CHAPITRE Vï
Du Travail intellectuel , et des Produits immatériels relativement à la Richesse.
L'homme, être matériel et intellectuel ^ a deux natures distinctes. C'est là ce qui le sépare de la brute , et ce qui aurait du faire repousser avec dégoût toute idée de l'assimiler , même physi* quemient , aux animaux. En le considérant indépendamment de sa noble origine , on a, je crois^ marqué sa place entre le singe et la chauve-souris. Qu est-ce que Tbomme gagne à de tels rapprochements ? et quelle opinion prendre de la science, quand la science mène à de si tristes résultats ?
Les facultés intellectuelles de l'homme sont le plus bd. attribut qu'il ait reçu du Ciel. Partout ou l'écrit de l'homme s'exerce , il y a fonction noble. Le travail intellectuel est donc le travail par excellence, et il serait aisé de montrer que, même dans les produits de l'industrie la plus grossière , l'invention est due à l'esprit , qui a toujours plus fait que la main.
5o LIVRE L
Ces vérités prennent un tout autre caractère quand on les applique à Tordre social. Qui Ta formé? qui le soutient? qui le perfectionne? rintelligence. Qui le renverse? la force matérielle. L'ordre social n'est autre chose que le triomphe de Tintelligence sur la force , ou , si on laime mieux , la soumission naturelle de la force à rintelligence , dans l'intérêt de toutes les deux; et les révolutions , quelles qu elles soient , ne naissent en effet que du déplacement de ces deux puissances , qui ^ tour à tour , gouvernent le monde.
La supériorité de la tête sur le hras est le principe de la civilisation. Tous les peuples Font admis et révéré. Cest toujours, et dans tous les pays, le degré d'intelligence qu'une profession suppose qui mesure la considération dont elle jouit. Cette appréciation des travaux d'une grande société n'est pas seulement juste en la consi^ dérant sous son point de vue moral; elle l'est encore dans ses rapports avec la richesse proprement dite , car , si la richesse est la faculté de subvenir à tous les besoins, ce qu'on ne peut nier , il suffit que les peuples éprouvent le besoin de produits immatériels , pour que la création de ces produits soit aussi une richesse, et la première de toutes, quand il s'agit de la coAsei*vation morale , soit de la société , soit de
DE LA RICHESSE. 5r
l'individu. Dans Fétat actuel de la civilisation, Thomme vit d une double existence. Il jouit , il souffire par l'esprit comme par le corps. Cela est vrai de Thomme dans toutes les conditions , car la parole a été donnée à tous. Il lui faut donc ^ si je puis parler ainsi, des ouvriers pour les besoins de son esprit , comme il lui en faut pour les besoins de son corps ; et de là tant de produits immatériels dont Futilité ne peut être con-* testée, puisqu'il se trouve des consonunateurs qui les réclament et les payent. Vous croirezvous riche ; direz-vous que rien ne vous manque , si, troublé dans la possession d'un bien qu'on vous conteste, vous n'avez pas de conseil qui puisse aider à rétablir vos droits méconnus ; si , frappé du fer de l'ennemi , en défendant la patrie , nne main habile n'est pas là pour sonder votre blessure et vous soustraire h la mort qui vous menace ? Et parce que ni l'avocat ni le chirurgien ne créent de choses matérielles, de choses qui durent , soutiendrez-vous que ces professions sont un fardeau pour le pays, dont jamais, selon vous , elles n'augmenteront la richesse ?
