‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 23 sur 33 · UNE CONFESSION TERRIBLE · texte numérisé non relu

UNE CONFESSION TERRIBLE

Ceneri, après cet aveu terrifiant, se prit la tête entre les mains avec un geste de désesnoir. Je restais comme frappé de stupeur, répétant machinalement : ‘ Le frère de Pauline, Anthony March ! ” Toute trace de l’horrible mensonve machiné par Macari était effacée de mon esprit, mais le crime dans lequel Ceneri avait trempé se présentait à moi sous un aspect plus repoussant. Laiïsser poignarder un proche parent, l'enfant de sa sœur ! Non, il ne pouvait rien alléguer pour pallier ce meurtre. Ne l’eût-il ni conçu ni ordon

né, il était présent, il avait aidé à en cacher les trace et, récemment encore, n'’était-il pas en relations amicales avec l’assassin ?

‘Je vois, dit-il, ce que vous pensez. C’est naturel. Cependant je ne suis peut-être pas aussi coupable que je le parais.

— D'abord, dites-moi tout ; vos excuses viendront après, s’il y a des excuses pour un forfait semblable.

— Rien ne peut excuser l'assassin. Quant à moi, Dieu sait que je ne souhaitais pas la mort d’Anthony. Sans doute il avait abandonné, oublié sa patrie; mais cela, je le lui avais pardonné.

— Sa patrie ! La patrie de son père était l’Angleterre ?

— Sa mère était Italienne, répliqua Ceneri presque durement. Il avait de notre sang dans les veines. Sa mère était une Italienne de bonne race. Elle eût donné sa fortune, sa vie, tout. son honneur même pour l'Italie.

— Racontez-moi cette horrible histoire.’

1 me la conta. Par pitié pour un homme repentant, je ne vous redirai pas ses paroles ; car celles-ci, sans l’accent dont il les marquait, semblcraient froides. A ses yeux, pour la cause de la liberté toute arme devenait bonne, tout crime pardonnable.

Lui et sa sœur étaient nés d'une famille honnête de Ja classe moyenne, non pas noble comme le prétendait Macari. On lui avait donné une éducation libérale et il avait adopté la profes- Sion de médecin. Sa sœur, de laquelle Pauline avait hérité sa heauté fière, menait l'existence la plus triste car, suivant l’exemple de son frère, elle refusait de prendre part à aucuns plaisirs tant, que l’Autrichien régnerait. Elle aurait porté

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fidèlement le deuil de sa patrie, si un Anglais du nom de March n'eût gagné son cœur. 11 l’épousa, l'emmena dans son pays. March était très riche. Durant quelques années, les époux vécurent heureux. [ls eurent deux enfants, un fils et une fille. Le fils avait douze ans et la fille dix ans lorsque le père mourut. Sa veuve retourna au pays natal, seule héritière d'une immense for. tune,

Cette sœur de Ceneri adorait son frère, plus âgé qu’elle de quelques années. À son retour en Italie, elle le trouva établi médecin, travaillant beaucoup, gagnant assez peu en menant une vie d'apparence paisible. Sous ces dehors bourgvois se dissimulait chez lui un des patrictes les plus actifs parmi tous ceux qui travaillaient alors à la libération de l’Italie. Il s’ouvrit de ces grand projets à Mme March enthousiasmée. Elle aussi se sentait prête à tous les sacrifices.

Malheureusement, elle mourut longtemps avant que ne fût mûr le fruit de ce qu'ils appelaient tous deux la bonne cause. Elle fit de <on frère l'unique dépositaire des biens de ses enfants. Toutefois, à la dernière heure, se rappelant le vœu de son mari, elle exigea que son üik et sa fille eussent une éducation britammique. An: thony et Pauline furent donc placés dans des pensionnats anglais ; comme ils n’avaient guère d'amis dans le pavs de leur père, ils passaient leurs vacances en Italie. Ils grandirent ainsi presque autant Italiens qu'Anglais. Ceneri zra leur fortune avec le soin et l'entente d’un ex! lent homme d'affaires.

