CHAPITRE X ET DERNIER
toe la doctrine des Economistes comparée à celle de Smith. — Résumé de la doctrine de cet Écrivain.
Le point fondamental de la doctrine des économistes français est que toutes les richesses viennent de la terre. Suivant Smith , la source unique des richesses est le travail. Cette différence trèsimportante dans la base des deux doctrines n'en amène presque point dans les résultats ; aussi n y, a-t-il véritablement d'opposition, entre les économistes et Smith , que pour la théorie de Timpôt.
En partant de ce principe , qui est vrai , on a essayé de prouver que Smith, en combattant les économistes, avait moins attaqué le fond de la doctrine que quelques-unes des expressions qu elle . a consacrées. Ceci va nous conduire à des rapprochements curieux. ^
Qu'a dit Smith ? que les économistes s'étaient écartés du bon sens et de la vérité , en comparant le travail des manufacturiers à celui des domestiques , qui ne produit rien , et en l'appelant par cette raison , travail stérile. L'observation de Smith estcertestrès-fondée.M.Garnier interprête le
mot stérile , et il en résulte que, par trat^aîl stiHkj les économistes ont entendu un travail productif, ^aoïq^ improductif de produit net : ce n est pas lii répondre à Smitli.
M. Gamier s'efforce de prouver que rerreur de la doctrine économique est dans les mots. Cest une singulière tentative aujourd'hui. L'erreur de la doctrine économique était dans les choses > et non dans les mots. On aurait pardonné aux partisans de cette doctrine leurs subtilités, ^ïk a eu avaient point tiré des conséquences destaictifesde la prospérité des Etats ; mais quand ils appdaiait le travail des manu&ctures travail stérile , c était uniquement pour en induire qu'il fallait cesser de s y livrer ; et cela est si vrai que , dans tous leurs livres , ils conseillent sérieusen^ent de renoncer aux manufactures , dont les produits, selon eux, ne peuvent jamais rien ajouter à la masse des richesse» nationales. Est-ce là ce que M. Garnier appelle une erreur de mots ?
Ce qui suit mérite une attention particaUère : a Les économistes ( c'est M. Garnier qui parle ) « se sont occupés de la science d'une manière tout- » à-fait abstraite et absolue (i) , sans avoir égard )> à la séparation d'intérêts des différentes nations* » Ainsi , ils ont recherché les causes de la forma* >» tion et de l'accroissement des richesses , comme
(i) Note 29, tome V, p. ayi.
« s'il n y avait au monde qu'une seule société 9 d'hommes , ou bien comme s'il n'existait entre p les différents peuples aucune rivalité politique , » quant à la puissance et h la richesse nationale. »
Et Ton voit par la , j'espère , combien les économistes ont dû être utiles à leur pays !
En défendant ainsi les économistes ( car il est bon qu'on sache que M. Gamier a prétendu les dé« fendre ) , son seul but a été de montrer la supériorité de Smith, dont il préfère cependant la doctrine ; mais c'est en vain qu'il cherche à le ranger dans xme catégorie particulière , puisque , de son propre aveu , les économistes et Smith s'accordent sur les mêmes principes fjjuils terminent pur les mêmes rèsul-* fais , et quil n'y a de différence entre eux que par la route qu'ils ont tenue.
On pourrait croire que, dans la comparaison que fait M. Gamier de la doctrine des économistes avec celle de Smîth, il a , pour rehausser les premiers , un peu forcé le rapprochement ; ce serait une erreur : les deux doctrines s'accordent dans leurs résultats, parce que, le plus souvent, elles reconnaissent les mêmes principes. Smith a beau- ' ' coup emprunté aux économistes , ce qu'on ne sait pas assez, et ce dont les écrits de M. Turgot offrent la preuve matérielle. On y trouvera , comme dans Smith, comme dans M. Say , que c'est réconomie
qui fonde les capitaux (i); que la valeur vénale de tout produit se règle sur le rapport de l'offre à la demande (2); piîncipes vrais, mais que Ficok moderne a rendus dangereux par les conséqueûces forcées qu'elle en a déduites. On j trouvera aussi que «c Tor et l'argent sont des marchandises comme fi les autres , et même moins précieuses que beau- » coup d'autres, parce quelles ne sont d^cuicun usage » pour les véritables besoins de la çie (3) » , c est-àdire, parce qu'on ne peut ni les boire, ni les manger, ni en faire des habits ou des maisons , ce qui n'empêche pas M. Turgot de remarquer ailleurs (4) , ^ propos des Américains , à qui l'argent manquait pour acheter des armes, que ce défaut d'ai^ent était un malheur, et qu'il fallait, pour s'en procurer, tolérer la contrebande avec les colonies espagnoles ; ce qui ne l'empêchait pas non plus , chaque fois que sa province avait éprouvé une disette, d'écrire à Paris que l'achat des graine l'avait appauvrie d'argent , et de solUciter de forts dégrèvements, parce que le payement de l'impôt était devenu impossible (5). On trouvera encore dans M. Turgot , conmie dans Smith, surtout
(i) (Euvres de Turgot, t. IV, p. a 16.
