Chapitre IX
ILn remontant à l’origine des institutions academiques, en général, on trouvera qu’elles se sont formées sous des auspices religieux, et quelles ont dû commencer avec les Temples, lesquels, comme nous l’avons reconnu , ont été les premiers Conservatoires des découvertes utiles ci la société.
Mais sans nous arrêter même à l’Académie d’Athènes ,qui a transmis son nom à ces sortes d’établissements; sans nous appesantir, non plus, sur l’action patriotique et philantropique d’AcADEMUs qui donna son champ à Platon, pour que celui-ci y réunit ses élèves et les y entretînt, comme il le dit lui-même, dans la contemplation du Beau , du Vrai, du Bien, de V Être intelligible ou simplement de VÊtre dont il cherchait a se concilier l’amour , en se rendant semblable a lui ; enfin , sans faire d’autres remarques , sinon : que ce Lieu de sagesse et ses environs étaient ornés et embellis de bâtiments magnifiques ; qu’on y distinguait, en entrant, une Place consacrée à Diane, et décorée de statues portant cette inscription : a la très-bonne et trèsbelle déesse; que Bacchus, surnommé Eleuthère, y avait aussi son Temple, l’Amour un Autel, ainsi que Prométhée en l’honneur duquel on célébrait une fête appelée la Fête des flambeaux ; qu’on y trouvait également les Autels des Muses , et deux autres consacrés . l’un à Minerve, l’autre à Hercule; que l’on y montrait un Olivier, le second , disait-on, qui eût pris naissance dans l’Attique; sur une éminence, un Temple, et un bois sacré, dédiés à Neptune; outre ces Monuments, une multitude de Tombeaux érigés à la mémoire des
grands hommes, et dont les plus remarquables étaient ceux de Platon, de Thrasybule, de Périclès, de Chabrias , et de Phormion ; les Cénotaphes de presque tous les braves Athéniens qui avaient péri dans les combats , enfin le Monument élevé à Cimon qui avait contribué à orner ce lieu de fontaines et d allées d’arbres pour la commodité des Philosophes qui s’y rendaient ; sans nous arrêter , disons-nous , à ces diverses particularités qui donneront toujours une haute idée des Grecs, nous en venons aux Institutions établies chez les modernes, et alors nous pouvons dire , patriotisme à part , que I’Ecole des arts, actuellement dominante, et dont l’Académie d’Architecture fait partie est celle établie par Louis XIV et Colbert , son digne ministre; les autres peuples, même ceux qui se sont rendus célèbres dans cet art, ayant été plutôt dirigés par des successions de travaux ostensibles, des doctrines écrites, mises en pratique par des maîtres passagèrement occupés, que par des Institutions et des Professeurs revêtus d’une autorité publique.
En effet, il n’existe pas de plus grandes facilités actuellement pour étudier les arts , qu’en France et particulièrement à Paris , où l’Architecture a pour sa part, indépendamment de nombreux exemples, des Bibliothèques, des Galeries, et surtout scs Écoles spéciales , publiques et particulières, où des professeurs distingués , en tous genres, rappellent sans cesse une jeunesse active aux meilleurs principes , aux meilleures doctrines; où, pour exciter l’émulation , ce ne sont que concours de mois en mois, jusqu’à celui du grand-prix; car les illustres Mécènes auxquels nous sommes redevables de cette principale Institution conservatrice, ont aussi ordonné qu’il serait établi à Rome un Palais des Beaux- si rts , où les élèves couronnés, Architectes, Sculpteurs, Peintres, Graveurs et Musiciens, seraient entretenus, en qualité de pensionnaires, aux frais de l’Etat, pendant cinq ans, sauf l’obligation imposée à l’Architecte, par exemple, d’observer pour son art, et de produire une restauration spéculative d’un Monument antique et des dessins de détails de monuments, de plus, comme résultat ou application de ses études, un Projet sur un sujet libre.
