‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 18 sur 33 · UN ODIEUX MENSONGE · texte numérisé non relu

UN ODIEUX MENSONGE

Ce ne fut d’abord chez Pauline qu'une sorte de demi-retour à la vie. Elle déraisonnait et je priai Dieu de permettre que ses divagations ne fussent que le délire de la fièvre.

Le docteur me dit que son état était des plus critiques. Il y avait espoir de la sauver, mais quant à en répondre !… Le grand savant hochait la tête. C’est durant ces jours d’angoisse que je sentis combien j'aimais ma malheureuse femme.

Les paroles étranges qu’elle prononçait dans la fièvre me troublaient profondément. Parfois en anglais, parfois dans la douce langue de l’Italie, elle appelait quelqu'un ; des paroles de tendresse et de désespoir s’échappaient tour à tour de ses lèvres. Puis venaient des cris, des frissons de mortel effroi. Elle cn était ébranlée tout entière.

Pour moi, elle n’avait pas un mot, pas un regard. Moi qui aurais donné tout au monde pour l'entendre prononcer affectueusement mon nom, je n'étais qu’un étranger pour elle. Quel était celui qu’elle appelait et Pour lequel elie se torturait ainsi ? Quel était ce jeune homme qu’elle avait vu frapper par le poignard des assasins ? Je l’appris bientôt, hélas !

Ce fut Macari qui me porta ce coup. Il vint me voir le lendemaif de la crise. Je ne voulus Pas le recevoir. Mes projets n'étaient, pas encora arrêtés. Pour le moment, je ne pouvais songer à autre chose qu’au danger que courait Pauline.

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Mais deux jours après, quand il revint, je pris sur moi de l’interroger.

Je frémis eu prenant une main qu je n’osais pas encore refuser, bien que j’eusse la conviction intime que cette main était celle d'un meurtrier. Peut-être était-ce celle qui jadis m’avait serfé la gorge. Cependant, malgré tout ce que je savais, je doutais fort de pouvoir le livrer à la justice sur la foi des accusations d'une femme délirante. A moins que Pauline ne dût recouvrer la raison, mon seul témoignage n’aurait aucun poids. Le nom même de la victime m'était inconnu. Pour pouvoir intenter une accusation, il aurait fallu que le cadavre fût retrouvé.

Ce Macari était-il bien le frère de Pauline ?

Frère ou non, je le démasquerai. Je lui prouverai que son crime n’est plus un secret, qu’un étranger en possède tous les détails. Je lui dirai cela, afin que sa vie désormais soit hantée par la terreur et qu'il reçoive ainsi du mgins un juste châtiment.

Je connaissais le nom de la rue où m'avait conduit Pauline. Je l’avais noté en revenant l’autre soir, et j'avais constaté la méprise commise par l’ivrogne qui m'avait jadis servi de guide. Cette rue était la rue Horace. Mon guide, dans le trouble d'esprit causé par la boisson, avait mêlé et confondu Walpole et Horace, le nom de famille et le nom de baptême d’un écrivain célèbre.

Comme tout le cours de sa vie est suspendu à un léger fil !

Macari avait appris la maldie de Pauline. Î mettait autant d’empressement à venir prendre des nouvelles de sa santé que s’il eût été véritablement son frère. Les réponses que je lui donnais étaient sommaires.

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Bientôt il changea de sujet.

‘{J'ose à peine vous importuner en ce moment ; mais je serais bien aise de savoir si vous êtes disposé à vous joindre à moi, comme je vous l'ai demandé, pour adresser une pétition au roi Victor-Emmanuel.

— Je n’y suis point disposé. Il y a plusieurs choses qui doivent m'être expliquées d’abord.”

il salua poliment ; mais je vis qu'il se mordait les lèvres.

‘Je suis, dit-il, tout à votre service.

— Avant tout, il faut que je sois assuré que vous êtes bien le frère de ma femme.’

Ses sourcils noirs se levèrent très haut et il “'efforça de sourire.

‘* Rien de plu: facile que de vous le prouver. Si le pauvre Ceneri était ici, ce.serait fait en un ciin d'œil.

- C’est qu’il m'a parlé tout Gifféremment.

- Oh lil avait ses raisons pour cela. N’importe, je puis invoquer le témoignage d’autres personnes.

De plus, lui dis-je en le regardant bien en face, et en parlant avec lenteur, il faut que je sache pourquoi vous av- ++ assiné un jeune homme, il y a trois ans, « sue Horace.”

Quel que fût le ser. qu'il éprouvait, — crainte ou rage, — sa «e evprima une compète stupeur. Mais, je le voyais, ce n’était pas la surprise de l’innocent qu’on accuse, c'était l’étonnement de voir son crime démasqué. Il ouvrit la bouche et me regarda un instant en silence. ÿ

“ Etes-vous fou, monsieur Vaughan ? s’écriat-il enfin.