(a) Idem , t. IV , p. 338 ; t. VI , p. 197.
(3) Idem, . t. V , p. 3a.
(4) Idem, tVm, p. 487.
(5) Idem, t. VI, p. 76, 78, 43a.
somme dans M. Say , que le taux de Tintérét , à pielque point que la cupidité Télève^ n'est ni nuir nble au pays, ni contraire à la morale ; et M. Turgot remarquait , 35 ans avant M. Say, que , si le mot usure était devenu odieux, c^ était par suite des fausses idées qiion s^ était faites de F intérêt de Var^ ^eni (i). Enfin M. Turgot ne voyait de bonne garantie de la prospérité générale que dans l'intérêt privé laissé à lui-même, principe quil exprime de la manière suivante (2) : ce sous tous les points » de vue par lesquels le commerce peut intéresser » rÈtat , rintérêt particulier abandonné à lui- » même produira toujours plus sûrement le bien » général que les opérations du Gouvernement , » toujours fautives y et nécessairement dirigées par » une théorie vague et incertaine. »
Il est donc constant que la doctrine de Smith , abstraction faite de Timpôt , est exactement con* forme à celle des économistes, du moins quant aux résultats. Toutes deux conduisent au même but , et ce but est la liberté du commerce.
Or , Smith a presque toujours raisonné comme les économistes , sans avoir égard à la séparation d? intérêts des différentes nations , et dans la suppo^ sition où il n'existerait au monde quune seule société
(i) (Bavres de Turgot, t. V, p. 84, 86, 291, (?() Idem, t, ni, p. 344.
d'hommes. G*est de ce point de vue faux qu'il est parti quand il a po^é les principes suivants , qae je cite pour la dernière fois.
Tout commerce à réfranger est ai^antageuz,'^ Tout commerce avec T étranger est avantageux , mcm à la nation qui paye avec sa monnaie* — Uarfiad n* est jamais rare. — On achète T argent , quand on en manque , tout aussi aisément que d^ autres mot' chandises ; etc. etc.
Il n y a pas un de ces principes que rexpérience ne contredise , parce que les nations sont séparées d intérêts ; et il n'y en a pas un qu'eUe ne confirmai , si tous les peuples ne formaient qu'un seul peuple.
Smith est donc parti , comme les économistes, d'une supposition fausse ; et cette première méprise en a entraîné mille autres qui font absolument méconnaître Técrivain profond. Od le trouver, par exemple , quaûd il dit :
L* intérêt privé , laissé à sa pleine liberté, porte nécessairement les possesseurs de capitaux à préférer V emploi le plus favorable à T industrie nationale. — Il ny à de travail productif que celui qui crée des objets matériels. — Si une nation ne trouve point à acheter de F argent , elle y suppléera par des trocs en nature ou par du papiermannaie. — IjC papier de banque n*est utile que parce quil permet aux nations d'envoyer leur monnaie de métal à rétranger, — Un capital de cent miUe francs en tabac sert art
tant f industrie gu*un capital de cent mille francs en or. -*- L'urgent est la partie du capital national qui profite le moins à la société.
Et remarquez hien qu il n'était pas possible que Smith évitât de pareils écarts. Ces écarts étaient indispensables pour arriver aux résultats de sa doctrine ; et ces résultats existaient danë son ima^gination bien avant les principes , c'est-à-dire que ce ne sont pas les principes qui ont amené les résultats, mais bien les résultats qui ont fait poser les principes.
Il était évident, par exemple , que la liberté du commerce pourrait diminuer le numéraire d'une nation. Eh bien ! Smith commence par établir que t argent esl^ de tous les capitaux^ celui qui profite le moins à la société. Il n'y a doi^c point d'inconvénient ^ le laisser sortir : donc rien ne s'oppose à la liberté du commerce.
