de l’en emnêcher, ella sortit de la chambre. Je la suivis. Elle descendit rapidement l'escalier ot je la vise se diriger vers la porte de la rue, Sa main était posée déià en le loquet qnand ie la roïoienis. Je l’annelai de
nouvean par son nom. la suppliant. lui ordon-
nant même de revenir, toujours en vain. Ne
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voulant pas user de force, je la suivis pour veiller sur elle. La seule violence que je lui fis fut de l'envelopper d’un grand manteau suspendu dans le vestibule.
Elle marchait droit devant elle d'un pas rupide et uniforme, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Pas une seule fois, durant cette course, je ne vis ses yeux bouger ou leurs paupières trembler. Mon bras touchait le sien, et cependant elle paraissait ignorer absolument ma présence. Quelque chose la poussait vers un but déterminé. Je ne sais quelle idée de son cerveau malade la pressait d'arriver. Je craignais d'intervenir, Si c'était là un cas de somnambulisme, il eût été imprudent de la réveiller.
l’auline quitta la rue Walpole et, sans un moment d’hésitation, elle tourna l'angle et suivit une longue rue. Nous fimes bien ainsi plus d’un demi-mille ; puis elle prit une autre rue et s’arrèta vers le milieu, devant une maison.
C'était une maison à trois étages du type habituel des maisons de Londres, une maison qui différait très peu de la mienne et de mille autres, à l'exception toutefois d’une chose que je pouvais constater à la lueur d'un reverbère, c'est qu'elle était abandonnée. Sur l’une des vitres couvertes de poussière, il y avait une affiche annoncant une confortable habitation à louer meublée, Quel caprice bizarre avait conduit Pauline vers cette maison déserte ? Y avait-elle jadis counu quelqu'un ? Le souvenir renaissait-il donc dans Son pauvre cerveau endormi ?
Le alla droit à la porte et y posa sa main, eornme si elle s'attendait à ce qu'elle s’ouvriît sous cette pression.
* Pauline, ma chérie, lui dis-je, retournons
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maintenant chez nous. Il est trop tard pour entrer ici. Demain, si tu veux, nous reviendrons.”
Elle ne répondit pas et demeura dans la même attitude, la main appuyée contre la porte. Je lui pris le bras, je tâchai doucement de l’emmener. Elle résista avec une vigueur dont je ne l’aurais jamais crue capable. Quel que fût son but, il était évident qu’elle ne pouvait l’atteindre qu’en franchissant cette porte.
Je jetai les yeux autour de moi, me demandant s’il fallait chercher une voiture de place et y déposer de force Pauline, ou s’il ne fallait pas mieux la laisser là jusqu’à ce qu’elle reconnût elle-même l’obstacle. Pendant que j'etais oceuvé à débattre ce double projet, une idée soudaine me frappa. Jadis, mon passe-partout avait ouvert la porte d’une demeure qui n’était pas la mienne ; peut-être me rendrait-il le même service. Je savais que les maisons inoccupées sont souvent, soit par négligence, soit pour plus de com: modité, fermées simplement au loquet. C'était une idée absurde, mais, après tout, il n’y avait pas de mal à essayer. Je pris ma clef, le double de celle dont je m'étais servi dans une occasion que je me rappelais trop bien, je la glissai dans la serrure, sans espérer le moindre succès. Mais, lorsque je sentis la porte céder en s’ouvrant, frisson d’horreur courut dans tout mon être, car je compris aussitôt qu'il ne pouvait y avoir là une simple coïncidence. Sans un mot, sans un geste de surprise, Pauline pénétra la première dans le vestibule. Je la suivis, après avoir fermé la porte derrière moi, et je me trouvai dans une obscurité complète. J’entendis devant moi son pas rapide et léger ; je l’entendis monter l’escalier ; j’entendis une porte s’ouvrir, et alors, alors seulement je retrouvai assez de présence d’esprit
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pour forcer mes jambes à me porter en avant.
Mon sang s'était comme glacé, tandis que sans difficulté aucune je trouvais l'escalier.
Pourquoi ne l’aurais-je pas trouvé, bien qu’il fit noir comme dans un four ? Je connaissais si bien le chemin ! Une fois déjà je l'avais parcouru, et bien souvent depuis j'avais traversé cet endroit dans mes rêves ! La vérité me frappa comme une révélation soudaine. Elle me frappa dès l’instant où la clef commença de tourner dans la serrure. Cette maison était celle où je m'étais introduit par erreur, trois années auparavant. Je montais le même escalier, j'allais me trouver dans la même chambre où avait été commis un crime. J’allais voir de mes yeux, rendus à la lumière, le lieu où, aveugle et impuissant, javais failli périr victime de ma témérité. Mais Pauline, qu’est-ce qui l’amenait là ?
Oui, à t£tons je reconnaissais tout, je pouvais croire que les événements de cette nuit terrible redevenaient présents ; je retrouvais jusqu’à l'obscurité même qui m’avait enveloppé alors. Un moment, je me demandai si les trois dernières années n'étaient pas un songe, si je n'étais pas encore aveugle, s’il existait bien une femme qui fût ma femme ?
T fallait écarter cette imagination. Je tirai de ma poche des allumettes, j’en frottai une, et je pus alors distinguer cette chambre, où une fois déjà javais pénétré, d'où j'avais failli ne jamais sortir.
Mon premier regard fut pour chercher Pauline. Elle était là debout, la tête dans ses deux mains, l'expression de son visage à peu près la même : il était facile de comprendre que, jusque-là, elle restait inconsciente. Mâme je sentais qu’une lutte intérieure commençait en.elle, et je craignais le
moment où cette lutte se manifesterait au dehors.