Telle <est positivement la doctrine de Smith. Cet écrivain range en deux classes tous les travailleurs d'une nation. Les produits que ces travailleurs créent sont ou matériels ou immatériels ; matériels s'il s'agit de choses palpables ,
susceptibles de quelque durëe ; immatériels si Tobjet créé est aussitôt consommé que produit , comme la consultation verbale d'un homme de loi ou d'un médecin, la leçon d'un professeur dans sa chaire , le discours d'un orateur du Gouvernement à la tribune. Or, de ces deux sortes de produits , les premiers seuls concourent à la richesse des peuples. Le travail qui crée des produits immatériels est un travail stérile, que Smith flétrit en conséquence du nom de travail improductif*
D'où il suit que tout le travail qui tient au génie de l'homme , à sa^ force morale , doit être compté pour rien comme richesse, et qu'il faudra préférer à ce travail l'industrie du bûcheron , par exemple , parce qu'entre le moment où il lie ses fagots , et celui où on les met au four , il pourra s'écouler une heure ou deux*
D'où résultera encore ( et cette inconvenance , déjii relevée , est bien autrement choquwte ) la nécessité de placer aous la même loi , de n^qger dans la même catégorie, Iq, comédien et le prêtre, le paillasse de la foire sur son tréteau et le ministre d'Etat à la tribune ! rapprochements qu'il suffit d'énoncer pour &ire condamner le livre qui les autorise, car toute doctrine qui i*a¥ale l'homme intellectuel est sans profit pour la société, et doit
être rejetëe comme fausse et dangereuse (i).
La distinction qu établit Smith entre les produits matériels et immatériels du travail » est directement contraire à son système même , qui fidt consister la rich^se dans Tabondance des choses consommables. Les produits du travail immatériel sont-ils des choses consommables ? Voilk toute la question, et je crois que, posée ainsi , elle sera facile à résoudre.
(i) A la tête de ses travailleurs improductifs , Smith place le monarque , tous les magistrats civils , toute Parmée, toute la flotte , et il ajoute : « Quelques-unes « des professions les plus graves et les plus impor- » tantes , quelqaes-nnes des plus frivoles doivent être » rangées dans cette même classe : les ecclésiastiques, » les gens de loi , les médecins et les gens de lettres » de toute espèce , ainsi que les comédiens , les far- * ceurs , les musiciens , les chanteurs , les danseurs de » Topera. » ( Smith , traduit par Garnier^ t. II , p. 3i3). Je n'accuse ni Smith ni ses successeurs d'avoir voulu , par de telles assimilations, porter atteinte à la considération que mérite l'exercice des plus hauts emplois de l'ordre social. Mais le respect qu'on doit aux convenances en est-il moins méconnu ? La justice en est-elle moins blessée ? Et , si toute cette partie de la doctrine de Smith était complètement fausse, je dis fausse n^ème en économie politicpie, que de reproches ne Daériterait pas l'écrivain ? C'est ce que je vais discuter d«i8 le texte.
Non-seulement les produits du travail immatériel sont au nombre des choses consommablos , mais la plupart des produits de ce travail sont devenus, par les progrès de la civilisation, un besoin aussi universel qu'impérieux. L'absence de ces produits chez un peuple , y serait donc aujourd'hui une cause de privation , et par <;onséquent un signe de pauvreté.
A qui persuadera-t-on qu^un malade ne préférera pas les soins que son médecin lui rend, à tel meuble bien matériel , qu il achèterait moins cher pourtant, et que même il pourrait transmettre à ses arrière-petit3-fils ?
Or , est-ce parce qu'une nation posséderait de vastes magasins remplis de productions matérielles , que l'aisance de ses habitans serait plus grande ? Ne faut-il pas s'en remettre du soin de juger en quoi consiste cette aisance ,- à ceux mêmes qui en jouissent ; et si , comme personne n'en doute, il y a des produits inm^atériels auxquels la plupart des hommes attachent un grand prix, n'est-il pas évident que ces produits sont , comme tous les autres, une conquête faite sur l'oisiveté, par conséquent un nouvel élément de prospérité pour les peuples dont les travailleurs seront plus nombreux et les consommateurs mieux entretenus.
