‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 19 sur 33 · EN SIBERIE. — A LA RECHERCHE DE LA VERITE · texte numérisé non relu

EN SIBERIE. — A LA RECHERCHE DE LA VERITE

À travers l’Europe, presque à travers la moitié de l’Asie, et cela pour avoir quelques instants de conversation avec un prisonnier politique russe ! Pareil projet semble insensé, et pourtant je suis résolu à l’exécuter. L’or, le grand levier en pareille aventure,. j'en ai beaucoup et je suis prêt à le prodiguer ; une lettre de l’ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg me garantit que les protections ne me feront pas défaut.

D'autre part, Priscille m'a promis de se conformer avec exactitude à mes ordres : aussitôt que l’état de Pauline se sera suffisamment amélioré, elle l’amènera au bord de la mer. Rien ne doit lui manquer, on satisfera tous ses désirs. Si sa curiosité vient à s’éveiller, on lui apprendra qu’un de ses parents, voyageant à l’étranger, l’a placée sous la garde de Priscille, À moins que le souvenir des derniers mois ne lui revienne, on lui laissera ignorer sa situation d’épouse.

Priscille doit m'écrire à Saint-Pétershbourg, à Moscou et dans d’autres villes où je compte m’arrêter. Après cela, il ne reste plus rien à faire.

Rien, sauf une chose. Demain matin, je pars.

Mon passeport est signé ; mes malles sont faites, tout est prêt. Un instant, je veux la voir, c’est la dernière fois peut-être.

Averti qu’elle dort, je monte l’escalier sans bruit et j’entre dans sa chambre. Debout à son chevet, je remplis de son image mes yeux et mon

so —

cœur. Sa tête repose sur l’oreiller, vne respiration régulière soulève sa poitrine. Elle m’apparaît belle comme un ange ; je jure, en la contemplant, de ne jamais douter de son innocence. Et cependant, je pars pour la Sibérie !

À Saint-Pétersbourg, on me dit que ma demande est sans précédent, qu’il y a de grands obstacles, mais que mon affaire étant de nature privée, sans aucun caractère politique, et mes lettres de recommandation portant une signature prestigieuse, ces obstacles ne seront peut-être pas insurmontables.

On me demande quel est le prisonnier. C’est un Italien, un conspirateur. Je ne suis pas assez fou pour croire qu’il ait été mis en cause sous le nom que je lui ai connu. En effet, aucun homme du nom de Ceneri n’a été condamné. Mais ceci importe peu. La police réussira sûrement à la découvrir.

Le passeport qui me fut remis m’autorisait à voyager jusqu'aux dernières limites des Etats du Tzar en Asie, si tel était mon plaisir. Où me rendre ? Je le demandai à l’un des chefs de la police. Je lui donnai le signalement de Ceneri et la date approximative de de son procès. Rien n'égale la courtoisie d’un employé russe, lorsque vous êtes accrédité près de lui d’une façon officielle. L'identité de Ceneri fut vite établie ÿ on me donna son vrai nom: il était des plus connus.

Inutile de le révéler au public. Bien des gens en Europe croient au caractère désintéressé et à la noblesse des intentions de ce forçat ; il en est qui le pleurent comme un martyr. Pourquoi affligerais-je ses partisans, en dévoilant les noirs secrets de sa vie privée ? Qu'il reste, pour ce qui

ne

me regarde, le docteur Ceneri jusqu’à la fin de cette histoire.

Quelques semaines après la visite que je lui avais faite en Suisse, il avait été arrêté à Saint- Pétersbourg, sous l’inculpation de complot contre la vie du Tzar. Ceneri était l’un des plus fortement compromis parmi les conspirateurs. Interné pendant des mois dans la forteresse Pierreet-Paul, il fut ensuite jugé et condamné à vingt ans de travaux forcés en* Sibérie. Où était-il maintenant ? Aux lavoirs d’or de Kara, aux salines d’Ustkutsk, à Troïits', à Nertschinsk ?.. Impossible de s’en assurer. Tous les condamnés sont d’abord envoyés à Tobolsk, qui est le rendez-vous général ; de là on les dirige, selon les ordres du gouverneur, vers différents points pour y être employés à des travaux divers.

Comme j'étais forcé de traverser Tobolsk, 1 serait facile d’y prendre des renseignements en passant.

Muni de mes précieux papicrs, j'entrepris un voyage qui pouvait varier de trois à six cents lieues, selon l’endroit où le caprice du gouverneur de Tobolsk avait envoyé le misérable Ceneri.

Avant mon départ, je reçus.une lettre de Priscille. Cette lettre m’apprenait que Pauline allait bicn, mais qu’elle parlait vaguement d’un crime affreux : elle répétait que justice se ferait tôt on tard, car quelqu’un d’inconnu qu'elle avait vu en rêve, durant sa maladie, y veillait jour ct nuit ; elle le savait !

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