SON NOM; ! — DITES-MOI SON NOM
Il leva les yeux sur moi ; le désespoir, la stu- 1» se peignirent tour à tour sur son visage ! Et:it-ce bien un vivant qui se dressait ainsi près 1 ? N’était-ce point plutôt le fantôme de cet An es qu’il avait connu avant son arrestation ?
Monsieur Vaughan ! Tei ! En Sibérie ! balat-il hors de Jui.
Je suis venu d'Angleterre pour vous voir.
— C’est bien le prisonnier que je cherche, dis-ie en me tournant vers l’officier qui, à côté de moi,
PACE Le
humait avec force sa cigarette pour chasser les émanations pestilentielles.
— Je suis bicn aise que vous l’ayez trouvé, ditil poliment ; plus vite nous serons dehors, mieux cela vaudra.
— Puis-je lui parler seul à seul ? demandai-je.
—- Certainement, vous y êtes autorisé. Je vous désignerai une chambre. Ayez la bonté de me suivre.”
Le capitaine me conduisit dans une espèce de bureau, sale et à peine garni, où je fus invité à attendre le prisonnier.
Ayant obtenu l’autorisation de faire apporter un repes pour moi, j'envoyai mon interprète quérir le meilleur vin et le meilleur plat qu’il pourrait trouver. À peine les provisions étaientelles posées sur une méchante table qu’un soldat introduisit l’hôte que j'attendais.
J’offris à Ceneri une chaise sur laquelle il se laissa tomber très abattu. Alors j’ordonnai à mon interprète de nous laisser. Le soldat, qui sans doute avait reçu des ordres, le suivit. Le porte se referma derrière eux ; Ceneri et moi nous demeurâmes seuls.
À son air éperdu, je compris qu’il s’attachait follement au faible espoir de liberté que faisait naître en lui mon arrivée subite : il fallut le détromper.
‘ J’ai fait un long, bien long voyage à votre recherche, commençai-je.
— Si la route vous a semblé longue, qu’a-t-elle dû être pour moi ? Vous, du moins, vous pourrez, quand vous le voudrez, retourner vers le bonheur.
— Le point essentiel pour moi, lui répondis-je, est de savoir si je vais oui ou non y retourner : tout dépendra de ce que vous allez me dire. Vous
comprenez bion que ce n’est pas sans un motif grave que je suis venu de si loin. ””
Il me regarda curieux, mais sans méfiance. Je ne pouvais plus lui faire aucun mal ; pour lui le monde était comme s’il n’existait plus. Je l’aurais accusé de cinquante meurtres, avec preuves à l'appui, que son sort n’eût pu devenir piro qu'il ne l'était. Malgré moi, un sentiment do compassion m’envahit.
‘* J’ai beaucoup de choses importantes à vous dire; mais, d'abord, laissez-moi vous offrir quelque nourriture.
Merci,” dit-il presque humblement avec un regard avide qui me fit mal.
Pendant qu'il savourait la viande et le pain blanc, j'eus le temps de l’examiner. Les souffrances l'avaient cruellement changé ; il paraissait vieilli de dix ans. Il portait le costume d’un paysan russe et ses vêtements tombaient en lambeaux ; ses pieds, bandés de chiffons de laine, apparaïssaient par les crevasses de ses souliers.
[l prit un peu de vin : son repas était terminé et pourtant il était aisé de voir qu’il attenda!t encore quelque chose. Je devinai ce qu'il désirait et lui passai mon étui à cigares. Il se mit à fumer avec délices.
Je n'eus pas le cœur de troubler le court instant de bonheur de ce damné. Mais quoi ! Les minutes s’écoulaient. Dehors l'entendais le pas monotone de la sentinelle et j'ignorais combien de temps le sémillant capitaine accorderait à notre entretien. il fallait en finir ; après l’avoir laissé se détendre encore un peu, j'interrompis bricquement ses plaintes et lui dis tout à coup:
” Répondez-moi avee franchise : qui est ce Ma- Sr
Ceneri bondit sur ses pieds. Le nom de Macari
l'avait galvanisé. Le sang de la fureur envahit sa face pâle. Sa voix retentit, menaÇante.
