‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 9 sur 58 · MOTIFS QUI RENDENT LA RÉGULARITÉ NÉCESSAIRE AU SUPÉRIEU · texte numérisé non relu

MOTIFS QUI RENDENT LA RÉGULARITÉ NÉCESSAIRE AU SUPÉRIEU

Il esl au-dessus et en vue de tous ses inférieurs.

« Les chefs des républiques chrétiennes , dit le vénérable « Dupont, doivent resplendir de l'éclat de toutes les vertus et « résumer en eux toutes celles des membres. De même, en « effet, que l'auteur de la nature, composant le corps humain, « a placé dans la tête les cinq sens, qui en font toute la beauté « et tout le gouvernement, ne laissant aux autres membres « que le sens du toucher , ainsi l'auteur de la grâce, organisant « le corps mystique de Jésus-Christ, qui est l'Eglise, et les dif- « férentes républiques qui y sont renfermées, veut que toutes « les vertus soient réunies dans le chef, tant celles qui sont « nécessaires pour la beauté que celles qui sont indispensables « pour le gouvernement. Comme Noire-Seigneur, en qualité « de chef, a possédé éminemment et universellement les grà- « ces, les venus, les dons répartis entre les tribus de la terre

« et les phalanges du ciel ; de même entend-il que les chefs « des sociétés humaines excellent en vertus sublimes au mi- « lieu de leurs subordonnés, semblables à la statue de Nabu- « chodonosor, dont la tète était d'or et le reste d'une matière « moins précieuse. » (Tom. ii, Trait. 3, chap, 1.)

Tant que le Supérieur ne surpasse pas ses inférieurs en sainicté exemplaire comme il les surpasse en autorité, il doit s'estimer indigne du rang qu'il occupe et des honneurs qu'il reçoit ; car il est dans l'ordre que la place suive le mérite. Salvien affirme que la dignité sans la vertu n'est qu'un titre honorifique sans homme pour le porter, et un riche ornement dans la fange. (Lib. 2, adv. avaros). « C'est une chose monstrueuse, « dit saint Bernard, d'occuper un rang élevé, et d'avoir un « esprit rampant , d'être le premier pour le siège, et le dernier « pour la vertu. De tels Supérieurs rappellent ces figures de « singe qui grimacent sous les toits. » (De Consid,, lib. ii, cap. 7). Faut-il monter si haut pour étaler son ignominie?

C'est le propre de l'homme, à moins qu'il n'ait abjuré toute pudeur, de se composer selon les règles de la décence, lorsqu'il est en vue du public: or le Supérieur, placé au-dessus de tous , est constamment exposé aux yeux de tous ; ses défauts aussi bien que ses vertus s'élèvent avec lui, sa conduite est observée dans l'ensemble et le détail, ses secrets les plus impénétrables échappent par mille ouvertures. Ce que le visage est au corps, dit saint Grégoire, le Pasteur l'est à ses ouailles; c'est le visage qui apparaît le premier, le visage qu'on considère surtout, îe visage qui donne le vrai signalement de l'homme. Une haute fortune a cela de particulier, disait Pline, qu'elle ne laisse rien dans l'ombre et sous le boisseau. (In Traj,). Cassiodore développe ainsi la même idée : « Entre les « fautes des princes et celles des sujets, il y a cette dilférence « que les fiiutes des sujets sont obscures et bientôt oubliées, « tandis que celles des princes sont éclatantes et le perpétuel « objet d'une critique impitoyable. Oui, ceux-là mettent leurs c< vices en relief et pour ainsi dire en montre, qui ne peuvent « faillir sans être remarqués par la foule. Appreœz donc, ô

— re —

« chefs des sociétés, ce que sont vos actions : elles sent la « fable du peuple; le peuple n'a d yeux que pour les observer, «f de langue que pour les divulguer. » (Lib. vi, Ep. 23.)

« Comment les défauts du Supérieur échapperaient-ils à des inférieurs sans cesse occupés à pénétrer, à travers Tenveloppe de sa conduite, jusqu'au fond de son cœur? Le bien qu'il fait peut rester secret, car on a grand'peine à y ajouter foi, alors même qu'il est le plus ostensible i mais le mal, on le devine, on le subodore, on le croit sur les plus légers indices. Où a-t-on plus d'adresse que dans les communautés pour découvrir ce que la dissimulation s'efforce de cacher 1 Les hypocrites font quelquefois fortune dans le monde ; mais dans les communautés, c'est sans succès qu'ils se déguisent : parce que l'élude assidue et la longue pratique des vertus apprennent aux religieux à ne pas confondre les fausses avec les véritables, et à ne pas précipiter leur jugement sur de simples apparences. Il en est des religieux, en matière de vertu, comme des banquiers que l'usage de manier de l'argent rend habiles à démêler au coup d'œil et au toucher la fausse monnaie. » (Beaufds, 2'' Ae«rc.)

