CHAPITRE VI
Des Banques et du Papier-Monnaie.
Smith et son ëcole ont été contraints de nier que Targent pût jamais être. rare. Autrement , il aurait fallu reconnaître que « dans quelques circonstances au moins » on devait mettre du prix à sa conservation, aveu qui désl>ono4rerait..le oiaStre lui-méïae s'il pouvsdt revivre et le proférer. Le véritable caractère des doctrines économiques , c^est rhorreur de Targent^ Quel dommage que cette disposition ne puisse pas descendre de la science à tous ceux qu'elle occupe ! L'économie politique ferait mieux que la morale» et oous Tétudierions tous pour devenir meilleurs.
Là rareté de l'argent, Tabondance de l'argent sont des choses très-réelles, soit pour l'il^urope prise dans son ensemble , soit pour chacun des peuples qui l'habitent. Ms^is ni la rareté de Vargçnt, ni l'abondance de l'argent, ne sont des choses absolues , des choses existantes par elles-m^nteâ , indépiendamment de leurs rapports avec d'aubes choses qui existent simultanément, La même quan-: tité d'argent peut constituer alternativement l'abpndance ou la rareté selon l'état de l'industrie, selon
l^ LIVRE IL
< les besoins du commerce ,,qui tantôt demande plas d'argent, et tantôt en demande moins. Au moment où j'écris , il y a abondance d'argent en Europe , parc& que 1^ prod^tiop languit sur tous les points ; et cependant la valeur de l'argent ne baissera pas f cet effet ne pouvant être général que quatid de nouvelles mines viennent tout à coup répandre Wr^ent par torrents.
L^rgeût était fi^r-t rare en Eiff<^ a« inoiiient où l'on c(éoouvrit VAra^que : l'augmentation sur* venue dans ki valeur de Taiigeat pendant tout le doUFS éa quinzième siÂcle , le pvquve> df ube ma« nièr^ ioooBlestable. La valeurde l^pgenl dieso^idit en^uilg) mai£r dan&la ppop$>ition> de 4 à > > tandis que- la quantité d'argent s'éti|it acome é^ ia^proportà>ôfid& I à ^0^ @'e6^,e9mme|e<Vai déjà'dktyla settle réponse k faire à^ peux qcû prétemli8i|;b que si la quantité dtar numër^e vi^nt à doulltisp^iàais un pays j sa Val^BUi> baisse aussitôt àe^ moitié* Au cQmmencomeiit du dix-septième^ siècle , IWgeut mentir de nouveau quelque tendance à* hausser dte Valeur , non dans un seul pays-^ mai»4liB9 liçute FEérbpé , ce qui indiquait^,- i .* que Peflfei d^- Texptoilatit)n^ d^ mines dur Nouveau-Afondë- sui^ la valeur déf IWgent^, était entièrement ppocbùlt; ^.^ que la quantité d^te^en^ qu'élite dlocffiaien^ dheqoe
' année, ne suffisait^ déjà plus, soit à» Ib^dea^dide de mCnnaiey soit aux autres emplois que c?omportent
DE L'ARGENT. x«5
les métmt* h^ peuples sfitEHireat alors le besoîa de suppléer h Targent, de lui trcHiYer quelque au^iUaiF^ ; et de^là $out nées ksbiuiques^ qui, sous divers^ appcUatioas et eu se proposant divers résuAtats , oiM: jiOiAé m si paod rôle dans Vadmim$tr(«t^ finMa^sîère ^ ^ommorcôal^ d«s peuples
It fi^'eQjbre: pm dans \e plan de cet CM/vrage de donner ThistQÎre de» bsnquiesr dont Tesistence a eu de la duroei ou de l éclat On la trouFe partout Les banquet^ofiren^i deux diArisicHispirinosiiaLea , les bànqpiàes die. dépok et les banques à», oircaiaJbiQn. ou d ejg^c^^M^pte., hfm banqi&es de dépôt ont pouc -bvt ^Sj^ntie) de si:^»dty;ueir une moMsue fisa anx mowtr m^i^ ^. méj^ tpnymvs y9mM&(j soit par le frai, soij^ fw b^ a)it^r£iti0Jai^ de poids ou de fttre ^ soit 91^1 par k ^bai^menfe de ^afarair nominales On lesiii$>«Mn# bangneside dépât,.pai«ttiq8telesBDespèces Qi^teUiqnes^ <fai> aûnotpaaeDh lemi' £andsi^ rcakeuk en cai«al^^ oibd'aiibnntstettBSineJSontDeçnesiqutau tître et aifc poidâ^. GâSibanquMs n*éouilendk^piis de MleAs; De>siiKqaleQ.a)niioftatîûnd sur leivrsixègiaktes suAscnt m trams&vk doa valetifi» y qui ebangaol; ainsiif d^ mém s»ns déplttOâmenk Lns bancpies de dépôt n^ugmentenl:. doncr, pMè lai qnnlîté de monnaie qui oirci^ Cl eUtost Vaniéfiarank' Quandi lesf alté«« ratiooa, d)8> monnaies âeienfc: à araindre^ dentelles banques pouvaient rendre de grands services. Eliiss
i86 LIVRE II.
ont peu d^atilité aujourd'hui i et probablement ou n^en établira plus.
