CHAPITRE PREMIER
Des Capitaux. — De la Consommation.
Dans Torigine de» sociétés , au moment où les hommes, éprouvant chaque jour de nouveaux besoins, sentent aussi mieux, chaque jour, le prix du travail qui seul y pourvoit, les plus sages, les plus actifs s'arrangent pour avoir incessamment par devers eux une plus grande quantité des choses mêmes qu'ils produisent Cette prévoyance est le caractère distinctif de l'homme , être faible ,
mais intelligent, toujours occupé du soin d'améliorer sa condition, aussi bien que celle de sa famille. Si donc il force de travail aujourd'hui , c'est parce que Texpérience lui fait craindre que , demain peut-être, une maladie ou tout autre événement imprévu ne l'empêche de s'y livrer. Ce ne sont d'ailleurs point les seuls résultats de son industrie qu'il accumulera de la sorte, n s'étudiera surtout à multiplier les instruments avec lesquels il les crée. Or, ces instruments dont l'homme se sert pour produire, et toutes les choses que l'honmie produit à l'aide des agents sans nombre qui sont eux-mêmes le résultat de son travail , prennent dans la langue de l' Administration , comme dans celle de l'économie politique, le nom de capitaux. Un rabot est un capital i capital bien modeste sans doute , mais sans lequel un menuisier ne pourrait exercer son métier. Les moulins , les usines , les fabriques sont aussi des capitaux ; et le nom de capitaux convient encwe à toutes les marchandises que ces fabriques jettent perpétuellement dans le commerce, tant qu'elles ne sont pas arrivées entre les mains du consommateur qui doit les employée à son usa$;e et les détruire.
|[ Ce qui est vrai d'une société prise au berceau ^ ( et c'est l'exemple que j'ai choisi à dessein ) , l'est au même degré de la société parvenue à
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son plus haut développement. Les capitaux sont aujourd'hui ce qu'ils étaient dès Forigine , des valeurs accumulées. Mais il y a cette différence essen^ tielle que, dans le principe des sociétés, Faccumula. tion s'effectuait en nature , sans Tintervention d'aucun produit intermédiaire, tandis que , depuis l'introduction de la monnaie, c'est toujours en monnaie que l'accumulation s*est faite. A la vérité ce n'est pas pour elle-même que les producteurs la recherchent ; c'est pour l'employer à des échanges, à des créations dont le résultat sera une augmentation d'agents productifs et , par suite , une plus grande abondance d'objets consommables. Mais, de cela seul qu'on ne recueille plus qu'en argent tout ce qui peut s'ajouter aux capitaux , il résulte que l'argent est devenu le préalable des capitaux , l'élément indispensable des capitaux et , par une conséquence nécessaii'e-, le capital par excellence. Cela veut -il dire que l'argent soit le capital unique ? qu'un pays sur lequel il tomberait tout à coup une pluie d'argent , fut par ce fait même le plus riche en capitaui: ? Nullement. Je n'établis autre chose , sinon que , tous les profits étant aujourd'hui recueillis en argent, tous les échanges faits contre de l'argent, toutes les productions amenées à terme par l'intermédiaire de capitaux en argent , cette intervention obligée de l'argent dans tout le jeu de la grande machine industrielle,
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élève la monnaie à la première des fonctions productrices , et ne permet de Fassimiler , sops aucun rapport, aux autres produits qui, créés uniquement pour être consommés, ne rendent point, comme- l'argent, de services perpétuels , et peuvent toujours être très-facilenient , ou suppléés ou remplacés.
Les écrivains de Técole économique répètent à Tenvi que l'Administration n'a jamais vu de capitaux que dans l'argent ; que le mot capital a toujours été exclusivement appliqué par elle k l'argent; et ils se lamentent sur les erreurs auxquelles une si stupide méprise a donnée naissance. Jamais reproche ne fut plus injuste : il blesse tellement la vérité que le repousser par quelque autorité positive serait un outrage au bon sens ; et à qui persuadera-t-on , en effet , que l'Administration ait refuse d'appeler capitaux tous les agents matériels delà production (fabriques, usines, métiers, ietc.) , quand, depuis des siècles, ils Ont ce nom pour tout le monde? Certes, je ne nierai point que les écrivains de l'école administrative n'ajent quelquefois spécialement entendu l'argent en se servant du mot capitaux; mais qu'importe, s'ils y ont été conduits par la seule force des choses , et si leurs déductions, partant d'un principe vrai , étaient elles-mêmes aussi vraies que ce principe ? Et que dira-t-on si M. Say a aussi plié sous le
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joug de cette nécessité ; si , ne cessant de répéter quun âapîial ne consiste pas dans une somme d*ar-^ gent (i), il lui est arrivé à lui-même, et souvent, d'employer le mot capitaux dans un sens oii il ne pouvait évidemment s'entendre que de la nuonnaiel Or, que signifie un capital gu* on prête à un négociant et qu^on peut retirer de ses mains , en le préçenant peu de temps d* avance; un capital qu^on emploie à escompter des lettres de change (2) ? Et qu'estce que M. Saj veut dire , quand il nous exprime ses regrets sur les capitaux quon enfouit dans la terre (5) \ Â-t-ôn jamais enfoui dans la terre des usines, des mécaniques et des ateliers defabrication \ Smith distingue deux sortes de capitaux. Il appelle capitaux fixes les bâtiments servant à l'exploitation des terres , les ateliers de manu&cturcs , les machines utiles , les métiers et autres objets semblables, susceptibles de donner un revenu sans changer de maître; et capitaux circulants les marchandises fabriquées non encore vendues, les vivres nécessaires aux ouvriers et l'argent. Smith dit ensuite : a tout capital fixe » provient originairement d'un capital circulant , » et a besoin d'être continuellement entretenu
(i) 3."* édit., 1. 1.", p. i85. — 4"^ édit., 1. 1.*^% p. 197. (a) 3.™^ ëdit, t. II, p. 118.— 4.™* édit. , t. II, p. i4o. (3)i/«édit., t. Il, p. agS.
