DES JARDINS
(chercher à faire ressortir les traits du Génie de l’Architecture, c’était nous engager aussi à parler de Créations de Jardinage, surtout de celles en harmonie avec les Edifices, et soumises, à quelques exceptions près, aux mêmes lois architectoniques, et de plus, propres à montrer combien l’Art et la Nature se prêtent mutuellement de charmes , quand le Goût les réunit.
Quoiqu’il semble, de prime-abord, qu’il n’y ait, pour former les jardins, qu’à copier les traits de cette mère commune, c’est cependant parmi les travaux du Génie que nous trouvons la théorie de cette agréable partie de notre Art; sans parler des jardins d’Idalie, ni de ceux de Sémiramis , à Babylone , c’est dans l’Asie moderne , en Chine, et dans l’Europe, en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne que nous distinguons, ( sans égard à l’espèce de culture) trois sortes de genres de jardins, savoir : le genre grave, ordonné et généralement symétrique ; le genre libre, à l’imitation du laisseraller de la Nature ; le troisième que nous appelons Mixte, comme participant et du premier et du deuxième.
Le premier de ces Genres, comme on le présume bien, est celui qui présente un ensemble créé et raisonné d’après le programme, et selon une certaine harmonie,^ manière a se coordonner , en caractère et en disposition géométriques , avec l’Extérieur et l’Intérieur des
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Édifices ; à offrir de beaux effets d’optique, au premier coup-dœil, et de grands lieux d’exercices pour tous les âges, partout d’un accès facile, et toujours meublés, selon leur importance, d’une végétation choisie en arbres à haute tige , en arbustes variés et en fleurs de toutes les saisons. En outre , ces sortes de Jardins sont susceptibles de renfermer des Canaux, des Bassins, des Fontaines, des Cascades, de Grottes, des Portiques, des Pavillons , des Exèdres, des Balustrades, des Statues et des Vases historiques, des Monuments allégoriques et instructifs, des Musées, des Cabinets d’histoire naturelle, des Bibliothèques ou tout autres objets propres au délassement, à la méditation , ou au plaisir. Tel est encore l’avantage de ce Genre , qu’il représente toutes choses dignement, ainsi qu’on peut s’en faire une idée dans les nombreux jardins d’Italie et dans ceux de France, parmi lesquels se distinguent les jardins de Fontainebleau, de Versailles et de Saint-Cloud , et à Paris ceux du Fuxembourg et des Tuileries : c’est ce dernier que nous choisissons comme Exemple à décrire particulièrement.
Le Second genre n’a, pour ainsi dire, pas de règles, étant une imitation plus ou moins heureuse du Laisser-aller naturel dans toute son irrégularité, et admettant toute espèce de végétaux et de matières, sans autre but que de dissimuler l’assujétissement, l’arrivée des chemins, et les limites du terrain , en le liant, le mieux possible, à des sites extérieurs environnants. Ce Genre , que les Chinois ont poussé très-loin, même jusqu’à le surcharger de tableaux prétendus naturels, n’est pourtant pas sans avantage, puisqu’il a donné lieu à l’exposition de mille particularités curieuses des trois règnes ; mais comme il ne peut se figurer que par des traits, des tableaux d'une certaine dimension , nous nous dispenserons d’en donner des Exemples , et il nous suffira de dire que l’on en trouve des parties assez piquantes, d’abord dans les jardins de ces premiers maîtres, les spirituels Chinois , puis dans les Métairies ou Maisons de plaisance d’Angleterre et d’Allemagne, et en France, dans les jardins
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d’Ermenonville, de Mortfontaines , de Monceau, de la Malmaison , etc. Après cela, si Ton nous demande ce que nous pensons d’un ordre dont la prétention est d’imiter un si vaste modèle : la Nature, qui ne manque jamais d’intéresser quand elle agit seule; voici ce que nous répondrons : Nous avons vu des montagnes de caractères variés, de belles masses de rochers, des fondrières boisées , des torrents, des lacs, des chûtes d’eau, des ruisseaux toujours renaissants : d’antiques et de jeunes forêts, des restes de Monuments des arts qui parlaient à nos yeux et à notre esprit, en nous rappelant des souvenirs presque toujours attachants; nous avons vu des Édifices bien ordonnés qui annonçaient clairement leur destination, ou des Fabriques, quelquefois de forme irrégulière, mais que l’on sentait avoir été successivement augmentées, et faites de bonne foi dans tous les temps; puis, des Habitations de toute classe, saines et commodes, qui marquaient à l’extérieur comme à l’intérieur, le Goût et le Désir de plaire, l’aisance de leurs hôtes, leur industrie, leur propreté, et leur bon sens; or par tous ces antécédants, sur-tout si l’on est épris, comme nous le sommes, du sens de cette pensée :
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
on devine déjà qu’il nous répugne de rencontrer des dispositions qui lui soient contraires ; de voir , par exemple, de ces emplois de terre, ( nous dirions presqu’inhumains) , qui présentent des effets forcés, et sont occupés par des rochers que rien ne motive et qui n’en imposent à personne ; de voir des lacs ou des rivières d’eaux stagnantes dans d’informes bassins; de prétendues solitudes démenties, à chaque pas, par des détails affectés ou les bruits ridicules du voisinage ; de ces ruines postiches qui ne laissent que du vide dans l’esprit, pour ne rien dire de plus; enfin, de mauvais ponts, des masures, des chaumières informes, des villages simulés, feignant la misère, mais
présentant réellement l’image du désordre, de la saleté et de l’ignorance, disons le mot, l’absence du Vrai Sentiment.
Ce n’est pas, nous le répétons, que ce genre, en lui-même, n’ait quelques propriétés avantageuses, quand ce ne serait que celle de rappeler les Règnes de la Nature ; mais nous ne le reconnaissons applicable que dans les lieux qui s’y prêtent simplement, et encore, faut-il bien se persuader que l’on se prive d’une grande variété, en écartant toute idée de symétrie, surtout au devant des habitations et autres places qui commandent, raisonnablement, l’ordre et la régularité ; en effet, de même que des corps de disposition symétrique et jetés à travers le paysage manquent rarement leur but qui est d’indiquer des lieux de réunion, de produire des oppositions, et de former, entre eux, des cadres aux tableaux qui se présentent; de même aussi, un espace, une allée de disposition régulière, servent de points de repos aux parties sinueuses et en empêchent , par là , la Monotonie qui, quoiqu’en disent les amateurs absolus du Genre, ne donnent pas moins de nausées d’ennui que les parties ordonnées, cju’on emploie sans discernement et sans goût.
Par ce que nous venons d’exprimer sur le Genre Pittoresque, nous avons presque décrit le Genre Mixte, que nous regardons comme le Produit du Génie de divers temps , en ce qu’il nous offre le mélange des jardins ordonnés, avec ceux du genre renouvelé des Chinois; Mélange mi-régulier, mi-agreste, qui plaît déjà par l’effet du contraste de ses parties ; en effet, si l’une attache par ses points de vue d’optique, par ses promenades ornées de détails instructifs, de lieux d’exercices, de canaux, de fontaines jaillissantes, de lavoirs et d’autres accessoires arrangés autour d’Édifices dédiés à la Morale, à l’Agriculture, aux Muses et au Travail; l’autre se présente encore d’une manière aimable, comme un badinage sans prétention, un désir d’imiter la Nature, dans ses traits les plus agréables; par exemple , dans ses prairies concaves et verdoyantes , émaillées de fleurs, dans ses bois frais , variés de forme et d’espèces de végétaux,