CHAPITRE iV
lin kb «dbtorité nécessaire au Siipérleitt*
Combien la charité est nécessaire au Supérieur.
« Jésus-Christ avait déjà établi dans le monde des minis-
« très de sa justice, les juges; des ministres de sa puissance,
« les rois, des ministres de sa parole, les prédicateurs. Quant
« à la plus noble de ses vertus, la charité, il en a chargé les
« Supérieurs. Aussi ne demande-t-il à saint Pierre que l'amour.
« Si cet apôtre est humble, s'il est patient, s'il est généreux,
« s'il est savant, c'est de quoi il ne s'informe pas ; mais aime-
« t-il ? voilà l'unique question qu'il lui adresse à trois reprises»
K Les Supérieurs étant les ministres de l'amour, et le plus
« haut témoignage de l'amour étant de prendre la conduite
« de ses frères, Jésus-Christ voulut bien s'assurer que saint
« Pierre avait pour gouverner autant d'amour en proportion
« que lui-même en avait eu pour sauver.
« Avec l'amour, le Supérieur religieux a la forme essentielle « et comme l'âme de la prélature \ sans l'amour, même avec le « concours de toutes les autres qualités, il n'a pour ainsi dire « que le corps et les accidents delà prélature. «(iModesle deSaint- Amable, Parfait Sup., liv. i, chap. 1). Par l'empire qu'il a sur elle?, l'amour donne le mouvement, la direction et la vie à toutes Icb vertus essentielles au bon gouvernement. C'est un axiome de philosophie que la cause finale est la cause des causes, la cause principale, la cause motrice^ et, plus il y a connaissance
— 99 -~ et désir de celte cause, plus il y a effort dans l'agent et sucaèt dans le résultat. Or, dans la supériorité, celte cause finale c'esl l'amour : plus on aime une communauté, plus on soufTre et l'on entreprend pour elle. Aimer, dit Aristote, c'esl vouloir du bien. Celui qui aime, ajoute Platon, ne vit plus en soi, mais dans un autre. L'amour, dit à son tour saint Augustin, est un poids. Pourquoi Alexandre, César se consument-ils de travaux? L'ambition est leur fin, leur poids. Pourquoi Jésus-Christ meurt-il pournous? La gloire de son Père et le zèle des âmes, voilà sa fin, son poids. Donc le bien fait à ses religieux parle Supérieur est en raison de l'amour qu'il leur porte : si cet amour est grand, le bien produit est grand ; si cet amour est petit, le bien est petit. L'ascension de l'eau jaillissante est moins régulièrement assujettie à la hauteur de la source d'où elle s'échappe , que le dévouement ne Test à l'amour.
C'est par l'amour que le Supérieur portera le fardeau des autres, rien ne prouvant ni n'exigeant plus Tamour que le support. Le ralional, où étaient écrits les noms des douze tribus d'Israël, était lié à la fois sur les épaules et sur la poitrine du grand-prêtre, pour indiquer que l'amour, dont le siège est dans la poitrine, adoucit le faix placé sur les épaules, et qu'il n'y a point d'amour sans patience comme il n'y a point de patience sans amour. C'est par l'amour qu'il se conciliera le cœur, et avec le cœur la confiance de ses inférieurs. Pour être aimé, il faut aimer : l'amour ne peut s'acquérir ni ne peut se payer que par l'amour; mais à peine s'est-il fait sentir, il obtient les sacrifices et les actes les plus héroïques. Un religieux, convaincu que son Supérieur agit non par intérêt, humeur ou quelque autre passion, mais uniquement par amour, reçoit avec reconnaissance tout ce qui vient de lui, la correction même.
A combien de titres touchants cet amour n'est-il pas du aux inférieurs? l** Les religieux sont les enfants bien-aimés de Dieu, le fruit le plus précieux de la conquête de Jésus-Christ, le sanctuaire vénérable du divin Esprit : n'ont-ils pas droit à plus d'amour ceux que Dieu aime davantage, et en qui resplendit la vertu d'elle-même si aimable? 2" Les religieux ayant
toutqnitté pour Dieu, le Supérieur leur tient lieu de père et de mère, de frères et de sœurs ; en lui doivent se résumer les prévenances, les caresses, les délicates attentions de la famille. 3® Trop souvent ils sont en butte, de la part du monde, au dédain, à l'outrage, à la persécution ; quel autre que le Supérieur les soutiendra, les consolera, les dédommagera? 4° Dans la prière, l'étude, l'exercice de la charité ou du zèle, ils se sacrifient pour Jésus-Christ et son Eglise : en faut-il davantage pour les rendre chers à quiconque aime Dieu et fait des vœux pour l'agrandissement de son royaume? 6° Si cet amour du Supérieur leur faisait défaut, ils seraient les plus délaissés et les plus misérables d'entre les hommes : car, lorsque les séculiers ont à souffrir du côté de leur position ou des personnes qui les entourent, il leur reste cette ressource d'user de leur liberté pour demandera d'autres lieux, à d'autres sociétés, un sort plus doux; tandis que les religieux, enchaînés par le vœu d'obéissance et la clôture , sont condamnés à passer de longues années, quelquefois leur vie entière, dans la même situation et avec les mêmes caractères.