C'est alors que sonna l'heure si longtemps at: tendue ! I] s'était tenu à l'écart des petits complots avortés, mais le moment était venu de ‘en ter un suprême effort. I] salua le héros du jour,

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Garibaldi. Le premier pas venait d’être hardiment tenté et avait réussi. L'homme et l’occasion étaient trouvés. Les volontaires affluaient par milliers sur le théâtre de la guerre. Un cri cependant s'élevait de toutes parts : ‘“ De l’argent ! de l’argent ! de l'argent ! ””’ Il fallait de l'argent pour acheter les armes et les munitions, de l’argent pour les approvisionnements, les vivres et les vêtements, de l'argent pour tout ! Ceux qui procureraient, ce nerf de la guerre seraient les véritables libératcurs. Pourquoi hésiter ? Si sa sœur eût, vécu, elle aurait donné sa fortune pour l'Italie ! Ses enfants n’étaient-ils pas à moitié Italiens ? Le devoir envers la patrie passe avant tous les autres devoirs.

Ceneri sacrifia impitoyablement tout l'héritage des orphelins ; il versa des sommes énormes dans les mains qui se tendaie it, pour les recevoir. Titres et honneurs lui furent offerts en récompense de ses services. Demeuré simplement le docteur Ceneri, il rompit avec ses anciens chefs et amis quand l'Italie, si près d’être une république, devint un royaume. ÎIl n’avait conservé que quelques mille livres sterling. Ses pupilles grandissaient et le patriotisme ne lui interdisait point de retenir ces sommes pour achever leur éducation. Pauline promettait d’être si belle qu'il se tourmentait peu de son avenir. Un mari riche <erait aisément trouvé. Quant à Anthonv, dès qu'il aurait atteint sa majorité, C'eneri était décidé à lui dire où sa fortune avait passé, à implorer son pardon, et, à subir mme, s’il le fallait, le châtiment de son acte ilésal. Quoiqu'il ne svmpathisât pas avec les projets régénéra- ‘eurs de son oncle et ses rêves de liberté, le jeune homme se fiait à lui, convaincu qu'à sa maio-

rité il allait recueillir un splendide héritage, grossi encore par des épargnes accumulées.

Tant qu'il eut assez d'argent pour satisfaire aux exigences de ce neveu qui dépensait sans compter avec une prodigalité folle. Ceneri avait différé le moment des aveux. L'idée que Macari tenta de réaliser plus tard avec mon concours, en a‘lressant une demande au wouvernement italien pour obtenir le remboursement des fonds dé. pensés au profit de l'Italie, cette idée s'était bien présentée à son esprit. Mais, pour la mettre à exécution, il eût fallu instruire Anthony de «a conduite ; c'est au nom de celui-ci que la demande aurait «dû être faite. Et à mesure que l’inévi. table scandale approchait, il éprouvait une crainte de plus en plus vive. Il avait bien étudié le caractère à la fois léger, violent ct opiniâtre du jeune March ; il prévoyait qu’en apprenant la vérité, son premier mouvement serait de tirer vengeance du dépositaire. Ceneri avait devant lui la perspective d'une condamnation méritée. Si la li anglaise ne pouvait l’atteindre, celle de Son pavs lui serait appliquée. Peu à peu, le désir de se soustraire aux conséquences de ses actes erandit en lui.

I n'avait jamais ressenti beaucoup d’affection pour les enfants de l’Anolais qui lui avait pris sa sœur, [se tenaient trop de leur père pour cela. De bonne foi, il était persuadé que ses propres complots hâtaient l'avènement d'une ère de li berté universelle, Dans la «nciñté secrète dont il faisait partic, le docteur était un personnase considérable. S'il venait à être ruiné ou emprisonné. la cance ail corvait en souffrirait. N'a. vait-il pas le droit de mettre en balance ses «sur hlimes desseine avec l'existence vide et frivole de son neveu ? F raisonnait ainsi et <e persuadait

à lui-même que c’était dans l'intérêt de l'humanité.

