‹ Du gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce, ou, De l'administration commerciale opposée à l'économie politiqueChapitre 21 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l'Emet de t abondance ou de la rareté de l'Argent relativement à sa valeur.

On if a pas oublié ce que j'ai dit des quatre grandes révolutions survenues dans le système des échanges. Tant qu'ils s'effectuèrent en nature, le commerce ne put prendre aucun essor. L'introduction des métaux comme monnaie, en détermina seule les progrès , et rien n'y mit plus obstacle lorsque ces métaux, convertis en pièces courantes , eurent ainsi reçu un caractère certain.

Mais , dans les temps très-reculés où cette dernière révolution arriva , la quantité de métaux précieux en circulation étant peu considérable , leur rareté absolue augmentait leur prix. Une once d'argent payait donc alors très^ertainement plus de marchandises , ou , si l'on veut ^ plus de travail que n'en payerait aujourd'hui u :e pièce de six francs , qui pèse aussi une onc^ (i).

(i) Les altérations qu'ont éprouvées les monnaies dans tous les pays , sont très - indépendantes des variations survenues dans la valeur de l'argent. Il importe de ne pas confondre ces deux choses. La valeur de l'argent

i4o , LIVRE IL

Le principe que les écrivains économistes déduisent de là, c'est que l'argent ayant d'autant

hausse ou baisse suivant qu'une quantité quelconque de ce métal , un marc , par exemple , commande plus on moins de travail. Or il est clair que quand l'argent était très-rare , il devait être plus recherché , et par conséquent avoir plus de prix.

La valeur des monnaies, c'est-i-dire, leur valeur nominale , dépend uniquement de la volonté du souverain. Ainsi la pièce que nous nommons aujourd'hui 5 francs , pourrait être appelée demain lo francs , s'il plaisait au Gouvernement d'en faire changer l'empreinte. Cette opé* ration n'ajouterait pas un centime à sa valeur ; mais elle procurerait & l'État le moyen de rembourser ses créanciers avec moitié moins d'argent qu'il ne leur ea doit. Ce serait une banqueroute de 5o pour loo , et rien de plus.

On peut juger dp nombre de banqueroutes de cette espèce qui ont eu lieu en France, par l'état actuel de notre monnaie comparée à ce qu'elle était dans les. anciens temps de la monarchie. Sous Charlemagne^ h livre d'argent pesait douze onces. Ce qu'on appelait livre^ dans ces derniers temps, ne pesait plus que le sixième d'une once. Notre livre ne valait donc que la soixante*douzième partie de la livre de C)iarlemagne. Ce fut Philippe I.^ qui commença k l'altérer. Ce prince y mêla un tiers d'allîfl^e^ Au lieu de douze onces d'argent fin , la livre n'en con^ tint plus que huit : donc sa valeur fut réduite d'un tiers^

C'est cette opération que les historiens appellent augmentation des monnaies. Il est aisé de concevoir pourquoi on l'a si souvent renouvelée depuis..

plus de valeur qu'il est plus rare, il est absolument indifférent qu un pays commerçant en soit peu

Cependant toutes ces altérations àe$ monnaies entraînaient mille sortes de maux. Le prix nomina) des denrées , qui se règle sur la quantité d^argent fin que contient la monnaie et nullement sur l'étiquette qu^il plaît au monarque d'y apposer, éprouvait sans cesse des variations. Il en était de même de tous les produits du travail. Du reste y nulle sûreté dans les transactions , nu) crédit dans le commerce. Tant d'inconvénients dont plusieulrs siècles avaient donné la âcheuse expérience , ont enfin décidé i renoncer à l'altération des monnaies. Cette révolution date maintenant de quatre-vingts ans. Quand Colbert arriva au ministère « la livre d'argent ( ao sous ) contenait edôoi'e un peu plus du tiers d'ûn'é once, et l'on disait du marc qu'il valait 26 fhltics. Colbèrt l'éleva à 28» J'aime mieux croire que Colbert céda en cela aux préjugés de son temps, que d'acciiser un aussi grand administrateur d'avoir considéré l'augmentation des mon^ naies comme une bonne opération de finances. Je n'en veux même d'autre prettve que la circonspection avec laquelle il usa de ce moyen, qui devint si funeste après sa mort. En effet , ;après lui , on porta la valeur nomi* nale du marc d'argent de 28 fr. à 4^ ' altération considérable^ puicaqu'eUe revient k une banii{ainroiitc de 3o pour xoo. Tel étaitl'étatdeschoses à la mort de Louis XIV^