« On remarquera tôt ou tard en ce Supérieur quelque contradiction de conduite, des aversions, des seniiments d'orgueil, mille immoriifications ; car il ne pourra se contraindre ou se contrefaire qu'en certains temps et sur certains points. M parviendra bien à se déguisera lui-même les fuuies ([u'il commet, les défauts auxquels il est sujet ; mais il ne parviendra pas également à les déguiser aux autres, qui ont autant de malignité pour vouloir le connaître qu'il a d'am.our-propre pour vouloir n'être pas connu. Tout ce qu'il gagnera à ce jeu de courte durée, c'est de se tromper soi-même et de perdre tout crédit auprès de ceux dont il avait cru faire des dupes, j» (Ibid,)

Ses actions bonnes ou mauvaises sont une loi à ses inférieurs.

I)c particulier à particulier , l'exemple «est pas toujours

une loi, quoiqu'il soit un encouragement; mais de supérieur à inférieur, Tcxemple est une loi presque nécessaire : « Je ne crois pas, dit saint Grégoire de Nazianze, que le drap prenne plus vite la teinture , et le vase l'odeur de la li(|ucur , que les inférieurs ne prennent la manière d'être du Supérieur. » (Oral, apof, 1, nuin. 22). On en peut apporter plusieurs raisons : la première, c'est la pente instinctive des inférieurs à imiter leur Supérieur, ce qui a fait dire à Tacite qu'une telle émulation est plus puissante sur les sujets que toutes les menaces renfermées dans la législation ( dnnaL lib. ii ) ; la seconde, c'est cette crainte non moins naturelle aux inlérieurs de ne pas agir comme leur Supérieur : car, dit l'historien Josèplie, dans ses JniiquUés judaïques, on n'est pas censé approuver la conduite du prince quand on n'y conforme pas la sienne, la troisième est cetle idée intime qu'ont les inférieurs, que la vie du Supérieur est le miroir fidèle de la sainteté , la règle vivante, la personnification de la vertu, une sorte de morale en action qui peut et doit leur servir de modèle. D'où r>aini Bernard conclut que les inférieurs avancent, reculent ou (demeurent staiionnaires, ni plus ni moins comme leur Supérieur, semblables, dit-il, aux roues du char mystérieux aperçu par Ezécbiel, lesquelles suivaient de point en point tous les mouvements des animaux. Le Supérieur ne peut ni avancer seul, ni reculer seul^ sa conduite est l'horloge qui règle bien ou mal toute chose 5 le soleil qui répand la lumière ou laisse les ténèbres envahir le monde, selon qu'il brille ou qu'il s'éclipse; le livre de ceux qui n'entendent pas les règles, mais qui ies voient vivantes et comme personnifiées dans le Supérieur; et le roi Théodoric a pu dire qu'on verrait plutôt la nature errer dans ses ouvrages, que les sujets démentir les mœurs de leur prince.

Palafox, dans ses remarques sur sainte Thérèse, établit Judicieusement cette dilTérence entre la foi et la charité: «La foi entre dans notre cœur par les oreilles, cl la charité par les yeux: » car, pour persuader les dogmes, la prédication est nécessaire; mais pour les préceptes, l'exemplç gufliu Le Supérieur

devrait donc être si exact observateur des règles, qu'alors même que le livre vînt à s'en perdre, on les retrouvât dans sa vie. N'est-ce pas ainsi que l'Esprit-Saint écrivit l'Evangile dans le cœur des Apôtres, avant de l'écrire sur le papier? « Attendu « que la doctrine de Jésus-Christ est moins sensible et moins « intelligible quand elle se produit sous l'enveioppe du lance gage, dit saint Bonaventure , retracez-la en vous trait pour « trait, traduisez-la dans vos actes, identifiez-la avec votre « être, afin qu'elle frappe plus fortement les yeux et se grave « plus profondément dans les cœurs. » (De sex alis, cap, 6)# Les religieux ont moins besoin d'exhortations que de modèles: ils croient moins aux raisonnements qu'aux faits, et la perfection est plutôt une affaire de pratique que d'enseignement Le précepte est long, car il se borne à un petit nombre de vé' rites exposées froidement et par intervalles , l'exemple est plu3 court, car il est continu, s'étend à tout, et entraîne plus encore qu'il n'éclaire, « Avez-vous à choisir un maître? disait Sénèque , prenez Celui que vous admirez plus en le voyant qu'en l'écoutant, qui réussit mieux à graver la vertu dans le cœur qu'à l'inculquer dans l'esprit. »