‘* Un traître ! un traître ! s'écria-t-il, Sans lui, je me serais échappé. S'il se trouvait à votre place... tout faible que je sois, j'aurais la force de le saisir à la gorge et de l’étrangler.
— C'almez-vous, docteur, lui dis-je. Je n'ai rien de commun avec ses complots et ses trahison:
politiques. Le nom qu'il porte est-il vraiment le sien ?
— Je ne lui en connais pas d'autre. Son père, un renégat italien, l'avait envoyé vivre en An. gleterre, craignant que son précieux sang ne coulât pour la liberté. Je le rencontrai quand il était jeune encore : j'en fis un des nôtres. La connaissance parfaite qu'il avait de votre langue nous était très utile ; et il s'est battu, oui, une fois, il s’est battu avec courage. Pourquoi est-il devenu ensuite un traître ?
— Peu m'importe, mais il affirme qu'ilest le frère de Pauline.”
L'expression de visage que prit Ceneri, en entendant ces mots, suffisait pour démentir la première des deux affirmations de Macari.
‘ Le frère de Pauline ! Son frère ! Elle n’en a pas. Aucun membre de la famille March n'existe plus. Quel était son but en vous disant cela ?
— Que je me joisnisse à lui pour adresser au gouvernement italien une pétition demandant qu’on nous rendit une partie de la fortune que vous avez sacrifiée ??
Ceneri eut un rire amer.
‘© Tout s’éclaircit, dit-il. S'il & trahi la conshiration qui devait délivrer un pays opprimé, : 6tait uniquement afin de se débarrasser de mt. Le lâche !
— Vous êtes certain que Macari vous a livi:?
— Cortain... oui ! us icn cr duns la sollale
son en frappant contre la muraille.
— Je ne comprends pas...
— Les prisonniers peuvent se tout dre au moyen de coups frappés sur un rythme convenu contre les murs qui séparent leurs cellules. Mon voisin était un des nôtres. Bien avant qu'il ne devint fou furieux par suite de son emprisonnement cellulaire, il m'avait maintes fois transmis, à l'aide des signaux dont je vous parle, ces mots: ‘“* Trahis par Macari.”’ Mais ce n’est qu'aujourd'hui que je me rends compte du but de la trahison.
— Voilà, repris-je, un point éclairci. J'ai encore à vous demander si quelqu'un a fait la cour à Pauline avant son mariage ? ”
Il ouvrit des yeux étonnés :
‘* Assurément vous n'êtes pas venu jusqu'ici vour dissiper une pensée de jalousie ? Sans doute, elle avait un amoureux, puisque Macari prétendait l'aimer et jurait qu'elle serait sa femme. Mais je puis vous affirmer qu'elle n'a jamais répondu à son amour.
— Ni aimé aucun autre homme ?
— Pas que je sache. Vos paroles sont étranges. J'ai pu avoir des torts envers vous, mais, à part l'infirmité de son esprit, Pauline était digne d’être votre femme.”
Il me regardait fixement d'un air d'anxiété.
‘# Parlez-moi, Ini dis-je, de l'homme assassiné à Londres par Macari, «à présence de Pauline. Dites-moi pourquoi on l’a tué ? ?”
Son teint devint sivide. 11 demeurait affaissé sur sa chaise comme une masse inerte, sans pouvoir ni bouger, ni détacher ses veux de moi.
‘ Répondez, répétai-je. Vous avez été témoin
Rs
i sa
de la scène. Vous étiez trois : dans la chambre voisinc, Pauline était assise au piano: cel chantait, mais son chant s'arrêta au moment où tomba le jeune homme assassiné, Vous rappelezvous ? ””
Ceneri faillit s’'évanouir.
J'attendis qu’il se remît. Sa respiration haletait. Je craignis un moment qu'il ne tombât foudroyé. Je lui présentai un verre de vin. Il le prit dan: sa main tremblante et le vida d’un trait.
“* Le nom de la victime ! * répétai-je.