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» aux dépens d'un capital circulant. Aucun capital » fixe ne peut donner de revenu que par Je moyen » d'un capital circulant. »
La conséquence de ces deux axiomes d'éco* nomie politique est qu il faut de l'argent , nonseulement pour former des capitaux fixes, mais pour entretenir ces capitaux et pour les rendre productifs. Aussi Smith avoue-t-il que f argent fait une partie et même une partie très-précieuse du capital de la société (i), sans s'inquiéter s'il ne dira pas ailleurs (2) : V argent fait partie du capital national \ mais il n'en fait qiiune petite partie , et toujours la partie qui profite le moins.
Qu'il nous suffise de savoir que, même dans tes théories économiques, on ne peut, sans argent ^ ni former des capitaux fixes , ni ^ les entretenir, ni en tirer un revenu. Or, c*est parce que l'argent intervient ainsi dans la création des autres capitaux ; c'est parce que l'argent est indispensable à l'entretien de tous les capitaux , que presque toujours ce qu'on dit des capitaux en général , est plus spécialement vrai de l'argent en particulier, et cela dans toutes les doctrines, parce que les doctrines ne changent rien à la nature des choses , et qu'on est appelé , comme malgré soi , à exprimer ce qui est , même quand on a
(l)T.II, p. aa5. — (a)T. III, p. ^.
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pris d'avance le parti de le nier. Je ne sais pas si M. Say nierait aujourd'hui que Fargent est Félément des capitaux > et que par conséquent il mërite une distinction toute spéciale. C'était son avis autrefois » témoin le passage suivant que j'ex-* trais delà première édition de son livre (i). a En » i6d8 , Louis XIV ordonna que tous les meubles » d'argent massif seraient portés à la monnaie; n lui-même donna l'exemple : il se priva de toutes T» ces tables d^argent , de ces candélabres , de ces » canapés d'argent massif et de beaucoup d^autres » meubles » che&d'œuvre de cizelure , exécutés n sur les dessins de Lebrun. Tous les particuliers » opulents firent de même. Le capital nécessaire » à la circulation , c^esi^à^dire^ le capital réellement n productif de la nation , fut augmenté de toute » la valeur intrinsèque de l'argent, eto. )> Ainsi voilà M. Saj appelant l'argent le capital nécessaire à la circulation ; le capital réellement product^de la nation ; et si M. Say éprouvant , depuis , quelque regret de s'être laissé entraîner à dire une chose si juste, a retranché ce morceau de son livre, certes je suis autorisé à me prévaloir de la ré-i tractation autant que de l'aveu ; car c'est évidemment la force de la vérité qui avait arraché l'aveu , comme c'est évidenunent la crainte de se mettre
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en contradiction avec lui-même , qui en a dëterminé la suppression.
Toutefois, M. Sajr n a pas encore assez supprimé ; et, quand il continue à regretter l'emploi improductif des iti^Axzmt doni les peuples superstitieux fabriquent leurs smnts et leurs madones^ métaux qui ne fécondent pùitU alors d'entreprises agricoles et manu-facturières ( i) , il exprime toujours la même pensée, savoir : que Varient est .le capital nécessaire à la circulation ^ le capital réellement productif de la na^ tion , principe que je soutiens moi-même , et qu'il m'est singulièrement agréable de voir soutenir aussi pat M. Saj.
Voici im autre passage qui confirme la m^e théorie : «e Des billets de confiance , en servant de » monnaie, augmentent véritablenient la masse » des capitaux , parce que , s'ils ne servaient pas à » la circulation des autres biens , il faudrait em- » ployer à cette circulation des capitaux çéritables^ » de r argent (2). » Ainsi M. Say soutient tourràtour qu'un capital ne consiste pas dans une somme d'argent, et que l'argent est le capital véritable. Cela cbiet h Taise.
La doctrine de M. Say sur les capitaux , est de la métaphysique pure. En voici le résumé fait par
(I) 3.™* édit. , 1. 1.'', p. 114. — 4.""'édit. , 1. 1.", p. 119. (*) 3 ™« édit. » t. n» p. 37». — 4.""' édit., t. II, p. 4Qi.
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M. Saj lui-méine : « Le capital oliange perpétuette- » ment de forme quand il est employé produc- » tivement. Le même capital existe , tantôt sous » la forme d^une somme d'argent, tantôt sous » celle d'une matière première , d'un outil , d'une » marchandise confectionnée. Ces choses ne sont 1» pas proprement le capital; il réside dans la » valeur qu'elles ont ; de sorte qu'à parler avec >i la plus grande propriété , un capital est toujours » d'une essence immatérielle , puisque ce n'est » pas la matière qui fait le capital , mais la Valeur » de cette matière, valeur qui n'a rien de cor- » porel (i) ; » et, malgré cette valeur qui n'a rien de corporel , M. Say ne laisse pasde nôusaj^rendre ailleurs (2) que ioui homme adulte est un capital accumulé ; découverte dont j'ahandonne volontiers l'honneur à l'économie politique,(5).
(I) 3."*^ ëdit. , t. n , p. 4^9 en note— 4.^*^ édit. , t. H , p. 4^4 idem.