Si je ne parle point de l'altération des monnaies , danai le cours de cet ouvrage , c'est qu'il n'est pas à craindre qu'^n tel abus se renouvelle^ et Je n'ai indiqua ici en quoi il consiste ^ que pour empêcher le lecteur de le confondre avec la diminution survenue dans la

i4a LIVRE II.

OU abondamment pourvu. Ce principe est séduisant en théorie. H n*j^ en a pas de plus faux dans Tapplication.

Ce principe est faux dans l'application ,

1 •• Parce que la valeur de l'argent , dans un. pays quelconque /ne se règle point seulement sur la quantité d'argent que possède ce pays, mais encore sur ce qu'il existe d'argent dans tout l'univers.

21/ Parce que l'argent, bien que susceptible de changer de valeur en raison de son abondance ou de sa rareté , relativement aux besoins de la circulation , a cependant une sorte de valeur fixe qu'il doit a l'opinion, à la fonction qu'il remplit comme monnaie, et qui l'empêche toujours de baisser ou de hausser de prix, dans la proportion rigoureusement exacte de son abondance ou de sa rareté.

Qu'arriva-t-il donc lorsque les progrès de la civilisation eurent accru la nécessité des échanges? Il arriva que l'argent n'étant plus en quantité suffisante pour les besoins de la circulation , sa rareté mit obstacle aux développements ultérieurs du travail. L'argent dut augmenter alors de valeur; mais cette augmentation de valeur n'étant jamais

▼aleor de Pargent, diminatiou qui tient à des canseft toutes différentes , comme on le yerra dans ce c]iapitre« (JNote de ia 1.^ édiiion.}

DE L^ARGENT. i45

e& proportion des besoiiis de Tindustrie , ne pouvait produire qu un bien très-peu remarquable, et surtout excessivement lent. L'industrie ainsi géoée par le dë&ut de moyens de circulation, ne peut mieux se comparer qu'à un jeune arbre plein de vigueur que Ton étiftindrait d'une forte ligature. La ligature cède , comme l'argent hausse de valeur ; mais sans ligature , l'arbre croîtrait beaucoup plus vite , et de même avec plus d'argent, l'industrie doublerait d'activitë.

Je ne puis appuyer tous ces raisonnements que sar un seul fait, mais qui semblera d'un gvand poids. Tout le monde sait combien le commerce fut généralement languissant en Europe, pendant tout le moyen âge. Il &ut l'attribuer à Tétat de barbarie qui suivit le déchirement de VEmpire rpmain. Ce ne fiit qu'après les croisades, qui firent connsdtre aux Européens de nouvelles choses, et leur donnèrent de nouveaux besoins, qu'on vit les arts et l'industrie sortir de leur long assoupissement. La boussole fut employée; o^ découvrit l'art d'imprimer ^i caractères mobiles , celui ^e faire de la poudre à canon; on cultiva le mûrier, on essaya l'éducation des vers à soie ; on fabriqua le papier avec du linge. La chute du gouvernement féodal , qui tombait alors de toutes parts , dut accélérer beaucoup ce m,ouvement général vers la production.

Si donc rindufttrie ne s^ëleva point tout k coup à un très^'bâut degré de splendeur , il faut qu'elle ait rencontré dans sa marche quelque grand obstacle , et cet obstacle est lé défiaiut de moyens de circulation.

