‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 4 sur 33 · MED POTTER · texte numérisé non relu

MED POTTER

PET je

uand je le voudrais, rentrer avec l’aide du asse-partout. L'idée de cette liberté, toute mo- -Mmentanée qu'elle fût, me séduisait,

à Je me glissai doucerient hors de mon lit; je Æm'habillai en écoutant la respiration paisible de ‘la dormeuse. Avec la circonspection d’un voleur, -ÿe me glissai vers la porte qui conduisait de ma Æhambre à coucher sur le palier. Je l’ouvris sans ‘bruit, souriant à la pensée de l’effroi de Priscille, Fi elle s’éveillait et découvrait mon absence, Me enant à la rampe, Ÿe descendis l'escalier à pas e loup et j'atteignis la porte de la rue sans ac- ’cident.

Il y avait d’autres locataires dans la maison.

* Je m'arrôtai une minute, irrésolu, presque tremblant de ma témérité. C'était la première “fois que je m'aventurais hors de la maison, C'e- «pendant je savais qu’il n’y avait rien à crain- * dre : Ïa rue était tranquille, le trotvoir très lar- .ge ; je pouvais circuler sans me heurter à des “obstacles, en frappant de ma canne le bord du “ trottoir ou les grillages en fer qui longent les Ÿ maisons.

* Je descends les quatre marches du perron, je + prends à droite et le suis 1- srillage, en comp- $ tant mes pas jusqu’à soixan ‘eux, ce qui amè-

ne mon pied droit sur la chaussée, d’où je con-

clus que j'ai atteint ma limite. Je reviens ensuite sur mes pas, les comptant de nouveau jusqu’à soixante-deux, puis je continue à en compter SolXante-cinq dans le même sens et je me trouve

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à l’autre extrémité du trottoir. Je constate ainsi que ma maison est presque au centre de la rangée. J'avais déterminé ainsi la longueur de ma chaîne , je pouvais me promener dans la rue déserte, ét cependant, en comptant mes pas, me retrouver dès que je le voulais en face de ma demeure. J'étais tellement fier de mon succès, que pendant un certain temps, je montai et descendis la rue. J’entendis passer un ou deux fiacres, un ou deux piétons. Comme ceux-ci ne semblaient pas m'avoir remarqué, Je me plus à croire que je n'avais pas l'extérieur et la démarche d’un aveule. Quel est celui qui ne désire cacher ses infirmitis ?

Cette promenade nocturne me fit beaucoup de bien. C’est peut-être parce que je découvris ainsi que je n'étais pas entièrement impuissant ct dépendant d'autrui; mais ma disposition d’esprit changea en quelques minutes. Par une réaction soudaine, je passai de l'abattement à l’espérance. Espoir extravagant ou plutôt certitude. J'eus comme la révélation que mon mal était œuérissable, que, malgré mes craintes, ce que les amis m'avaient affirmé se vérifierait. Je m'exaltai tellement que, rejetant ma tête en arrière, je marchai d'un pas ferme et rapide, oubliant presque ma cécité. Les pensées se pressaient tumultueuses dans mon cerveau, beaucoup plus riantes qu'elles ne l'avaient été depuis de longs mois. Je cessai de compter mes pas, allant devant moi, toujours devant moi, pen- «ant à ce que je ferais et où j'irais, quand j'aurais recouvré la vue. Je ne sais pas si je continuai à tâter les grillages ou le bord du trottoir pour me guider ; si je le fis, ce fut par instinct et en quelque sorte mécaniquement, sans attention et sans pouvoir me le rappeler après. J'i-

ct es- ACesde.

