‹ Du gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce, ou, De l'administration commerciale opposée à l'économie politiqueChapitre 19 sur 46 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la Circulation de r Argent — En quel sens t Argent est Richesse. — Digression sur Steuart.

Le phénomène de la circulation de l'argent n'est pas sans quelque analogie avec celui de la circulation du sang dans le corps humain ; aussi esf-il venu à la pensée de presque tous les écrivains qui ont parlé de la richesse publique , de comparer l'un à Tautre. Cette comparaison a même été reproduite tout récemment dans un ouvrage où l'auteur l'a poussée assurément fort loin , puisqu'il établit les points de similitude qui existent entre toutes les ramifications du travail et celles de V aorte , de V artère 9 de la çeùie pulmonaire , etc. Le résultat de ces rapprochements est que le magasin d'un négociant peut être comparé k un des çentricules du cœur, et sa caisse à l'autre ventricule. Le même auteur voulant donner une idée juste des bénéfices que procure chaque opération de commerce, dit dans un autre endroit : Le gain d'un vendeur est égal au produit de la force de ce vendeur y multiplié par la latitude ^ et divisé par la somme des forces. Il faut croire qu'en se servant d'un

pareil langage, M. Canard voulait que son livre ne sortît pas d'un très-petit nombre de mains , et Ton ne peut se lasser d'admirer comment , en écrivant sur l'économie politique , il a pu borner son ambition à n'être entendu que des médecins et des mathématiciens (i).

Il n'y a pas d'individu qui ne puisse juger par loi-même des effets de ia circulation de l'argent»^ J'ai sous les jreux une pièce de cinq francs que je donnerai dans un moment k mon libraire , en échange d'un ouvrage qu'il m'a fourni. Du libraire, et ce matin même, cette pièce ira chez le papetier, du papetier chez le boucher , du boucher chez le boulanger. Au bout d'une heure elle aura dix fois changé de main ; elle en changera dix fois encore dans la journée. Or , ces vingt opérations , qui se sont succédé avec tant de rapidité , n'auraient pas été possibles , ou bien n'auraient eu lieu que dans un espace de temps très-long , si les vingt individus, entre lesquels les transactions se sont faites , avaient dû se rechercher et traiter sans un intermédiaire qui les mît de suite d'accord. Cet intermédiaire est la monnaie.

(i) Je ne sais pas si M. Canard est beaucoup la aujourd'hui. A l'époque où je publiai la première édition de cet ouvrage, le sien venait d'être couronné par rinstitut.

On voit , par cet exemple , ce qu'une pièce de 5 francs qui circule avec rapidité , doit rendre de services à l'industrie. On en peut conclure que plus la circulation est rapide dans un pays , plu» ce pays crée de richesses : vérité incontestable , mais sans aucune application possible. La circulation ne peut être fort rapide que dans les échanges d'une importance secondaire , et en général elle se ralentit a mesure que les transactions s'agrandissent. Entrez dans le magasin d'un marchand qui détaille : les petites sommes affluent chez lui ; mais, k l'exception de ce qu*il prélève pour ses dépenses journalières , l'argent qu'il reçoit ainsi en petites parties , entre dans ses coffres et s'y amoncelé jusqu'à ce qu'il puisse ou remplacer en gros tout ce qu'il a vendu en détail , ou remplir des engagements antérieurs contractés de la même manière. Cet argent , sortant alors de ses mains, passera dans celles du marchand en gros, qui l'encaissera à son tour jusqu'à ce qu'il en ait réuni assez pour s'acquitter envers les manufacturiers chez lesquels il s'approvisionne , et faire ses propres payements , nécessairement plus considérables. Là , ce capital ainsi accru , servira à de nouvelles reproductions qui le morcèleront et le renverçoqt encore une fois dans la circulation , soit par l'achat de matières brutes , soit par le payement aux ouviîers du salaire de leur travail.

Il est aisé d'apercevoir que tous ces virements de fonds doivent entraîner des lenteurs , et que , le plus souvent , l'argent dort. Celui qu'on emploie à l'achat des subsistances est donc à peu près le secd qui soit toujours en mouvement.