— Le 20 août 186... au No … de la rue Horace,

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Vous avez poignardé au cœur un jeune homme, Le docteur Cencri était avec vous et un autre homme aussi. Vous étiez trois contre un.”

I ne tenta pas de se disculper. 11 bondit, les traits bouleversés par la rage, et me saisit le bras. Un moment, je crus qu'il avait l'intention de m'attaquer, mais je m'aperçus qu’il voulait seulement examiner de près mon visage, Je ne me dérobaïi pas à son examen. J ‘étais persuadé qu'il ne pourrait me reconnaître, tant la cécité change la physionomie. |

Mais il me reconnut, 11 lâcha mon bras et frappa du picd avec fureur.

‘* Imbéciles ! idiots ! siffla-t-il, pourquoi ne m'ont-ils pas permis d'achever l'ouvrage ? ”’

Il'arpenta la chambre une fois ou deux de long en large et, ayant repris sor calme, s’arrêta devant moi :

‘* Vous êtes un grand comédien, dit-il avec un calme et un cynisme qui me glacèrent. Gous avez réussi à me tromper, moi qui suis pourtant la méfiance même.

— Tu ne nies même pas le crime. scélérat ? *

[ haussa les épaules.

‘* Pourquoi le nier devant un homme qui en a été témoin ? Avec tout autre, ie nierais sans doute. Du reste, comme vous même, vous êtes intéressé en tout ceci, il n’y a pas lieu pour moi" rien dissimuler.

— Je suis intéressé !

— Certainement, Puisque vous avez épousé ma sœur, Maintenant, mon excellent ami, mon cher beau-frere, je vous dirai pourquoi j'ai tué cet homme et ce que signifiaient mes paroles prononcées à Genève.”’

L’air ironique et dur qu'il prenait me fit pressentir un outrage. Plus que jamais dans cette

seconde d’attente, mes mains eurent envie de le jeter dehors.

‘‘ Ce jeurie homme — ’e ne vous dirai pas son nom pour des motifs que vous devez comprendre — avait compromis Pauline, et la malheureuse l'aimait ! ””’ 11 appuya sur ces derniers mots, espérant peut-être que la haine et la vengeance feraient de moi son complice. ‘* Nous autres, du côté de notre mère, nous sommes de saag noble, un sang qui ne tolère aucune insulte. 11 l'avait, compromise et refusait de l'épouser : c’est pourquoi Ceneri et moi nous l’avons tué, — oui, tué à Londres, — tué devant elle. Comme je vous l'ai déjà dit une première fois déjà, monsieur, il y a quelque avantage à prendre une femme qui ne peut se rappeler le passé.”?

Un langage aussi abominable ne méritait aucune réponse. Je me levai simplement et marchaï vers lui, T1 lut mon intention sur mon visage.

‘Pas ici, dit-il en s’écartant avec vivacité. A quoi bon une lutte vulgaire entre deux gentlemen ? Non; qu’une rencontre ait lieu sur le continent, n'importe où, j’y consens. Je vous prouverai avec plaisir combien je vous hais.”

[avait raison, ce coquin aui restait maître de lui ! A “oi eût servi une lù : entre nous deux? Une lutte inégale, dans layelle je ne pouvais cuère avoir l’espoir de tuer un meurtrier de profession : et, pendant ce temps, Pauline était à deux doigts de la mort !

“© Va-t’en, criai-je, va-t’en, lâche ! Chacune de tes paroles est un mensonge et, parce que tu me détestes, tu viens de proférer la plus odieuse des calomnies, Sauve-toi, si tu veux éviter d’être pendu.’

Tme jeta un regard triomphant et disparut.

Je montai alors chez Pauline et, m’asse ant à

son chevet, j’entendis sortir de ses lèvres desst:chées un continuel appel, fait tantôt en anglais, tantôt en italien, à un être qu’elle aimait. Elle implorait Anthony, elle l’avertissait de se méfier de Macari.

Et moi je me répétais : ‘‘ Il ment, le :iséra. ble ! ”” Mais j'avais beau ‘e dire, j'avais bean me prouver à moi-même que Pauline était un ange ; tout en m'efforçant de me consoler avec ces pensées, je sentais que ce mensonge infâme, jusqu’à ce que je pusse avoir la preuve qu’il était un mensonge, allait me ronger le cœur ; que je finirais par le prendre pour la vérité ; qu’il ne mo laisserait plus un moment de paix.

Comment savoir ?.. I] n’y avait au monde que deux autres personnes qui fussent instruites de l’histoire de Pauline, Ceneri et Thérèse. Thérèse avait disparu et ( neri était aux mines de Sibsrie ou dans quelque autre tombeau. Et tous ces faits me revenaient à l’esprit : la hâte qu'avait Ceneri de marier sa nièce, son désir de s’en dtbarrasser. De telles idées me surexcitaient au point de me rendre à moitié fou.