Qu'on jette un regard sur la plupart des hommes : ils ne vivent que d'imitation 5 ils écoutent peu, mais ils copient et suivent volontiers. Leur légèreté et l'embarras des affaires domestiques leur rendent la leçon difficile à entendre, ou du moins la leur font oublier bien vite; mais les vertus dont on leur offre l'exemple sont accessibles et saisissables aux moindres esprits, et se gravent dans les mémoires les plus ingrates en traits presque ineffaçables. Sous ce rapport, le religieux diffère peu du séculier; il aime mieux voir que d'écouter, et son âme est plus dans ses yeux que dans ses oreilles.

Donc des exemples , point de mauvais exemples, beaucoup de bons exemples. Alors, quand le Supérieur ne prêcherait pas, sa conduite parlera assez haut.

Ses vices ont des suites désastreuses pour la communauté. •

Le vice est par lui-même un poison contagieux; de quelque part qu'il vienne, nous sommes disposes à le recevoir. Eussiez-vous cent vertus, si vous avez un seul défaut, c'est lui que je me sentirai enclin à imiter, semblable à ces animaux qui ne tirent des corps auxquels ils s'allaclient que le venin. La raison en est dans la corruption de notre nature qui, depuis sa déchéance , est incomparablement plus portée au mal qu'au bien ; ce qui a fait dire à un ancien : « Nous n'apprenons rien plus aisément qu'à mal faire, et nous ne désapprenons rien plus difficilement. « Comme rien ne nous pèse plus que le joug de la discipline, nous avons l'œil toujours ouvert pourvoir si quelqu'un ni prend pas fantaisie de le secouer, afin de le secouer aussitôt à son exemple.

Mais, quand la contagion vient du Supérieur, on ne saurait dire avec quelle rapidité et jusqu'où elle s'étend. « Les princes, dit Cicéron, ne commettant pas seulement le mal, ils ont l'affreux privilège de le faire commettre *, et c'est moins en se corrompant qu'en corrompant la république qu'ils signalent leur perversité.» {DeLeg.). « Quand Rome est ébranlée, disaitPline, c'est un funeste augure pour le reste de l'empire. » Solon d'Athènes comparait l'exemple des rois au corps qui donne l'ombre : si l'un va au nord , l'autre ne peut aller au midi. « U existe, dit Salvien, une telle sympathie entre la lètc et les membres, que ceux-ci ne peuvent être sains, si celle-là est malade. Une seule faute du Supérieur détermine quelquefois un enchaînement de fautes qui se propagent d'année en année et de maison en maison, par la raison que toute démarche moins bonne, par cela seul qu'il en est l'auteur, étant discutée et envisagée sous toutes ses faces, devient comme nécessairement un scandale. En vain se flaltcrait-il d'en paralyser l'effet par le spectacle éclatant de ses vertus, saint Grégoire lui répond : « Un peu d'absinthe et trois gouttes de fiel changent

tine grande quantité de liqueur douce en liqueur amère. Mille hommes robustes ne peuventeommuniquer leur santé à un seul pestiféré, lequel va donner son mal à toute une province. Une forte et épaisse muraille résiste à peine à une rivière enflée, et la petile pierre qui s'en détache est le principe d'une inondalion effroyable. » ( Oral. i. )

Disons plus encore avec Modeste de Sainl-Âmable ( Parf, Sup, liv. I, chap. 15). Les fautes du Supérieur sont en quelque façon indélébiles et éternelles. Dès qu'une chose, en effet, est passée on loi, elle ne s'abolit plus, ou elle ne s'abolit qu'avec des dilllcullés immenses, le mal surtout, qui s'enracine si promplementet si profondément dans notre nature corrompue. Ornons venons d'établir que les actions du Supérieur deviennent une sorte de loi impérieuse. Dès que, par son irrégularité ou sa négligence, il a permis à un abus de s'introduire, la réforme sur ce point est comme impossible, les inférieurs soutenant que telle est la coutume, qu'ils l'ont trouvée et suivie, et que nul n'a le droit de la faire disparaître. Roboam avait élevé des autels aux idoles*, ses successeurs furent pieux, néanmoins l'historien sacré répète presque de chacun cette formule : « Et il ne détruisit point les hauts lieux.» Les enfants de Coré demeurèrent , il est vrai , (idèles à Dieu , malgré l'exemple de leur père {Nam. xvi); mais ce fut un miracle tel, que l'Ecriture a cru devoir le signaler.