Jusqu'à cette époque, Pargent arait été rare, sans qu on en eut cependant ressenti le besoin. A quoi eussent pu servir de nombreux moyens de circulation , dans un pays oît Ton n'avait presque rien k faire circuler, chez des peuples où les produits , presque tous territoriaux , étaient consommés par les producteurs mêmes, sans déplacement ni échanges ? Il en fiit bien diffîremment quand le commerce eut pris quelque activité. Alors le besoin d'argent devint universel ; l'industrie, fortement garrotée par l'impossibiUté d'effectuer les échanges , languit donc encore , et le seul soulagement qu'elle éprouva fut, pendant tout le quinzième siècle , une augmentation trèslégère et très-lente dans la valeur de l'argent. ^ Je m'arrête ici , et demande pourquoi , \ une époque où Tindustrie était si fortement contrariée dans sa marche par l'impossibilité de multipliet les échanges , l'argent dont la valeur hausse toujours, diaprés leè écrivains, en raison de sa rareté, ne reçut, pettdanttoutle cours d'un siècle, qu'une augmentation presque insensible de prix , au lieu de doubler , tripler , quadrupler dé valeur ,

DE L'ARGENT. i45

comme la marche naturelle des choses, et les principes théoriques des écrivains sembleraient le prescrire.

Question qui m'oblige h reproduire le principe établi précédemment : L^ argent y bien que suscep^ Sbk de changer de valeur en raison de sa rareté ou de son abondance ^ relativement (mx besoins de la circulation, a cependant une sorte de valeur fixe (pid doit à V opinion , à la fonction qu'il remplit comme monnaie , et qui empêché toujours qiiil ne baisse ou ne hausse de prix dans la proportion rigoureusement exacte de son abondance ou de sa rareté. . Je prévois toutes les objections , et crois pou-> voir y répondre. Quand Targent augmente de valeur , qu'importe , me dit-on , que Ton en ait moins, si cependant on est plus riche ? Cela importe beaucoup. Il est très-difficile de se persuader , quelque vraie que soit la chose , qu'avec dix mille livres de rente on puisse être aussi riche <{ae quand on en possédait numériquement le double. Telle est l'influence des mots sur les idées. Ainsi, quand même l'argent aurait, dans vax pays quelconque , de la tendance k augmenter de valeur , cette tendance sera toujours excessivement contrariée , si ménage elle n'est absolument détruite, par la force de l'hkbitude et . Tiafluence des signes. Un ouvrier accoutumé à gagner quarante sous par jour, voudra toujours

ï46 LIVRE IL

gagner quarante sous. Il en sera de même du fabricant, du marchand, de Thomme puhliq; et pour que votre argent double de valeur, il faudra que sa rareté se soit Eût sentir au point de la décupler, cette valeur , et même de la vingtupler, théoriquement parlant

Il me paraît impossible de contester cette valeur d'opinion que possède l'argent ,. et même tout ce qui en £iit fonction. Les écrivains la négligent absolument dans leurs raisonnements rigoureux, dont ils tirent des conséquences h la manière des géomètres. Cet usage d'appliquer la méthode d'une science où tout est positif , k une autre science où tout est variable , me semble lâen mauvais ; et j'aimerais autant qu'en écrivant sur^ la géométrie 9 on s'imposât l'obligation de ne janiaîs employer le calcul.

Je reviens aux développements de l'industrie en Europe. La fin du quinzième siècle fut l'époque d'un événement k jamais mémorable qui agrandit le globe , en fit disparaître des peuples entiers , et multiplia pour tous les autres les sources de lia reproduction. Je n'ai à le considérer que souiS ce dernier point de vue, et sans doute oa voit bien que je parle de la découverte de l'Amérique.

On connut l'immense quantité de métaux précieux que les concpiérants du Nouveau -Monde en rapportèrent. En moins d'un siècle , il j eut

«D Europe vingt fois plus d'argent qu'elle a'en avait jamais possédé. Il s*en écoula beaucoup dans rinde et dans les autres parties du monde ; mais on estime que la quantité d'argent actuellement eJtistante en Europe , est encore dix fois pluâ considérable qu'elle n'était avant la découverte de l'Amérique. Or, c'est à cette augmentation de moyens d'échange qu'il Êiut attribuer .> en très-grande partie, les développements prodigieux de l'industrie depuis trois siècles.

Nous avons vu que , pendant tout le cours dû quinzième siècle , à l'époque où l'industrie fiûsait les plus grands efforts pour produire , l'argent avait éprouvé une l^èreau^entatiiHi de vsieur, preuve irrécusable âe son excessive rareté , comparée aux besoins dii c<>mmerce. L'industrie ne reçut de cette augmentation de valeur qu'un ieoours à peine sensible : aussi ne fit-elle que bien peu de progrès. Tout ii coup le grand ins» trament de la reproduction vient à se n^ultiplier ^vec une fécondité qui tient du prodige* Alors l'industrie , que rieu n'arrête plus , prend décidéMent son essor , et le commeroe 4e l'Ewope devient celui de l'univers.

