‹ Du fond de la nuit [microforme]Chapitre 8 sur 33 · EUR · texte numérisé non relu

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une chaise. En étendant les mains à la façon des aveugles, je reconnus que j'étais dans un coin, la figure tournée vers le mur.

‘“ Si vous bougez ou si vous regardez en arrière, me dit-on, nous ne vous croirons plus aveule.”

Il était impossible de se méprendre sur le sens de cette menace. Je n’avais qu’une chose à faire: me tenir tranquillement assis, en écoutant de toutes mes oreilles.

Oui, ils avaient beaucoup de besogne. Je les entendis aller et venir, se remuer fiévreusement. Je les entendis ouvrir les armoires et les tiroirs. Je reconnus le bruit de papiers que l’on froisse et l’odeur de papiers que l’on brûle. Je les centendis soulever un objet pesant qui glissait sur le plancher. C’entendis un bruit comme si l’on déchirait en deux du drap et du linge. J'entendis le tintement des pièces d’argent que l’on prenait et le tic-tac d’une montre que l’on tirait de quelque part et qui fut placée sur une table à côté de moi. Alors je sentis un courant d’air et je compris que la porte avait été ouverte. J’entendis des pas lourds sur l’escalier, des pas d'hommes portant un fardeau, et je frémis en pensant à ce que ce fardeau devait être.

Avant l’accomplissement de cette dernière tâche, les gémissements de la femme avaient cessé; j'eus la mort dans ‘’âme en songeant que le terrible drame comptait peut-être deux victimes au lieu d’une.

Quelqu'un près de moi se jeta sur une chaise avec un soupir de fatigue ; je n'étais donc pas seul ; un des assassins me gardait, tandis que les autres achevaient leur œuvre.

‘* Combien de temps, m'écriai-je, va-t-on me retenir au milieu de cette horreur ? ”

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L'homme remua sur sa chaise, mais ne fit aucune réponse.

‘* Ne puis-je m'en aller ? dis-je. Je n’ai rien vu. Mettez-moi dans la rue, n'importe où. Je deviendrai fou si je reste ici.”

Même silence, Je n'ajoutai rien de plus.

Bientôt ceux qui avaient quitté la chambre revinrent auprès de leur compagnon. La porte se referma de:rière eux. Alors les chuchotements recommencèrent. J'entendis qu'on débouchait une bouteille et je perçus le bruit des verres. Ils à apaisaient leur soif après cette noire besogne de 4 la nuit.

Peu après, je sentis une singulière odeur, celle d'une drogue, Une main se plaça sur mon épaule et un verre rem, " de liquide fut mis entre mes doigts.

* Buvez, dit la voix, cette même voix que j'avais entendue,

— Je ne veux pas, m'écriai-je, cela peut être du poison,

Un ricanement court et dur me répondit et je # sentis qu'on appuvât un anneau froid sur mon front.

“Ce n'est pas du poison ; c'est un narcotique qui ne vous fera pas de mal. Mais ceci — et comme il parlait, je sentais la pression du petit cercle de fer — ceci est autre chose, Choisissez!”

J'avalai le contenu du verre et je fus heureux de sentir le pistolet écarté de mon front.

Maintenant, dit celui qui portait la parole, en retirant de ma main le verre vide, si vous êtes prudent, quand vous vous réveillerez demain, vous direz : ‘ J'étais ivre, ou j'ai rêvé.” Vous nous avez entendu sans nous voir, mais rappelez-vous que nous vous connaissons.”

Il me laissa, et peu de temps après, malgré

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tous les efforts que je fis pour y résister, je tombai dans un profond assoupissement. Mes pen- «es devenaient incohérentes, et il me semblait que je perdais la raison. Ma tête s'affaissa d’abord d’un côté, puis de l’autre. Le dernier souvenir que j'aie gardé est celui d’un bras robuste qui me saisit pour m'empêcher de tomber de ma chaise. Le narcotique cpérait.