Anthony March avait alors vingt-deux ans.

Joyeux et insouciant, il avait accepté jusque-là les retards apportés au règlement des affaires. Comment ses soupçons s’éveillèrent-ils à la fin ? Tout à coup son attitude changea, il exigea que l'héritage de son père lui fût remis. C'eneri. pour le rassurer, promit que, durant un séjour qu'il comptait faire à Londres, il lui rendrait des comptes. En réalité, l'explication ne pouvait plus maintenant être retardée, car le: dernières traites tirées par Anthony avaient réduit à zéro ce qui restait de son patrimoine.

Alors intervint Macari. Durant bien des années, 1] avait été pour Ceneri un agent fort utile, mais 1] n'avait toutefois ni l'élévation d'idées ni le désintéressement de son patron. Dans toutes ces conspira ions, il ne voyait qu'un moyen de parvenir. Mêlé aux aventures de Ceneri, il l’accompagnait partout ; c’est ainsi qu'il eut l’occasion de voir Pauline. Il s'éprit d’elle et persista dans ses assiduités plusieurs années de suite. À diverses reprises, Pauline lui avait fait connaître qu'il rerdait ses peines : néanmoins, il revenait toujours. Ceneri ne l’encouragea nullement, mais il ne voulait pas Je blesser et, voyant que Îl4 jeune fille restait insensible à ses hommages, jugea prudent de laisser aller les choses, dans l’espoir que Macari finirait par se lasser.

Pauline demeura en pension jusqu’à dix-huit ans. Elle passa ensuite deux années avec son oncle on Italie, séparée de son frère qu'elle aimaii d'une ardente affection, Sa joie fut grande quand le docteur lui apprit que ses affaires l’appelient à Londres et qu’elle l'y accompagnerait.

L'eneri, pour mieux recevoir ses nombreux amis

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politiques à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût, loua une maison meublée où Pauline fut fort ennuyée de voir arriver Macari parmi les premiers visiteurs. Mais la présence de celui-ci semblait être indispensable à Ceneri ; bientôt même il vint partager l’habitation commune, rue Horace. Comme la vieille Thérèse, la domestique du docteur, les avait suivis à Londres, et que c'était elle qui faisait le service, il n’y avait guire en réalité de changement pour Pauline.

Macari persistait à la poursuivre sans merci, À la fin, il conçut l'idée folle de gagner le frère à sa cause. En orgueilleux qu’il était, le jeune homme rit de son ovtrecuidance et le mit à la porte. Le malheureux ! s’il avait pu prévoir ce qu'’allait lui coûter ce dédain !

Ce fut peut-être une parole dite par Macari dans la rage folle où il se trouvait en quittant Anthony, qui ouvrit les yeux de celui-ci sur le péril auquel était exposée sa fortune. Quoi qu’il en soit, Anthouy écrivit sur-le-cham; à son on: cle en insistant pour le règlement immédiat de sa gestion, le prévenant que, s’il tardait encore, il consulterait un avoué et recourrait aux voies judiciaires. Le moment si longtemps redouté, si longtemps différé, était donc venu.

Ceneri, avec la gravité solennelle d'un mourant, m'assura qu’il n’avait aucunement prémédité le terrible moyen par lequel devait, se dénouer la situation. Après avoir ébauché bien‘ des pians, il s’était enfin arrêté à l’un d’eux qui consistait à enlever Anthony, avec l’aide de ses amis, le conduire à l'étranger et l’interner pour quelques mois dans une maison de santé. Ensuite on aurait proposé au jeune homme d’acheter sa liberté contre la promesse qu’il ferait de pardonner la dilapidation de sa fortune.

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