On évalue à deux milliards le numéraire de la France. En calculant la population sur le pied de :28 millions d'ames , c'est un peu plus de 7 1 fr. par individu. Le revenu total de la France ( c'està-dire l'addition de tous les revenus individuels des Français) 9 d'après des supputations dont la rigoureuse exactitude n'importe guère ici , peut être estimé 8 milliards , ce qui fait , par tête , environ 286 francs. La circulation assure donc déjà annuellement, à chaque individu, au-delà de quatre fois la portion du capital numéraire à laquelle il aurait droit , si toute la monnaie qui existe dans le pays était répartie également entre ses habitants (i).

(i) On trouve partout le tableau des revenus ^ soit de la France , soit de FAngleterre , et nulle part rien de parfaitement satisfaisant sur ce qui constitue le revenu d'un peuple. Faut-il s'étonner si les écrivains qui ont recherché k combien peuvent s'élever les revécus de la France, varient , dans leurs résultats , de â à 8 knilliards? Rien ne montre mieux l'imperfection des méthodes. On devrait donc , avant tout , convenir des bases, qui sont encore aujourd'hui très - incertaines. Comprendra-t-on

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Mais les 285 francs qui reviennent à chacun des membres de la société , par suite de la distribution égale de tous les revenus du pays, ne sont que le résultat de la circulation et ne la constituent point. La pièce de 5 francs que fai laissée à mon libraire , et qui , depuis , a passe

dans les revenus d*un pays les produits du travail immatériel que Smith appelle improductif ? Y comprendra-t-on les produits du travail matériel , quand ces produits auront été consommés dans Tannée P Je réponds affirmativement à ces deux questions , sur lesquelles il s'en faut bien que les écrivains soient d'accord^ et que je ne discuterai pas dans cet ouvrage, uniquement consacré au développement des principes dont l'application peut être d'une utilité immédiate. Je prie seulement le lecteur d'observer que , puisque le revenu d'un pays se compose de celui de tous les individus qui l'habitent,, tout calcul qui ne fera point entrer dans la masse générale^ de ce revenu celui d'une ou plusieurs classes d'individus , sera par cela même inexact ; et ce premier aperçu me fait soupçonner, avec une grande apparence de fondement , que , dans la plupart des évaluations qu'on a faites jusqu'ici des revenus de la France et de l'Angleterre, on est resté de part et d'autre très-au-dessous de la vérité. ( Vide , pour l'évaluation des revenus de l'Angleterre, les tableaux du docteur Beek et ceux du Gouvernement, ainsi que l'essai de M. Frédéric Gentz, sur les finances de la Grande- Bretagne, et, pour la France, indépendamment des ouvrages des économistes, Forbonnaisy la balance du

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dans vingt mains , a procuré k chacun de ceux qui l'ont possédée, un gain quelconque. Jeeuppose ce gain de 5o centimes par opération ; le bénéfice total sera i o francs ; ainsi la pièce de 5 francs , en achet£|nt successivement une quantité de marchandises égale à vingt fois sa valeur , a &it circuler un capital égal à vingt fois cette valeur, c'està-dire , à loo francs.

Les 8 milliards auxquels on estime le revenu ^ de la France , sont donc le résultat d'une circulation matérielle en valeurs , difficile à apprécier , mais qu'on doit croire au moins décuple , et qui est produite par deux milliards en monnaie.

Les bienfaits d'une circulation aussi active , c'està-dire, d'une si grande multiplicité de transactions commerciales , sont incalculables ; et si Ton persiste à nier qu'il faille les attribuer à l'argent , je demanderai de nouveau où sont les pays qui aient atteint quelque degré de splendeur , privés de ce moyen d'échange.

commerce^ le mémoire de M. Gerboux'sur la démoné" tisation de Vor , les considérations sur P organisation sociale de la France et de P Angleterre ^ et M, Deguer (note de la t/® édition); j'ajoute, et le livre de M. Chaptal «ur l'industrie française , livre riche en calculs , mais pauvre en doctrine, parce qiie M. Chaptal a voulu dire la vérité sans se brouiller avec l'école économique y ce qui Ta conduit k une foule de concessions que la raison n'avoue pas).