(a) 3."**^ édit, t. II, p. i6a. — 4."'*ëdit., t. n, p. 191, (3) Il y a dans les doctrines économiques des capitaux de tant de sortes, qu^on a bien du mal à s'y reconnaître; des capitaux fixes, des capitaux circulants, des capitaux productifs de produits matériels , des capitaux productif de produits immatériels , des capitaux productifs d'utilité , des capitaux productifs d'agrément , des capitaux improductifs. M. Say pense que, dans la plupart des. industries , une portion dfs profits représente l'intérêt
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Continuons le raisonnement : il est incontestable qu'un capital peut exister sous une multi* tude de formes , et que, sous quelque forme qu*un capital se présente, il sert d'autant mieux la richesse qu'il a plus de valeur ; mais ce sont Ik des vérités qui n apprennent rien. Il ne s'agit pas de savoir si un capital est une valeur , question oiseuse , puisque de toutes parts les faits la résolvent, mais bien si cette valeur , susceptible de tant de
da capital qui a servi à former Fouvrier, Il en excepte cependant les courtisanes , parcç q\ie leur apprenlissage se réduit à rien , et il indique ensuite commçut on doit coU'^ sidérer les avances nécessaires pour élever la personne industrieuse f depuis sa première enfimce jusqiûau mo^ ment oà elle se tire d'affaire elle-même (3.™* édition, t I.*', p. ia3. ^ 4.'^*' édition, t. I/% p. ia8). Je ne m'attendais pas à voir l'industrie des courtisanes jouer un rôle dans un traité d'économie politique.M^ Arnould, dont on a retenu tant de bons mots , disait 4'uiie actrice jeune et jolie , chez qui des voleurs s'étaient introduits , qu'ils n'avaient rien pu lui dérober, parce qiûeUe était toujours assise sur ses capitaux. C'est une autre manière d'envisager la question , et je me donnerais bien de garde de l'indiquer , si je pouvais croire , avec M^ Say , que beaucoup de femmes s'occupent aujourd'hui d'économie politique. Il est bien évident d'ailleurs que c'est pour mettre la science à la portée de ces dames , et pour la leur faire mieux goûter , que M. Say appelle un adulte un capital accianule\ expression bien plus juste et bien nlus heureuse qu'elle ne le semble d'abord.
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formes , n^en doit pas revêtir une spéciale pour rendre aux diverses industries toute la plénitude des services que la production a le droit d'en attendre. Or y cette forme qui donne au capital l'entière énergie qu'il comporte , c'est la monnaie* Sachez donc le reconnaître et l'avouer comme une vérité de théorie, quand l'expérience de tous les peuples la montre claire , évidente , et quand elle ressort de vos propres écrits > où vous-*méme appelez l'argent le capital çériiable , le capital réellement productif de la nation.
A mesure que les travailleurs se multiplient dans un pays , les capitaux nécessaires à la reproduction s'accumulent. Les routes , les canaux , les moulins de dessèchement, les bâtiments d'exploitaticm, les fabriques sont des capitaux que l'homme a ainsi fondés et accumulés dans l'intérêt de la production et de la consommation ; car ces 4eux intérêts sont exactement les mêmes. Smith le nie positivei|ient. Voyons donc comment il explique l'accumulation des capitaux : c'est l'une des parties les plas importantes de sa doctrine.
Les capitaux , dit Smith , augmentent par t économie ; ils diminuent par la prodigalité : donc c^esi r économie qui enrichit les nations.
Voici comment Smith et M. Say conçoivent la chose : un fabricant , un propriétaire ont chacun $0|Ooo francs de revenu ; ils en dépensent dix \
le surplus , ils Tajoutent annueUement à leurs capitaux, c'est-à-dire que le propriétaire fera pour 10,000 francs d'améliorations k son domaine , et le fabricant pour 10,000 francs d'augmentations à ses usines. Il est sensible que le revenu de ces deux hommes augmentera de quelque ohose , et qu'au lieu d'être de 120,000 francs , comme cette année , il sera de :2i ou 22,000 francs l'année prow chaine. Si donc ils répèteiit cette opération chaque année , leur revenu ira toujours croissant , et pap: conséquent le revenu dû pays croîtra aussi.
Cet exposé de la manière dont les capitaux 3 accumulent est très^exact ; mais , eu établissant que l'économie enrichit les peuples , Smith fait de cette économie une loi pour tous les hommei< n ne s'adresse pas seulement aux travailleurs ; il s'adresse à tous les individus d'une nation; il veut que tous soient économes , que tous retranchent sur leurs consommations. Il ne voit pas que l'objet du travail étant la consommation , l'un ne peut pas crc^tre quand l'autre diminue. Ici l'erreur devient manifeste. Consommez moins , dit Smith , et vous pourrez créer plus de produits ; mais, pour que je les crée ces produits, ou plutôt pour que je les vende , il faut de toute nécessité que d'autres les achètent. La diminution de la consommation ne peut donc pas se Uer avec l'accroissement des produits du travail. Ces deux choses se repoussent mutuellement.
Ceux qui retranchent sur leurs consommations pour augmenter leurs moyens de travail , font une épargne utile k eux et au pays; mais il ne faut se méprendre ni sur le motif, ni sur le résultat de cette économie y qui déguise toujours , dans celui qui s y détermine , l'envie , le besoin , Tespoir de consommer davantage par la suite. G^est une privation que je m'impose aujourd'hui afin de mieux jouir demain. En attendant, j'agrandis mes bâti* ments, j'achète plus de matières premières, je salarie un plus grand nombre d'ouvriers, je crée enfin plus de produits. Pour que je continue k produire ainsi davantage, il faut que la consommation s'accroisse. Elle augmente donc : elle augmente , parce que, dans un pays riche y il y a toujours une foule d'individus qui se retirent successivement des affaires, après y avoir gagné beaucoup d'argent, qu'ils employent alors, non en reproductions, mais en consommations. C'est ce que je ferai un jour moi-même. Ainsi, après avoir servi très-utilenàent le pays en travaillant, je le servirai non moins utilement en consommant; je le servirai , dis-je, non par le fait même d'une consommation , qui en réalité détruit des valeurs , mais parce que la demande que j'ai faite de ces valeurs a été la cause y la cause unique d'un travail qui, bien évidemment , n'aurait pas eu lieu sans moi.