ait [ue Je arouesauuis

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gnore s’il est possible qu'un aveugle, en écartant toute crainte de <e jeter sur des obstacles invisibles, puisse marcher droit comme une personne qui n’a pas perdu la vue. Ce que je sais, c'est que, dans l'état d'exaltation où j'étais, j'ai réussi à le faire. Transporté par ce retour à l'espérance, j'ai marché comme en exta:e. Oublieux de tout, absorbé par mes pensées redevenues presque gaie, je marchaïi, sans plus me préoccuper du sens qui me manquait, jusqu’au moment où, me heurtant contre an passant, je sortis brusquement de mes rêves pour revenir à la réalité. Je sentis l’homme que j'avais bousculé se dégager de moi; je l’entendis murmurer ‘‘imbécile’’ et continuer son chemin rapidement, me laissant immobile à l'endroit où le choc avait eu lieu et inquiet de savoir où je me trouvais et ce que je ferais.

C’eût été peine perdue que d'essayer de m'orienter tout seul. N’ayant pas sur moi ma montre à répétition, je ne pouvais même savoir depuis combien de temps je me promenais. I} pouvait y avoir dix minutes ou une heure que j'avais cessé de compter mes pas. À en juger par la quantité de choses auxquelles j'avais pensé, cette dernière hypothèse doit être la vraie. Sorti de mon agréable ivresse, je résolus de rester à la même place, jusqu’à ce que ;’eusse entendu venir un policemen ou quelque passant attardé. Appuyé au mur, j'attendis patiemment.

Bientôt un pas retentit, mais un pas tellement, chancelant, incertain, vacillant, qu'il était, facile de reconnaître l’état de celui qui approchait.

‘ Mieux vaut, pensai-je, le laisser passer et attendre une autre occasion.”

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Mais les pieds s’arrêtèrent en chavirant, pendant qu'une voix avinée, s’écriait, joviale :

‘ Allons bon ! Un compagnon pire que moi !

Tu ne peu“ pas avancer du tout, hein, mon vieux ? Consolant de penser qu’une autre caboche sera demain en plus piteux état que la mienne !

— Pouvez-vous m'indiquer la rue Walpole ?

demandai-je en me redressant pour lui montrer que je n'étais pas ivre.

— La rue Walpole ?.. Certainement. C'est tout près. Troisième rue à gauche.

— Si vous allez de ce côté-là, voulez-vous me conduire jusqu'au coin de cette rue ? Je suis aveugle et j'ai perdu mon chemin.

— Aveugle ?.… Pauvre diable !.. Pas soûl alors ?. Je suis bien à point pour conduire quelqu'un ! Un aveugle conduisant un aveugle, tous deux tombent dans le fossé. Dis donc, pourtant, ajouta-t-il avec une gravité d’ivrogne, faisons un marché. Je te prête mes yeux, tu me prêtes tes jambes. Bonne idée ! En avant, marche ! ”

Il me prit pur le bras, et nous montâmes la rue. Bientôt il s'arrêta.

‘ La rue Walpole, dit-il avec un hoquet, voilà ! Vous conduirai-je chez vous, monsieur ?

— Non, merci. Ayez la bonté de placer ma main sur la grille de la maison du coin, j'irai tout droit ensuite.

— Voudrais bien pouvoir en dire autant. J'emprunterais de bon cœur vos jambes et elles mo

porteraient chez moi. Bonne nuit. Que Dieu vous

bénisse !

Je l’entendis s'éloigner, et me remis en route. Je ne savais trop à quel bout de la rue Walpole il me laissait, et cela m’importait peu.

M sos

os) Soixante ou soixante-cinq pas devaient me placer en face de ma porte. Je comptai soixante- À deux pas et Je tâtai alors pour trouver l'entrée on entre les grilles. Ne la découvrant point, j'avan- 1 çai d’un pas ou deux, jusqu’à ce que je l'eusso la à rencontrée. J'étais bien aise d'être arrivée chez É moi sans accident et, pour dire la vérité, assez 1 7h honteux de mon escapade. Etuis-je bien devant er à ma demeure ?.….