Les banques de circulation ou d'escompte reconnaissent d'autres bases et se proposent une autre sorte d'utilité. Dans les banques de cette espèce , un nombre déterminé d'actionnaires forme on fonds en argent, capital primitif qui s^accroit chaque année de prélèvements sur les bénéfices. Partie de ce capital métallique reste dans les coâBres de la banque , afin de subvenir k rechange du papier qu'elle émet, échange qui doit tou- |ours s'eflfectuer k bureau ouvert, sans retard» ni difficulté. L^autre partie du capital s'utilise au profit de la société, selon les statuts déterminés au moment de son établissement , dont le gouve^ liement fixe la durée par l'acte qui en concède le privilège. L'émission des billets se fait ensuite selon les besoins de la circulation y c'est-k-dire , sdon qu'on présente a l'escompte de la banque plus ou moins de lettres de change. La quantité de billets k émettre n'a de limites que dans la prudence de la banque et dans le crédit dont elle jouit Si son papier revenait k l'échange au moment, où elle le livre au commerce , ce crédit serait nul et la banque toniberait. C'est ce qui est arrivé sous nos yeux k Lille, k Rouen et a Lyon, quand la banque de France a voulu y établir des comptmrs. Si , au contraire , le papier reste dans
la circulation , une petite partie du capital primitif suffit à réchange ; les émissions se multiplient, et la banque prospère. Ses bénéfices sont , d'ailleurs , plus ou moins considérables , selon qu^elle a plus ou moins de papier au dehors ; et y comme elle ne le produit que par Tescompte , c'est le profit même de Tescômpte qui constitue le revenu annuel des actionnaires , entre lesquels il se répartit d'après les bases convenues. Le commerce des lingots ^ les dépôts de valeurs , les comptes-courants , sont des opérations accessoires que les banques de circulation ajoutent quelquefois k Tescompte ; mais je me borne à les indiquer , parce que les avantages qui en résultent, sous quelque aspect qu'on les envisage , sont d'un assez faible intérêt.
Les banques de circulation , considérées dans leurs résultats sur la richesse individuelle , présentent deux rapports distincts :
I .^ Elles donnent un revenu aux actionnaires ; et ce mode de placement serait très - solide si les gouvernements/ de manière ou d'autre, n'arrivaient a se faire co-propriétaires de tout ou partie du capital primitif des banques , soit par des emprunts qui, incessamment renouvelés, peuvent étr« considérés comme * nob remboursables , soit par des constitutions de rentes qui engagent réellement le capital qu'elles afiectent, les banques
i88 LIVRE IL
qui ont consenti à cet emploi de leurs fonds morts f n'ajant pas toujours la liberté de Tendre sur la place. Cependant le gage des billets qui ci^ culent , n'en offiré pas moins de garantie , puis^ qu'il repose sur de bons effets de commerce en échange desqliels la banquef a donné ces mêmes billeta; et Ton ne pourrait admettre de ebonces de pertes pot;^ eeux (|Uï en sont porteurs qu'autant que le Gouvernement venant k fair^ banqueroute, un nombre très-considérable des lettres de change prises à PescOmpte , tomberait aussi en non-valeur > double hypothèse qui ne se réalisera sans doute jamais. •
a.P Les« baiiqii6S servent le oommeiice auquel elles de^nnent leë moyehs de converik* en inonnaie, et moyennant un très-léger sacfdfioe; dbs^ valeurs de porte-feuîUe qu'aux àéSàixt de la> banque y des capitati^tes eKioinptc^aicmtsaite doiri^a^ , nàais à un taux incomparaUemcaËit plud âeve » œ'^i murait h la pDoâuQtkm; ,i iienobstant, M. Rieardo qui soutient qiK^. la banque ne )pdvé e80QiKq)ter à bas^ prix, sans! mon<qpiole (i)>; en quoi* il a certaineinent let méidte dé: fiûre: une doctrine pour lui tont smà.>
H existe utf ti^omèmot rapport, ei -beaiicoup plus important que lesi dmix^ premiers. , sou&
— — ifc^^ai I É lil il I ■ ■ > ■ I I *^— i^h— fc^A^w HÉ lÉ ■ wJhi»*— Il ■■■ I ■*
('^): Principes de l'éôooooiie politique^ t. Il, p. aStK
lequel il faut aussi enrisager les banques de circulation. En escomptant, moyennant un faible intérêt , des lettres de change à terme , et en jetant dans la circulation des billet^ qui y font exactement Toffice de la monnaie, la banque augmente fictivement la quantité d'argent que possède le pays. On avait donc cru avant Smith, et tout ce qui appartient à rAdministration croit encore , que le papier de banque est Tauxiliaire de la monnaie , qu'il tient lieu d'une plu$ grande quantité d'argent , enfin qu'il donne au pays plus de moyens de circulation et de reproduction , tout comme le pourrait faire un accroissement réel dans la quantité de monnaie de métal qui circule. ,