îe ne connais dans l'histoire aucun événement àùùt la cause et l'effet aient une connexioii aussi iatkme. Smith l'a cependant méconnue ; et il- Iç fallait bien : autrement, il aurait infirmé d'un seul mot toute sa doctrine.

i48 LIVRE IL

Quelque dësir que j'aie d arriver le plus direc* tement possible au but que je me suis propose» je suis obligé de combattre cet écrivain chaque fois que je le rencontre sur mon passage. Si je négligeais cette attention , on se contenterait de m'opposer ses paroles , et je serais ainsi jugé avant d'avoir été compris.

Suivant Smith, Taugmentation de la quantité d'or et d'argent en Europe , et l'extension de son agriculture et de ses manu&ctures, sont deux événements qui, pour être arrivés à la même époque, vtorU presque pas eu de liaison Vun apee t autre. A quoi donc attribuer cette grande extension du commerce , qui se rattache d'une manière si intime à la découverte de l'Amérique ? A la chute du gouvernement féodal. Ici Smith s'appuie de l'exemple de la Pologne , qui est toujours aussi pauvre, parce que le gouvernement féodal n'j a point été aboli. Je réponds par deux ohservations : d'abord , il n'est nullement constant que la Pologne soit aujourd'hui, comme l'affirme Smith, un pays aussi misérable quU tétait avant la découperte de t Amérique. Ensuite , plusteors États d'Europe sont restés très-pauvres , quoique le sjrstême féodal y ait été aboli. Le sjrstême féodal n'était donc pas le seul obstacle aux progrès de l'industrie. Or 9 si les États dont je parle sont restés pauvres, c'est uniquement parce qu'ils n^ont en qu'une

très^petite part dans raugmentation générale des capitaux métalliques , ou plutôt c'est parce qu'ils n'en ont su tirer aucun parti intérieur, comme l'Espagne et le Pwtugal. Smith donne de la pauvreté de ces nations , une tout autre raison. Si le système féodal y a été aboli , on ta remplacé par un système gui ne- çaut gu^re mieux. Mais ce sjrgtéme ^oi ne vaut guère mieux que le système féodal, a pourtant enrichi l'Angleterre, et Smith se £dt là des objections ^'il est bien loin de résoudre.

La chute du gouvernement féodal a donné à l'industrie une liberté de mouvement dont elle avai)^ toujours été privée* Cette oiroonstance , qui a accéléré ses progi^ès ^ i^'aui^it cependant pu les &voris6r beaucoup , si des moyens d'échange plus nombreux n'eussent contribué à faire circuler et à multiplier ^es produits. Ces deux événements ont ainsi:QOn(^>uru admirablement aux mêmes résultats; et y quand Smith affirme qu'ils n'ont presque pas eu la moindre liaison l'un avec l'autre , il ne prouve absoluncieiit riei^» précisément parce qu'il veut trop prouver. •

Au surplus ,• le vice du raisonnement de Smith se décèle par les expressions mêmes dont Técrivain s^est servi- Que signifie ce presque jeté au Doilieu de sa phtase comme pour déposer du chagrin qu'elle lui a causé ? L'augmentation de la quantité d'or et d* argent en Europe ^ et Teztensiou^

l5o LIVKE II.

de son agrieulfure êi de ses fabriques , sont deux éçénemèHis qui y pour Are atriçis à la même 'époque , n'oni FAESQt/E pas eu la moindre liaison Fim àoi^ t autre. Presque pas! il faut avouer que voilà un raisonnement bien cdnclnaïit.

Smith était très*[>epsuadë que l'augmentation des métaux en Europe » produite par la découverte de r Amérique^ avait influé sur le6 progrès de Tindustrie. Il aurait rougi daffirmer positivement le contraire. Forcé d'opter entre la vérité et le sacrifice de sa doctrine, il a concilié du mieux qu il a pu Tune avecTàutre , ét'il est résulté de cette espèce de iraiisa^ctioB une phrase louche qui Qe signifie absolument rien.