Tous les habitants d'un pays sont consonmia^
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teurs: tous ne sont pas travailleurs. Or, ce qu'un homme qui ne travaille pas, a de mieux à faire, c'est de consommer tout son revenu. Il donne ainsi aux travailleurs les moyens d'augmenter leurs capitaux ; il concourt k la production comme eux, puisqu'il est l'occasion, la cause d'un travail auquel on ne se livrerait point , s'I^ n'en devait acheter le résultat.
Dans les sociétés qui sortent de l'enfance , tout le monde travaille , et c'est un bien , puisqu'il y a tout k créer, et qu'on n'est pas déjà trop habile. C'est même une nécessité , puisqu'il n'existe pas encore àiÇ^ fortunes faites. Mais, après un laps de temps plus ou moins considérable, il se trouve que des travailleurs plus adroits , plus entreprenants ou plus heureux que les autres , ont gagné en quelques aiinées de quoi s'assurer un revenu k perpétuité. Alors ceux-lk cessent de travailler: ils se reposent , ce qui est juste , et ce qui tourne au profit de tous , comme je viens de le prouver.
Quelques écrivains , persuadés que la consommation détermine toujours la production , ont pensé qu'un moyen certain de multiplier celle-ci , était d'encourager celle-là. Dans ce système , les prodigues^eraient les bienfaiteurs de la société , puisqu'ils donneraient lieu à une reproduction qui n'aurait pas existé sans eux. Ce système est faux comme celui de Smitli sur l'économie , et
ceci prouvé combien il est difficile dé se garantir d'un excès sans se précipiter dans un autre. La société est composée d'économes et de prodigues^ et de -là résulte l'accroissement de la production , ou , si Ton veut , l'accumulation des capitaux productifs, queie ne sépare point de la conservation de l'argent dans le pays. Admettez que tous les gens économes deviennent prodigues , il n'y aura plus de production ; admettez que tous les gens prodigues deviennent économes, il n'y aura plus de consommation : l'effet sera le même. Ces deux systèmes sont donc également faux , puisque tous deux ayant pour objet d'accroître la production , tous deux,sHls étaient ponctuellement suivis, la réduiraient a presque rien.
C'est ce désir si naturel à l'homme de tout expliquer, de tout Soumettre à des lois générales, qui a donné lieu à cette double erreur de théorie. On a vu que des nations étaient riches en capitaux productifs; on a voulu déterminer pourquoi elles Tétaient. C'est l'économie des particuliers qui enrichit les nations , ont dit les uns , parce que l'économie seule accumule. C'est la prodigalité, ont dit les autres , parce que , sans prodigalité , on ne consommerait presque point; et tous ont mal raisonné, parce que tous avaient mal observé.
Smith , qui a si bien développé les heureux effets de la division du travail, n'a point prétendu
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expliquer les progrès de cette division par des principes généraux qui pussent contribuer encore à l'étendre. Il n'a point dit : la division du travail est la suite de tel calcul ; il faut l'attribuer k telle cause. Ici Ton admire sa réserve : a La division » du travail^ de laquelle découlent tant d'avan- » tages (i) , ne doit pas être regardée, dans son » origine , comme Teffet d'une sagesse humaine » qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opu- » lence générale qui en est le résultat. Elle est la » conséquence nécessaire , quoique lente et gra- » duelle , d'un certain penchant naturel à tous » les hommes , qui ne se proposent pas des vues » d'utilité aussi étendues; c'est ce penchant k » trafiquer, à faire des trocs et des échanges » d'une chose pour une autre. » On peut dire de l'accumulation des capitaux productifs , ce que Smith dit ici de la division du travail , qui n'en est d'ailleurs que la suite. L'accumulation des capU taux est la conséquence nécessaire , quoique lente et graduelle , d*un certain penchant naturel à tous les hommes : c'est ce penchant à trafiquer et à faire des échanges d'une chose pour une autre. J'ajoute : et le sentiment de T intérêt privé bien entendu ^ qui^ tandis que quelques hommes ne s'occupent qu'à dépenser et à consommer y en porte invinciblement quelques autres
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à consacrer une partie de leurs retenus à de nouvelles reproductions^ afin d^ augmenter leurs profits^ et d acquérir ainsi les moyens de consommer davantage à leur tour ; car la consommation est toujours le but du travail ; et Tindividu qui se prive aujourd'hui d'une partie de ses revenus pour accroître son capital , n'agit ainsi que dans la vue de hâter le moment où il pourra oe plus travailler, et consommer alors tranquillement , après s'^e retiré des affaires et avoir assuré sa fortune (i). M. Say adopte la théorie de Smith sur l'éco-' nomie ou l'épargne. Il en exagère même les conséquences y spécialement quand il traite de la consommation , qu'il appelle productive s'il n'y a que transformation avec augmentation de valeur^ et improductive ou stérile si son seul objet est de procurer une jouissance ou de satisfaire un besoin. Un homme dépenseannuellement S^ooofrancs pour ses menus plaisirs ; c'est une consommation stérile. Il emploie la même somme en acquisitions de matières premières sur lesqudles son industrie s'exercera : c'est une consommation productive. Je doute
(i) C'est moi qui ai le premier combattu toute cette partie de la doctrine de Smith et de M. Say , remarque nécessaire pour qu'on ne croie pas qae j'emprunte les raisonnements qu'on vient de lire aux écrivains qui les ont reproduits depuis la première édition de mon ouvrage.