d Je montai les marches, cinq marches. Je ut p croyais en avoir compté quatre en sortant... Je 4 cherchai le trou de la serrure et j'y introduisis ne À mon passe-partout. Il tourna facilement, et la LS porte s’ouvrit. Non, je ne m'étais pas trompé. É le ressentis intérieurement un mouvement de saûl à tisfaction d’être tombé sur ma maison au prer'e mier essai. | e, À ‘* Ce dût être un aveugle qui, le premier, dér- couvrit que la nécessité est mère de l'invention,” i- me dis-je, en refermant la porte doucement derne À rière moi.

rs Quelle heure était-il ? Si aveugle que je fusse, a je pouvais percevoir encore quand c'était le jour ?, la % et quand c'était la nuit. Puisque je m'étais re “ trouvé si près de la rue Walpole, l’espèce d’exalil tation qui avait porté mes pas n'avait pas dû É être de longue durée. Je calculai qu'il devait CR étre à peu près deux heures.

ai + Soucieux de ne faire aucun bruit qui pût donà ner l'alarme, je gagnai le bas de l'escalier et nr à commençai à monter.

10 à Je ne sais comment il me semblait que le lieu 15 ne m'était pas familier ; la rampe que je tou- "{ chais ne me semblait pas la même ; le tissu du e. À tapis me paraissait différent. Etait-il possible L à que je fusse entré dans une autre maison ? On a

vu une seule clef ouvrir plusieurs serrures. Si je

m'étais égaré chez un voisin ?... Je m’arrêtai ; la sueur me perlait au front en songeant à la position embarrassante où je me trouverais s'il en était ainsi. Un instant, je résolus de revenir sur mes pas pour tenter l'épreuve à la maison voisine, Mais je n'étais pas assez sûr de m'être trompé.

Alors je me rappelai que, dans la maison quu J'habitais, il v avait une console, avec une figure en plâtre au-dessus, tout en haut de l'escalier. J'en connaissais exactement la place, parce qu'on m'avait souvent recomimnandé d'éviter de m'y cogner la tête, Je pouvais dissiper mes doutes en la tâtant, J'avancai. à

Je passai mes doigts doucement le long du mur, mais ils ne rencontrèrent aucune console. Au lieu de celle-ci, ma main effleura le linteau d'une porte. Dès lors, ie fus certain que j'étais dans une autre maison. L'unique chose à fairo était de m'esquiver, aussi tranquillement que j'étais entré, et de voir si une meilleure chance ne m'attendait pas à la porte voisine, Comme je me retournhais pour revenir à tâtons sur mes pas l'entendis un murmure de voix. Quoiqu'il fût si tard, plusieurs personnes causaient dans la chambre dont j'avais légèrement touché la porte.

Je ne pouvais distinguer les paroles, Mais j'étais sûr que les voix étaient des voix d'hommes, Je m'arrétai irrésolu, Ne vaudrait-il pas mieux frapper à la porte ? Je pourrais mettre ma méprise sur le compte de la cécité, Quelqu'un, sans doute, aurait la bonté alors Ce me reconduire, Oui, c'était la meilleure alternative, Je ne pou- Vais continuer à me glisser ainsi dans des domi. eiles inconnus, comme un voleur, Peut-être chaque maison de la ranote avait-elle la même serrure, de sorte que ma clef les oùvrirait toutes.

En ce cas, il pouvait arriver aussi que quelque habitant de l’une de ces maisons me logeût une balle dans le corps avant que j'eusse le temps de m'expliquer.

Juste au moment où je levais la main pour frapper, j'entendis une autre voix, — une voix de ; femme. Elle semblait venir d'un peu loin; elle ê chantait, en s'accompagnant doucement sur Île piano. Je m'arrétai et j'écontai.

Occupé, comme je l'ai été jusqu'à présent à me plaindre de mon sort, j'ai oublié de vous dire que, dans mon infortune, il me restait une consolation, la musique, dont le don est souvent accordé miséricordieusement à l'aveugle. Sans elle, je crois que ces lugubres semaines passées dans l'obscurité m'auraient rendu fou.