J’allai prendre l’air et me promenai à l’aventure. Deux projets surgirent dans mon esprit. L'un était d'aller consulter le plus célèbre médeein aliéniste pour savoir si je pouvais garder quelque espérance de voir un jour Pauline gutric ; l’autre consistait à me rendre rue Horace, afin d’examiner la maison au grand jour et de haut en has.

J’allai d’abord chez le docteur. Je lui dis tout, sauf naturellement l’infâme mer: :nge de Macari. Je ne voyais pas le movca ae mi bien faire comprendre le cas sans tout lui dire. Je réussis à l’intéresser vivement, quoiqu'il eût parfois un demi-sourire incrédule. Il avait déjà vu Pauline

et se rendait bien compte de son état. La catalepsic ne l’étonna pas.

Je quittai le docteur ct me rendis à l'agence chargée de louer la maison de la rue Horace. Là, j'appris qu’à l’époque du meurtre, cette maison avait été occupée quelques semaines par un Italien dont on avait oublié le nom. Comme il avait payé le loyer d'avance, on n'avait pas pris d'informations sur son compte. La maison était depuis longtemps sans locataires. Rien de particulier sur elle, sinon que le propriétaire en voulait un prix que beaucoup de gens trouvaient trop élevé.

Je donnai mon adresse et me fis remettre les clefs. Je passai le reste de l’après-midi à fouiller tous les coins et recoins, mais je ne fu: payé de mes peines par aucune découverte. Il n'existait dans cet immeuble aucun endroit où l’on pât cacher un cadavre ; il n’y avait pas de jardin où l'on pât l’enterrer. Je rendis les clefs en disant que la maison ne me convenait pas.

De jour en jour, mon martyre s’aggravait : un doute poignant me tourmentait sans cesse. Enfin, un matin, on m’annonça que Pauline était hors de danger, qu’elle revenait à elle.

À elle ? Mais comment ? Allais-jc la retrouver telle que je l’avais autrefois connue ou telle qu'elle était la nuit du meurtre ? Le cœur me battait bien fort lorsque j’approchai de son ci. vet. Faible, épuisée, sans force pour remuer pour parler, elle ouvrit les yeux et me regarda. Son regard exprimait aussi que la raison lui revenait. Elle ne me reconnut point. Il arriva ce que le médecin avait prévu. J’apparaissais comme un étranger devant ses beaux yeux, qui se refermèrent fatigués. Je sortis de la chambre tout en larmes ; mon cœur éprouvait un mélange de

joie et de douleur, d’espoir et d'inquiétude qu'aucune parole ne saurait rendre.

Soudain, le mensonge abominable de Macari me revint ; il m’étreignit, entra en lutte contre moi ; il me semblait l’entendre qui crait : ‘“ Je dis la vérité ! Vous avez beau me repousser, je dis vrai. Cette bouche cst celle d’un coquan, je le veux bien, mais cette bouche, une fois du moins, a exprimé la vérité. Pourquoi du restele crime, si ce que je dis n’est pas exact ? Un meurtre ne se commet pas sans motif.” Même quand vint le moment que j'avais tant désiré et appelé de tous mes vœux, quand la raison fut rendue à ma pauvre chère femme, je me sentis envahi, conquis, anéanti par ce mensonge et j'en vins à me demander, éperdu, s’il était un mensonge.

Aujourd’hui, pensai-je, elle ne me reconnaît plus. Eh bien, je veux avoir la preuve que cette calomnie est réellement une calomnie et, si je ne l’obtiens pas, nous resterons désormais deux étrangers l’un pour l’autre !

Mais comment prouver la fausseté de l’allégation de Macari ? Pouvais-je interroger Pauline ? Pouvais-je m'attendre à une réponse de sa part? Et. d’ailleurs, sa réponse m’eût-elle tranquillisé? Oh! si je parvenais à voir Ceneri ! C’était peut-être un coquin, mais il n'était pas, je le sentais, de la même espèce que Macari.

Sous l'empire de ces pires préoccupations, je m’arrêtai à une résolution désespérée. Quand la vie est en péril, on est poussé à prendre de ces partis extrêmes. Et pour moi, c'était plus que la vie qui se trouvait en cause. C’étaient tout à la fois l'honneur et le bonheur de deux êtres !

Oui, je le ferai ! Si insensé que paraiïsse un tel dessein, j'irai en Sihérie, et si l’or, la tenacité, les protections ou la ruse réussissent à me met-

tre face à face avec Ceneri, je saurai bien lui arracher la vérité vraie, tout entière !

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