SMl ne donne l'exemple , ses corrections se retournent contre lui.

« Que les affections du Pasteur soient toujours si pures, dit « saint Grégoire, qu'il n'y ait jamais la moindre souillure « dans le cœur chargé de puriHer les autres. Il ne faut pas « que les mains soient couvertes de boue, lorsqu'elles touchent « aux objets dont on veut enlever les taches; sans quoi, on « s'exposerait à les mettre dans un état pire que celui où ils « étaient. » (Pas^, P. H, cap. 1). C'est pour celte raison que saint Paul recommande à Tite, son disciple, d'être exempt de

tous les vices et d'être orné de toutes les vertus, pour pouvoir reprendre les autres.

En effet, les inférieurs se croient à couvert du reproche, dès qu'ils ont pour s'autoriser dans leur relâchement la conduite du Supérieur, ne pouvant se persuader qu'il leur fasse un crime de ce qu'il se permet. Médecin, guérissez-vous vous-même. De quel front osez-vous attaquer une faute dont vous vous sentez coupable ? Marchez le premier, et nous vous suivrons ; en nous jugeant, vous vous condamnez ^ vos actions démentent vos discours ; vous renversez d'une main ce que vous édiliez de l'autre. Les règles sont-elles moins pour vous que pour nous? N'avez-vous pas fait les mêmes vœux ? S'il y a quelque différence entre vous et nous, ne doit-elle pas consister dans une ponctualité plus grande de votre part à remplir les devoirs de la religion? Vous n'avez, sans doute, à répondre à personne de votre conduite 5 mais Celui qui règne aux cieux n'est-il pas votre juge?

Et non-seulement il faut être exempt de la faute qu'on veut corriger, mais de toute autre ^ car, comme il n'est rien de plus humiliant que la correction, nous tâchons par tous les moyens possibles de renvoyer au Supérieur la honte dont il nous couvre. Aussi saint Grégoire de Nazianze remarque-t-il que les Supérieurs vicieux tombent nécessairement dans l'un de ces deux excès : ou de dissimuler les plus grandes fautes, par le besoin qu'ils ont eux-mêmes d'indulgence \ ou d'exercer sur les coupables une sorte de cruauté, par les punitions excessives qu'ils intligent, pour ôter l'idée qu'eux-mêmes puissent les commettre. (Cap. 21). u Je me suis souvent étonné , dit saint Bernard , « que, notre règle obligeant si strictement les Abbés à réprimer « les abus , on rencontre néanmoins- tant d'abus contre les- « quels personne ne cric. J'en vois la raison : c'est qu'il est « naturel au Supérieur de tolérer dans les autres ce qu'il to- « 1ère en lui-même. » (JpoL de morte et viiâreiig,, cap. 10). « Cette irrégularité que la conscience reproche au Supérieur, dit Beaufils, le rendra timide; il n'osera agir, quand il faudrait (lu courage et de la vigueur ^ ou , s'il agit , ce sera molle-

ment et avec une contrainte visible ; il ne fera que figurer dan« sa place, son langage froid et vague apparaîtra comme un langage de convenance , non de conviction , à tout ce qu'il dira, on opposera, comme un démenti formel, ce qu'il fait. Enfin , après avoir joué son rôle le moins mal possible , le temps de sortir de charge étant venu, il quittera la scène pour reprendre son premier personnage \ la nature et l'habitude rentreront dans leurs droits, il se livrera à ses anciennes faiblesses, et n'ayant plus d'intérêt à se gêner, il fera voir, malgré qu'il en ait, que tout cet étalage de vertu factice n'était qu'un jeu. » (2® Leltre,)

5e MOTIF.

S'il ne donne l'exemple , ses exhortations sont sans fruit.