Smith passe rapidement sur le mécanisme si intéressant de la circulation. Il se contente de remarquer que la proportion entre la somme d'argent en circulation dans un pays , et la valeur totale du produit annuel qu'elle fait circuler , a été évaluée par" diflFérents écrivains, au dixième , au vingtième , au trentième de cette valeur. En calculant d'après la dernière de ces données , chaque pièce de cinq francs crée annuellement cent cin* quante francs de valeur. Une pareille source de richesses est-elle un bienfait ? C'est à cette ques-r tioH très-siipple et assurément très-fecile k résoudre , qu'est désormais réduite celle de l'utilité de la conservation et de l'augnou^ntation de l'argent, considéré comme moyen d'échange.

Ici , les partisans de Smitli m'interrompent , et prenant la parole en son nom : // est faux que V argent crée des valeurs ; [argent ne crée rien^ V argent fait circuler les produit^ du travail. Le travail seul est producteur.

Oui ; l'argent sert à faire circuler les produits du travail , et c'est pour cela qu'il les crée. Sans la pièce de cinq francs que j'ai dans ma poche , je serais forcé , pour acheter l'ouvrage de littérature qu'elle payera , d'oflOrir à mon libraire telle autre valeur en marchandise dont il se soucierait probablement très-peu. Sans cette pièce de cinq francs, lui-même ne pourrait s'acquitter envers

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fl

le papetier- qu'avec des livres qui, peut-être, ne conyiendraient point à ce dernier. Le papetier, à son tour, n'aprait de moyens de payer son tailleur 9 son cordonnier, son chapelier, son horloger, qu^en objets de papeterie ; et que d'embarras , que d'entraves à la circulation ! Ainsi , sans cette même pièce de cinq francs , ou pour généraliser l'exemple , sans une monnaie qui puisse convenir a tout le monde , il est certain qu'aucun de ces échanges ne se serait e&ctué. Or , oq ne- produit que pour échanger^ Ne pouvant plus. échanger, ou ne pouvant plus échanger que jtrès-diificilement , on ne produirait plus.. Alors nous n'aurions ni libraires , ni papetiers, ni cVapeliers, ni horlogers. Nouseii serions k la première ou à la seconde période du commerce, et »otre civilisation aurait à peu près attcânt le. degré de celle d^s peuples de l'Afrique qui se servent encore de sel ou de coquilles pour effectuer leurs échanges.

Je trouve dans les notes dont M. Say a bhargé l'ouvrage. 4^ M. Ricardo (tome if\, pi^e 3), le passage suii^ant : a On a . considéré l'échange » comme le fondement de la^ richesse âqciale, » tandis qu'il ny ajoute effectivement rien.t*.Deux » valeurs qu'on échange entre elles , li» boisseau » de froment et une paire de cisefaus., oçtt été » préalablement formées avant de s'échaïiger ; la » richesse qui réaide cq elles existe préalablement

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v à tout échange ; et , bien que les échanges jouent » un grand rôle dans l'économie sociale, bien y> qu'ils soient indispensables pour quie les pro- )) duits parviennent jusqu'à leurs consommateurs, yy ce n'est point dans les échanges mêmes que » consiste la production ou la consommation des » richesses. » La production ou la consommation des richesses ne consiste certainement point dans les échanges ; mais , si les échanges n'étaient pas facilité^ par la monnaie , ils n'auraient pas lieu ; et, comme on ne produit que pour échanger, on cesserait de produire. C'est dans ce sens qu'on a considéré l'échange comme le fondement de la richesse , et avec beaucoup dd raison. Quant aux produits consommés sans échange , c'est-à-dire , par ceux mêmes qui les créent , nous n'ayons pas à nous en occuper ici*; et en effet , les produits qui . ont cette destinfation n'entrent jamais dans le commerce.