Ainsi , le médecin qui me rend la santé par ses remèdes ou me disirait de mon mal par ses soins i
1 avocat qui rétablit mon droit contesté, le professeur dont les leçons m'initient aux secrets et aux beautés d une littérature étrangère , tous ces créateurs de produits immatériels contribuent autant à la richesse nationale que le menuisier qui fait des tables , puisqu'ils doivent à leur industrie de vivre comme lui et même mieux qae lui, ce qui leur permet à leur tour d'en fidre vivre beaucoup d'autres, et ce menuisier tout le premier, qui, sans eux^ mourrait peutêtre de faim.
Il n est donc jamais nécessaire de connaître la profession qu'exerce tel travailleur , pour décider s'il contribue ou non à la richesse nationale. Il suffît de savoir qu'il doit à son industrie les moyens de vivre honnêtement ; et ce qu'il gagne annuellement , on le porte en compte.
Ainsi figureront , sur la même ligne , l'architecte, le peintre, le fabricant , le médecin, l'homme de loi ; et rien de plus juste , parce que tous ces individus doivent à leur travail de pouvoir subvenir convenablement k leurs besoins, à ceux de leur famille, et de contribuer, avec toutes les classes de la société, à la défençe commune , soit de leur personne quand la sûreté de l'État est menacée , soit de leur argent quand il s'agit seulement de l'entretien de la force publique.
On coiii|)^ei^« également comme tf^avaiUeur utile , le domestique , parce que Tétat de dôWifes* ticité est aussi un^ pt^fessîon , urie sorte d'industrie , là dèriiière de toutes peut - être , mai^ à laquelle betacoup àë ti^availleiirs doivent les ïtioyetis de tirre , ce qui suffit pour qtie FAditÉl'' nistrafeiit en tienne compté dafns le bilan de la richesse d'un peuple.
Et pourquoi le service Jufi domestique serait-il considéré comme moins productif que celui duu artisan ? Ne m'est^l pas loisible , à moi, de prendre cet artisan dans ma maison et de le faire travailler de son métier porif mon ussfge personnel 1 Si donc je puis remployer de cette manière, me contestera-t-on le droit de lui ôter son rabot des main$, pour y substituer une vergette avec laquelle il brossera mes habits? Or, quelle diflîârenôe y a-t-il entre cet homme faisant des meubles pour ma commodité, et ce même homme battant et nettoyant mes habits aussi pour ma cômtnodité ? Et qiie peùt-oB voir Ih que defux sortes d'industries également utiles à Findividu qui les exerce , et contribuant également à la richesse générale, puisque moi, qui les salarie, |e trouve qu^elles contribuent également h ma propre aisance?
La seule chose qui distingue le^ produits immatériels , c'est l'absence de durée ; mais Ja durée d un produit mesure-t-elle son utilité ,
sa valeur? Un encrier de plomb peut durer autant que le inonde > et il coûte dix sous. Un encrier de porcelaine coûte jusqu^à dix louis , et ne dure pas quelquefois dix minutes.
Un particuliei* qui a dépeûsé beaucoup d'argent ' en produits matériels , à ton)ours entre les mains une valeur quelconque dont il peut, au besoiUi se faire un capital y tandis que les produits immatériels , une fois achetés « il n'y a rien à en retirer. C'est une di^rence essentielle pour les particuliers qui de riches deviennent pauvres, mais absolument nulle pour le pays; car quelle ressource trouverait une nation dans un amas prodigieux de meubles? Une nation où le travail vient à décroître , et où cet effet n'est pas le résultat de quelques circonstances passagères , est minée à îamais. Elle aurait beau posséder des milliards en marchandises, cela ne retarderait pas sa décadence d'un seul jour. Et d'ailleurs où les vendrait-elle? que lui en donnerait-on? et à quoi servirait le prix qu'elle en obtiendrait?