Non , disent les écrivains , oe n'çst point ainsi que les baiiques de circulation servent le pays : elles p'augmentent point sa monnaie ; elles la remplacent : elles substituent h lamcmnaie de métal qui coâte fort cher , une monnaie de convention qui ne coûte rien; et cette monnaie de métal, qui devient désormais inutile , passe à l'étranger , où elle achète des produits qui accroissent d'autant la richesse du pay9 d^etli et)e sort.
Ainsi une banque enrichjirtt un pays en lui permettant d'échanger sa monnaie , pivot solide d'une richesse qui peut être éternelle , contre des marchandises dont il ne lui restera rien au bout d'un au et peut-être ai; bout de huit jours !
igo^ LIVRE IL
A la vérité Smith établit ici une distinction qu'il faut d'autant moins passer sous silence que nous aurons à la lui opposer plus tard. Si les objets importés en retour de la monnaie de métal sont de ceux qui ne concourent pas à la production ; s'ils consistent en soieries , en dentelles , en vins, Smith juge que cet échange est une véritable prodigalité et qu^U tourne au préjudice du pays (i). Il ne le croit utile qu'autant que les marchandises reçues du dehors sont des vivres, des outils et d'autres matières avec lesquelles on emplojerait plus d'ouvriers. Or, qui garantira qu'un peuple, maître d'extraire de l'étranger tout ce que l'étranger produit , en fera venir des outils et des vivres plutôt que des marchandises ÊJ)riquées qui satisferont davantage son goût ou ses fantaisies ? Et Smith fournit lui-même la réponse à cette question , en reconnaissant , dans d'autres endroits de son livre , qu'une nation trouve ordinairement chez elle et ses vivres et tous les instruments qui servent au travail , son sol produisant les uns et ses ouvriers fabriquant les autres.
Les peuples qui emplojent le papier de banque courraient donc , d'après les théories économiques , la chance à peu près infaillible , non*seulement de se voir dépou iller de tout leur numéraire,
(i) Tome |I , p. ^32.
DE L'ARGENT. igi
mais encore de n'obtenir en échange que des produits dont l'admission préjudicierait à leurs propres travailleurs ; et , s'il arrivait ensuite que ces peuples ne pussent pas continuer à se servir de papier de banque , soit parce qu il aurait été l'objet (l*une dépréciation progressive , soit par toute autre cause , ils se trouveraient alors privés de mojens de circulation ; ils seraient sans monnaie; et l'on peut juger ce que deviendraient , dans de tels pays , toutes les facultés du travail , ainsi pri* vées de l'élément qui les met en action.
C'est ce qui arriva en France après la chute du Système. Quoiqu'il n'eût pas duré assez long^temps pour faire disparaître toute la monnaie de métal , il en aTait cependant chassé, une bonne partie. Il fallut beaucoup de temps pour le reconquérir, et, en attendant, l'intérêt se maintint à un taux énorme. Nous avons vu le même effet après le papier-monnaie de la Révolution» Que les émissions des billets de Law et des assignats aient été sans aucune proportion avec les besoins de la circulation , ce n'est point ce que j'examine ici. Je ne m'attache qu'à la détresse dans laquelle la rareté de l'argent jeta le commerce au moment où il fallut revenir à la monnaie de métal , et j'établis que cette détresse est un inconvénient inhérent à l'adoption du papier de banque, quand le papier de
iga LIVRE IL
banque i après avoir &it disparaître la momiaie de
métal , tombe lui-même dans le discrédit*
Il ne faut donc pas dire que le papier de banque sert le pays parce qu'il lui permet d'exporter son numéraire; car c'est précisément Tua des résultats qui en rendent l'emploi si périlleux. Nous Terrons bientôt à quel p(Hnt il l'a été pour l'Angleterre elle-même. Dans le sjstême administratif ^ le papier de banque produit des effets tout différents : il ne se substitue pas h la monnaie, il en augmente la quantité. Il agit ainsi sur la nmltiplication de tous les produits, ncm un jour, mais tonales fours, non une fois , psy: mie seule opération dont les conséquences peuvent être désastreuses, nuôs des milliers de fois, et chaque fois par une opération salutaire, puisque cette opération est une cn&ition.