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que ces appellations soient fort exactes ; non que les deux sortes de consommations qu elles caractérisent ne soient de nature très-difFërênte ; et c'est pour cela même que le mot consommation ne devrait jamais s'appliquer a la chose qui n est que transformée ou identiquement reproduite , comme Imdigo avec lequel on teint du drap , et le blé qu'on sème. J'admets toutefois que, pour distinguer cette consommation de celle qui détruit sans rien mettre à la place , on l'appelle reproductive ; mais J6 nie que les motsimproduc/îfei stérile conviennent jamais à la dernière. Toute consommation qui a pour but de satisfaire un besoin ou de procurer une jouissance, est une consommation productive ^ productive d'utilité ou d'agrément pour celui qui la fait , et toujours d'utilité pour celui qui a créé l'objet consonuné ; car il ne l'aura probablement pas donné pour rien. L'économie politique oublie trop que l'homme, agent de la production , en est aussi la fin ; qu'il faut qu'il jouisse, c'e8t-à**dire qu'il consomme. Il n'y a donc aucune aorte de consommations qu'on doive chercher à décourager , hormis celles qui seraient contraires ^la morale, ou qui tendraient à fournir de l'aliment \ l'industrie étrangère , aux dépens des travailleurs du pays.
C'est positivement pour détourner de la coniommation proprement dite , que M. Say a imaginé
^26 LIVRE IIL
sa distinction entre les deux sortes de consommations. De ce que la consommation dite productive transforme plutôt qu^elle ne détruit, de ce que la valeur de Tobjet consomme est nonseulement remplacée, mais augmentée, M- Saj conclut que c'est vers celle-là que nous devons nous porter de préférence. Cela revient à dire qu il faut que les hommes travaillent le plus pos^ sible pour consommer le moins possible , prëeepte excellent pour def capucins. Avec ce sjatéme d'économie générale , Thomme serait amené, de conséquences en conséquences, à se priver de tout Vous condamnez les individus à vivre comme des anachorètes , et vous voulea que les nations seof richissent ! Cela implique contradiction. La richesse nest que la faculté de dépenser, de consommer. Ne proscrivez donc pas la consom^ mation, ou bien soyez conséquent et proscrives en même temps la richesse.
M. Say tombe dans 4e singulières contradic^ tions. Il dit aux gei^s riches : nachef€z pas un immense mobilier^ pas de dorures , pas de vmssiïlt* Au lieu d'employer ainsi cotre argent, placez-le à intérêt. Cest la meilleure manière de sentir FindaS" trie. De sorte que , dans le système de M. Saj) servir Tindustrie , c'est ne rien acheter aux ouvriers , c'est les réduire à la misère , c'est enfin combattre et réprimer tous les besoins qui naissent
de la civilisation. Point du tout, reprend M. Say : on propose pour modèles , dans certains livres , les nations qui ont peu de besoins : il vaut mieux avoir
heaaucoup de besoins et savoir les satisfaire
Nous ne savcms pas encore bien jusqiià quel point on peut être civilisé par les progrès de V opulence (i). Et il est très-vrai que M. Say dit toutes ces choses, qu'il est certes plus facile de rapprocher que de concilier.
M. Say appelle la consommation stérile une destruction de moyens de honheur, une diminution de richesse , une cause d'appauvrissement (2). C^est donner de la consommation l'idée la plus Ëui5se. Une nation s'appauvrit, non en consommant plus , mais en travaillant moins; car il arrive alors que , chaque année, elle est moins hien entretenue. Or, une nation peut, chaque année, consommer davantage, pourvu que, chaque année, elle travaille davantage ; et ces deux choses dépendent tellement l'une de l'autre que , sauf le cas d'un commerce extérieur désavantageux , jamais l'une n'arrive sans l'autre. Le vice de la doctrine économique est ici de vouloir séparer ce qui est inséparable , et de faire résulter l'augmentation de la richesse
(i) 3."^ ëdit. , 1. 1.^' , p. 1 145 1. II , p. 190. —4.''''' édit., t. I.^', p. 119; t, II,p. 319, a43.
(a) 3."** édit., t. II, p. iga, ao6, 338 et ailleurs.— 4/»« ëdit. , t. II, p. a35 , 367 , 46a, etc.
m8 livre m.
de la diminution de la consommation , tandis que la richesse n'est en réalité que la Êiculté de consommer , faculté qui ne peut rester inerte , sans que la production ne le devienne elle-même , puisqu'enfin les travailleurs ne produisent que dans la proportion des demandes.
Il était impossible que cette dernière vérité ne se présentât pas sous la plume de M. Saj. Aussi , après avoir lu dans son ouvrage , et vingt fois , qu'il faut préférer la consonunation reproductive à la consommation stérile (i), que la consommation stérile ne favorise en aucune manière la reproduction (2), est-on fort étonné d'y trouver le principe suivant : les besoins des consommateurs déterminent en tout pays les créations des producteurs ( 3 ). C'est la réfutation la plus solide que l'on puisse &ire de toute la théorie de Smith sur l'épargne , et de tout ce que M. Say y ajoute par sa doctrine sur les consommations ; car , puisque vous avouez que les créations des producteurs sontpartout en raison des besoins des consommateurs , il est évident que vous ne pouvez diminuer ces besoins sans diminuer en même temps le travail , et par conséquent sans nuire k la richesse.
nuire a la ricnesse.
(03.»'«édit.,t.I.",p. 114, i6o.-4.'"«édit. ,t.I.«',p.ii9.
(2) 3.™" édit. , t. Il , p. ao2 , aa5 , aa6 , 3o5.— 4."« édit , t. II , p. a32 , a54, 33a.
(3) 3.'«« édit. , t. II , p. 187.-4.'"" édit. , t. n , p. ai7.
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M. Saj met au nombre des inconvénients prodaits par les emprunts publics , l'élévation du taux de l'intérêt : je pense en cela comme lui ; mais il ajoute que /a consommation se réduit par le renchérissement des produits ^ et que la société^ les capi» ialistes exceptés ^ souffre de cet état de choses (i) ; or , en ceci , M. Say n'est plus d'accord avec liiiméme ; car pourquoi présenter comme un mal , un renchérissement qui diminue la consommation , quand on emploie un quart de volume à soutenir que la consommation ne favorise la production en aucune manière ?