Durant des heures et des heures, je demeuraï privé de sentiment sous son influence, et quand enfin celle-ci disparut, mon esprit revint d'abord à une sorte d'état vague, à peine conscient ; je ‘is de grands efforts et je pus constater que je me trouvais couché sur un lit. En étendant les mains autour de moi, je reconnus que ce lit était le mien. Est-il surprenant que je me suis dit : ‘* J'ai eu le plus affreux cauchemar qui ait Jjamais tourmenté un cerveau malade *” ? Après ce premier effort, je retombai dans un état de demiconscience, mais j'étais tout à fait persuadé que je n’avais jamais quitté mon lit. Mon soulagement devant cette découverte fut immense.

Cependant, si l'état de mon esprit s’amélicrait je n'en pouvais dire autant de mon état physique. Ma tête semblait prête à se fendre en deux; ma langue tait comme desséchée. Ces sensations pénibles s'a‘usaient de plus en plus à mesure qu je reprenais peu à peu possession de moi-mé-

Je me dressai sur mon séant et pressai à @ x mains ma tête brûlante.

* Oh! monsieur ! s'écria près de moi ma vieille domestique : enfin il revient à lui ! ”

Alors une autre voix, — une voix d'homme, agréable et calme, — répliqua :

‘ Qui, votre maître sera bientôt rétabli ; permettez-moi de vous tâter le pouls, monsieur

Vaughan.”

Et un doigt s’appuya légèrement sur mon poignet.

‘* Qui êtes-vous ? demandai-je.

— Je suis le docteur Deane, à votre service.

— Ai-je été malade ? Depuis combien de temps ? Combien de jours ?

— Quelques heures seulement. 11 n’y a rien à crair dre. Reposez-vous, restez tranquille. Avezvous soif ?

-— Oui, je meurs de soif. Donnez-moi de l’eau .”’

On m'en apporta. Je bus avidement, et je me sentis mieux.

‘* Maintenant, dit le docteur à Pricille, faiteslui du thé assez faible et, quand il aura envie de manger, donnez-lui ce qu’il voudra. Je repasserai tantôt”?

Le Docteur Deane une fois parti, ma vieille Priscille revint secouer mes oreillers. Entre temps, je m'étais tout à fait éveillé, et les faits de la nuit me hantaient avec une netteté et une précision de détails qu’on ne trouve pas dans le souvenir d’un rêve.

‘* Quelle heure est-il ? demandai-je.

— Près de midi, monsieur Gilbert, répondit Priscille, d’un air triste et comme un peu blessée.

— Midi ! Que m’est-il donc arrivé ? ”

La vieille servante pleurait.

Oh ! monsieur Gilbert, dit-elle en sanglotant, comment avez-vous pu faire cela ? Quand je suis venue dans votre chambre et que j'ai vu le lit vide, J'ai cru tomber de mon haut.”

Un tremblement me prit. Les horreurs de cette nuit étaient donc réelles !

‘ Comment avez-vous pu faire cela, monsieur Gilbert ?.… Sortir sans crier gare, errer à tra-

vers la moitié de Londres, tout seul, dans votre état !

— Asseyez-vous, Priscille, et dites-moi ce qui est arrivé.”

Elle n'avait pas encore soulagé son âme eu exprimant tous ses griefs.

‘* Si vous aviez envie de vous griser, dit-elle où de prendre un narcotique pour vous enlever la conscience de vous-même, vous auriez pu le faire chez vous, monsieur Gilbert. Pour une fois, je l’aurais supporté,

— Vous êtes la bonté méme, ma vieille Priscille, mais vous êtes folle aussi. Je veux savoir au juste tout ce qui s’est passé cette nuit.”