Si la converôon de la monnaie de^ métai. en monnaie de papier se fiait, chet; inn peuple, à la conserration de son indépendance ; qae, par exenq)le,il dÀt,a^rè8 une invasion , raclieter eette même indépendMce par le sacrifice de tout sou argent , on concevrait qu'il s'y déterminât , et m devrait n^me le louer d'avoir su se souslrsire à un danger présent, ea af exposant à un péri! mcâns ptocham ; mm , datas le système des écrivains, hr converMtt de la monnaie de métsi en monnaie de banque ne se lie k aucun danger présent; elle n'est le résultat d'aucune force
DE L* ARGENT. igS
majeure ; on y recourt, en apparence pour produire plus, en réalité pour coasÔQimer davantage. Cest mnd qu'un prodigue vend son patrimoine, en dissipe le prix et meutt de misère le lendemain. Le pays troqœ son numéraire contre d^s marchandises étrangères , et c'est pour posséder ces marchandises Tenace de quelques jours, qu'il substitue, à sa monnaie de métal , une autre monnaie qui Texposera, demain aussi, aux plus terribles catastrophes. Si les banques n'ont d'autre utilité que de procurer de la sorte à chaque peuple, le moyen d'accroître une seule fois son fonds de consommation , en vérité cet avatitage peut coûter par trop cher , et j'iocline toujours à croire que le lecteur n'y verra , avec moi , qu'im immense péril.
Mais tout danger cesse dès que le papier de banque n'est fins que l'auxiliaire de la monnaie de métal. Dans ce système , le papier de banque ne peut exister sans la monnaie d'argent, ou'plutôt il n'existe que par elle, que par la possibilité d'être toujours échangé contre elle ; il existe en bien moindre quantité qu'elle. Si des circonstances imprévues forcent k se passer momentanément de œt aide puissant , il n'en résulte dans l'Etat ni crise, ni secousse ; le pays ne se voit pas dépouiller le même jour de toute sa monnaie ; il a un peu moins de m(»maie , etil attend de meilleurs temps
pour la reporter fictivement k la somme que les
besoins de sa. circulation exigent.
L'ëtablissement de la banque d'Angleterre remonte a Tan 1694* U parait qu elle fiit particulièrement créée dans la vue de venir au secours de TEtat , qui , à cette époque , trouvait à peine à emprunter à 16 pour cent. La banque lui prêta à huit. C'est , pour le dire en passant » une nouvelle preuve de Finfluence de Tabondance de la monnaie sur le taux de l'intérêt , preuve qu on voit se reproduire a chaque érection de banque. La baisse de l'intérêt est toujours leur premier résultat.
L'existence d*une banque repose sur le crédit : sans crédit , point de banque. Deux circonstances déterminent particulièrement le crédit dont peut jouir une banque, i .° l'absence de toute influence dut .Gouvernement sur ses opérations; 2. " l'absence de toute crainte d'invasion de la part de l'étranger.
Ces deux conditions ont été fort long - temps réunies en Angleterre , et elles ne pouvaient être réunies que Ik. Je doute que la première y soit fort religieusement observée aujourd'hui. C'est une raison de croire qu'elle ne le sera pas davantage ailleurs ; et en effet , partout où des banques se sont établies y le Gouvernement s'est plus ou moins immiscé dans leur administration. On en peut conclure que le mal est inhérent k la chose > et
DE L* ARGENT. igS
ce mal est radical : il porte avec lui un principe de mort. Toute banque où le Gouvernement est maître de puiser, doit finir par crouler ; et comme, jusqu^ici^ les gouvernements ont puisé dans toutes » les faits nous avertissent de Timmense danger attaché à ce moyen de richesse, dont on ne saurait user trop sobrement.
