CHAPITRE III
Du Travail^ second Élément de la Richesse
des Peuples.
Uhomme naît avec des besoins très-impërieux. U y va de sa conservation à les satisfaire, et il ne peut les satisfaire sâ^ns travail. Ainsi le tra* vail est pour lui de nécessité absolue. C'est une dure loi cpi'il doit remplir dans toute sa rigueur , loi de condamnation, car il se complait dans roisiveté ; loi commune à tous , car la propriété » qui permet l'inaction , n'est que le résultat d'un travail antérieur dont ceux qui possèdent se prévalent pour vivre du travail des autres , qu'ils achètent (i).
(i) « La terre est un atelier ckimique admirable
» ..... La nature a fait présent gratuitement à l'homme 9 de ce vaste atelier divisé en une foule de compartiments m pvopres à diversies productions ; mais certains honunes , » entre tons, s'en sont emparés et ont dit : à moi ce » compartiment , à moi cet autre ; ce qui en sortira sera » ma propriété eaxlusive. » (Notes ajoutées par M. Say à l'ouvrage de M. Ricardo , t. I, p. 82). Et plus loin.
L'homme travaille parce qu'il y est contraint ; mais l'autorité qui l'y force, paternelle alors même qu'elle punit, a. voulu qu'il tirât son bienêtre de ce qui semblait devoir faire son malheur. L'homme est avide de jouissances. Plus il travaille, plus il produit , et plus il produit , plus il consomme. Or, la consommation, objet principal du travail , en est toujours le dédommagement. Le prix du travail est ainsi dans le travail même , dont l'homme sent d'autant moins la gêne qu'il s'y livre avec plus d'ardeur. Non - seulement il s'y accoutume , mais, devenant chaque jour plus
M. Say parlant au revenu du propriétaire foncier, l'appelle le profit anniiel de son uùle usurpation. Cette manière de présenter rorigine de la propriété me parait aussi fausse que dangereuse. Djans les socjîété^ ^i n)aissentf il y a toujours plus.de terres, qu'on n'en peut cultiver. En prend qui veut. Je ne vois pas là d^usurpation possible. Usurper, c'est s'emparer par la force ou par tarose ^'-et'il'tie-'finit «i-Tine-ni-force pour s'approprier une..çh)>^ qui iji'est. à perspone^ gu2U3,d, d^aiUeurs ^ on. Ta «ous la main. Le premi^er oqpupant d'un terrain en est .donc le propriétaire ]éjltim^..Sop droit résulte de l'occupation même , . c'eat-a-dire , du travail qu'ellç, supp^e. Que M4 Say, après. avoir trèsimproprement parlé^ d'usurpation» dise que cette usur^ pation a ^té.t^tile, ce n'est qu'un mal, <Ie pl^§/^,y a des mots qu'il ne faut- jamais allier. .
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habile, plas adroit, il obtient successivement , avec les mêmes efforts, plus de produits, et des produits plus par&its : d où il suit que , sans tiavailler davantage, il augmente ses consommations à mesure qu'il accroît son industrie. Sup* posons-le sur un sol que sa main n'aurait point ensemence. Assurément il lui en coûtera plus de travail pour chercher , k travers mille productions inutiles ou nuisibles , le grain dont il pourra se nourrir., que s'il avait pris lui - même la peine de cultiver un champ. Au lieu d'herbages, de fruits , de graines , admettons qu'il n'ait pour exister que le produit de sa chasse. Le voilà forcé k des excursions perpétuelles qui l'exposent à toutes les intempéries des saisons. Il parcourra les forêts sans être assuré d'jr rencontrer sa proie , et, quand il la rencontrera, il devra peut-être lutter contre elle. Que d'inquiétudes , de fatigues, de périls ! Et pourquoi ] Pour nourrir un seul homme l'espace d'un seul jour.