Tels sont, en peu de mots, l’idée de cette institution, de ce qu’elle se propose , et l’avantage quelle offre à tous ceux qui veulent exercer leur génie , en se perfectionnant dans la Science et la Langue Architectoniques. Mais qu’il nous soit permis de nous adresser ici à nos jeunes Emules, et de leur rappeler le but essentiel de l’Institution qui n’est autre chose que l’Art même; de leur dire surtout que , de leur part , il ne s’agit point de reproduire simplement les choses apprises, mais que F Architecture compte sur leur Gënie , pour se conserver et pour vivre sans cesse. Quant aux dispositions exigibles pour entrer en lice, un de nos grands Maîtres à dit, pour la Poësie, ce qui s’applique a tous les Arts en général :
Sans la langue , en un mot , V auteur le plus divin Est toujours ; quoiqu'il fasse , un méchant écrivain.
Il avait dit préalablement, et d’une manière non moins positive:
C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur Pense de l’art des vers atteindre la hauteur;
S'il ne sent pas du Ciel V influence secréte ,
Si son astre, en naissant, ne l’a formé poète,
Dans son Génie étroit il est toujours captif.
A la Faculté de bien écrire et de bien exprimer ses idées, et à la faculté de créer, réclamées par notre Art, se joignent naturellement les autres conditions également de rigueur, la Probité , le Travail et V Ordre.
Vitruve, comme on sait, exige impérieusement la première de ces qualités dans son Architecte ; la raison simple qu’il en apporte est que^ dépositaire des intérêts d’autrui, l’Artiste lui doit une Garantie. Nous croyons devoir étendre davantage le sens de cette qualité qui est quelquefois une vertu, et dire à quoi elle engage; car il ne huit pas croire qu’elle se borne à un simple respect pour des intérêts matériels ; mais, véritable Émanation de la Divinité, elle est l’Amour du bien, la Vérité toute entière; elle exprime, à la fois, un conseil franc, un prononcé de jugement toujours sincère; elle donne plus
qu elle n’a promis : aussi, pour en venir à ses fins, et ne rien compromettre des intérêts qui lui sont confiés, elle s’enquiert de tout ce qui lui semble nécessaire pour s’instruire et pour satisfaire à toute sorte de propositions. Chaque âge a fourni de ces exemples vivants de probité, de délicatesse et de soins; et si nous voulions répondre à ces déclamations irréfléchies sur les architectes, en général, les noms ne nous manqueraient point, et chez les anciens, et chez les modernes à la tête desquels, en France, il faudrait placer celui d’un de nos Doyens que chacun a déjà nommé.
Quant au Travail et à l’Ordre, nous ne mettons pas en doute que l’on n’en reconnaisse la nécessité ; seulement, parmi les manières de les envisager, nous ne comprenons que cet ordre et cette sorte de travail suivis d’après des modèles avoués par la raison et par le goût, et dont juge si bien cette disposition occulte, naturelle et active qui, sans cesse, observe, compare, acquiert et se fortifie. Ainsi, sans répondre à ceux dont la conduite peut être méthodique et assidue, mais qui ne sont pas appelés par la Muse , ni à ceux qui étudiant sans choix, marquent par-là qu’ils ne savent rien apprécier, ni à d’autres qui, prétendant prendre des chemins abrégés, ne s’apperçoivent pas qu’ils ne travaillent que sur des squelettes de corps de la substance desquels les abréviateurs seuls ont profité ; enfin , sans répondre à cette manie, la plus déplorable de toutes, qui veut absolument mettre en équation la Nature morale et les Arts qui en dérivent , qui rêve qu’elle a trouvé la clé de la science, laquelle clé dispenserait, selon elle, de toute espèce d’étude, comme par le passé, et tiendrait lieu d’Expérience, de Sentiment, de Génie et de Goût; ce n’est qu’aux véritables adeptes que nous nous adressons , pour leur certifier que rien ne peut suppléer au travail raisonné, et que c’est surtout par le moyen manuel du dessin que l’on peut espérer parcourir un plus grand cercle d’idées, sous tous les rapports, et se bien inculquer dans l’esprit les Caractères, le Style, l’Harmonie, et même les Moyens d’exécution, en un mot, se familiariser tellement avec les bons exemples, que ceux-ci viennent nous trouver, comme à notre inscu,
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pour nous servir de guides et de juges préalables, dans nos propres compositions, et nous mettre alors dans cette heureuse situation où nos prédécesseurs se sont trouvés , de sentir, d’étudier, de produire et cï intéresser.