L'absence de toute crainte d'invasion, seconde condition indispensable , non pour Texisteuce d'une banque, mais pour le plus grand développement possible de son crédit et pour la garantie de sa durée, ne peut encore être vraie que de l'Angleterre. C'est le résultat de sa position. Smith lui-même nous apprend dans quel terrible em-^ barras se trouva la banque de Londres lorsqu'cu 1745, le fils du Prétendant n'était plus qu'a quarante-cinq lieues de cette ville. Que l'on dise ce qui serait arrivé depuis , si les Français avaient pu traverser le détroit comme , en d'autres temps, ils avaient franchi les Alpes. Il ne faut pas juger des dangers que court une banque , en cas d'invasion , par la conduite récente des alliés à l'égard de la nôtre. Les alliés n'avaient pas pour objet la ruine de la France. Le rétablissement de l'autorité légitime, le retour à une politique plus conforme à la justice et à la sécurité des Etats , étaient ,. dans leur propre intérêt , le principal but de leurs efforts. Ils n'pnt donc pas détruit tout ce qu'ils
igô L I V R E I L
pouvaient détruire ; et cependant quelles ne furent point les craintes de tous les porteurs de billets de bancjue , pendant les premiers mois de ;[ 8 1 4 > et les alarmes de la banque elle-même , qui brisa ses planches, et prépara ses moyens de liquidation avec une prudence et une célérité dig^nes de3 plus grands éloges! En janvier, elle avait en circulation pour 1 14 millions de billets ; le 5o jnars, il n'en restait dans le public que pour i6 millions environ. Elle avait donc fait rentrer 98 millions en deux mois, opération assez facile, parce que rinvasion était prévue et que presque tous les billets émis se trouyaient à Paris. Mais que seraitil advenu si la France entière en avait été couverte, et si, au liçu décent et quelques millions, il eût fallu rappeler plusieurs milliards? Que seraitil advenu surtout si Tennenii s'était emparé du porte-feuille de la banque,^ ou bien s'il avait fait reconstruire les planches pour discri^diter Tancien papier par de nouvçUes et d'innombrables émis-
sions ?
En Angleterre, il a fellu tout le cours du siècle que nous avons vu finir, pour que le papier de banque prît la place de la ifiQ^^fii^ie de mçtal. Cette substitution , aidée par les hsj^itudes d'un crédit éprouvé , s'est consomifiéç peu si peu. Non-seulement Jia banque d'Ai^lçterre proprçn^ent dite a constanunent prospéré; mais il s'est établi sur
tous les points du Royaume une foule d'autres banques qui ont prospéré de même. La circulation se faisait donc à peu près eh papier , au moment (1797) oîi de cruels embarras', nés delà révolution française, forcèrent le parlement à suspendre réchange k bureau: ouvert Alors le papier de banque eut un cours forcé ; il de vint papier-monnaie. C'eût été, dans tout autre pays , Vinfaillible signal d'une dépréciation progresisivc. Eri Angleterre, cechangem^erit se fit à peine reiriarqu'ér , et , à vrai dire , rien n'avait dliatigé : c'est m^éme pdVceque la loi ne changea rien qu'^êlle A'atïiëtià pas dé révolution ; el jë'tronVerd très-bièri'qù*6h*nôu3*fcônseille l'a-
ans, dPuti bôtit dii Royàuîctlè à^ iWtre , l'essai du papier de banque, et surtout, quand la France, miraculeuséilient convertie eh pnissaiice insulaire, aura, coiHme VAngleteri*e aussi , rèsmoyehs d'em* pêcher que l'e^nernine vienne l'attaquer au cœur. Le systêkdé pratîcjue des' banques existant en Angleterre dbfiuîs pluâ d'ùti sîèéïô , et le! pays n'étaiit jitàilt' Ê^xj^JCi^e au danger duiie ihvasîon, césdîétïi citcdbstJEbeès^^^^ de la grande
coufiaiici* doiii le pâpîëï* de îiati^jue y jbuit. Ûrie expérïeiibe" si Tôldlgué et si h'eureuse la justifié > mais'pôùrl^Angleterré seule. L'Angleterre , qui fait exception presque en tout , est le pays sur lequel
aujourd'hui tous les autres prétendent se règlef» Je crains bien que cette manie d'imitation né soit fatale à l'Europe.
Mais ce qu'il importe qu'on sache . bien , c'est que la substitution du papier-monnaie à l'argent, a eu pour le gouvernement anglais lui-même des résultats qui ont failli entraîner sa ruine. Forcé de multiplier les envois d'argent sur le continent, soit à titre de subsides , soit pour la solde de ses propres armées , à quel prix l'achetait-il î Et il était réduit à l'acheter puisque les impôts , aussi bien que les emprunts , ne se réalisaient qu'en monnaie de papier. Smith cite comme une opération désastrease celle que dut faire plusieurs fois la banque, en se procurant de l'or à 4 livres sterling l'once, au lieu de 5* 17* 10*^ son prix ordinaire (i). Qu'aui;ait-il dit, s'il avait vu le gouvernement anglais, payer l'or près de 6 livres sterling ? car I'qf s'élçva à ce taux ! Ainsi , quand le gouvernement anglais avait cent millions à faire passer sur le continent,; il devait lever cent cinquante millioj^ d'impQts, ou emprunter cette somme ; surcharge épouvantable , que l'Angleterre seule pouvait supportera cause de son crédit et de sa richesse to]i jours croissante > et qui ne lui a valu , en définitif, que le fardeau d'une dette,
(i)Tome II,. p. a49-
sous lequel il est hors de doute qu elle plpyera long-temps.