L'abondance des glaces, des dorures , des pendules , des tableaux annonce qu'un pays est riche, comme toutes ces choses, dans l'hâtel d'un particulier , témoignent en faveur de l'opu* lenoe de ce particulier, mais elles ne la constituent pas ; elles indiquent qu'il a un gros revenu , mais Qe font pas ce revenu ; elles en sont l'effet et
non la cause. Que ces objets d'ornement > que toutes ces richesses mobilières soient de durée ou non y peu importe. C'est leur valeur qui en fait tout le prix , non parce qu'elle existe encore , mais parce quelle a été produite et payée , et qu*en la payant y on a fait travailler et çiçre bien du monde. Or , ce résultat , le seul auquel il faille mettre de Timportance, est conmiun aux produits du travail immatériel. Le travail immatériel contribue donc à la richesse nationale pour la valeur des produits qu'il crée.
La richesse et la puissance des Etats ne résident assurément pas dans le grand nombre des- travailleurs immatériels ; mais c'est toujours une marque d'opulence pour un pays d'en ^posséder beaucoup , parce que cela n'arrive ordinairement que quand toutes les branches d'industrie sont sufiisamment et très-abondamment pourvues de bras.
Je ne nie pas que l'affluence avec laquelle les travailleurs se portent vers quelques-unes des professions immatérielles, ne puisse être quelquefois un signe de décadence. Mais ce n'est ni dans la nature même des produits créés , ni dans leur durée qu'il faut en chercher la cause. Elle tient alors a des raisons morales qui sortent de notre sujet , et que je me borne à indiquer. Ainsi il est malheureux qu'il y 'ait dans un pays beaucoup
d'artistes, de gens de loi, de comédiens, de maîtres de musique , car beaucoup d^artistes font craindre que Fart ne se soit avili , qu'il n'ait dégénéré en métier ; beaucoup de gens de loi sont la preuve qu'il y a beaucoup de procès ; beaucoup de comédiens , que le peuple a changé ses vieilles moeurs contre de nouvelles jouissances très-fiivoles ; beaucoup de maîtres de musique , qu^on a substitué dans Téducaition les choses d'agrément aux choses utiles. Mais ces inconvénients tiennent, comme on vient de le dire , à des causes étrangères. Ce serait donc raisonner bien mal que d'en rien conclure contre l'utilité du travail immatériel en général. Tous ceux qui s'y livrent , même quand on serait fondé à souhaiter qu'ils fussent moins nombreux , ne laissent pas de contribuer encore à la richesse publique , et la population peut s'accroître avec eux , aussi bien que toutes les autres ressources de l'Etat.
Personne n'ignore que quand nos grands artistes voyagent à l'étranger , ils reviennent rarement en France sans y apporter des preuves non équivoques de l'utilité du travail inunatériel; et le plus fameux de nos ébénistes qui irait en Angleterre avec une pacotille de meubles de sa façon , n'en reviendrait sûrement pas plus chargé de guinées que Rode ou Baillot , qui n'y auraient cependant porté que leur archet.
6o LIVRET.
Il n'y a donc point de travail improductif. H ne saurait y en avoir. Qui dit travail dit production. Qui dit production dit travail (i). Le travail a pour objet direct Taisance particulière de celui qui s^ livre ; et Faisance publique en est la suite , parce que Tune naît de Tautre. Ainsi toute profession qui rapporte à celui qui Texerce de quoi vivre , pourvu qu'elle soit d'accord avec les lois de la morale, est, comme moyen de richesse , utile à la société entière. Elle est utile parce qu elle augmente de toute cette classe de travailleurs , le nombre des habitants k qui leur industrie donne un revenu.
(i) Déjà les économistes s'étaient servis du mot improductîff pour désigner généralement tout autre travail que celui qui êVxefce sur la terre. Si les écrivains avaient bien counii le sens du mot travaii^ jamais ils ne lui auraient accolé Tépithète improductif. En effet, le mot travail entraine toujours après lui Fidée de production , de création , et cela est si vrai qu'on l'emploie pour désigner la production , même lorsqu'elle est étrangère k la volonté du producteur, ou indépendante de la chose qui produit. C'«st dans ce sens qu'on dit d'une femme ^i iM^ottdle, ^*eiie est en travail ^ et d'un usurier, ^'// Jàk trayndllet son argent^ expressions métaphoriques d'une justesse parfaite, et dont personne n'a sûrement jamais demandé l'explication. Ilestpresqu'impossible de signaler un mauvais raisonnement sans signaler en même temps un abus de mots.