Quand elle s’aperçut que je commençais à me fâcher, sa langue se délia enfin. Voici ce que je compris :

Une heure environ après ma sortie furtive, elle s'était éveillée. Elle colla son oreille contre ma porte pour savoir si je dormais et si je n'avais besoin de rien. N'entendant aucun bruit dans ma chambre, elle entra et découvrit que j'étais parti. Probablement, elle fut plus effrayée encore qu'elle ne me l’avoua, car elle avait vu mon abattement et surpris mes plaintes, les derniers Jours ; je suis sûr que Sa première pensée avait été celle d’un suicide. Elle courut à ma recherche, et, reconnaissant, l'impossibilité de me retrouver sans aide, clle s'adressa, comme toute Anglaise dans l'embarras, à la police. Elle fit le récit au poste le plus proche de ce qui était arrivé ; elle insista sur l'urgence de l'affaire et réussit à éveiller la sympathie par ses supplications. Des messages télégraphiques furent expédiés aux autres postes de police pour demander si aucune personne répondant à mon signalement n'avait (té arrêtée ou recueillie. Priscille

resta dans une douloureuse attente jusqu'à cinq heures du matin ; alors une réponse arriva de l'autre bout de la ville. Cette réponse disait qu'un jeune homme qui semblait aveugle, ivre d’ailleurs, et incapable de parler, venait d’être conduit au poste.

Priscille vola aussitôt à mon secours. Elle me trouva sans connaissance, et apprit qu'on avait l'intention, dès que je serais remis, de me faire comparaître devant le magistrat, Un médecin fut mandé, I! certifia que je n'étais pas coupable d'un abus de boisson. La courageuse Priscille, après m'avoir mis sain et sauf dans une voiture de place, s'emporta contre les agents en leur reprochant leur manque de soins à mon égard, Elle partit alors en triomphe, me reconduisant, évanoui, à ce lit que j'avais quitté si témérairement.

J'ai le regret d'avouer que, malvré l'indignation dont elle avait fait parade devant la police, les paroles de Priscille me prouvèrent qu'elle partageait l'opinion des agents quant à mon état d'ivresse, Elle était particulitrement reconnaissante au médecin ; elle le considérait comme un homme complaisant et avisé qui avait tiré un gentleman d'un pas difficile à l’aide d’une explication peu véridique.

‘Je n'ai jamais vu personne rester si longtemps sans connaissance en pareil cas. Ne recommencez plus, monsieur Gilbert." conclut Priscille.

Je lui laissai sa conviction, Priscille n’étant pas faite pour recevoir la confidence des événements de ma nuit. ;

‘ Non, je ne recommencerai plus. dx ïe fuml blement. Donnez-moi à déjeuner, du thé et du pain grillé, n’importe quoi.””

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Elle s’empressa d'exécuter mes ordres. Ce n’était pas que j'eusse faim. Je voulais être seul quelques instants, pour réfléchir autant que ma pauvre tête me le permettrait. |

Je me rappelai tout ce qui s'était passé depuis que j'avais quitté la maison, ma promenade dans un état de surexcitation inexplicable, 1‘ivrogne qui m'avait-servi de guide, le chant qui m'avait ravi, et puis après -— souvenir atroce — les horribles choses, révélatrices du crime, que j'avais entendues et touchées.

Tout était clair jusqu'au moment où j'avais été forcé de prendre le narcotique. A partir de ce moment, la mémoire me faisait défaut. Le récit de Priscille m'aida cependant à comprendre qu'on avait dû me transporter à quelques milles de là et m'abandonner sur la voie publique, où je fus ramassé par la police. Le plan était habile. On m'avait déposé sans connaissance bien loin de l'endroit où le meurtre, auquel j'avais assisté, avait été commis.

Comme mon histoire allait paraître invraisemblable, absurde ! Y croirait-on ?

Alors je me rappelai la sensation atroce d'un liquide chaud coulant sous ma main, pendant que j'étais maintenu tout de mon long: sur le cadavre renversé à terre. J'appelai Priscille.