Mais avec la liberté du commerce , des spécu-« lateurs avides sacrifieront le bien du pays au leur |)ropre ; pour s'enrichir , ils l'appauvriront des ma-» tières premières les plus indispensables; ils les vendront à l'étranger, — Point du tout , vous dit Smith : ï intérêt privé , laissé à sa pleine liberté , porte nécessairement les possesseurs de capitaux àp^é^^ férer Temploile plus favorable à t industrie nationale^ parce qu'il est toujours le plus profitable pour eux. Le poussez - vous jusque dans ses derniers
retranchements? lui montrez-vous le noméfwe qui s'ëcoule , les ouvriers qui manquent detravaii) les terres qui restent en friches ? Smith vonsarréte: on remplace le numéraire par des trocs en naiure.ik y supplée par du papier-monnaie.
Cependant il était impossible qu un homme qm avait beaucoup observé, se tînt toujours à coté de la vérité sans jamais la saisir. Smith n^a pas montre le premier , comme on Ta prétendu , que la richesse des peuples consistât dans le travail ; mais , le premier , il a expliqué comment la division du traFâîI avait successivement donné à chaque brandie d'industrielesdéveloppementsqu'ellepouvaitatteindre. Les quinze pages où il signale les effets de cette division sont, sans comparaison , les meilleures de son ouvrage, dans lequel on peut lire encore avec fruit plusieurs dissertations sur des matières de pure théorie , absolument étrangères à TadministratioD pratique , et qui , par cette raison , ont une i^^me face pour tous les peuples ; de bons détails historiques sur les banques, sur les colonies , sur les vairiation? des monnaies. Un ou deux chapitres, ou plutôt quelques raisonnements épars dans tout Fouvrage sont vrais de l'Angleterre, mais de F Angleterre seule. Le reste, c'est-à-dire, deux volumes sur quatre , est sans application , ou serait de lapplication la plus dangereuse, non paspeutét|*e pour l'Angleterje, mais certainement pour toutes les autres nations commerçantes. Il y a donc deux hommes
DU SYSTÈME COMMERCIAL. $69 dans Smith , et deux ouvrages dans son ouvrage. Cette distinction de deux écrivains dans Smith ^ -les Anglais Font toujours faite : aussi les principes de r Administration n'ontils pas varié chez eux^ malgré ;;son livre , qu ils considèrent y à quelques chapitres . pires , comme un roman. Un Anglais , homme de sens et de savoir, avec lequel )'ai été quelque temps trèslie ^ il y a plusieurs années , m'en parlait souvent ainsi. Mon opinion sur Smith était , dès-lors , absolument formée ; cependant je Iç citais volontiers comme un écrivain célèbre dont TAngleterre pouvait s'enorgueillir. « Le plus grand bien que :3» Smith fera à mon pays, me dit un jour cet » Anglais , sera de détraquer beaucoup de tâtes x» dans le vôtre. « Ce mot est de ceux qu on ji'^oublie point.
Je ne saurais me défendre d'une réflexion. Est-^il . possible qu eu entassant tant de raisonnements faux . en faveur de la liberté du commerce , Smith ait été . de bonne foi 1 Les contradictions dont son ouvrage fourmille , Textréme faiblesse du raisonnement , le défaut absolu d'ordre qui y règne , et qui semble avoir été calculé tout exprès pour faire du livre delà Richesse des nations un labyrinthe sans issue; enfin , l'excessive fatigue qu'il a coûtée à l'auteur, et que chacun de ses argunients décèle , tout tendrait à prouver que Smith avait pour but secret , de répandre , en Europe, des principes dont l'adoption livrerait infailliblement à son pays le marché
de Funi veiv. Une pareille eonception ne serait p» aans exemple dans Thistoire de la rivalité des peuples. Il n'y a que le caractère personnel de Teenvain qui doive faire repousser cette idëe ; car qœ croiraqu'un hommed'honneur, tel que Tétait Sjnith, plus estimable encore par ses mœurs que par M ouvrages, ait pu se rendre rinstrument d'une i noire manoeuvre ? Smitb avait vécu parmi les économistes français : peut-étreilse seralaissé entrailier à leura déclamations ; mais , comme les dëclamatîotts échauffent sans persuader , fuserais affirmer qae jamais Smith n'a été convaincu. G*est danssoûlivte.Y c'est dans l'embarras manifeste de Técrivain toutes les fois qu'il s'écarte de la vérité , c'est là qu'il &at chercher la preuve de cette assertion : on est même autorisé à penser que Smith n'avait pas toujoais professé la même doctrine ; et comment exphquer d'uqe autre manière les tourmratsqœ lui fit éproor ver i an lit de la mort ^ la crainte que les manitôcrita de ses cours ne lui survécussent. Dix-sept;,an8 auparavant^ il avait écrit à son ami Hume d'en jeter pluAieulv au feu sans les regarder. Depuis , ses inquiétudes allèrent toujours croissant ; et , malgré la prcMUesse qu'il avait arrachée à ses amis de détruire les manuscrits qu'il laisserait , il ne put recouvrer la tranquUlité qu'après les avoir fait brûler en sa présence* Le traducteur de Smith , auquel j'emprunte cet