DE LA RICHESSE. 6i
M. Say , qui , en gênerai , se borne à reproduire les principes et les idées de Smith, s'est ici sépare de son maître , après quoi il s'est séparé de lui-même; car M. Say a professé, relativement aux produits immatériels , deux doctrines trèsdissemblables. M. Say s'est écarté de Smith en combattant très-justement Tépithète d improductif Sy appliquée aux travaux dont les produits sont aussitôt consommés que créés (i) ^ mais alors même il soutenait , comme Smith , a que toute » Tindustrie des médecins , quelque étendue » quelle fût, toute celle des administrateurs de » la chose publique , des juges , des gens de loi , » des militaires, des prêtres, des comédiens, » chanteurs, domestiques, n'augmenteraient jamais » d'une obole la masse àçi& richesses sociales (:3). » La raison qu'en donnait M. Say , et je ne parle ici que de la raison économique , était bien mauvaise, a Quoique le revenu d'un médecin soit » très-réel pour lui (3) , ce revenu , comme celui » de toutes les classes qui créent des produite » irajnatériels , est nul pour la société. D'autres » personnes ont nécessairement perdu ce que les
itfm^m'*m»mm0mi^f<f^'^i^mmfm^m»t^'mm^m^miiimmmmt
(i) i/* édition, t. I, p. 3Go et 362.
(2) Idem , t. II , p. 164*
(3) Idem, id. id.
» médecins ont gagné. » Et le mot perdu ^ em« ployé si mal-à-propos, révélait tout le vice de ce raisonnement; car il est bien évident que riiomme qui paye son médecin ne fait pas une perte ; il fait un échange ; il achète un produit. C'est ce que pense maintenant M. Say : k Quant » au producteur qui crée un produit immatériel , » comme le médecin , l'avocat , la valeur qu'il » reçoit est en échange de celle qu'il donne , qui » est son conseil. Ce conseil est un produit du » talent et àç^ travaux de l'avocat ou du médecin, » talents , travaux qui composent leurs fonds » productifs. Si c'est un négociant qui achète » leurs conseils , ce négociant échange quelqu'un » des produits qui composent son revenu contre » quelqu'un des produits qui forment le revenu de » l'avocat ou du médecin. Après cet échange , les » deux parties consomment, chacune de leur côté, » les produits qu'elles ont acquis avec leur » revenu (i), » et M. Say établit, trois lignes |)lus bas, que la somme des revenus annuels de fous les particuliers forme le revenu annuel de la nation , ce qui ne permet pas de douter que M. Say ne considère aujourd'hui les produits immatériels comme contribuant à former le revenu
(i) Sr^" édition , t II , p. 58. Le passage a été déplace et un peu changé dans la 4,^^ édition ; voir t II, p. 80.
annael de la société , doctrine entièrement con* traire à celle qu il avait d'abord soutenue.
Les produits immatériels , qui concourent à la richesse générale en ouvrant de nouvelles sources de revenus, y concourent aussi par Faccumulation qu'ils favorisent. M. Say, et tous les écrivains de Fécole de Smith avec lui , soutiennent que les produits immatériels ne sont pas susceptibles d accumulation (i). Il j a ici une distinction très«*essentielle à faire. Si Ton veut parler de laceumulation des produits mêmes , il est certain qu elle est impossible , puisque le caractère des produits immatériels est d'être simultanément créés et consommés. Mais cette rapidité de création et de destruction est commune à une mul* titude de produits matériels que le même mois, la même année , que souvent le même jour voit naître et mourir, sans quon puisse dire que la richesse nationale en souffre. Et d'ailleurs je ne remarque pas qu'on accumule davantage les produits qui pourraient durer éternellement. Â part les objets d'art dont la matière première est ta pierre , le marbre ou les métaux , ce qui est produit dans un siècle n'arrive guère au siècle suivant , ou bien y arrive sans valeur. S'il était
(i) 3.""= édition» t. H, p. 119, 4a4. — 4."" édition ,
t. II, p. i4i } 4^0.