Smith a tenu trop peu de compte de la révolution causée dans le système des édiauges par l'introduction de l'aident comme moniiaie. S'il en avait mieux apprécié les eflfets , il aurait sans doute reconnu que les grands jprogrès dq cmnmerce dataient de cette époque chez tous les peuples. Mais, ne voulant toujours point qu'on crût l'argent plus utile 4}ue toute autre marchandise , il aurait raisonné autrement. Il aurait dit : pn pays qui

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crëe dhaqae année pour dix , vingt on même pour trente milliards de valeurs , n'a pas ordinairement plus d'un milliard en numéraire. Ce milliard n'est donc que le trentième de sa richesse totale ; donc il ne constitue qu'une très-petite partie de cette richesse ; donc le pays ne serait point appauvri en le perdant; donc, etc.

Le lecteur y frappé de la Êiusseté de toutes ces conséquences, me demande comment je puis prêter à Smith une dialectique aussi étrange. Sans le milliard en numéraire, me crie-t-on de toutes parts , les 3o milliards en valeurs n'eussent point été créés. Il iinporte donc de conserver ce milliard qui rendra les mêmes services Vannée prochaine , celle d'ensuite et toujours. Un milliard en numéraire, qui dure des siècles et qui crée annuellement trente fois sa valeur , est certai-p nement plus utile qu'un miUiard en marchandises qui ne crée rien et s'anéantit dans un an , dans un mois, dans un jour. Jamais Smith n'aurait comparé l'un à l'autre , et

Vous vous trompez. Le raisonnement que j'ai prêté à Smith est dans son ouvrage. Il y est comme je le rapporte; en voici la conclusion littérale : « L'argent iàit toujours partie du capital » national (i) , mais il n'en &it qu'une petite

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(i) Tome III, page aa.

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» partie , et toujours la partie qui profite le moins

» à la société. »

Cette manière d'apprécier Targeut me rappelle ia conduite d'un homme que la lecture des économistes avait rendu fou. Il possédait une maison b&tie sur pilotis. Calculant la valeur de cette maison, et celle de toutes ses parties, il trouva que les pilotis n'en constituaient que le trentième. C'est la partie de ma maison qui a le moins de valeur , répétait-il tous les jours , et il faisait scier tantôt un, tantôt deux, tantôt dix de ses pilotis dont il prétendait tirer un parti plus avantageux. Il en fit tant scier que la maison croula.

La valeur de la maison c'est celle des produits annuels d'une nation. Les pilotis servent de fon-* dément k la maison , comme l'argent sert de base à la richesse publique. Otez les pilotis , la maison croule ; exportée Targent , phis de moyens d'échanges, -fins de travail, plus de richesse. Le pays est ruiné.

c( Il serait vraiment trop ridicule, poursuit ^ Smith , de s'attadier sérieusement à prouver » que la richesse ne consiste pas dans l'argent, y» mais bien dans les choses, qu'achète l'argent , et » dont il emprunte toute sa valeur par la faculté » qu'il a de les acheter. » Mais l'argent qui achète est aussi l'aident qui produit Smith nous donne Ik des abstractions qui ne nous apprennent rien ,

et dont on ne peut tirer que des conséquences dangereuses. L'argent , considéré indépendamment de sa faculté échangeable, ne peut ni nous couvrir, m nous cliauffer , ni nous alimenter. Cela prouye-t-il que Targent ne soit point richesse ? cpi'il importe peu qu'une nation eu possède beaucoup ? qu'il ne faille point tenir k sa conservation ? Quelle logique ! Mais , puisque l'argent est indispensable à la formation de toutes les valeurs , puisque sans argent on ne peut ni rien produire , ni rien acheter de produit , par quelle fatalité vous obstinez-vous à uier que lui-même il soit richesse f 11 lest , vous dis-je » et dans un sens beaucoup plus étendu que le mot ne le comporte. L'argent est plus que les nchesses , car il les crée toutes ; l'argent est Tame du monde commerçant.