La conversion du papier de l3anque en papiermonnaie , sans banqueroute , est donc un phénomène qui ne pouvait se réaliser qu'en Angleterre. Il a été accompagné d'un autre phénomène sin- . gulièrement curieux, dont le résultat fut de pousser de l'Angleterre vers la France , par la voie du commerce interlope, au-delà de cent quatre-vingt millions en or. Cette somme énorme , qui passa des ports de Gravelines et de Dunkerque à la monnaie de Paris, nous fut apportée parles Anglais mêmes, dans les années 1811 , 181:1 et i8i3. Ainsi , tandis que le gouvernement britannique achetait l'or k tout prix, c'était, sur le propre marché de Londres , la concurrence des Anglais qui le lui faisait payer si cher ; et il avait la douleur de voir passer en France , par contrebande , ce même or qu'il n'avait pas su acheter et dont il ne savait pas davantage empêcher l'exportation ( i )«
(i) L'opération dont je parlé ici reposait principalement sur la baisse da change. Aussi habilement conçue que, hardiment exécutée , elle a donné d'énormes bénéfices ( 2,0 millions environ ) aux maisons de Londres , de Fnuicfort , de Dunkerque et de Paris , qui y étaient intéressées. J'en ai expliqué k mécanisme dans un mémoire sur le crédit , que je (k imprimer en 1817 , mais que je ne laissai poii^t vendre par des raisons dont le&
:k>o livre il
Ge ne sont pa» là , à- beaucoup près , les seuls inconvénients que la substitution du papier a la Monnaie de métal ait eus pour TAsi^et^Te. M% Maldius considère avec raison , coRUHe un^tcè»» grand' malheur , toute possibilité àe^ ebahgei»ent fréquent dans la valeur de ragent de la cipeula^on!, et il établit y par des iaits » que VA&gleterre a- beaucoup souffert de la mobilitéde valeur de son papier^ momiaie(i ). Il estcertain qu aveeunpapier-monnaie qui tantôt baisse et tantôt hausse de valeur, le commerce n'est plus quune sorte de loteiie où id hasard se |oue des combinabons les plus sages, et de t<$utes les garanties de siicoès que peuvent offiif le talent , la prudence et la conduites Quels ciontrats pr^entent alors de la sûreté ? On a vu «n Angleterre
hommes sagf S me surent gr^. Ce mémoire eut cepeadanl deux éditions^ parce qu'on me* le demaadade.toniesipartsi même des pays étrangers. M. 5ay y a puisé la matière de la note qu'il a placée à la page 4^0 , du tome i.^** de sa 4."*® édition , sans d^ailleurs citer Tauteur. M, Sky ne cite volontiers que les écrivains de l'école drSmitli ; il serait trè^Mcsbé qu'on en iàt d'aialres^ >
Les. cottsidéffations qm m'ont enftpéehé' de* livret an* public le mémoire sur le- crédit ,. n^osistawkt pkMf il' est possible que je le âisse procbaÂnemeilti inpiânHeir et;, mettiv etk vente: avec d'&utres raéaaoiFeis sur diserses' questions d'administralion-commeockilid;
{l) Principes d'éoonomie poHtiquie^^i t;. II', jk. i&6« Voir aussi , . même volume-, p, a63^ . afi/!.