Frappé sans doute de ces considérations, le Père Aquaviva, Général des Jésuites, écrivait aux Supérieurs de son Ordre : « Le régime sous lequel vivent les religieux doit être tel qu'ils « puissent servir le Seigneur avec une charité non feinte, d'un « grand cœur et d'une âme pleine de bonne volonté. Ils sont a enfants de Dieu ; dès lors il est aisé de comprendre de quels « yeux il faut les regarder, de quel amour les aimer, de quels « égards les environner. Regardez-les, aimez-les, traitez-les « comme des enfants ; soyez pour eux père, mère, nourrice, « médecin, en un mot, tout à tous ; n'omettez rien pour les con- « vaincre que tels sont vos sentiments constants et sincères. <c Par là V0U3 les conduirez où et comme vous voudrez, car « vous les tiendrez par le cœur. Saint Bernard l'a dit : Ap- « prenez que vous êtes, non les maîtres, mais les mères de vos « inférieurs ; qu'il faut s'en faire aimer, non redouter. Pour- « quoi appesantissez-vous le joug sur des épaules auxquelles « vous devriez substituer les vôtres? Pourquoi cet enfant,
— ÎOl —
« mordu par le serpent, est-il réduit à fuir le seîn où il eût
« fallu chercher et trouver un refuge ? N'avez-vous pas entendu
a l'Apôlre : « Mes petits enfants, que j'engendre une seconde
a fois? » (Gai. iv). Et ailleurs : « Nous nous sommes faits petits
« au milieu de vous, comme une nourrice qui réchauffe et ca-
« resse ses enfants. » (1. ThcssaL ii). Il est donc d'une extrême
« importance que les Supérieurs se montrent si affables et si
« bienveillants, qu'on n'éprouve aucune peine à se découvrir à
« eux en toute sincérité et en toute conflance. »
Saint François Xavier avait dit dans une de ses lettres: « Un
« Supérieur qui se ferait plus craindre qu'aimer, qui montrerait
« la sévérité et l'autorité d'un maître plutôt que la douceur et
« la tendresse d'un père, verrait entrer peu de sujets dans la
« Compagnie et beaucoup en sortir. »
Qualités que doit avoir cette charité.
Le Supérieur est père, le nom d'Abbé le dit assez. Il est chef aussi, et c'est plus sans doute d'être chef que d*être père. Le corps que la tête anime l'intéresse plus qu'un fils , qui peut subsister à part. On peut trouver quelque distinction entre l'intérêt du pfre et celui de ses enfants, mais on n'en peut imaginer entre le chef et les membres. Comme père et comme chef, le Supérieur doit aimer ses religieux d'un amour intime et profond, généreux et effectif, tendre et compatissant, persévérant et invincible , surtout sincère et universel. Bornons-nous au développement de ces deux derniers caractères, d'après lePèrô Beaufils.
1** L'amour du Supérieur doit être sincère. S'il ne part du cœur et n'est établi dans le cœur par de fortes racines, il s'arrêtera aux démonstrations extérieures, aux simples apparences, aux paroles obligeantes, aux manières polies, aux airs gracieux, aux inutiles désirs : tout y sera forcé, plein de gêne et de contrainte, d'affeetation et de faux semblants, de vivacités et
dinconséquences. On ne sera officieux et affable qu'à certains moments, quand on sera d'humeur de l'être, quand cela accommodera, quand l'intérêt ou la politique voudront qu'on le soit. Concentré en soi-même et rapportant tout à soi, indilïérent et presque étranger aux chagrins et aux joies des inférieurs, dépouillé de ces entrailles de charité et de compassion dont parle l'Ecriture, on ne saura ni soutenir la faiblesse, ni applaudir aux succès, ni pourvoir aux besoins, ni surtout supporter patiemment les défauts. Trop lâche pour s'élever jusqu'à la tendresse et au dévouement du père, on se renfermera dans le ton sec et froid de l'administrateur ; on se consolera de n'être point aimé, pourvu qu'on soit craint ; on laissera le cœur et l'on gardera le bras, ou plutôt, on mettra l'un et l'autre au service du caprice et de l'égoïsme. A la vue de ce manège, les inférieurs se demanderont tout bas et entre eux jusques à quand on prétendra ainsi leur donner le change, jouer la comédie, confondre l'apparence avec la réalité, et, au lieu des soins et des attentions de la charité qu'on leur avait tant vantée et promise, les traiter en administrés ou ne les payer que de vaines grimaces. En attendant, les cœurs se fermeront à la confiance, l'amour de la vocation s'affaiblira, et l'on verra disparaître insensiblement de la communauté cette joie de l'âme et cet esprit de famille qui devaient en faire l'édification et le charme.