J'entre chez un fabricant ; je l'interroge sur la valeur des produits annuels de. sa manufacture* Cette valeur passe un million» Je me récrie sur les avantages d'une industrie aussi florissante..... Mon fabricant m'interrompt ^ et se tournant vers des Qoiétiers auxquels je n'avais^ donné qu'une attention très-dédaigneuse , il me dit avec orgueil : voilà ma richesse, r^-^ Quoi ! ces morceaux informes qui ne valent pas tous ensemble le centième de' ce qui swrt annuellement de votre fabrique ! — Voilà ma richesse , vous dis-je. Ne voyez-vous donc pas que y sans ces métiers > je ne pourrais rien

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produire..... Concluons : l'argent est dans un pajrs ce que sont des métiers dans une manu&cture ; et y pour bien juger la justesse de ce principe de Smith : V argent fait toujours partie du capital national ; mais il n^en fait qu^une petite partie , et toujours la partie qui profite le moins à la société; il faut le traduire ainsi : Les métiers font toujours partie du capital d'un fabricant ; mais ils n'en font quune petite partie , et toujours celle qui lui profite le moins ^ ce qui dispense, je crois, de réfutation.

Cette comparaison du numéraire que possède un pays aux métiers qui enrichissent un fabricant, donne une idée très-exacte des services que rend la monnaie. L'utilité de l'argent pour une nation réside non dans sa valeur , mais dans l'influence qu'il exerce sur la richesse en multipliant les produits. Jamais l'Administration n'a prisé l'argent qu'à raison de cette influence. Tous les écrivains qui ont précédé les économistes l'avaient aussi considéré sous ce rapport. Parcourez leurs nombreux ouvrages : partout vous trouverez que l'argent est l'instrument indispensable de la reproduction ; partout vous vous convaincrez que c'est dans ce sens , et dans ce sens seulement , qu'on l'appelle richessse.

Et pensez-vous qu'un homme raisonnable ait jamais pu croire et publier que la France , possédant deux milliards de numéraire, était riche

dans le sens qu'on donne vulgairement à ce mot^ en l'appliquant à un simple piarticulier qui a cinq cent mille francs d'argent comptant ?

On dit qu'un particulier qui a cinq cent miUe francs d'argent comptant , est riche ; et cela ne signifie autre chose sinon qu'il peut dépenser annuellement le revenu de cinq cent mille francs. Quand on dit d'un pays qu'il est riche de deux milUards de numéraire , on n'entend pas que ce pays peut dépenser le revenu de deux milliards , ce qui serait une ineptie ; on entend qu'il a les moyens d'entretenir avec ces deux milliards une circulation en valeurs dix fois , vingt fois , trente fois plus considérables , ou , ce qui revient au même , qu'il peut produire ces valeurs. Or , ces moyens de produire, qu'il doit à l'argent, on les appelle richesse. Soutiendrez-vous que cette dénomination n'est pas méritée ?

Ainsi, quand les gouvernements cherchent à prévenir l'écoulement du numéraire , non par des lois prohibitives , qui n'empêchent pas l'argent de sortir , mais par un bon système commercial qui en facilite l'emploi intérieur ; quand les gouvernements considèrent comme désavantageuse une exportation de numéraire qui donne en retour des marchandises ; s'ils déplorent la perte de ce numéraire , ce n'est point pour sa valeur qui rentre nécessairement , c'est parce que cette

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valeur qui rentre ne peut pas produire dans la circulation les mêmes effets que l'argent; c'est parce qu'elle ne peut pas faire Toffioe de monnaie, c'est-a-dire , passer eu un jour dans quatre-vingts mains , et déterminer ainsi , à chaque transition , une production nouvelle.

» L'Anglais Steuart , qu'on peut r^arder comme » le principal écrivain du s^téme exclusif , » du sj^stéme qui suppose que les uns ne s'enri- » chissent que de ce que les autres perdent ; ^ Steuart s'est mépris , lorsqu'il a dit qu'une fois » que le commerce extérieur cesse , la masse yy des richesses intérieures ne peut être aug- » mentée, etc. »

J'ai rapporté ici ce passage de l'ouvrage de M. Say (i) , parce qu'il renferme plus d'une erreur grave , dont la réfutation me parait devoir jeter quelque jour sur le sujet qui nous occupe.