« L'exemple doit appuyer la correction, il doit aussi appuyer l'exhortation : il la rend plus intelligible, il lui donne force et autorité. Jésus-Christ commença par faire, puis il enseigna : il n'hésita pas à traiter d'hypocrites ceux qui disaient et ne faisaient pas. » {IbicL)

« Rien de plus contraire à l'ordre que de séparer ces deux choses faites pour être unies, l'instruction et l'exemple; de se réserver l'autorité, et de se dispenser de l'exécution de ce qu'elle impose; de vouloir être obéi, sans mériter ni se soucier d'être imité ; de se montrer absolu , et de compter pour rien d'être irrépréhensible. Les Supérieurs n'ont le pouvoir qu'ils exercent qu'à titre onéreux; ils n'occupent un rang plus élevé que pour placer la vertu dans un plus grand jour \ s'ils ont droit d'exiger la régularité de leurs inférieurs et de les corriger, ceux-ci, à leur tour, ont droit d'exiger du Supérieur l'exemple , et souvent ils s'arrogent celui de le censurer sans ménagement : nulle autre différence en ce point, sinon que les inférieurs n'ont qu'un Supérieur pour veiller sur eux, au lieu que le Supérieur a autant de surveillants qu'il a d'inférieurs, et que c'est devant tous et devant chacun qu'il a à répondre de ses actes. » {Ibid,)

Joignez Texemple à rautorité, vous viendrez à bout de tout; Texemple attire sans violence, il adoucit la peine, il montre la possibilité de ce qui, sans lui, serait réputé impraticable. Au contraire, exhortez, pressez, conjurez-, si vous ne soutenez Tautorité par Vexemple, tout est inutile: vous pourrez intimider, subjuguer, mais non persuader. Le sel devenu insipide donnera-t-il de la saveur aux viandes? Des lampes éteintes dissiperonl-elles les ténèbres? Persuade-t-on ce qu'on ne sent pas? Et ne pourrait-on pas comparer ces Supérieurs qui recommandent dans leurs discours des vertus auxquelles ils restent étrangers dans la pratique, à des astronomes qui n'auraient jamais vu les constellations que sur la sphère, ou à des médecins qui ne parleraient des propriétés des plantes que sur le rapport de l'histoire?

L'inobservation des règles vient de deux causes : 1^ de l'impossibilité prétendue qu'on suppose -, 2^ de la basse opinion qu'on en a. — Pourquoi tenter ce qui est au-dessus de nos forces? — Pourquoi s'arrêter à des minuties? — Si le Supérieur donne l'exemple, il réfute les objections et les excuses, en montrant dans sa conduite personnelle la possibilité et l'importance de la discipline ; mais, s'il s'affranchit des règles, les inférieurs concluront aussitôt ou que l'observation en est impossible, ou qu'elle est inutile : car qui mieux que le Supérieur doit les estimer et peut les observer? Peu feront la distinction entre la doctrine et l'exemple, entre la bonté de l'une et la perversité de l'autre : ce serait une sorte de miracle, s'ils prenaient une haute idée de la règle, lorsque celui qui doit la maintenir est le premier à l'enfreindre; s'ils consentaient à se charger d'un fardeau auquel le Supérieur ne veut pas toucher du bout du doigt. Hélas ! même en joignant l'exemple à la leçon, on ne réussit pas toujours : ce que l'entraînement de l'exemple obtient à peine , des mots l'obtiendront-ils?

— M -— ARTICLE ir.

CJS QUE LA lUÉGULÀKITi EXIGE PU SVHmSVR,

Qu'il garde exactement la résidence.

Modeste de Saint-Amable prouve excellemment la nécessité eirimportaiice de cette obligation. {Parf. Sup.,\i\, i, chap.18.)

Pour le Supérieur comme pour l'évêque, quoique à un degré inférieur, la résidence est de droit divin et de droit naturel. Pasteurs Tun et l'autre, ils ne peuvent remplir leurs fonctions qu'à la condition de résider au milieu de leurs ouailles, et la conscience, non moins que les saints Canons, leur trace cette règle : Ne vous absentez pas sans raison légitime, ni trop souvent, ni trop longtemps : votre présence maintient l'ordre et la discipline, et prévient une foule de manquements.

Saint Bernard, parlant des évêques et des curés, dit que ce sont des pasteurs chargés de nourrir leur troupeau de la parole et de l'exemple, et qu'ils ne peuvent lui donner ce double aliment, s'ils ne sont près de lui. L'argument conserve toute sa force, appliqué au Supérieur. « Le sommeil du pasteur, dit « saint Ephrem, est la joie des loups. » (De timoré Dei), Mais, si dormir ou sommeiller au milieu de la bergerie est une annonce de désastre et un crime, que sera-ce de dormir ou de sommeiller loin de la bergerie? Saint Grégoire attribue aux sorties fréquentes d'un Abbé le relâchement où est tombé son monastère : « Qu'il vous suffise de savoir que, par votre négli- « gence, l'esprit de votre monastère s'affaiblit ^ dès lors abscn- « tez-vous moins souvent. » (Lib. x Rcg.)