“ Regardez, dis-je, en lui tendant la main droite, est-elle propre ? Etait-elle propre quand vous m'avez trouvé ?

Propre ? Pour ça, non, monsieur Gilbert !

— Qu'y avait-il dessus ? demandai-je avec vivacité

— Elle était toute couverte de boue, juste comme si vous vous étiez roulé dans le ruisseau, La première chose que je fis en vous ramenant à la maison fut de laver vos Pauvres mains et votre

figure. J’espérais que ça vous remettrait. La fait généralement cet effet-là, vous savez.

— Mais la manche de mon habit, la manche de ma chemise du côté droit ?...”?

Priscille se mit à rire. ** Vous ne l’aviez plus, votre manche droite ! Vos manches avaient été déchirées et coupées au-dessus du corde Voure bras était nu.”

Chaque pièce de conviction disparaissait. Il n'y aurait aucune preuve à l'appui de mon récit. Comment croire un aveugle, qui a quitté sa maison au milieu de la nuit en cachette, et que l’on retrouve quelques heures après à plusieurs milles de distance, dans n tel état que les, gardiens des mœurs publiques ont été contraints de l'arrêter ?

Cependant je ne pouvais rester tranquille avec un tel poids sur le cœur. Le lendemain j'étais tout à fait remis de l'effet du narcotique ; après réflexion, j'envoyai chercher mon avoué. C'était un ami discret, et je résolus de suivre ses conseils. Mais je m’aperçus très vite que je perdais mon temps en cherchant à le convaincre. 11 m’écouta gravement, avec des exclamations : “Oui, Oui ! — Est-il possible ! — Affreux ! épouvantable ! inouï *’ et d’autres expressions de surprise. Mais c'était uniquement dans le but de m'etre agréable : il regardait toute l'affaire comme une hallucination de ma part. Son incrédulité me vexa et je répliquai, assez maussade, que je ne parlerais plus de cette aventure.

‘* Eh bien, si j'étais à votre place, je n’en dirais rien en effet, déclara-t-il.

— Vous ne me croyez pas ?

— Je crois que vous racontez ce que vous pensez être la vérité ; mais, «i vous voulez: mon sen-

timent, vous vous êtes promené en dormant, et vous avez rêvé tout cela.”

De trop mauvaise humeur pour discuter, je me tus. Quelque temps après, je consultai un auttre ami: le résultat fut le même, Si ceux qui m'avaient connu depuis mon enfance ne voulaient pas me croire, comment pouvais-je espérer que des étrangers admettraient ce tissu d'invraisemblances ? Tout ce que j'avais à révéler était si vague, et sans preuve ! Je ne pouvais même indiquer l'endroit où le crime avait été commis. J'avais constaté qu'aucune maison de la rue Walpole ne pouvait être ouverte à l'aide d'une let semblable à la mienne, I n'y avait nulle part, dans le voisinage, une autre rue de ce non. Mon guide aux pieds chancelants avait dû me comprendre mal et me conduire vers une antre rue.

Ün instant, je songeai à insérer une annonce dans les journaux pour le prier de se mettre en rapports avec moi, mais je ne savais dans quels termes rédiger une demande qu'il pât comprendre, sans éveiller les soupçons des bandits qui avaient trempé dans l'assassinat. Si ccux-ci découvraient mon vrai nom et ma demeure, j'étais exposé à voir surveiller et guetter chacun de mes mouvements. Pourquoi risquer ma vie en faisant des révélations auxquelles nul n'ajouterait foi et en accusant des hommes qui m'étaient inconnus? A quoi bon ? Les meurtriers avaient déjà dû effacer les traces du crime et s'échapper. Pourquoi m'exposer au ridicule qui devait s'attacher à une histoire telle que la mienne ?

‘* Non, me dis-je, que les horreurs de cette nuit restent comme un rêve ! Qu'elles s'effacent et sortent de ma mémoire !

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