Quiconque se ressent de cette Influence secrete, a déjà pu juger que les autres obligations sont douces, puisqu’il ne s’agit que d’abonder dans le sens de la chose qu’on aime, de s’en occuper utilement et beaucoup, et de se préparer, ainsi, à des résultats qui contribueront au bonheur des autres, en faisant le sien propre. Cependant nous ne croyons pas devoir dissimuler les épines qui se trouvent parmi tant de roses, et nous sommes étonnés que Vitruve, entre toute sorte d’instructions qu’il adresse à son Architecte, ne lui ait pas recommandé aussi, pour son usage particulier, de se pourvoir d’une forte dose de philosophie, afin de supporter de bonne grâce les vicissitudes attachées à X Art et particulièrement à la profession d’ Architecte. Car sans doute que, du temps de Vitruve, l’Architecture devait être compromise sans cesse par la médiocrité ambitieuse; des hommes, de tous les états, concentrés dans des intérêts personnels, distraits et irréfléchis , devaient souvent préférer la matière à l’esprit , les choses en évidence et prônées , quelque nulles d’ailleurs qu’elles fussent d’invention, aux conceptions les plus belles, mais peu connues ou seulement spéculatives , et , conséquemment , considérer l’artiste le plus occupé comme étant le plus habile. Il aura dû souvent entendre traiter son art de métier à faire fortune, de mode utile simplement pour le plaisir des yeux, ou une autre fois, de science réservée uniquement pour les édifices d’importance, et, par cette dernière interprétation, offrir à l’avarice des prétextes pour se dispenser d’employer le talent. De son temps, il aura aussi entendu taxer les Architectes d’aimer la dépense, soit pour satisfaire leur imagination, soit pour tout autre motif des plus vils, tandis que le véritable Artiste voudrait montrer, comme les Fées, et sans plus de frais qu’elles n’en font, la puissance de son Art.
Mais il faut rendre à chaque siècle ce qui lui appartient. Oh! Vitruve n'a pas vu l’Architecture livrée, dans la plupart de ses prin-
cipaux programmes, cà des corporations toutes mécaniques, être dirigée au moyen de formules mathématiques , étrangères à l’art : il n’a pas vu non plus l’Esprit fiscal atteindre l’Architecture, dans ceux qui la professent véritablement, ni vendre des patentes de Génie à qui les refuse ou se présente pour en acheter! Et qui sait jusqu’où peut aller l’irrégularité du jugement humain, quand des hommes sensés, sous beaucoup de rapports, ont pensé que l’Art pouvait s’apprendre comme toute autre profession mécanique, qu’un Protégé pouvait remplir telle ou telle place, après un certain temps d’apprentissage, ou faire telle opération principale, parce qu’il occupait tel poste, qu’il était l’élève d’un maître habile, le parent ou l’ami d’une personne en crédit; toutes préférences que l’on n’oserait pas faire valoir dans les autres arts, sans se couvrir de ridicule? Mais, telles sont en général, nous le répétons, les aberrations de l’esprit, ses inconséquences , surtout celles qui sont particulières aux grands Etats, lesquels, il est vrai, excitent aux idées élevées, par leurs institutions, mais abandonnent ensuite leurs enfants aux fluctuations de l’intérêt personnel et s’étonnent, encore souvent, de la médiocrité des produits.
Cessons toutefois de rembrunir le tableau, d’affliger les amants de la Muse ; comptons plutôt sur l’instabilité des idées fausses , et flattons-nous que dans un intérêt mieux entendu, pour chacun en particulier , et pour la société en général , il se présentera des Appréciateurs éclairés, de justes Rémunérateurs du Zele , du Génie
et des Talents.
DE LARCH1TECTURE.