« La majeure partie des fautes est retranchée, dit Tritlième, par la présence et la crainte du prélat. » (In cap. 2, Reg.)

Le prophète Jérémie loue ces pasteurs dont il a dit: « Les

« pasteurs viendront en Sion , et leurs troupeaux avec eux; ils « fixeront leurs tentes dans son enceinte, et chacun paîtra le « troupeau qui lui sera confié. » (Cap. 6). Le loup, en effet, est aux aguets, et n'attend que le moment où le berger disparaîtra pour faire irruption. De plus, les brebis sont sujettes à tant de maladies, et, si on les laisse seules, elles s'égarent s promptement I

« Décidez-vous rarement à sortir, écrivait saint Pierre Damien , afin d'arroser assidûment et de faire fructifier la semence de la parole que vous avez jetée. Ne vous faites pas regarder au monastère, par vos fréquentes sorties, comme un étranger qui n*y pose le pied qu'en passant ; mais, hôte assidu et constant, rendez-vous, s'il le faut, importun par votre présence. » (Op. XIII, c. 15). « C'est une chose vraiment étrange, dit saint Bernardin, que certains prélats veuillent, éloignés de leurs sujets, ressusciter, par l'entremise de leurs officiers, ceux que le péché a frappés de mort; puisque ni Elisée ne put ressusciter un mort par l'entremise de Giézy, ni Jésus-Christ n'en voulut ressusciter aucun sans être lui-même présent. (S. in fer, uï post dom. III Qiiadrag.). Un cardinal évêque s'excusait, en présence de saint Charles Borromée, de ne pas garder la résidence, parce que, disait-il, mon diocèse est si petit qu'un grand-vicaire peut suffire à tout. Le Saint lui fit cette réponse : « IN'y eût-il qu'une seule âme dans votre diocèse, c'est assez pour exiger votre présence ; car il vous en doit coûter votre àme, si cette àme se perd par votre faute. » Lui-même, dans une horrible peste, pressé par ses amis de quitter Milan, demanda s*il était plus parfait de rester; comme on lui répondit que oui: « Eh bien, reprit-il, il y a obligation pour moi de rester, puisque l'état du prélat est un état de perfection. »

Saint Hilaire affirme que ce commandement du Sauveur, veillez et priez, s'adresse plus au Supérieur qu'à nul autre; car trois choses requièrent de nous une vigilance incessante : la multitude des ennemis qui nous assiègent, l'excellence du trésor qu'il s'agit de garder, et la fragilité du vase qui renferme ce trésor. Or l*' le Supérieur a plus d'ennemis à combattre

que personne, puisqu'il a tous ceux de ses inférieurs ; 2** il a à garder plus de trésors, puisqu'il en a autant que d'âmes confiées à ses soins ; 3° il reconnaît trop souvent que ces trésors sont renfermés dans des vases bien fragiles. (Cap. 36, m Matth,), L'exercice d'une pareille vigilance ne réclame-t-il pas la résidence et une résidence telle que , pour légitimer ses fréquentes absences , le Supérieur ne peut même alléguer le zèle des âmes?

Saint Bernard ayant appris qu'Arnold, abbé de Morimond, Voulait s'absenter, sous prétexte d'exercer le zèle, lui écrivit en ces termes : « Ne voyez-vous pas la triste réputation que « vous vous faites, de ne pouvoir être stable nulle part, elle « pernicieux exemple que vous donnez aux autres Abbés; mais « surtout, et c'est ce que je vous représente avec le plus d'in- <c stance, le dommage que vous causez à vos inférieurs, en les « laissant seuls au milieu et à la merci des loups ? Qui ira au- (c devant de l'ennemi ? qui consolera les affligés ? qui corri- « géra les indisciplinés ? qui soutiendra les faibles, ou les relè- « vera après leurs chutes ? Et tandis que vous laissez vos reli- « gieux manquer du secours qui leur est légitimement dû, « comment pouvez-vous vous rassurer sur le prétendu zèle « que vous brûlez d'exercer au loin? (Ep, 4). Le même Saint écrivait à un de ses religieux qui se plaignait de sa longue ab sence : « Vous me dites que mon éloignement vous est on ne « peut plus ennuyeux et insupportable ; mais dès lors vous « pouvez juger combien il m'est dur et pénible à moi-même, « puisque, assurément, ce n'est pas une perte égale, que tous « soient privés de la société d'un seul, et que ce seul soit privé « de la société de tous. Ce qui m'afflige le plus, c'est que ce a seul est précisément celui qui répond pour tous, et qui par « conséquent doit souffrir autant d'angoisses de cœur qu'il y « en a parmi vous qui peuvent avoir besoin de sa présence. « Aussi , me trouvé-je dans l'impossibilité de goûter aucune (( <îonsolation jusqu'au jour où, revenu parmi vous, je pourrai K veiller et pourvoir, comme il convient à un bon pasteur, au •* besoin de chacune de mes brebis. » (Ep. 143.)