DU SYSTEME COMMERCIAL. $71 idétails, se demande quel fut le motif d'une pareille jnësolution , qu il semble ensuite aUribuer , soit à la icrainie quaçcdi Smith qu^on n^ abusât de quelques-unes ■t de ses opinions , soit au soin de sa gloire littéraire. Ni Tune ni lautre de ces interprétations n'est plausible. Assurément Smith n'a pu professer, dans ses cours, i une doctrine plus dangereuse que celle de son livre, dont chaque page contient une erreur sur la liberté du commerce : il n'est pas plus présumable que le soin de sa gloire littéraire ait déterminé sa réso** lution. Smith a prouvé, par son ouvrage de la Richesse des nations , qu'il y tenait tîès*»peu ; et les dé&uts de composition dont il est rempli le témoignent sans doute assez. D'ailleurs, de pareils motifs ne causent point les cruelles anxiétés dont Smith paraît avoir été la proie; il n'y a que la crainte de perdre en un moment , pour avoir sou^tenu deux doctrines contraires , tout moyen de ùàre autorité un jour , et , par -suite aussi , sa repu* tation d'observateur exact et consciencieux , il n'y a , di»-je , qu'un motif de cette force qui explique la grande importance qu'il attachait à la destruction de ses manuscrits ; et je m'arrête avec confiance à cette opinion , dont tout lecteur impartial peut apprécier la justesse.
Je crois avoir établi dans ce livre les vérités suivantes :
57a LIVRE IV.
L'institution du système commercial a pour objet la prospëritë du commerce.
Les douanes servent le commerce , le consommateur et TEtat.
Les douanes servent le commerce ,
i.^ En empêchant, par la prohibition à la scMtie, que Tëtranger ne s'empare de nos matières premières , soit pour nous les revendre telles qu'eUes sont , soit pour nous obliger k les racheter manu&cturées ;
2.* En donnant aux manufacturiers français, par des droits sur les productions de Tindaslne rivale , l'avantage de la concurrence dans le mar* ché intérieur ,
3.* En écartant absolument cette concurreDC€ par des prohibitions à Feutrée , toutes les fois qa'il serait impossible de la soutenir.
Les douanes serventle consommateur enluiprocurant , à moindre prix , les marchandises qui se fabriquent intérieurement avec des matières premières indigènes dont l'étranger s'emparerait sans la prohibition.
Elles le servent aussi lorsqu'elles l'obligent à se pourvoir , dans l'intérieur , de marchandises qu'ii aurait pu acheter de l'étranger ii meilleur marché, parce que ce léger sacrifice augmente le nombre des travailleurs nationaux , ce qui n'arrive jamais sans profit pour la société entière,
DU SYSTÈME COMMERCIAL. SjZ Les douanes servent TEtat , I .^ En lui faisant connaître Tétendue du cornïTce extérieur ;
2.^ En lui donnant la facilite de le diriger de la inière la plus utile au pays ; 3.^ En lui permettant de mettre des bornes îi k odigalitë de la nation ;
4** En lui procurant des moyens de puissance :térieure fondée sur la marine ; 5.^ En lui fournissant accessoirement un revenu. Les douanes assurent à FEtat une partie de ces rantages par le moyen de la balance du com* lerce» La balance du commerce est Tune dés meilleures institutions administratives des peuples Lodernes.
La fraude est un délit très-grave. Les déclamalOns des écrivains contre le système commercial ont très-propres à la multiplier : elles corrompent opinion pubUque , et il n'y a que Fopinion pudique qui puisse faire justice de la fraude.
C^est à sa situation insulaire que T Angleterre doit on esprit commercial et sa marine. L'infériorité laturelle de la France , sous ce double rapport , iuraitdisparu,siresprit et les institutions de Colbert sussent survécu à ce grand homme. En le dépré* :iapt , les écrivains ont paralysé F Administration ^ qm s'énerve et languit partout où Fopinion ne la seconde pas.