Mais, puisiqué Smith n'a poiut formellement nié linfluenoe dé ^augmentation dU numéraire en Europe ^ sur les progrès du commerce , il la réconnue , et de cela même quHI la l^èeénnaît , quelque soin quil ptenne deTaffiiibliry j^dffirme qu'elle a été très^grandè, et teUe que , daiifà cette augmentation dans la ' masse métallique , Tindustrie serait restée dans l'enfance.

Je continue l'examen des objections, En voici d'assez importantes.

On demande d'abord comment il se fait que l'argent , après la découverte de l'Amérique , ait successivement baissé de valeur, au peint qu'il en a trois fois moins aujourd'hui? L'industrie,

DE L'ARGENT. i5i

cOûclut-on de là, n'avait donc pas besoin de nouveaux moyens d'ëchange , puisque leur multiplicité n'a servi qu'à les avilir : raisonnement spécieux, et qui serait parfaitement juste si la dépréciation de l'argent s'était proportionnée à l'augmentation de sa masse. Or , la dépréciation est dans la proportion de trois ou quatre à un . c'est-à-dire qu'il faut aujourd'hui quatre onces d'argent environ, pour obtenir autant de «travail qu'on en aurait payé avec une once , avant la décoaverte de l'Amérique. Mais la quantité du numéraire ne s'est pas augmentée dans la proportion de quatre à un seulement , ainsi que sa dépréciation semblerait l'indiquer ; elle s'est accrue, au contraire , dans la proportion bien plus forte d'un à dix ; et cette différence, trèsressentielle, comment l'expliquer, sinon par les besoins sans cesse renaissants dé la circulation et de l'industrie , qui rendaient de plus en plus indispensable une augmentation daùs la masse générale de la monnaie. Mais il était impossible que l'industrie , quelque rapides que fuss^it ses développements , parvint à employer cette masse énorme de métaux qui refluaient par torrents d'Amérique en Europe. L'oflSre de l'argent fut, donc toujours supérieure À la demande, et de-là résulta Tavilissement. Or, de ce que l'Amérique a approvisionné le-marché de l'Europe de beaucoup plus d'argent que

iSa LIVRE IL

rindustrie n en réclamait , on tire la conséquence qu'elle n'en réclamait pas du tout Je ne puis croire que ce soit 1^ de la dialectique.

La dépréciation de Targent; depuis ladécouverte de rAmérique, étant dans la proportion de quatre à un, et laugmentation de sa masse dans la proportion dW à dix, il en résulte que Taugmentation de la quantité d'argent a été, relativement , bien plus forte que la dépréciation de sa valeur. On en doit conclure que Targent n aurait pas baissé de prix , si les nouvelles mines , au lieu d'en décupler la quantité, l'eussent triplée seulement. L*aug« mentation de la quantité de monnaie n'a donc pas pour effet nécessaire de l'avilir. M. Say , aih quel la force de cet argument ne pouvait échap* per y n'a rien négligé pour le détruire. Si le prix des niétaux précieux , dont la quantité était dev&nuQ décuple , ne tomba pas au dixième de ce qu'il était auparavant, « ce fut (i) parce que les besoins « du commerce, des arts et du luxe, qui reçurent » un grand accroissement ver$ cette époque^ augmen' » tèrent beaucoup la demande de cette sorte de i« denrée. » Mais pourquoi les arts , le commerce et le luxe reçurent-ils alors tant d'accroissement? C'était là ce qu'il fallait nou^ apprendre ;> et M. Say n'y songe même pas. Or, les arts, le conjunerce et