Les facultés productrices de l'homme ne se seraient jamais développées^ s'il eut toujours vécu errant. Mais la solitude est contraire à sa fin. Si l'homme se reproduit comme tout ce qui existe , seul il fait famille. L'homme est l'élément de la famille 9 comme la famille est l'élément de la société. La société naît ainsi de la réunion de plusiem^s familles qui, mettant en commun
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leur industrie naissante , vojent chaque jour leur condition s'amëliorer. Le premier qui entoura de haies un champ , qui Fensemença , dut avoir prochainement des imitateurs. On décX)uyrit de nouvelles graines , de nouvelles plantes utiles ^ on les échangea; de nouveaux procédés de culture » on se les communiqua. Tout travail ^ toute inven^ tion avait alors pour objet les produits de la terre qui nourrit Thomme. Mais les soins qu'elle exige ne peuvent ni prendre tous les instants, ni occuper tous les bras ; mille sortes d'industries s'établissent; chacun a la sienne ; les produits de ces travaux , d'abord grossiers et peu nombreux, sont con« sommés par les producteurs mêmes. Devenus plus habiles , ceux-ci finissent par en créer fort au-delà de ce qu'il en faut pour leur usage per-' sonneL Alors ils échangent l'excédant de leurs besoins. Ainsi l'aisance générale s'accroît, et le commerce, qui n'est point encore né, jette ses premières racines*
Telle est la marche constante des sociétés vers la richesse, qui se compose de tout ce que l'homme arrache à la terre , et de tout ce qu'il ajoute, par son industrie, à la valeur des produits qu'il en tire. Ainsi le travail s'exerce sur deux choses très-distinctes ; sur le sol et sur les produits du sol. Je ' passe sous silence une troir sième sorte de travail dont les produits, purement
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immatériels , nous occuperont ailleurs. Le travail qui s'exerce sur la terre est nécessairement limite par rétendue du pays, car une nation ne peut cultiver cjue la terre qu'elle possède. Le travail qui s'exerce sur les produits du sol ne reconnaît d'autres bornes que le génie de l'homme , qui n'en reconnaît point. Aussi , quand une nation a mis en culture tout son territoire , n'en doiton pas conclure qu'elle n'a plus de . moyens d'augmenter sa richesse. Cest tout ce qu'on pourrait dire de sa richesse territoriale ; encore faudrait-il admettre, non-seulement que tout le sol est cultivé, mais qail l'est le mieux possible, ce qui n'est vrai.îusqu ici d'aucun pays. Cependant on conçoit que , tôt ou tard , il en puisse être ainsi. Au contraire, on ne , conçoit point de limites au travail industriel , qui ne saurait jamais manquer d'éléments, puisqu'il s'exerce sur tout ce qui existe , et jusques sur ses propres produits qu'il peut continuellement modifier. Ce que la terre fournit k l'industrie n'a , en général , comme matière brute, qu'une valeur très-faible. C'est le travail qui augmente cette valeur , quelquefois dans une proportion si, grande , qu'on peut considérer comme nulle celle de l'élément primitif. Quand la plante qui produit le lin a été récoltée , la terre a produit tout ce qu'ielle avait à produire. L'industrie fait le reste; et, ici'
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ce reste est tout. Il faut rouir le lin , Técoucher , le sécher, le peigner. Déjà il vaut deux fois ce qu'on l'aurait payé au sortir de la terre. Que sera-ce , après qu'il aura été filé et tissé ? Dans une pièce de toile qui se vend looo francs, c'est beaucoup s'il entre pour loo francs de lin brut. Le surplus représente le travail de l'homme. La différence sera bien plus considérable , si , au lieu de toile , il s'agit de dentelles. Une robe de dentelle coûte jusqu'à 5o,oob fi^ncs. Calculez ce que vaut le lin dont elle a exigé remploi.
Le lin , que j'ai choisi pour exemple , nous montre dans un seul des produits de la terre, l'élément d'une foule de produits industriels. D'abord transformé en fil , puis en toile , en batiste , en dentelle , chacune des modifications qu'il reçoit le constitue matière première de la modification qui suit. Le lin est l'élément du fil , le fil est l'élément de la toile. Quelquefois dans les travaux de l'industrie , la chaîne de reproduction recommence où Ton pouvait la croire à son terme. Ainsi la toile redevient l'élément du papier, qui l'est lui-même du carton. Dans ces transformations perpétuelles dont se compose l'industrie, la main de l'honmie est l'agent par excellence ; et tout ce que les produits qu'elle crée lui empruntent de valeur , est une
richesse nouvelle qu'on lui doit, richesse sans limites , puisque le travail n'en a pas lui-même. La production qui s'accroît avec le nombre des travailleurs , s'accroît même sans qu'ils se multiplient. Il suffit qu'ils acquièrent plus de dextérité. Vous doublez évidemment les produits de l'industrie, si vous parvenez à faire avec un ouvrier ce qui , jusque-là , en avait exigé deux. Quand l'homme n'avait que ses mains pour cultiver la terre , que de temps ne devait-il pas y employer! La bêche fut une invention trèsheureuse , et qu'est-ce que la bêche en comparaison de la charrue ? Ainsi le champ qui réclamait les soins de dix familles, put être fécondé par une seule ; l'industrie conquit les neuf autres. L'industrie elle-même s'est successivement enrichie de mille découvertes qui ont rendu le travail plus facile , plus productif. Ces découvertes se multiplient tous les jours. L'homme a mis a contribution tous les éléments -, il s'est comme vengé sur eux de la nécessité où il est de travailler ; il les associe à sa misère. Le vent qui produit la tempête , le torrent qui ravage la campagne , font aussi tourner la meule qui broyé son principal aliment. Le feu ne lui rend pas de moindres services. Roi de la création , il approprie , il fait tout servir k ses besoins, qu'il a ainsi
trouvé l'art d'ennoblir.