Il retrouva la voix.
‘* Pourquoi venez-"ous me le demander ? Pau line a dû vous le dire. Elle doit être guérie, sans cela vous n’auriez pu savoir.
— Elle ne m’a rien dit.
— Vous me trompez. Elle a dû vous le dire.
Nul autre qu'elle n’a vu le crime.
— Une autre personne était présente.
— Oui, en effet, une autre personne se trouvait là par accident. J'ai fait tous mes cfforts pour que sa vie fût épargnée.
— Je vous remercie de l'avoir fait.
— “ Vous ” me remercier. Pourquoi est-ce ‘vous ”” qui remerciez ?
— La vie que vous avez sauvée était la mienne. J'étais cet h mme,
— C'était vous !...”” I] m’observa plus attentivement encore. ‘ Qui, continua-t-il, je me rap pelle maintenant vos traits. Je ne m'étais jamais expliqué pourquoi votre visage m’avail toujours paru être un visage de “onnaissance. Oui, je comprends, car je suis médecin. On vous a opéré... Alors vous no Voyiez rien. Vous étiez aveugle. Je ne pouvais pas m'y tromper.
— Je n’ai rien vu, mais J'ai tout entendu.
— Et depuis, Pauline vous a raconté ?..
— Pauline n’a pas recouvré la raison.’’
Ceneri se leva et se prumena, très agité, de long en large ; on entendait le cliquetis de ses chaînes pendant qu’il marchait.
‘* Je le prévoyais, murmura-t-il en italien ; un tel crime ne pouvait rester caché.”
Se tournant vers moi : ‘‘ Dites-moi comment vous avez été instruit de tout ceci. Thérèse serait morte plutôt que de me dénoncer. Pétroff est mort, mort comme je vous l’ai dit, fou furieux.””
Ces dernières paroles me firent comprendre que Pétroff était le troisième personnage dont Pauline avait fait mention dans son délire.
‘* Est-ce Macari, alors, ce double traître ?
Non, puisqu'il était l’assassin. Un tel aveu aurait déjoué tous ses plans. Dites-moi, de grâce, comment vous l’avez su ?
— Je vous dirai tout, répondis-je, à condition que vous me donniez votre parole d'honneur que vous réponurez pleinement et franchement à mc: quest. ns.”?
I eu. un sourire amer : ‘“ Vous oubliez ma position, monsieur Vaughan, quand vous parlez de mon “* honneur.” Mais soit, je vous fais cetto promesse.””
Alors, je lui racontai, aussi brièvement que possible, tout ce qui s'était passé ; je lui dis que Pauline paraissait en voie de guérison, que, par suite d’un nouveau phénomène, j'étais devenu un étranger pour elle.
‘ À moins que votre réponse ne soit telle que ie l'espère, ajoutai-je, ma résolution est arrêtée: jamais plus, elle et moi, nous ne nous reverrons.
— Si je puis faire quelque chose pour expior... répondit-il vivement,
— Vous n’avez qu’à dire la vérité. Ecoutez.
L’assassin, votre complice, je lui ai jeté son crime à la face. Comme vous, il ne l'a pas nié, mais il l’a justifié.
— Comment ? s’écria Ceneri avec une ardente curiosité.”
Je m’arrêtai un instant. Je fixai mon regard sur lui, afin de bien saisir les moindres nuances de sa physionomie et d’y lire la vérité plus encore que dans ses paroles.
‘ Macari, dis-je, affirme que le jeune homme à été tué sur votre ordre, parce qu’il s'était fait aimer de Pauline et refusait de l’épouser. La vtrité, maintenant, dites-moi la vérité ! ?”
J'avais crié ces derniers mots. Ceneri, au contraire, devint calme :
‘ La victime, dit-il d’une voix ferme, le jeune homme frappé par le poiunard de Macari était | frère de Pauline, le fils de ma sœur... Anthon March ! ”
“ Anthony ! ”’ Les paroles de Pauline re sonnaient aux oreilles : ‘“ Mon bien-aimé, mon bel Anthony ! ”