'■^^^■■■^■■^■■■■M«^*"i**^«Mi*"^«*'ii^^^MiW«M».TMI * i I ■■■■■■■Il T

(I) 3.^ édit , t. H, p, aa, — 4," ëdit., t. H, p. 55,

DE L'ARGENT. i53

le luxe reçurent de la découverte même de TAmérique, c'està-dire , de Timmense quantité de monnaie produite par les mines , ce développement extraordinaire qu'indique M. Say , et dont il paxle comme d'une chose fortuite y parce qu'il n'avait que ce moyen de sauver sa doctrine. Les particuliers dans les mains de qui l'argent tomba » ne l'enfoiûrent sans doute point; ils le dépensèrent; il y eut ainsi appel à l'industrie ; de nouveaux produits furent demandés au travail. Le travail augmenta donc ; mais les travailleurs, tout en dépensant davantage eux-mêmes » parce qu'ils travaillaient et garaient davantage , firent aussi servir une partie -de leurs profits jà l'accroissement des capitaux; ils formèrent de nouveaux ateliers ; ils élevèrent de nouvelles fabriques. Ainsi la production grandit chez presque tous les peuples > dont l'industriey sans ce mémorable évâiementi, aurait langui bien des siècles encore , et peut-être . à jamais.

Les peuple de l'Europe» témoin^ de l'effet que produisait la multiplication de la monnaie dans les pays qui , en dernier résultat; attiraient à eux l'argent du Nouveau-*Monde , se proposèrent tous le même but. La plupart augmentèrent ainsi leurs moyens de travail. Il n'y eut d'exception que pour l'Espagne et le Portugal,. où, pendant trois ^ècles , l'argent 0e fît que passer. L'Espagne et

i54 LIVRE IL

le Portugal, propriétaires des mines, au lieu de consacrer une partie de Fargent qu'elles en reti* raient k Taccroissement des reproductions int^ rieur es, ont trouvé plus commode de se servir àe la totalité pour acheter des autres peuples ce que jusque-là le pays avait fabriqué. Dans ce commerce, les nations qui fournissaient l'argent avaient tout à perdre; car, d'une part, il n'était pas certam qu'elles pourraient le continuer , puisque les mines s'épuisent , et de l'autre eUes donnaient à des nations rivales des moyen» de travail et de puissance. Aussi l'industrie de TEspagne estrelle restée fort languissante. Quant au Portugal, on sait que, depuis le traité de Méthuen, l'argent qu'il reçoit de ses nfines ne débarque à Lisbonne que pour prendre immédiatement la route de Londres. L'exemple du Portugal et de TEspagUe qui, dq[>uis trois siècles, approvisionnent l'Europe et le monde de métaux précieux^ ne prouve donc pas que Tar* gent ne soit pas le premier ressort du travaU, mais bien qu'il feut saVoir le garder , et surtout l'employer.

L'influence de l'augmentation de la quantité d'argent sur la richesse, ou, si on Taime mieux» sur la multiplication des produits, a été immense pendant les deux ^ècles qui ont suivi la découverte de l'Amérique. La nier, c'est nier l'évidence. Elle est moindre aujourd'hui et probablement devien-

DE L ARGENT. i55

draiHoîndre encore, parce que la population et la production nepetiyent pas toujours croître avec la même rapidité y et auâ^i, parce que les institutions tiëes du crédit' tent rendu l'emploi de Fargentttionnai^ un peu moins indispensable. C'est ainsi que TAngleterre est arrivée à s^en passer absolument. En France, en AUânagne, en Russie, une partie de la circulation se fait égàlemeiit en monnaie de papier. Il en résulte que Targent doit abonder partout, et il abonde en effet. Cette abondance de l'argent^ qui est absolue, devient immense relativement aux besoins du commerce , parce que, depuis six ans, la production est inerte, non dans un seul pays , mais dâiis FEuràpe tbut entière ; et cependant M. de Humbold nous apprend que les nnnes du Mexique continuent ii jeter d'énormes quantités de métaux dans la cûrcnlàtion. Il aflfrme môme cpie, depuis cent ans, le produit annuel de ces minés s*est accru dans la proportion vraiment exiradrdmaire de a5 à I lo. Que Ton pèse Vinfluencéde toutes ces considérations, et que l'on dise si , d après la théorie dtes écrivains de Técole économique , ailes n'auraient pas dû, dans ces derniers teinps, réduire la valeur d^Targent à moitié.. M. Say avoue que, quelque considérable que soit la production annuelle de For et de Fargent, ces métaux baissent peu de valeur. C'W/y ajoute-l-il , utte preuve ajoutée