DE U ARGENT. Mi
tes mêmes batlx enrichir les férmiei's* une aiihée , et fes ruiner Paiinée d'e!isùite\ sans (juele matériel des dem récoltes différât le moilis du monde ; et la cénséquence de cette fluctuation de valeur de' l'agent dis lïi circulation est* que , dans plusieursparties de l'Angleterre, les baux: se renouvellent maintenant d*annéè en année > état de choses qiti perdrait Tagricttlture dans tout pays où la propriété serait très-divisée , et qiii probablement lui préjudiciera en Angleterre même, s'il s'y prolongé beaucoup;
L'Angleterre est ; par sa position, par son crédit, par ses habitudes /le pays' on* le besoin d'une monnaie de métal se ffera toujoursle moinis sfentir. Voilà pourquoi l'Angleterre a- pu, sans trop de dommage, faire un essai qui, partout ailleurs, aurait ëté suivi' des plus dangereuses conséquences. On doit croire que , depuiis la paix , le Gouvernement aurait rétabli l'échange a- bureau ouvert, et mis un tertre au papier*moilnaie , si la banque en avait eu lés moyens ; et ce retour hr lâi monnaie de métal, perpétùell*ement ajourné, prouve assez qu'il n'est pas toujours^ très-fecile de se procurer de l'argent quand une foislépàprera prissaplace. Cependantil semblerait qbe l' Angleterre dût moins que tout auh'ç pays éprouvel* cet embarras , puisque de tout temps sa politique a été d'attirer l'argent du Nouveàu^-Monde. Tja reine Elisabeth faisait
aoa LIVRE II.
la guerre à TEspagne dans le seid espoir de s'em* parer des galions. L'objet de la guerre fut toujours pour l'Angleterre , d'entrer en partage du produit des mines. C'était aussi l'objet de la paix ; témoin le traité de Méthuen , qui a fait du Portugal une colonie anglaise , et tant d'autres traités de paix ou de commerce dont le but secret ou avoué était l'extension de l'industrie britannique. Cette politique ne changera point Que l'Angleterre reconstruise ou non sa monnaie de métal , il n'importe ; et déjà f quand Smith écrivait , toute la circulation de ce pays se faisait en papier de banque. C'est ce qui a conduit Smith à tenir si peu de compte de la monnaie de métal , et k établir qu'on pouvait toujours la remplacer par du papier-monnaie bien réglé (i). Smith y qui n'avait aucun intérêt a rechercher si ce moyen d'échange pouvait également convenir à la situation des autres pays , a fait l'histoire de ce qui se passait dans le sien. Il a pris l'exception pour la règle , erreur excusable dans sa position donnée. Smith s'est souvent trompé, même dans ce qui ne concernait que son pays. Il s'est trompé bien plus souvent quand il a voulu poser des principes généraux ; et c'est ce qui arrivera toujours, parce que, dans la science de l'administration , rarement ce qui est vrai d'un
(i) Richesse des nations , t. III, p. 19.
DE L'ARGENT. ao3
peuple Test aussi du peuple voisin , à plus forte raison de tous les peuples. Mais , dans tout ce que Smith a ëcrit sur les banques et même sur Targentmarchandise , sa doctrine, restreinte à TÂngleterre, peut , jusqu'à un certain point , être défendue. Il est évident , par exemple , que largent est marchandise , et ne peut être que marchandise pour un peuple auquel une monnaie de papier suffit. Tous les peuples sont-ils dans cette catégorie ? Telle est la difficulté ; et certes , ce ne sont pas les traités d'économie politique qui la résoudront. M. Ricardo qui , en tout , va plus loin que Smith, et qxii a été témoin de la conversion du papier de banque en papier-monnaie , avait plus encore que Smith quelque raison de croire à la possibilité d'une monnaie de papier pour tous les peuples. Ni Tua ni l'autre du moins n'étaient tenus de comprendre dans leurs raisonnements la double expérience que nous avons faite du papier-monnaie , dans le court espace de soixante-dix ans. Smith ne pouvait pas prévoir qu'après vingt années de prospérité , la banque de France n'aurait pas réussi à étendre son influence au-delà de Chaillot; et M. Ricardo a pu ignorer que Rouen , Lille et Lyon s'étaient obstinément refusés aux bienfaits d'un nouvel agent de circulation. On comprend donc que M. Ricardo, jugeant de toutes les nations par la sienne , ait établi pour toutes , des principes qui
2o4 LIVRÉ IL
en réalité né sont vrais que pour une seule. Cest ainsi qu'il croit k l'impossibilité de frapper d'un impôt le produit des mines , parce qu'on substituerait PARTOUT^ dans un degré plus ou moins grande le papier-monnaie aux métaux {i). Il établit ensuite , comme axiome général , que le papier-monnaie , quoique sans valeur intrinsèque , peut avoir une valeur échangeable égale à la valeur d'une monnaie métal-lique de la même dénomination ^ si Von en borne la quantité (3) ; et il arrive \ la conclusion suivante : D'après ces principes , il est aisé de voir que , pour donner une valeur au papier-monnaie , // nest pas nécessaire qu'il soit payable à vue en espèces monnayées (5) ; assertion que M. Say trouve d'une justesse si grande 'qu'il s'écrie : « Sans ce qui est arrivé » dans ces derniers temps aux billets de la banque » d'Anglef ért*é , cette vérité aurait pu être énoncée » par dix auteurs judicieux ^ et néanmoins être révo^ » quéé éh douté par autant d^imBécilles ; » et j'avoue que , si rièli në'm*étbnhè dé là part' de IVÎ. Ricardo» qui, après tout", li'a écrit (jué pour rAilgléterré , |e ne puis âsàèz admirer Mi Say, qui n*élève pas niême l'ombre duii dôû te sùrTappïicalion possible d*uné telle doctrine à la Prarice. Ce qtii s'est passé en
(1) Tome I.^ p. 3ag.