Steuart n'est pas le principal écrivain du syrstéme exclusif, en admettant que, par système exclusif, M. Say entende le système que suit l'Administration depuis trois siècles. Steuart n'avait point administré. Il fit son livre en parcourant l'Europe , recueillant des idées partout , et ne s'inquiétant guère si le chapitre qu'il écrivait à Amsterdam ne contredisait pas formellement

(i) 3«« et 4."*^ éditions, t. i.«% p. 20,

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le chapitre qu'il avait écrit à Padoue. A part quelques vues très-saines sur la ^population , les monnaies et Jes banques , il n'y a pas dans les cinq volumes de Steuart cinquaifte pages qu'on paisse lire avec fruit aujourd'hui , et pas quatre à opposer aux erreurs des doctrines ëconomique& Je ne connais pas de livre plus rempli de petits détails et de petites choses. L'Administration n'avoue pas un tel écrivain.

Je ferai observer , avant d'aller plus loin , qu'on se tromperait beaucoup , si on croyait qu'en aucun pays , l'Administration subordonne sa marche aax principes de tel ou tel écrivain. Ce n'est pas qu'elle ne soit très-disposée k recevoir la lumière de quelque part qu'elle lui vienne ; mais il est impossible que l'Administration ne trouve pas dans ses propres actes , c'est-à-dire , dans les conséquences qui en découlent, la preuve qu'ils sont bons ou nuisibles. Les réclamations auxquelles ils donnent lieu ne la tiennent-ils pas sans cesse en éveil ? Et comment se faire à l'idée qu'en Angleterre j par exemple , oii la liberté de la presse est une sorte de tribune toujours accessible k la plainte , on n'amenât facilement le Gouvernement à changer de système , s'il n'était bien notoirement reconnu que l'Administration a choisi le meilleur ? Pour les écrivains qui n'ont pas administré, rien ne fait obstacle. Voilà pourquoi

ils sont si absolus et si peu utiles dans leurs théories. Mais , pour rÂdulinistration , tout est résistance. Que &it-elle autre chose que négocier et concilier ? D'où il suit que si elle n'avance pas vite f elle avance du moins avec sécurité. Les bons livres ne sont pas étrangers k ce résultat. Mais quels sont les ouvrages qui instruisent le mieux les administrateurs? Ceux de leurs devanciers; et c'est ainsi que , malgré tous les changements survenus dans les finances de l'Europe , depuis deux siècles , les mémoires de Sullj n'ont pas cessé d'être un objet d'étude. J'en dis autant de Davenanty l'un des administrateurs les plus éclairés qu'ait eus l'Angleterre y de Forbonnais et surtout .de M. Necket, dont le livre De F Administration des finances , malgré quelques niaiseries sentimentales , alors de mode , est le guide obligé de tous les hommes qui se vouent à l'administration financière des peuples. De tels ouvrages seront toujours utiles , toujours en honneur , mais sans que l'Administration en adopte aucun , parce que sa marche , qui ne peut être systématique 9 se règle sur le cours des événements , sûr les changements qu'amène la politique , sur les révolutions du commerce et de l'industrie, et enfin sur le progrès des lumières, fruit naturel d'une expérience qui s'éclaire de plus en plus. Je reviens à Steuart. Il n'est pas toujours heureux

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dans Texplication qu'il donne des principes de TAdministration , et )e répète qu'elle ne l'avoue pas ; mais que l'Administration l'ayoue ou non , on peut le défendre sur bien des points ; et certes M. Say lui adresse des reproches fort injustes.

Steuart prodigue le mot richesse , qui a cinquante acceptions sous sa plume. Quelquefois il s'en sert pour exprimer l'abondance des métaux : alors il dit que la masse des richesses intérieures, ne peut pas augmenter quand le conunerce avec l'étranger vient à cesser , en quoi il a évidemment raison , puisque le commerce extérieur est le seul qui puisse approvisionner de numéraire , une nation qui n'a pas de mines ; mais Steuart mécon** naît-il , pour cela , les vraies sources de la richesse ? Est-on autorisé à soutenir qu'il place la richesse exclusivement dans l'or et l'argent, comme M, Say le donne à entendre ? On va en juger.

« La richesse et le luxe des anciennes villes » commerçantes provenaient aussi de leur indus- » trie. On n'avait rien pour rien ; et lorsqu'elles » étaient obligées de faire la guerre , elles se « trouvaient dans la nécessité , ou de dissiper » leurs richesses pour payer des troupes , ou d^en » abandonner la source , h irapail de leurs citoyens » industrieux (i).