i56 LIVRE IL

à beaucoup Vautres des rapides prières que fait la richesse f ce qui multiplie la demande en même temps que F appromiannement (i); La richesse n^aug* mente maintenant en aucun lieu» du moins en Europe , et Targent j est si peu en demande que, même dans lés pays qui ont eu d'énormes contrir butions à payer en numéraire , les banques ne savent que faire des espèces métalliques. M. Say ne détruit pas mieux Tobjection , en disant qu'il croit s* apercevoir d*un commencement de baisse dans la valeur de Targent La baisse qu'il indique ne prouverait rien. Aujourd'hui, le commerce languit partout , [quoique partout l'argent abonde. Dans de telles circonstances , ce n'est point une légère baisse d'argent^ c'est une baisse inmiense ^ devrait avoir lieu. £t puis» que conclure de ce qu'en trente ans , le setier de blé est monté de quatre onces, d'argent k quatre onces et demie? S'ensuit-il que ce soit l'aident qui ait baissé de valeur ? N'est-ce pas plutôt celle du grain qui s^est élevée ? et ne serait-il pas naturel d'attribuer cette hausse du grain k l'accroissement de la population , qui augmente la demande » sans toujours augmenter la production 1

Il est difficile de concevoir k quel point ks écrivains poussent le zèle, quand il s'agit d'alarmer

(i) 4-°^^ édition ^ t. II, p. 66^ en note.

mr les effets que produirait en France une grande abondance de numéraire. Cependant il existe très-près de nous un pays ou , pendant près de deux siècles, Targent s'est rendu de tous les points de l'Europe , sans que jamais la moindre d^ré* ciation se soit fait remarquer dans sa valeur. Les quantités immenses dargent que la Hollande s'est procurées par son commerce de transport, lui ont d'abord servi à donner à ses capitaux productif la plus grande extension. Mais» pauvre de* territoire , plus pauvre encore de population , il était impossible qu'elle tir&t^ d'un capital numéraire considérable , tout l'avantage qu'il aurait pu* procurer à des nations agricoles et manufacturières. La Hollande fut donc réduite à prêter k l'étranger : eh bien , elle fit des placements à cinq et six , et ce fiit encore pour elle une nouvelle source de revenu. S'il était vrai que l'abondance du numéraire dans un pays en fît baisser la valeur échangeable , cet effet aurait donc eu lieu en Hollande , puisque la Hollande est la seule nation qui ait dû à son industne la propriété d'un capital numéraire très-supérieur à ses besoins : or » si cet effet ne s'est pas vérifié en Hollande , où il n'y a guère d'autre moyen d'employer un capital que la pèche et le commerce de transport , n'est-il pas absurde de le redouter pour la France , pour la France, pays : agricole , pays manufacturier»

t58 LIVRE IL

pajs d'une étendue immense et d'une fertQitë prodigieuse en compar;9dson de la Hollande , pays enfin peuplé de 28 millions d'habitants aclife, industrieux, et dont la plupart sont encore misé* rabléSy parce qu'ils manquent de moyens de travail?

L'argent n'ayant point , après la découverte de l'Amérique, baissé de valeur dans la proportion de l'sHigmentation de sa masse ; l'argent n'ayant jamais valu moins en Hollande qu'en aucun autre pays» même k l'époque où la Hollande ne savait quel em{^ot lui donner , tant elle en était riche ; enfin l'argent ne variant plus ou variant peu aujourd'hui , malgré les nombreuses circonstances qui tendent théoriquement à le déprécier , il &ut reconnaître que la valeur de l'argent est soumise à des lois particulières nées , sans aucun doute , de la fonction qu'il remplit comme momiaie. M* Say a , tour-à-tour , méconnu ou proclamé ces loôs , selon qu'il en avait besoin pour asseoir tels ou tels raisonnements. Voici comment il établit la variabilité de valeur de l'argent

a La faculté de servit de monnaie ne fixe point » la valeur des métaux précieux. Elle reste va- » riable , soit dTun lien à un antre, soit d'un » t^nps à un autre , comme celle de toute autre » marchandise' (i). -^ Il ne &ut pas s'imaginer

■«Mi*i

(I) 3 .•* édit. , 1. 1", p. 3i4,— 4.'»« mt. , 1. 1.* p. 338.

