‹ Du génie de l'architectureChapitre 29 sur 31 · DU GOUT · texte numérisé non relu

DU GOUT

JVIontesquieu a. dit, en parlant du goût relatif aux arts, qu’il a est autre chose que l’avantage de découvrir avec finesse et promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes.

C’est ainsi que nous reeonnaissons le goût appliqué a l’architecture, et comme Faculté de procurer le plaisir , et aussi comme Instinct appréciateur du beau en général. Mais comment faire connaître les beautés qui résultent de l’action du goût? Comment, par exemple , faire comprendre que de deux Édifices créés et dirigés matériellement d’après le même programme , nous admettons même avec l’emploi d’un type commun, l’un peut manquer absolument de goût, l’autre en être rempli ; comment enfin faire ressortir une qualité aussi fugitive , qui semble 11’être que la couleur des autres qualités? Nous ne l’entreprendrons pas; seulement, pour mettre sur la voie , nous engageons à se familiariser avec les Exemples anciens et justement célèbres, surtout avec ceux des Grecs et des Romains; car on peut dire avec vérité de ces patriarches, en plus d’un genre, qu’ils ont découvert avec finesse la Mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes .

C’est aussi par le goût que nos Maîtres, qui ont succédé à ces Anciens, se font connaître à nous; c’est en effet par les diverses

Nuances de leur Génie que nous les distinguons , chacun, à ne pas nous y méprendre , jusque dans leurs moindres compositions ; et c’est encore par leurs OEuvres que l’on peut se faire une idée du Gout,en Architecture.

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DE LARCHITECTURE.

Chapitres VII ET VIII DE LA CONSTRUCTION ET DE L’ÉCONOMIE.

Au sujet de pensées ëlevëes et des beautés de l5 Architecture , il paraîtra peut-être étrange de parler Construction et Economie; mais comme l’Art ne se juge que trop souvent d’après ces simples conséquences des œuvres du génie, nous voulons montrer que l’une et l’autre sont sous sa dépendance , malgré l’ordinaire croyance qui en fait des sciences à part et prédominantes.

On n’a pas assez réfléchi sur ce que l’on devait entendre par le mot Construction, ni assez remarqué que si les Edifices ont une Harmonie qui leur est particulière, ils ont également une Constitution qui leur est propre et qui varie à l’infini ; que ce sont les premiers Monuments qui ont fourni les premières Observations sur la stabilité; que de la multiplicité des faits il est résulté des observations raisonnées, calculées autant que possible, utiles et bonnes à consulter, mais qui, néanmoins, ne peuvent rien conclure absolument, pas même indiquer X Ordre et la puissance de ces grandes bases de construction qui se retrouvent dans les bonnes dispositions générales des Plans; comme, lorsque les parties qui en forment les distributions se correspondent entr’elles, que les pleins se lient avec les pleins , et que ceux-ci sont en rapport convenable avec les vides; lorsque, considérés verticalement, et toujours selon les distributions, les supports sont en relation proportionnelle avec les fardeaux, de telle sorte que la densité et le degré

cle compressibilité' des masses qui portent , équivalent à la pesanteur des masses portées : toutes bases générales présentant des moyens de résistance suffisante aux pressions perpendiculaires, liorisontales et inclinées, en un mot l’observation d’un système à' équilibre exprès , le plus simple possible, toutefois assez ample, et si facile à comprendre, qu’à la première vue il en puisse ressortir ce genre de beauté, I’Aspect de la Stabilité.- Encore que toutes ces combinaisons géométriques soient de nécessité absolue, on juge bien cependant qu’étant mises en œuvre, sans autre but que celui d’offrir des corps en équilibre, elles ne sont pas un Edifice; car de même qu’on ne fait pas des projets pour faire des projets , on ne fait pas non plus des constructions pour faire des constructions, mais bien, pour atteindre dans l’un et l’autre cas, soit un but d’utilité morale, soit un but d’utilité physique, ou tous les deux à-la-fois; or, comme nous avons vu que depuis l’origine, le Génie est en possession de donner à la matière la forme qui lui convient et de laquelle forme est née la Construction , nous avons donc raison de dire, qu’en principe, la Construction est dans la dépendance du Génie a qui , seul, il appartient et appartiendra toujours de remplir les données de toute espèce de programmes , sous tous les rapports et selon les moyens les plus simples.

Quant à la connaissance des qualités spéciales des matériaux, comme la connaissance du degré de compressibilité des terrains, de l’homogénéité ou la non-homogénéité de leurs parties; de la nature et de la densité des pierres; de l’espèce et de la qualité des bois, des fers, etc., ainsi qu à leur application et à leur mise en œuvre, cela dépend, encore plus qu’on ne le pense, de l’expérience dirigée par une certaine Sagacité que l’on pourrait appeler Génie , et qui doit être commune entre celui qui crée et ordonne l’Edifice, et ceux qui l’adoptent, en concourant à son exécution par leurs soins et leur vigilance.