M. Say, après avoir frappé de réprobation la consommation stérile en général , cherche à prou-, ver que parmi les consommations de cette espèce, il y en a de plus ou moitis bien entendues. Il dis^ tingue donc les besoins réels des besoins factices , et s'enfonce ainsi dans un labyrinthe dont jamais nul écrivain n'est sorti. Les besoins réels ^ dit M. Say, sont ceux à la satisfaction desquels tiennent notre existence ^ notre santé et le contentement de la plupart des hommes; ils sont opposés à ceux qui pro^ viennent d'une sensualité recherchée^ de F opinion et du caprice (2). Voilà certes une belle définition ! Que Ton examine, d'après ce principe, les divers
(1) 3.""* édit , t. Il , p. 370.— 4.™^ ëdit. , t. II , p. 400, (*) i'»^ édit. , t.U, p. ao5i.~ 4.»'« édit., t. Il, p. *33.
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produits de l'industrie , et i'affînue ({ue dans l'état actuel de la richesse des nations , il y en aura les neuf dixièmes k proscrire. Il faudra proscrire la pOTcelaine, cai* on mange d'aussi bon appétit dans de la fayence ; la bougie > car la chandelle rend exactement le même service ; les meubles d'aca * }Ou , les tissus superfiiss en fil , en coton , ^n laine» les soieries y les dentelles» les bijjouix, les glaces, les cristaux , les bronzes , les pendules , les doru^ res, les équipages, les diamants; car ni Vexislence, ni la santé , ni le cofitentement de la plupart des honmies ne tiennent à Tusage de ces choses. M« Saj, tout en écrivant sur la richesse de^ peuples, fait le procès à la richesse. Il est vrai qu il croit ne le faire qu'au luxe. Mais qu'entend -il par luxe? Ce qui est luxe pour vous qui avez 6000 francs à dépenser par an , est de nécessité pour moi qui possède cent mille livres de rente. Tout est luxe et rien n'est luxe , puisque du pain blaDc est luxe au village et qu'un équipage n'est pas luxe à la ville. Laissons de côté un mot qu'on n'a jamais défini , et disons : les consommations sont nuisi* blés quand elles coûtent des capitaux ; ell^s sont utiles, quand elles font refluer vers les classes ouvrières les revenus des gens riches, qui assurent ainsi du travail aux pauvres. M. Say répète , après tous les moralistes chagrins , que la misère marche toujours à la suite du luxei et, au lieu de raisons, il
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nous donne des antithèses : le riche a des boucles d'or et le pauvre manque de souliers ; le riche est hahillé de velours , et le pauvre na pas de chemise (i ) : eommé si le riche avait pu acheter des boucles d'or sans mettre l'individu qui les fait , à même de se procurer deâ souliers ! Comme si le pauvre ouvrier qui fabrique le velours, ne devait pas à ce velours même > qui est sorti de ses mains , Favan-* lage de pouvoir porter des chemises !
M. Say a fait intervenir la consommation improductive dans la définition qu'il donne des capitaux , ce qui m'a empêché d'examiner plutôt cette définition que voici : Un capital est y dans le sens le plus étendu^ une accumulation de valeurs sous* traites à la consommation improductive (a) , ce qui semblerait signifier que pour former un capital , il &ut réunir une grande quantité de meubles , d'étoffes ou de vivres, et les conserver précieusement en magasin afin d'en empêcher la destruction* Or , ce^^n'est pas là ce que M. Say veut dire , et par conséquent, sa définition pèche au moins par les termes.
Soustraire des produits , des valeurs produites à la consommation improductive, signifie , dans la définition de M. S^y , ne pas dépenser tout ce qu'on
(i) 3."**^ édit. , t. II , p. 228, — 4.™*^ ëdit. , 1. 11, p. a56. (a) 3."*® et 4«'"*' édit. , épitome , aux mots accumulation et capital.
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a gagne, ou plutôt ne le dépenser que dansTintërét de la production ; bâtir des usines , assainir des terres , les amender. Mais M. Saj a mal rendu sa pensée. Youlez-yous indiquer d'une manière gé-> nérale comment se forment aujourd'hui les capitaux ? dites qu ils sont le résultat de profits accu-^ mules en monnaie. Voulez-vous expliquer comment les capitaux s'accroissent? dites qu'ils se grossissent de leurs propres revenus qu on y ajoute. Le mot capitaliser rend très-bien cette opération; et en effet les capitaux, sous quelque forme qu'ils se présentent , ne sont jamais que des revenus ou des portions de revenu , qu'on a élevés , en les capita-^ lisant, au rang de premier ressort du travail.
Telle est l'idée qu'il faut se faire des capitaux, sans perdre de vue , d'ailleurs , que si leur accrois^ sèment suppose de la part d'un certain nombre d'in-< dividus, non l'accumulation de valeui's produites soustraites à la consommation stérile ( expressions qui ne disent pas ce qu'on veut leur faire dire) , mais le sacrifice, de quelques consommations , ce sacrifice serait une calamité s'il devenait général, ef cela , d'après le principe même de M. Say , qu'en ioui pays , ce sont les besoins de la consommation qui déterminent la production.
Je crois avoir suffisamment montré que l'économie des particuliers , dans le sens que lui donne Smith , n'est qu'une vérité de théorie dont toutes
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les conséquences sont fausses si on ne les subordonne à cette autre vérité de théorie , que c'est la consommation qui détermine la production; mais )e n'ai pas prétendu qu il n'existât point une économie pour les nations , comme il en existe une pour les particuliers. Ce rapprochement prêtait, au contraire , à une comparaison juste, grande et lumineuse qui a malheureusement échappé à Smith. Les nations , considérées collectivement , forment une société dont chaque membre se conduit d'après des lois ou des habitudes qui lui sont particulières. Les membres de cette société ne suivent pas tous des principes également sûrs. Telle nation est prodigue , telle autre économe ; lune est légère, l'autre prévoyante. Les plus habiles profitent des fautes des nations qui les commettent, et les nations sages et industrieuses s'enrichissent aux dépens de celles qui n'ont ni vues ni activité.