DE L^ARGENT. iSg

» que la valeur de l'argent ne puisse varier qu'en V vertu de circonstances grandes et singulières , » comme la découverte des mines d'Aibérique ; » cette marchandise subit toutes les variations » qui affectent les autres marcliandises (i). »

Maintenant écoutons M. Say soutenant Topinion contraire :

Ci L argent étant une denrée employée par tous » les peuples civilisés du globe » et pouvant se » transporter avec facilité , est celle de toutes qui " » a les débouchés les plus étendus. Par consé- » quent les quantités nouvelles jetées dans la » circulation y font peu d'effet à moins qu'elles. » ne soient immenses (2). »

C'est en expliquant pourquoi la valeur de Targent, après la découverte de l' Améi^que, n'avait pas baissé autant qu elle l'aurait dû , que M. Say a posé l'excellent principe qu'on vient de lire. Retenons-le bien : pour que l'argent baisse notablement de valeur, il faut "que les mines en répandent subitement des quantités innnenses ; et niéme , quand cela arrive f la valeur de l'argent ne tombe pas encore selon la proportion dans laquelle sa masse s'est accrue , parce que V argent «/ une denrée à t usage de tous les peuples ; parce

Il I III il I mÊmtm^mmmmtmmmmmmm^

(1) 3.»« édition , 1. 1,", p. 34».

(a) S."* édit, tll, p.a6. — ^•"'édit., t.», p»6«.

i6o LIVRE IL

qu^elle se transporte opec facilité ; parce qiieUe a les débouchés les plus étendus. Voilk la vérité , Téternelle vérité à laquelle on revient toujours. Louons M. Say de Tavoir dite > puisqu'il n*a pu la dire sans se mettre en contradiction avec lui-même , et sans ruiner de fond en comble sa doctrine. Les écrivains de Técole de Smith prétendent que les nations n'ont pu diriger leurs efforts vers l'accroissement constant de la quantité d'argent que possède le pays, sans se constituer en état . d'hostilité les unes envers les autres. Cela sera vrai tout au plus le jour où il faudra renoncer aux mines. Depuis la découverte de l'Amérique , chaque peuple a mis sa politique à se procurer la plus grande part possible de leur récolte annuelle* Cest là qu'ils ont été chercher la richesse , dans le sens métaphorique que Steuart donne à ce mot » c'est-à-dire, les moyens de produire. M. Say demande , à cette occasion , si , en poursuivant ainsi la richesse de dehors en dehors , il ne Êiudra pas sortir du globe , question absolument sans objet tant que les mines seront exploitées. Il a suffi jusqu'ici aux peuples de l'Europe d'aller prendre l'argent à sa source. Cest ce quQ fait l'Angleterre depuis trois siècles, et avec une habileté qui n'explique que trop bien le rang où elle s'est placée en Europe , rang dont il est toujours permis de s'étonner, quand on songe aux

DE L* ARGENT. i6i

obstacles qu un si petit Etat avait à vaincre pour arriver à dominer les autres. Ceux qui objectei^aient que TAngieterre a conservé moins de numéraire que TEspagne , et qui se feraient de cette circonstance un argument pour prouver que la ^antité de numéraire ^e possède un pays n influe en rien sur sa richesse^ se placeraient hors de la question. L'Espagne s'est conduite comme Smith et M. Sày conseillent à toutes les nations de se conduire. Elle a acheté au dehors ce que les hras espagnols auraient fabriqué moins bien ou plus chèrement. Elle a exporté son numéraire ; elle a. tué ses travailleurs ; elle s'est appauvrie. L'Angleterre a suivi une matche toute difierente. L'Angleterre a donné à l'argent dont son commerce extérieur l'a (ou[ours fort largement approvisionnée y quatre destinations principales :

i.^ Elle l'a converti en monnaie dans la proportion du besoin que faisaient naître des repro* ductions intérieures toujours croissantes*;

2.® Elle a richement pourvu d'argent , et elle en pourvoit encore tous les jours , les immenses factoreries qu elle possède dans toutes les jparties du monde , dont elle s'est ainsi approprié le commerce presque exclusif par des crédits et dès avances que nulle autre nation n'a les moyens d'accorder ;

Page 1