Un empereur romain s'étonnait autrefois que des parents, au lieu de caresser leurs enfants, s'amusassent à flatter les petits des oiseaux et des singes : ne faudrait-il pas s'étonner davantage, si des Supérieurs, au lieu de trouver leur plaisir au milieu de leurs inférieurs, se répandaient au dehors et prodiguaient plus volontiers leurs soins à des étrangers qu'à leur communauté?

Vous dites que c'est pour gagner des âmes à Dieu ; et Dieu vous répond qu'il ne vous demandera pas compte des âmes sur lesquelles il ne vous a pas établi. Soyez donc une fois tout à votre charge. Ayez le courage de vous sevrer de cette étude, de renoncer à cet emploi, qui vous absorbent au préjudice de la communauté. La science sur laquelle Dieu vous interrogera, c'est celle du gouvernement; le ministère que vous devez remplir, est auprès de vos religieux, dans l'enceinte même de vos murs. Vous trouveriez déplacé qu'un de vos inférieurs perdît une partie de ses journées à s'immiscer dans l'administration qui ne le regarde pas : pourquoi perdez-vous une partie de vos journées à faire l'office des inférieurs, ofïice qui n'est plus le vôtre , et auquel vous ne pouvez désormais consacrer que le temps que vous laissent vos nombreuses et difDciles obligations?

On peut réduire à trois les raisons qui légitiment des absences longues ou fréquentes : V la nécessité , par exemple, lorsque le médecin exige le changement d'air, ou qu'une persécution contraint de fuir; 2"" l'importance et la qualité des afTaires qu'on traite, lorsque ce sont celles de la communauté, delà province, de l'Ordre, ou qu'elles intéressent à un certain degré l'Eglise ou l'Etat ; 3" les circonstances exceptionnelles où se trouve la communauté, lorsque le Supérieur gouverne aussi bien éloigné que présent.

Dans certains instituts, il est interdit au Supérieur, à moins d'une permission expresse du Général, d'aller prêcher hors du lieu de sa résidence pendant l'A vent, le Carême et le temps qui les suit.

Qu'il soit constamment à la tète de la communauté.

« Si le Supérieur, dit Modeste de Saint-Amable, se fait gloire d'être le chef de sa communauté , il doit se tenir uni à sa communauté , le propre du chef étant de faire un tout avec le corps 5 or qu'est-ce que faire un tout avec le corps, sinon se trouver partout où se trouvent les membres ? » (Parfait Super,, liv. I, chap. 14). Saint Bernard appelle le Supérieur l'œil de Jésus-Christ , et cela pour deux raisons sans doute : d'abord, parce que le Supérieur est aussi cher à Jésus-Christ que la prunelle de son œil ^ ensuite, parce que le Supérieur est l'œil par lequel Jésus-Christ voit en terre. Mais de quelle utilité serait l'œil , s'il ne suivait tous les mouvements du corps? et comment les suivrait-il, s'il ne restait au haut de la tête où le Créateur a fixé sa place? « Toutefois le véritable esprit de communauté ne consiste pas précisément à se trouver tous ensemble, à habiter sous le même toit et dans le même cloître , à porter le même nom et le même costume , puisque cette union tiendrait plus du corps que de l'esprit, mais à mener la vie commune , à vaquer aux mêmes exercices , à partager également les travaux et les délassements , les repas et la prière , cette uniformité de vie et de régime pouvant seule témoigner de la conformité du dessein et des affections. » (Modeste de Saint-Âmable , ibid.)