2® L'amour du Supérieur doit être universel. Si les oiseaux nourrissent tous leurs petits, si les poules recouvrent de leurs ailes tous leurs poussins, si les autres animaux présentent la mamelle à tous ceux qu'ils portèrent dans leur sein, comment le Supérieur, dont la paternité est incomparablement plus noble et plus excellente, pourrait-il établir quelque distinction entre ses inférieurs et ne pas aimer d'un égal amour ceux que la grâce a faits également ses enfants? Le cerveau n'est pas un sens particulier, mais la source commune des esprits qu'il insinue dans les autres organes; et, si loin que le pied soit de la tète, il lui est cher et ne peut échapper à sa direction. Le cœur est au milieu du corps, pour distribuer universellem^ot la cha-
leur vitale à tous les membres. Le soleil luit sur les bons et sur les méchants, depuis les lieux où il se lève jusqu'à ceux où lise couche. La croix sur laquelle Jésus-Christ est mort, regardait toutes les parties du monde. C'est ainsi que le cœur du Supérieur est un bien commun auquel tous ses inférieurs ont un droit égal, et sa charité doit s'étendre sans exception et sans réserve sur tous ceux qu'il a mission d'éclairer, de nourrir, de réchaufl'er, de vivifier spirituellement, quels que soient leur degré, leur nation, leur mérite même. Qu'il n'aime personne précisément à cause de ses qualités, et qu'il n'ait de l'éloignément pour personne à cause de ses défauts. Qu'il soit accessible, affable, dévoué aux parfaits et aux imparfaits, à ceux qui sont aimables et à ceux qui ne le sont pas. « De même, dit Mo- « deste de Saint-Amable, que l'inférieur ne peut jamais se dis- « penser d'obéir à son Supérieur, quelque imparfait qu'il soit, « tant qu'il est revêtu de l'autorité ; ainsi le Supérieur ne peut « se dispenser d'aimer son inférieur, quelque vicieux qu'il « puisse être, tant qu'il demeure sous sa dépendance. La brebis, « égarée ou malade, n'en est pas moins la brebis du pasteur; « et puisj qui sait combien durera l'égarement ou la maladie? « Peut-être est-on à la veille de la guérison la plus consolante « et du retour le plus inespéré. » {Parf, Svp,, liv. i, chap. 2.) Revêtu de ce double caractère, la sincérité et l'universalité, l'amour du Supérieur sera le plus fort lien entre lui et ses inférieurs : tous l'auront dans leur cœur, parce que tous se sentiront dans le sien j ne pouvant douter qu'il les estime et les aime, ils lui rendront amour pour amour, estime pour estime. Cet amour sera aussi l'heureux lien qui réunira en un seul faisceau tant de sujets d'humeurs et d'inclinations différentes: car il n'y a que l'amour qui aille secret de rapprocher les contraires, et la philosophie nous dit que les choses identiques à un moyen terme sont identiques entre elles. Saint Grégoire de Nazianze raconte de lui-même que, lorsqu'il paraissait en pubUc pour instruire le peuple, les habitants de Constantinople, gagnés par sa suavité et sa charité, accouraient pour l'entendre «l semblaient suspendus à ses paroles: tels, dit-il, des anneaux
détachés d'une chaîne de fer, si on leur présente un morceau d'aimant, les plus rapprochés s'y attachent, puis les autres à ceux-ci, et tous finissent bientôt par former une longue chaîne réunie par une invisible attraction. Cet amour n*ira point par élans et par saillies ; il ne sera ni arrêté par les obstacles, ni vaincu par l'ingratitude, ni lassé par la résistance et l'obstination; toujours le même, ou plutôt toujours croissant, il surmontera le mal par le bien, s'animera à la vue des difficultés ; et, tel que la mère qui compte pour rien ses soins assidus et ses caresses les plus tendres, tant qu'elle n*a pas obtenu la guérison de son enfant malade , le Supérieur se multipliera, imaginera de nouveaux expédients, et ne goûtera de repos et de consolation qu'en proportion du bonheur que ses inférieurs trouveront dans leur vocation et du progrès qu'ils feront dans la pratique des vertus religieuses*
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