(i) Recherche des principes de l'ëconoinie politique, t» n, p, i38,

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» Aussitôt qae les métaux précieux sont devenus » un objet de commerce et un équivalent uni- » versel pour toutes choses, ils sont devenus » aussi la mesure du pouvoir entre les nations. » Alors l'acquisition , ou au moins la conservation » d'une quantité proportionnelle de ces métaux , M est devenue pour les plus prudentes un objet » de la plus grande importance (i).

)> Les espèces sont bien une partie de nos » richesses 9 mais n'en peuvent jamais être la •» mesure (2).

» La perte qu'éprouve une nation par Tinter- » ruption de son commerce et de ses manufac* » tares ne peut pas être estimée. Quand les classes » industrieuses des habitants sont forcées à devenir » oisives pendant un court espace de temps , il » est à peine possible d'en réparer les suites ; » elles dépérissent, elles s'expatrient, l'esprit » d'industrie s'éteint ; tout en un mot tombe en » loiine (3). »

Dans ces passages, et dans cinquante autres dont j'ai pris note , il est évident que la richesse est , pour Steuart , ce qu'elle a toujours été pour l'Administration , T abondance des produits du traçail ;

(i) Recherche des principes de l'économie politiqjue, t. II , p. 143.

(2) Idem t. II, p. 339.

(3) Idem t. IV , p. 181.

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car, ait cet écrivain, quand les classes industrieuses deçiennent oisiçes , tout tombe en ruine , image qui venge assez Steuart du reproche d'avoir fait consister exclusivement la richesse dans les métaux. M. Say est-il mieux fondé quand il reproche à Steuart de supposer qu'une nation s'enrichit uniquement de ce que les autres perdent , erreur partagée par tous les gouvernements de tEurope Vf/ dû monde P On voit que c'est à l'univers entier que M. Say fait ici 4a leçon. Tous les gouçernements sHmaginent que ce qui est gagné par un particulier est nécessairement perdu par un autre ; que ce qui est gagné par un pays est nécessairement perdu par un autre y comme si les choses n étaient pas susceptibles de croître en valeur^ etc. j et M. Saj se consume en efforts, bien superflus sans doute, pour prouver que les nations peuvent croître en richesses sans se nuire. C'est ce que M. Say exprime en disant que la richesse se crée de toutes pièces , phrase qu'il affectionne , parce qu'elle rend y selon lui , une d^ ces grandes vérités dont on est redevable à l'économie politique. Malheureusement pour l'économie politique , cette grande vérité est encore de celles qu'on trouve partout ; et , pour le dire en passant , Steuart , que M. Say accuse de l'avoir ignorée , est , de tous les écrivains , celui qui l'a le mieux comprise. Écoutons-le :

\ » nation.

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a Je divise le profil et la perte en positifs relatifs » et composé. Le profit positif ne suppose aucune » perte pour qui que ce soit; il est le résultat -» (Tune augmentation de travaily dHndusirit ou « et adresse , et produit t effet et augmenter la masse » du bien public*

» La perte positive ne suppose aucun profit pour » personne ; elle résulte de la cessation du profit , » ou des effets que produit cette cessation ; elle » peut être considérée comme une diminution N du bien public.

» Le profit relatif suppose de la perte pour » quelqu'un ; il indique la vibration de la balance » des richesses entre différentes personnes ; mais » il ne suppose aucune addition au capital de la

<c La perte relative annonce , au contraire , du )» profit pour quelqu'un ; elle indique aussi la » vibration de la balance , mais sans rien oter à >» la masse générale.