Telles sont les remarques que nous avions à faire sur cette partie essentielle de notre art, tant pour que le jugement puisse la mettre

à sa place, que pour faire ressortir ce qu’il y a d’important dans ses bases generales, et montrer les conséquences plus ou moins grandes qui résultent des qualités particulières des matériaux. Par-là, nous avons averti les uns, qu' une Construction parfaitement en équilibre , mais sans autre qualité utile , serait d’autant plus fatigante, qu’on jugerait qu’elle doit durer plus long-temps; les autres, que la Proposition la plus séduisante et la plus appropriée au sujet serait également imparfaite, si la construction ne lui assurait une longue existence, et enfin que I’Art consiste à réunir et la Création, et la Construction.

Il en sera de même de l’Économie,* mot magique, qui en impose même aux personnes les plus sensées, parce quelles ne font pas attention que ce mot ne peut exprimer qu’une idée relative; car s’il en était autrement, et ogé Économiser hit l’opération absolue de dépenser moins , nul doute que la médiocrité ne put remplir une donnée aussi facile; mais le bon sens ne l’entend pas ainsi; il comprend, au contraire, qu’une dépense grosse ou petite ne sera économiquement faite qu’autant quelle aura servi à atteindre justement le but proposé : Or ce but est, comme pour la construction, de remplir le programme, de la manière la plus satisfaisante; et le Génie possédant exclusivement cette faculté, au point de donner même à l’argile une aussi belle forme qu’à l’or , nous en conclurons encore que le Génie est /'Econome essentiel, ayant seul le pouvoir de remplir les données du programme sous le plus de rapports possibles, et toujours selon les moyens les plus simples.

Si nous avions besoin d’exemples pour faire ressortir ces vérités, nous ne manquerions pas de trouver des Édifices somptueux traités avec économie, tant ils sont justement ce qu’ils doivent être, et d’autres, au contraire, simples par leur destination, mais sans invention, inconvenants dans leur aspect, incomplets dans leurs distributions, enfin défectueux dans leur construction; ces derniers,

traités de la sorte, doivent avoir moins coûté, pour le moment, que s’ils eussent été complets ; mais le but principal a-t-il été rempli ? La véritable Economie avoue-t-elle de pareilles opérations?

Si maintenant des choses nous passons aux personnes , nous rappellerons depuis Colbert, ce grand ministre, si juste dans ses avis, si favorable à l’industrie, jusqu’à de simples particuliers, spirituels spéculateurs , qui ont bien senti que les meilleures opérations reposent essentiellement sur les meilleures dispositions des choses; aussi se sont-ils éclairés des lumières du génie , pour en obtenir les résultats les plus avantageux , tant ils ont reconnu que les valeurs réelles ne sont pas toujours dans la matière, mais qu elles consistent principalement dans une opération bien conçue et suivie, dans toutes ses parties, depuis sa naissance jusqu’à sa parfaite terminaison.

Puisque nous en sommes à l’exposition de vérités sur X Économie, nous devons à la conservation de notre Art, au maintien de la pureté des professions avec lesquelles nous sommes en rapport , de signaler aux bons esprits un Abus énorme qui nous atteint, qui est encore plus menaçant pour l’avenir, et que nous regardons comme devant altérer sensiblement le Talent, V Industrie et toute espèce de Pudeur : c’est le mode ( prétendu économique ) d'adjudication et de répartition des travaux de batiments au rabais.

Cette mesure toute matérielle, née chez les modernes pour des besoins militaires, peut avoir son utilité dans des moments pressants et pour des travaux grossiers ; mais , nous le demandons , lorsque le temps ne manque pas à l’affaire, qui peut empêcher, d’abord que le bienfait d’une répartition de travaux ne s’étende sur tous ceux qui doivent confectionner, et, ensuite, que chaque chose ne se paye justement ce quelle vaut?

Si déjà, aveuglé par le prestige de fausses idées d’Economie, on 11e veut pas reconnaître que des fournitures de matières, même brutes, mais acquises par voie de soumission, sont rarement profi- •

de l’architecture. IJi

tables à Facquëreur , à plus forte raison , comment peut-on se flatter d’obtenir avec avantage, quoiqu’aux mêmes conditions, des matières ouvrées qui sont dépendantes, et pour les qualités cachées, et pour celles ostensibles, de la bonne foi du fabricant, et croire qu’un honnête artisan qui se serait trompé, en s’engageant indiscrètement dans une opération , continuerait de fabriquer à ses dépens , ou enfin , que des fournisseurs moins scrupuleux ne chercheraient point à se dédommager, lorsque l’intrigue ne leur aurait pas réussi pour se faire adjuger un marché avantageux?