L’allumette ayant brûlé jusqu’au bout, je fus forcé de la jeter. J’en alluimai une autre et je cherchai autour de moi le moyen d’ohtenir une lumière plus stable. Une bougie à moitié consumée restait, par bonheur, sur la tablette de la cheminée.
Pauline cependant demeurait toujours dans la même attitude, et il me semblait que sa respira. tion était plus rapide ; ses doigts sc promenaient convulsiveement autour de ses %empes et repoussaient son épaisse chevelure noire avec agitation comme si elle eñt fait effort pour ramener la pensée dans son cerveau troublé. Je ne pouvais qu'attendre.
Nous nous trouvions dans “me chambre assez spacieuse, bien meublée. mais sans luxe, comme le sont habituellement les chambres d’un appartement garni. Celui-ci devait être inoccupé depuis longtemps, car tout v était couvert de poussière. Je me rappelais le coin où l’on m’avait poussé pendant que les assassins vaquaient à leur horrihle hesogne. Je revoyais l’endroit où gisait le cadavre aue i’avais heurté, sur lequel étais tomhé, et ic frémissais, osant, à peine porter mon revard sur le parquet pour y découvrir les traces du crime. An fond de la salle, il v avait une porte à deux battants et ce devait être derrière cette norte au’avaient éclaté les cris. Je l’ouvris vivement et, en élevant la hougie, j’anerçus une chambre qui ressemblait heaucoup à la rremière. sauf au’il &v trouvait un piano. — celui-là même, sans aucun doute, dont les sons avaient expiré en se mêlant au terrible cri d’énouvante.
Quelle inspiration - saisit ? Sous quelle in-
ET
fluence ai-je agi ? Je ne le saurai jamais. Je déposai la lumière ; je pénétrai dans la chambre, je levai le couvercle poudreux du piano et je touchaïi quelques notes. Sans doute, ce furent les tragiques souvenirs éveillés en moi par les lieux qui m’environnaient, qui, sans que je m’en rendisse compte, amenèrent machinalement, sous mes doigts les première mesures de ce même morceau que j'avais écouté attentif, du dehors, sur le palier, en admirant la voix de la chanteuse que j'aurais désiré connaître. Tout en jouant, j'apercevais dans l’autre chambre la forme immobile de Pauline. |
Un tremblement nerveux la secoua soudain.
Elle tourna la tête et se dirigea de mon côté. Son visage avait une expression telle que je m’éloignai du piano en me demandant, anxieux, ce qui allait se passer.
Le manteau qui l’enveloppait était tombé à terre. Elle s’assit sur le tabouret du piano, promena ses doigts sur lc: touches, et joua brillamment le prélude du morceau dont j'avais donné quelques notes.
J'étais stupéfait. Jamais, jusqu’à ce jour, elle n'avait montré le moindre goût pour la musique. Mais tout à coup, je compris, aussi bien que si on me l’eût dit d’avance…. oui, je savais maintenant ce qui allait arriver. J'étais sûr qu'au moment voulu, la voix de Pauline allait s'unir aux sons du piano, que j’entendrais ma femme chanter avec perfection, d’une voix contenue, et en tout point de la même manière que dans la nuit fatale. J’attendis haletant qu’elle arrivât à la même mesure où le chant avait cessé... Lorsqu'elle s’élançca toute droite, avec un ceste de folie et le même cri d'horreur, j'étais prêt à la recevoir dans mes bras. Pour elle
ts
comme pour moi, tous les événements de cette nuit terrible étaient redevenus présents, -— elle était ramenée à ce moment affreux où la mimoire l'avait abandonnée.
Quel allait être l'effet de cette réaction ? Serait-il heureux ou funeste ? Je n'avais pas le temps d’y songer. Pauline réclamait tous mes soins. Je l’avais portée sur le canapé où j'étais obligé de la maintenir en m’eïfforçant de ia culmer, d’étouffer ses cris si perçauts qu'ils au: raient pu effrayer les voisins. Tout le temps, elle lutta contre moi, essaya de me repousset et de se lever, mais, comme jadis, elle était maintenue couchée sur le dos par une main ftrte. Très probablement le canapé était le même. La seule différence entre le présent et le passé, c’est qu’en ce moment les mains qui la retenaient étaient des mains amies.
A travers ses gémissements, — les affreux gémissements d'autrefois, — je distinguai des mots entrecoupés : :
‘“ Anthony ! mon Anthony : toi si bon, si beau, si tendre pour ta Pauline, toi que j'aime, mon pauvre, cher, malheureux Anthony ! ”
De qui parlait-elle ? Quel pouvait être cet homme qu’elle appelait d’un pareil accent ?.….
‘ Grâce ! avez pitié de lui ! Ne le tuez pas! Oh ! Macari, ne le tuez pas ! Misérable !.. Mon oncle, n’allez-vous pas le défendre ?.. Trois contre un !… Les lâches ! Oh ! la lame a plongé dans son cœur... Que de sang ! Que de sanc !
Macari ! Démon ! Au secours ! Au secours ! Au meurtre ! ?
Elle ne cessa de crier que pour tomber dans un évanouissement dont je profitai pour l’enlever au plus vite à ce dieu d’horreur.
L'heure n’était pas encore très avancée, et,
avec l’aide d’un Passant, je hélai une voiture. Peu de temps après, je déposai sur son lit Pauline, pareille à une morte.