possible de faire revivre tous les carrosses qui existaient du temps de Louis XIV , il n y a pas d'apparence que nous voulussions nous en servir, et cet héritage ne ferait la fortune de personne. L'accumulation vraiment utile, la seule qui ait de Tinfluaice sur la richesse , est celle qui augmente les moyens de produire. Il ne s agit donc point de conserver , d'entasser les objets que l'industrie en£inte , mais bien de transformer en ressorts de travail les profits d'un travail antérieur » résultat qu'on obtient par l'épargne , à de certaines cofKlitioiis qne je dévdopperai ailleurs. Gn ne dim sans doiite pas qu'il est impossible de faire des ^argnes sur des produits imBaatériels aussîtat consommés que créés , car de telles épargnes, qu'on af^^^^ c^dinairement au caqpital productif de La société , ont toujours lieu sws la forme de monnaie; et rien n'empêche un avocat^ un médecin, d'économiser amiuellement, âur le produit de son travail, 1 0,000 £*., plus ou moms, qu'il emplœera à des travaux agricoles ou industriels. C'^st exactement ce que fera um fabricant de drap ou tout autre producteur d'objiets matériels , avec une portion des {Hrofits de sou industrie. Or, 10,000 fr. économisés en fabriquant et en vendant du drap , ne produiront , relèvement au pays, ni plus ni mieux que 10,000 fr. économisés par un avocat sur le
revenu annuel de son cabinet , et Tunique dlfle>rence , , toute à l'avantage de Tavocat , est qu'ici sa profession est la plus noble, non-seulement parce qu'il s'agit de prêter de l'appui k la faiblesse, au bon droit contesté, mais parce que cet appui suppose dans l'homme à qui on le demande, plus de facultés intellectuelles qu'il n'en faut sans doute pour tisset* et pour vendre du drap.
L'impôt, quand il est bien assis , ne fait aucune distinction des travailleurs. En Angleterre , le Êibricant et Thonvme de loi qui gagnaient annuellement 5o,ooofr. net, psryaieni chacun 5ooo fr. à îinconïê-tîaxe. Le febricaût et Vhoriime de loi contribnaietili dottc aux charges communes* dans une proportion exactemeïrt relative à leur revenu, et par conséquent tous lefe (teux: servaient à la fois le pays el le Gouvernemeïït En elBfet, tous les deux aviai<înt travaillé d^une manièi-e utile pour eux , puisqu'ils avaient été payés par le coi^scMAmale^r ; utile ^x»iir le consommateur , puisque celui-ci leui? avait do^nné son argent en retour de besoins satisfofts ; utile enfin poui* l'*Eta< , afuquel ils avaient délégué , à litre d'impôt et sous la forme de monnaie , uôe portion du produit de leur industrie.
MvMalthus, qui définit la richesse t abondance des objets matériels nécessaires , utiles ou agréables
 Thommey est forcé d'admettre les travailleurs improductifs de Smith. Ce n'est pas sans quelque jregret, et même il indique une autre classification (i) dans laquelle le travail serait rangé selon l'importance de ses produits, ce qui placerait l'agriculture au premier rang , l'industrie manufacturière et commerciale au second , et les ouvriers improductifs de Smith au troisième, en supprimant, hien entendu, cette malheureuse épitliète d* improductifs^ qui ne peut éviden)iment s'appliquer à des gens dont le travail assure la subsistance et le bien-être. Il n'y a aucune objection raisonnable à opposer k cette nouvelle échelle, que M* Malthus finit cependant par rejeter. Les raisons qui l'y déterminent me paraissent d'une extrême faiblesse. Si l'on veut que les produits immatériels soient richesse , pourquoi , demande M. Malthus, n'admettrait- on pas au nombre de ces produits , et ne réputerait-6n pas richesse les efforts que nous aidons besoin de faire pour régler nos passions ? Pourquoi ? Parce que ces efforts ne créent aucune valeur qu'on puisse tfoquer contre de l'argent. Ainsi l'amateur qui chante une ariette dans* un salon , ne peut être confondu avec le comédien qui chante cette
(i) Principes d'économie politique, t. I ; de la page aa à* la page Sa.