Nous ne cesserons de le dire , dans l’intérêt sacré de la société : que des particuliers, par de faux calculs ou autrement, découragent les talents, l’industrie, la vertu, dont ils reçoivent cependant la vie tous les jours, ceux-ci par le mouvement que les arts donnent à leurs manufactures, ceux-là par le débit de leurs denrées, d’autres enfin par la création de places dans les Etats que le Génie, les Arts et les Sciences vivifient et policent; que des particuliers, disons nous , se séparent de l’intérêt commun , le mal est grand , sans doute; mais encore n’est-il que particulier. Il n’en est pas ainsi de ce qui résulte de l’action des Gouvernements : leur conduite tire à bien d’autres conséquences, puisqu’ils peuvent consacrer le Bien et le Mal ; le Bien, en imprimant un mouvement salutaire, en «encourageant toujours les nobles dispositions ; le Mal, au contraire, en abandonnant le bien-faire, ce précieux Palladium de l’Industrie, et en mettant, ainsi, les citoyens intelligents dans l’alternative detre dupes ou fripons , eux et leurs élèves, s’ils osent en faire encore, ce qui les excite, alors, à s’éloigner des chefs chargés de Les diriger, et avec lesquels ils ont cependant besoin de s’entendre , dans l’intérêt du bien; enfin, pour surcroît de désordre, en plaçant ces travailleurs modestes, sous la dépendance de l’Ambition qui, bien qu’ignorantefsous beaucoup de rapports), ne s’empare pas moins avec hardiesse du sue nourricier réservé pour tous.

Nous pensons bien que ces considérations seront indifférentes à l’impassible Manie qui ne rêve que matière, que calculs; cette conseillère à courte vue s’inquiétant peu que beaucoup de gens se ruinent, que tout languisse, que tout meure, pourvu qu’elle puisse montrer avec orgueil quelques écus d’épargne ( épargne au moins pour le moment); et, de ce qu’il lui semble avoir mathématiquement prouvé la possibilité de surveiller l’exécution de conventions onéreuses , elle croit avoir convaincu. Mais, excepté les hommes insouciants, et ceux intéressés à la dépravation, tout se refuse à de pareilles garanties. L’Expérience préfère X Industrie et la Probité à des moyens aussi impuissants que contraires au bien de tous, et à une surveillance aussi illusoire, comme le prouvent l’abaissement sensible des professions et la défectuosité des travaux exécutés d’après ce mode destructeur, et sur lesquels sont écrits pour qui veut le voir : Indifférence, Nullité d’ idées et de composition , Dégoût, Astuce dans V Exécution.

Cette menaçante erreur sur l’économie nous rappelle l’époque de son plus grand accès, et nous croyons devoir la signaler par le trait suivant qui nous procure l’occasion de développer, en même temps, ce cpie I on doit entendre par Economie en Architecture, et quels sont les véritables Économes.

Un homme en place, instruit, plein de sens et de probité d’ailleurs, avait à parler, dans une Académie et devant une assemblée illustre, «à de jeunes Lauréats. On s’attendait, comme aux beaux jours de l’Institution, qu’il allait féliciter les vainqueurs sur leur paisible victoire, sur leur talent précurseur d’un bel avenir, les encourager à se fortifier, par la vue et la méditation des chefs-d’œuvre de l’art, et à ne cesser de pratiquer la vertu, cette compagne inséparable d’un beau génie. Rien de tout cela ; entraîné par cette manie qui veut tout rapporter au calcul, il se met à leur parler d’EcoNOMiE, non dans le sens dont chacun d’eux avait déjà donné l’exemple dans sa production distinguée, mais selon de petites vues, pour ne rien dire de pis

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Après avoir fait l’exposition de ces dogmes capables de glacer les plus ardents, il en vint à parler probité , et crut devoir alors dérouler devant ses auditeurs pudiques toutes les turpitudes de compositeurs et d’exécuteurs infidèles. Ces déclamations sans vérité, en général, et hors de place, ayant la double inconvenance de donner de fausses idées des Arts et des Artistes, dont seulement il aurait du être question, nous ont suggéré à l’instant cette repartie.

« Si vous voulez absolument leur parler Economie , que ne les engagez-vous à continuer à bien faire, à ne rien négliger de l’instruction qui leur est offerte, en n’en prenant, toutefois, que ce qu’ils sentiront leur être nécessaire ; alors et seulement alors ils seront véritablement Économes^ ils auront au moins les moyens de l’être, pouvant se rendre compte des propositions sous tous les rapports. Qu’ils continuent également a élever leur cime vers les belles choses , et ils y trouveront la Probité , ils rechercheront les hommes probes : enfin, en éclairant, par les moyens que leur donne leur art, les Gouvernements et les Particuliers, dans ce qui intéresse l’utilité, le bonheur commun ou privé , ils auront conseillé la véritable Economie qui consiste , non pas à dépenser moins, mais bien a dépenser selon V Art , justement et à propos. »

Cette digression nous a un peu éloigné de notre sujet principal. Revenons actuellement au culte de l’Architecture dont la France offre encore le Temple , par ses institutions académiques.

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