(2) Tome If, p. a34.
(3) Tome 11^ p. à35;
DE L'ARGEJMT. 3o5
Angleteire, ce qui s'y est fait sans secousse ni révolution, par des raisons toutes spéciales > toutes d'exception , n'est, pour M. Say, qiiune belle expérience d^ économie politique. U ne la trouve même pas assez complète > puisqu'un peu plus loin , d'accord en cela avec M. Ricardo , il cjonseille au gouvernement anglais de se substituer à la banque , et de fabriquer lui-même le papier , dont , selon M, Ricardo , on préviendrait facilement les émissions trop considérables au ir^oyen dun bon système de commissaires. M. Say termine sa note en disant que beaucoup d'autres expérience^ d'économie politique §e préparent. Nous ç^çsiejrve le Ciel de faire upç troisième fois celle du papier-monnaie. Passons pour des imbéciUes puisque la science de réconpinie politique le veut aiijisi j vp^ gj§i|-,dons notrç argent.
Les développ^n^ent^ qu<ç pontient ce livre , me permettent 4^ considéy^er comme diéi^ntrée^ les vérités S|iiyai}tes:
]L.'intro4uçtipi^ 4^ V^rgent , copjime ijaoyen d'échan^^ , ei5t révé»çmej:ft qui ^ Ijb pbjs ppatri^ué .^^^ prPSi'è? ^\\ cofl^np^erpe-
Jj'iinport^^çe qj^ç les g)(^}ivçrnemp>^^s ^t^chent ^ la conservation et \ V^u^iM^^tation de l'argent
ao6 LIVRE IL
dans le pays , n'est pas déterminëe par la valeur des métaux précieux , mais par la propriété que ces métaux possèdent , et que seuls ils possèdent , de pouvoir servir commodément de monnaie.
Le mot richesse , appliqué à l'argent qui cir<* cule comme monnaie , doit s'entendre des reproductions qu'il facilite en multipliant les échanges , et c'est dans ce sens qu'un pays s'enrichit quand son numéraire augmente , parce qu'avec cette augmentation de numéraire crpissent ordinairement toutes les facultés productives du travail
La monnaie n'est pas plus de la marchandise , que la marchandise n'est de la monnaie. Ces deux mots ont été créés pour exprimer deux choses diflFérentes.
L'argent que fait entrer dans le pays un commerce extérieur avantageux , n'a jamais pour résultat la dépréciation de la monnaie. L'abondance de l'argent vivifie tous les canaux de la reproduction que tarirait sa rareté.
L'abondance de l'argent est, pour les capitalistes, un moyen facile de réaliser leurs valeurs. L'abondance de l'argent concourt ainsi k la baisse de l'intérêt. Le taux de l'intérêt n'admet dans sa fixation aucune prime d'assurance. Il blesse l'équité dès qu'il s'élève au niveau des profits que l'emprunteur peut faire loyalement avec la somme prêtée. Toute doctrine contraire est immorale.
Le papier de banque est l'auxiliaire de la monnaie de métal. Il sert le pays , non en favorisant l'exportation du numéraii^e , mais en augmentant fictivement sa masse. S'il a procuré d'autres avaja* tages k l'Angleterre , c'est en y devenant papiermonnaie. L'Angleterre était le seul pays où une telle révolution pût s'opérer sans banqueroute, ce qui fait que l'exemple de l'Angleterre est sans aucune application possible.
M. Say, en généralisant cette partie de la théorie de Smith , vraie de l'Angleterre seule , n'a tenu aucun compte de toutes les différences qui existent entre l'Angleterre et les nations continentales de l'Europe. Il a fondé la règle sur ce qui fait l'exception.
ao8 LIVRE III.
Du Commerce.
Je me propose d'appliquer dans ce livre , aux différentes parties du commerce des nations , les principes déduits dans les deux livres qui précèdent. Je traiterai d'abord des capitaux , parce que leur abondance exerce sur la production une grande influence , et aussi parce que les écrivaÎDS de l'école économique en ont subordonné l'accumulation à des conditions qui la rendraient inutile.