ariette sur le tliéàtre. L'un ne cherche que son plaisir , l'autre cherche son pain. L'un s'amuse , Vautre travaille ; et vous devez d'autant moins douter que l'acteur ne travaille , qu'avant même de jouir de son talent , vous l'avez payé à la porte. Un produit immatériel n'est richesse '<, aussi bien qu'un produit matériel, qu'un meuble ^ par exemple , que quand il a , conime le meuble , sa valeur échangeable : et cette ligne de démarcation entre les produits inmiatériels qui sont richesse , et ceux qui ne le sont pas , est si tranchante, si facile k reconnaître, que bien loin d'y voir une objection, je n'y puis découvrir que des avantages.
M. Maltlius convient que les travailleurs improductifs de Smith donnent à la production un grand encouragement , « en Tertu de la faculté 9 qu'ils possèdent d'acheter auj; çrais producteurs » pour une valeur égale à celle qu'ils ont reçue » en payement. » En payement de quoi? Evidemment d'im produit. Les producteurs de produits immatériels sont donc aussi véritables producteurs que les autres. Appelez la chose qu'ils créent service j appelez-la produit ^ il n'importe, pourvu que vous ne contestiez pas qu'elle a une valeur. Or , le médecin qui reçoit 40 francs pour une consultation , a créé une valeur de /^o francs. Autrement, quel est le sot qui la. lui
aurait payée ? On. doit donc reconnaître , ou que les travailleurs improductife volent le revenu qu ils se font , auquel cas j'admets qu'ils ne produisent point , ou bien que ce revenu est le prix d'une création de valeur , et alors il faut avouer qu'ils produisent.
En revenant définitivement a la distinction de Smith , et en l'adoptant comme étant encore , tout bien considéré ^ la moins imparfaite sous le rapport de la précision , M. Malthus s'exprime ^ ainsi : ^ Elle trace une ligne de démarcation » qui sépare les richesses des autres sortes de )> valeurs , qui distingue les objets matériels des » objets immatériels , ce qui a une durée , de » ce qui n'en a point, ce qui est susceptible » d'accumulation et d'évaluation absolue , de » ce qui ne possède pas l'une ou l'autre de ces » deux propriétés , ou toutes lés deux. « Et tous ces prétendus avantages de la distinction établie par Smith en sont précisément les inconvénients ; car , en fait de richesse , ce n'est ni la tiatore du produit créé , ni sa durée , ni la facilité à l'évaioer » ni la possibilité de son accumulation luatérioUe qui importent , c'est sa vàleur^ ; . et quaml M. Malthus nous apprend que la distinction de Smith trace une ligne de démarcation. ^m sépdre la richesse des autres sortes de valeurs ^ il fait de tout ce système la censure la plus amère, parce que
séparer la richesse des autres sortes de valeurs ^ c'est séparer la richesse de la richesse, ce qui est certes une bien mauvaise manière de la définir.
Concluons. Les produits du travail intellectuel sont les premiers dans Téchelle des créations dont rhomme e^ Tagent.
Les ^produits du travail immatériel , quels qu'ils soient,- pourvu que fe morale ne les réprouve point, servent le producteur, le consommateur et rÈtat , tout comme le peuvent faire les produits du travail matériel.