Appliquons ces remarques h quelques-unes des nations de l'Europe. Les nations imprévoyantes ont été l'Espagne et le Portugal ; les nations économes , la Hollande , l'Angleterre et la France. Les premières se sont? appauvries, les autres ont marché vers l'opulence. Il y a donc une économie et une prodigalité des nations ; mais une nation n'est prodigue ou économe que dans ses relations avec les autres peuples, et c'était ainsi que la question
devait être envisagée. J'aurai occasion de la reproduire en traitant du commerce extérieur (i).
(i) La discussion qui s'est élevée récemment entre M. Say et M. Malthus a particulièrement pour objet la théorie du premier sur la consommation prétendue stérile, que M. Malthus croit très-propre k servir la production en multipliant la demande , et dont M. Say porte un jugement tout différent , parce qu'elle nuit à l'accumulation. J'ai combattu la doctrine de l'écrivain français, au moment même où il venait de la produire, puisque la première édition de son ouvrage n'a précédé le mien que d'environ un an. Mon opinion n'a pas changé depuis 9 nonobstant les lettres récemment écrites par M. Say à M. Malthus, qui ne sera sûrement pas embarrassé d'y répondre. M. Say a fort agrandi la question en la liant à celle de l'engorgement qui se fsàt remarquer depuis six ans dans tous les marchés du monde industriel. Ce n'était peut-^tre pas le meilleur moyen de l'éclairer. De quoi s'agit-il ? de savoir s'il est raisonnable de fonder l'accumulation des capitaux sur la réduction de la consommation ; en d'autres termes , si empêcher de consommer des produits est un bon moyen pour en faire créer davantage. M. Say établit que les produits ne Si'achètent qu'avec d'autres produits, et il en conclut qu'un produit créé est un débouché ouvert pour un autre produit. J'admets volontiers qu'en définitif nos achats et nos ventes se résolvent en échanges de produits , l'argent n'étant U qu'un intermédiaire , indispensable d'ailleurs ; mais je nie d'une manière formelle qu'un produit créé ouvre nécessairement un débouché
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à un autre produit. Je sais bi^n qu'entre divers produit» d'égale valeur , il y a toujours possibilité d'échange ; Biais de la possibilité de l'échange à sa réalité , c'est-àdire, de la production à la vente , la distance est grande. Pour que la vente s'effectue , il faut que les besoins de la consommation parlent ; il faut qu'il y ait demande. Le tort de M. Say est dé ne tenir aucun compte de la demande , ou de la croire renfermée dans l'offre , erreur bien extraordinaire de la part d'un écrivain qui veut que les prix soient toujours le résultat de l'offre comparée à la demande,
M. Say dit positivement que les besoins s^é&vent toujours en proportion des quantités produites (lettre sl^^ p. 5o). Énoncer une pareille proposition, c'est la réfuter* Quand un ôhapelier remplirait de chapeaux tous lea étages de la maison, qu'il occupe, vendrait-il un chapeau de plus pour cela ? Quelle influence la masse des choses produites exerce-t-elle sur les besoins ? Aucune. Et M. Say oublie qu'il a dit ailleurs, et bien plus justement ; Les besoins des consommateurs déterminent en tout pays les créations des producteurs»
Selon M. Say , il se vend maintenant en Angleterre beaucoup plus d'objets divers que du temps de la reine Elisabeth , et il ajoute que c'est parce qu'on y produit davantage. Il est certain que , pour vendre davantage , il faut produire davantage ; mais suffit-il de produire plus pour vendre plus ? Voilà le vrai côté de la question.
Tous les prix sont aujourd'hui fort bas en Europe , parce qu'il n'y a pas de demandes. Ce n'est pas cependant la marchandise qui manque; au contraire, elle abonde partout. Quand M. Say se plaint qu'il n'y en a pas
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encore assez , je voudrais qu^il noas fît connaître quelles espèces il faudrait multiplier. SI certaines marchandises ne se vendent pas , c^est parce que d*autres ne se produisent pas ( lettres i /® et a.* , p. 5 et 64 ). Quelles sont ces autres marchandises qui ne se produisent pas ? On produit tout ce qui est en demande ; le mal est qu'on produit même au-deli , puisque les denrées qui excèdent la demande restent invendues ; et voilà , sans aucun doute, Tune des causes de Tengorgement général de tous les marchés.
M. Say veut*il dire qu'on doit inventer de nouveaux produits ? Le conseil peut être excellent ; mais indépendamment de ce qu'il n'est pas toujours très-facile à suivre , encore faudrait-il que ces produits d'une nouvelle espèce , une fois connus , prissent faveur et fussent incessamment plus recherchés. Or , que de chances pour qu'ils soient au contraire frappés de réprobation, en naissant, par la belle théorie de M. Say sur les besoins factices. Dès que l'industrie n'a plus qu'à satisfaire les besoins auxquels tiennent V existence , la santé et le contentement de la plupart des hommes^ il n'y a pas de grands frais de variété à lui demander , et l'on ne voit pas ce qu'elle gagnerait à multiplier ses combinaisons.