» Par coigposés j'entends ces espèces de profits » et de pertes en partie relatifs et en partie positifs. » Je les appelle composés, parce que les deux » espèces peuvent subsister à la fois dans le même » contrat (i). »

J'ai copié en entier cette théorie des profits et pertes , parce qu'elle s'applique à tous les cas ;

(i) Recherche des principes de l'économie politique « t. I.", p. 378 et 379.

mais ce qui nous impcMte , ce qui résout la question agitée, c^ est ce profit positif cpldiàmel Steuart^ ce profit qui ne suppose de la perte pour qui que ce soit; ce iproÊX qui est le résultat d'une augmentation de traitait y d^ industrie ou et adresse y et qui augmente en définitif la mass-e du bien public. Je demande si ce n'est pa» là cette richesse créée de toutes pièces , dont M. Say feit honneur à la nouvelle science. Je demande surtout ce que cette science gagne à s'attribuer ainsi des découvertes que personne ne revendique, parce qu^elles se perdent dans la nuit des temps, mais que l'économie politique ne peut cependant présenter comme siennes, sans montrer à quel point elle est pauvre de son propre fonds.

J'ai dit que la théorie de Steuart sur les profits et pertes s'appliquait à tous les cas; et en effet, s'il est vrai que les nations {missent simultanément croître^ en richesse sans se nuire , il l'est aussi que souvent ce qui enrichit un peuple porte préjudiceà un autre peuple. M. Say nous fournira hii-méme un exen^le^ très-remarquable de ce virement de* richesses, exemple dont je me prévaudrai ailleurs.

Je eroifr devoir feire suivre cette digression sur- Steuart, de Topimon qu'a réc^ounent exprimée- M. Malthus, relativement aux écrivains qui craignent de &ire entrer l'argent dans leurs théories. LeiBorceau est curieux , et |é le cite d'autant plus;

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volontiers que AI. Malthus est lui-même de Tëcole

que je combats

M Des écrivains théoriques^ en ëGOnomie pe)L- » tique , craignant de paraître attacher trop » d'importance au numéraire, se sont montres » peut-être trop disposes à l'écarter de leurs » raisonnements. C'est une vérité abstraite que >» nous avons besoin de denrées et non d'argent ; y> mais , dans le fait , il n'est aucune denrée , * contre laquelle il nous soifc possible de vendre )) tout de suite nos marchandises , qui puisse rem-r » placer convenablement l'agent de la circulation , » et qui puisse , comme lui , nous donner les » moyens de pourvoir k !• subsistance de nos » enfants , d'acheter des biens-fonds , ou de dis-? » poser de la main-d'œuvre et des provisions » dans un ou deux ans à venir. Sans un agent de » la circulation , il est absolument impossible » de faire des économies un peu considérables ; » et.les manu&cturiers eux-mêines n^avanceraient î» que bien lentement , s'ils étaient forcés dfaccu- )> muler en nature tous les salaires de leurs » ouvriers. Nous ne devons donc pas nous, étonner » s'ils > ont plutôt besoin d'argent que d'autres » marchandises ; et , dans des pays civilî^s ,. nous » pouvons être bien sûrs que , si, le fermier ou w le manufacturier ne peut pas. vendre sespro- » duits de manière à en tirer un profit estimé » en argent , son industrie se ralentira bientôt.

^ L'agent de la circulatioa remplit une fonction » si importante dans la distribution de la richesse, n et dans l'encouragement de Tindustrie , qu'on » ne peut pas négliger d'y avoir égard dans le » raisonnement , sans s'exposer k tomber dans » des erreurs (i). »

J'ai voulu , dans ce chapitre , montrer encore une fois combien il fallait se prémunir contre les écrivains qui accusent l'Administration d'ignorance. J'espère avoir également prouvé que l'importance justement attachée par les gouvernements à la conservation et à l'augmentation du numéraire dans le pays , tient , non à la valeur de l'argent , mais k la propriété qu'il a^ comme monnaie,, de rendre la circulation et la production plus actives. C'est donc dans ce sens uniquement qu'il faut entendre le mot richesse ^ appliqué à l'argent que possède un pays. J'insiste sur ces vérités très-communes , et qui sont la base de tout le système commercial , parce qu'on est parvenu h les obscurcir de manière à les rendre absolument méconnaissables. ^De nouveaux développements justifieront cette double assertion. J'y consacrerai les deux chapitres suivants, dont le dernier sera plus particulièrement relatif aux Variations qu'éprouve l'argent dans sa valeur , selon

son abondance ou sa rareté.

(l) Principes d'économie politique , t. II , p. 3^ en note»

lao LIVRE II.

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