J'écoutai le chant... un opéra joué récemment sur le continent et qui n'était guère connu encore en Angleterre, Ce morceau, peu d'amateurs eussent été cavables de s'y essayer. La chanteuse le disait à demi-voix. Cependant il était facile de reconnaître un talent exercé, une puissance vocale qui &e contenait, et d'imaginer ce que cette voix pouvait être, quand on lui donnait tout son essor, J'étais ravi, Ma pensée fut que j'étais tombé sur un nid d'artistes ; leurs occupations finissent si tard, en effet, que, pour avoir la jouissance d'une soirée à eux, ils doivent forcément empiéter sur la nuic, Tant mieux pour moi ! Habitués à la vie libre des bohèmes, mon intrusion nocturne et inattendue ne les ef: frayerait pas.

La chanteuse continuait. Je collai mon oreille contre la porte pour bien saisir chaque note. J'étais curieux d'entendre la fin, qui est difficile, quand -— horrible contraste avec ces notes douces, tendres, perlées, et avec des paroles passion-

Le 2

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nées d'amour, — je perçus un râle, un affreux râle spasmodique, dont la cause ne pouvait être douteuse. Il fut suivi de longs et nrofonds gémissements, qui glacèrent le sang dans mes veines. Le chant cessa tout à coup et un cri, le cri perçant d’une femme, retentit, indiquant ainsi le brusque changement d'une mélodie en une scène d'horreur ; puis ce fut la chute lourde d’un corps sur le plancher !

Je ne pus y tenir. Je savais qu’un forfait hideux venait d'être perpétré à quelques pas de moi. Mon cœur battait à se rompre. Dans la surexcitation où j'étais, j'oubliai que je n'étais pas comme un autre, que la force physique et le courage ne me serviraient à rien. J’oubliai tout, excepté le désir d’empécher l’accomplissement d'un crime, le désir de faire mon devoir d'homme en portant secours à ceux qui étaient en péril. J'ouvris brusquement la porte et me précipitai dans la chambre. Aiors, en présence d’une soudainc lumière, ma’ d’une lumière qui ne me permettait de rien dist. \guer, je repris conscience de la témérité ou plutôt de la folie de mon acte. Avec la rapidité de l'éclair, je me rendis compte qug, sans armes, aveugle et impuissant comme jé l’étais, je me précipitais, en entrant dans cette chambre, au-devant de la mort.

J’entendis un juron, une exclamation de surprise. Le cri de la femme retentit de nouveau, mais affaibli, comme étouffé. Ilme semblait qu'une lutte avait lieu dans cette partie éloignée de l'appartement, Bien qu'incapable de sauver la victime, je me tournai instinctivement et Îis deux pas dans la direction d’où partait le cri. Mon pied se prit dans quelque chose et je tombai à plat sur le corps d’un homme. Je frémis en sen-

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tant que ma main se mouillait d'un liquide chaud dégouttant lentement à terre.

Avant que je pusse me relever, des mains vivantes, musculenses et fortes m'avaient saisi à la gorge ; elles me retinrent pendant qu’à quelques pas je reconnaissais le son clair du chien d'un pistolet qu’on armait. Oh ! comme je désirais recouvrer la vue... une seconde seulement ! Ne fût-ce que pour voir ceux qui allaient me tuer, ne fût-ce que -- l'étrange idée ! — pour voir, par la direction de l’arme, à quel endroit de mon corps j'allais être atteint. Et moi qui, peu d'heures auparavant, gémissais dans mon lit en désirant la mort, je sentis à cet instant que la vie, la vie même sans la lumière du jour, m'était aussi chère en réalité qu’à qui que ce fût au monde. Je criai, et ma propre voix résonna à mon oreille, comme celle d’un étranger :

‘* Epargnez-moi ! Je suis aveugle ! Aveugle ! Aveugle ! ”?

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