M. Say soutient deux propositions qui ne sont pas conciliâbles. D'une part, il veut qu'on diminue la variété des produits, car sa théorie sur les besoins factices proscrit mille sortes d'industries ; et d'autre part il recommande aux gens riches de consacrer à la production toutes leurs épargnes , même d'y contribuer par leurs travaux (lettre a.®, p. 65). Veut-on savoir où conduirait ce double changement ? A faire refluer vers les^industries
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communes dont les produits sont d'un usage général , non-seulement les capitaux aujourd'hui employés dans la fabrication des produits c|ue les seules classes riches consomment, mais encore tous les revenus que ces mêmes classes consacraient naguères à la satisfaction des besoins qai leur étaient privatifs. Que Ton juge de l'immense quantité de marchandises vulgaires qu^une production ainsi .dirigée ferait naître tout-i-coup , et qu'on dise où seraient les acheteurs , quand , aujourd'hui même , la fabrication de ces espèces de marchandises , réduite à ce qu'elle doit être , c'est-à-dire , à la demande probable , trouve à peine des débouchés ! Dans l'hypothèse que je crée à plaisir et qui , Dieu merci , est impossible k réaliser, on en produirait le double, et sans que la population dût augmenter, puisque ce seraient les mêmes ouvriers changeant de travaux, aidés des mêmes capitaux changeant d'emploi. Les ouvriers carrossiers qui vendaient très-bien leurs voitures, feraient de la toile qu'ils ne vendraient pas. Il en serait de mfême des ouvriers qui travaillaient aux glaces, aux tapis, aux cristaux, aux bronzes. Bronzes, cristaux, tapis et glaces ne suffisaient pas aux demandes , tandis que tout ce qu'on leur a substitué reste en magasin. C'est dire que la moitié de la classe laborieuse périrait de misère , pendant que la classe opulente serait privée des riches produits avec lesquels partout elle jouit de la vie et en fait jouir le peuple. Ainsi , privation pour les riches , misère pour les travailleurs , voilà tout ce que promet la théorie de M. Say sur l'épargne.
Pourquoi ne vend-^n pas d'objets de luxe à un fermier qyd veut mener une vie grossière F C*est parce quUl aime
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rmeiLT rester oisif que de produire de quoi ézcheter des objets de luxe ( lettre a.^ , p. 63 ). Point du tout. Le fermier reste moins oisif qu'on ne le pense, et produit tout ce qu'il croit pouvoir produire. Mais il suit votre conseil ; ce qu'il gagne , il l'accumule sou à sou jusqu'à ce qu'il puisse acheter , fût-ce an double de sa valeur, un arpent de terre; disposition à l'épargne que je ne blâme point dans l'homme ^es champs, mais qui ne diminuera certainement pas d'une épingle l'engorgement de nos marchés industriels.
C'est parce que la plupart des hommes sont ainsi appelés à consommer très-peu, que M. Malthus veut qu'un pays où il existe de grands moyens de production, possède un corps nombreux de consommateurs improductifs , c'est-à-dïre , de particuliers riches donnant , par leurs consommations , du travail à la classe ouvrière. M. Say demande ce que M. Malthus entend par consommateurs improductifs (^ lettre a.,^ , p. 65 ) , et il ajoute que, si ce sont les hauts fonctionnaires, dont le revenu est pris sur le produit de l'impôt, ce revenu y laissé dans la main des contribuables y y seraà tout aussi utilement employé. M. Say admet>il que dans un grand État , il Êdlle de grands fonctionnaires ? En ce cas , son observation est sans objet. Un ministre qui a 200,000 francs de revenu, ne nuit sans doute pas à son pays en donnant, par une dépense noble et conforme à son rang, de l'aliment et de l'encouragement aux producteurs indigènes. Ce qui est vrai d'un ministre , k cause de son traitement, le sera de tout homme riche , à cause de sa fortune* M. Say n'en soutient pas moins que , dans le cas où les consommateurs improductif viendraient à disparattre , il
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n'y aurait pas pour un sou de débouché Jermé \ ce qui veut dire que le jour où personne n^achetera plus de carrosses, il se produira tout autant de carrosses ; ou plutôt ce qui ne veut rien dire du tout.
M. Say, une fois, n'a pas compris M. Malthus, qui distingue ce qu'une marchandise coûte en frais de production , de ce qu'on peut la vendre , et qui désire que la différence soit grande, afin de faciliter chez le pro*ducteur l'accumulation aussi bien que la consommation. M. Say répond que , quand une entreprise s'ouvre avec un capital de cent mille francs , il suffit , pour qu'elle puisse recommencer, que le produit qui en sort, vaille cent mille francs ( lettre 2."*®, p. 67 ). Il y a là méprise manifeste. Une opération qui, ouverte avec cent mille francs , ne donnerait en résultat que cent mille francs , n'aurait produit aucun bénéfice. On ne la recommencerait point. Ce que M. Malthus souhaite, c'est que cent mille francs en produisent cent vingt , par exemple , afin qu'on se remette à l'ouvrage avec cent dix, après avoir consommé improductivement dix mille francs qui retireront du marché général une pareille valeur de produits , et concourront ainsi fort heureusement k la diminution de cet engorgement généraldont touslesproducteursseplaignent.
n y a dans les cinq lettres de M. Say à M. Malthus , de très-bonnes choses mêlées i des choses fort extraordinaires. M. Say est décidément tombé dans la métaphysique et il y fait tomber l'économie politique , quoiqu'elle soit un peu la science de la matière. Déjà il avait immatérialisé nos capitaux. Maintenant il fait immatériels nos revenus , tous nos revenus ; car le mot tous est imprimé en majuscules. Oui TOUS, dit M. Say (lettre i.'**, p. 35) ,
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autrement , pour que nous eussions chaque année de nou-sceaux res^enus matériels, il faudrait que la masse des matières qui composent le monde, augmentât chaque année. Eh maiSf c'est bien ce qui arrive, je pense ! Est-ce qae la nature ne fait pas chaque année des frais de reproduction P Est-ce que les grains qui constitueront mon revenu de 1821 , sont les mêmes grains qui ont constitué mon revenu de 1820? Ce qui fait nos revenus, selon M. Say , c'est la valeur. Il prétend que de telles propositions n'ont que la physionomie du paradoxe. Phyéionomie, soit; mais je garantis que celle-là ne trompera personne.
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