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Si rhomme devait fabriquer de ses mains tout ce qu il emploie aujourd'hui à son usage , le travail continuel de cinquante individus procurerait à peine à un seul ce qu'il faut pour vivre commodément. Mais c'est ici que son génie lui a tenu lieu de force. Les machines sont venues étayer sa faiblesse. On s'est demandé si, en privant le peuple de travail , les mécaniques né causaient pas un mal qu'aucun avantage ne pouvait compenser. Il est certain que les mécaniques , au moment où on en établit de nouvelles , font beaucoup de malheureux. C'est la conséquence nécessaire de ce qu elles laissent inactifs un grand nombre de bras, que d'autres emplois ne réclament pas toujours , ou bien qui sont forcés d'acquérir péniblement l'espèce d'aptitude que ces emplois exigent. Mais l'invention d'un procédé de fabrication plus économique , n'en est pas moins » quel qu'il soit , une conquête très-précieuse. Ce sont les mécaniques qui, à la longue, enrichissent le peuple , parce qu'elles multiplient les objets de sa consommation et lui permettent de se les pro* curer à très-bas prix. L'inconvénient qu'elles entraînent est donc uniquement dans la transition de Tordre de choses ancien à l'ordre de choses nouveau, transition qui n'est pas toujours brusque, et que l'Administration , si elle a de la prévoyance
et de Tart , doit travailler k rendre insensible (t).
(i) La question de l'utilité des machines est une de celles qu'on a Je plus controversées , surtout dans ces derniers temps ; et cependant je la crois susceptible d'être résolue en quelques pages. Ceux qui voudraient proscrire les machines se fondent sur le grand nombre d'individus qu'elles réduisent subitement i la misère , argument qui est loin d'être sans force ; mais si on Fallègue contre les machines inventées de nos jours, n'aurait-on pas dû l'opposer également à toutes celles qui les ont précédées ? £t alors il aurait donc fallu rejeter l'emploi de la charrue , qui fait plus à elle seule en une heure que la bêche en vingt-quatre. Quand on considère avec attention la marche progressive de l'industrie, une chose frappe : c'est que, de dix en dix ans, des produits jusque-là inconnus viennent procurer de nouvelles jouissances et répandre de nouveaux besoins. Ou seraient les bras» nécessaires ^ pour créer ces pro-* duits, si des moyens plus expëditifs de travail ne permettaient aux anciennes branches d'industrie d'en fournir? II faut même admettre que les bras qui passenrt ainsi d'un genre de travail k un autre ne suffiéent pas toujours aux demandes , puisque , depuis trois siècles , on voit la population incessamment grandir en Europe, nonobstant la simplification toujours croissante des procédés industriels. Si ce résultat est incontestable, et je le crois tel , la question eât jngéé.
Les parties de la France les plus riches, les plus peuplées , sont certainement la Ffartdre et'la Normandie;
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et ce sont aussi, sans aacune comparaison , celles de nos anciennes provinces où Femploi des machines est le plus général.
Une vérité incontestable , c'est que dans les pays où la richesse croit , c'est-à-dire , où la même quantité de travail donne incessamment plus de produits, il y a tendance à l'augmentation de la population. Pourquoi î Parce qu'alors chaque individu est mieux pourvu des choses qui rendent la vie douce et aisée» Par la raison contraire, les pays pauvres restent pauvres. Les commodités de la vie manquant, il y a torpeur générale, et la population est stationnaire aussi bien que la richesse.
L'invention de nouvelles machines est toujours , même dans les pays où les bras sont le plus en demande , une cause d'alarmes, trop souvent une occasion de désordres. Les machines , au moment où on les établit, font donc du mal , et ce mal peut se compliquer de beaucoup de circonstances qui Je rendent assez grave pour que le Gouvernement soit foy;é d'intervenir, et d'y remédier , soit en empêchant les effets d'une transition trop brusque, soit en ordonnant des travaux publics qui ouvrent des ressources aux bras devenus oisi6. Dans le nombre des circonstances dont je parle , je place au premier rang la diminution des débouchés. Si cette diminution , 4ans un pays quelconque , coïncidait avec l'établissement de nouvelles machines, il est de toute évidence que la crise doublerait d'énergie. Telle est la situation actuelle de l'Angleterre ; et il ne £aiut pas croire qu'en examinant pour l'Angleterre seule la question qui nous occupe , on arrive nécessairement
DE LA RICHESSE. ai
k la rëprobation des machines. H y aurait à résoudre ,
ayant tout, le problème suivant, qu'il me suffira d^énon*
cer: U Angleterre n* ayant obtenu le monopole du commerce
de Vuni^rs que parle bas prix de ses produits industriels p
comment concilier la conseryati^n de ce monopole avec
la suppression des machines (^ "iHa^s l'exemple de ce qui
se passe aujourd'hui en Angleterre ne peut entrer dans
la question générale de l'utilité des machines que comme
une exceptipD aux principes \ et les principes, fortifiés
de l'expérience de tous les peuples, veulent que les
machines soient un bien réel, un bien à jamais durable ^
acheté par \m mal passager , auquel les gouvernements
qui ont de la prévoyance et de la sollicitude, doiveat
et peu^vent toujours porter remède^