Saint Grégoire fait observer qu'une cérémonie du sacre de David fut de lui faire l'onction au milieu de ses frères : pourquoi ? 1° pour marquer au prélat qu'il ne doit pas se rechercher lui-même dans sa charge , mais se proposer le bien de ses inférieurs , puisque le milieu n'est pas pour soi , mais pour les extrémités; 2° pour montrer que le prélat, quoique élevé audessus de tous par sa dignité , doit se rendre égal à tous par la vie commune, comme le milieu l'est à toutes les parties qu'il lie ; 3" pour déclarer qu'étant au milieu et en vue de tous, il ne

doit faire aucune action qui ne soit un sujet d'édification pour tous. (L. Vf, in I. Reg,, cap. 16.)

« Que le prince , dit saint Ambroise , sache bien qu'il n'est « pas dispensé des lois ; mais qu'au moment où il les trans- « gresse, il est censé en dispenser tout le monde par l'autorité « de son exemple. » (Jpol. David., lib. ii.)

« La règle que tu as portée pour autrui, dit le Droit canon, « prends-la pour toi. » (In Décret., lib. i, tit. 2, Cùm omnes,..). En d'autres termes : tous sont égaux devant la loi , et il n'y a rien de plus indigne du Supérieur que de refuser de rendre à la règle la même fidélité qu'il exige. La parfaite félicité d'une république , d'après Platon , c'est que la loi soit droite et dirigé'^ au bien public •, que le prince , à qui l'exécution de la loi est confiée, soit obéi , et que lui-même soit ponctuel observateur de la loi. Les Ordres religieux ne subsistant que par le maintien des statuts qui en composent l'organisation , le Supérieur n'est-il pas obligé de s'y soumettre autant et plus que les autres ?

La nécessité et l'importance pour le Supérieur de mener la vie commune ont été si bien senties par les fondateurs et les réformateurs d'Ordres , qu'ils s'accordent tous à écarter de la supériorité ceux que la vieillesse ou les infirmités mettent dans Timpuissance de suivre les exercices communs. Saint Bernard, tout accablé qu'il était d'infirmités, ne laissait pas de se traîner à tous les exercices , alléguant pour raison qu'il y a toujours du péril à séparer le chef des membres. Un de ses disciples , le bienheureux Guerric , s'écriait : « 0 comble de malheurs ! la « maladie m'ôte la consolation d'être à la tête de tous mes « frères , selon le devoir de ma charge. Que reste-t-il , sinon « que , n'étant plus capable ni de gouverner, ni de suivre la « communauté, je me mette au-dessous de tous pour obéir à « tous ?»

On objecte 1* qu'un certain éloignement concilie le respect, car les hommes ont coutume d'environner d'honneurs plus profonds ce qui s'enveloppe dans les ombres du mystère. — Non : ceci ne saurait avoir lieu pour le chef qui doit être avec

son corps, qui trouve sa gloire, sa félicité et sa vie dans l'union constante avec son corps , qui perd sa raison d'être dès qu'il ne peut plus diriger et vivifier le corps. « O pasteur, idole qui « abandonnes le troupeau! » s'écrie Zacharie (cap. 11). Qu'estce , en effet, qu'une idole ? une fausse divinité s'attribuant des honneurs qui ne sont dus qu'à l'Être suprême. Or un Supérieur qui vit éloigné de sa communauté, est-il autre chose qu'un fantôme de Supérieur, puisqu'il a des yeux et ne voit pas , des oreilles et n entend pas , des pieds et ne marche pas ?

On objecte 2*" que le Supérieur peut se donner un substitut digne et capable. — Non encore : l'expérience prouve que le substitut n'a jamais l'ascendant et le poids du Supérieur. « Ici, disait Louis de Grenade , s'applique admirablement l'ancien proverbe : Rien ne refait mieux un cheval que l'œil de son maître , et nulle culture ne vaut l'empreinte des pieds du propriétaire. Voilà bien l'œil et la visite du Supérieur. Que de mal prévient son regard ! que de bien fait sa présence î D'ailleurs, on n*est pas éiabli pasteur pour conduire les brebis par un tiers, mais pour les conduire par soi-même. »

On objecte 3° que la multitude des affaires empêche le Supérieur de suivre la communauté, — Comme si la plus grande et la principale affaire du Supérieur, celle qu'il doit singulièrement avoir à cœur, à laquelle cèdent toutes les autres, n'était pas d'être à la tête de ceux qu'il a reçu l'ordre de présider, de gouverner, de surveiller, d'exhorter et d'édifier ! Comme si les généraux d'armée ne laissaient pas toute autre affaire , pour s'occuper de l'unique affaire qui leur a été confiée , celle de soutenir le courage de leurs soldats et de les conduire à la victoire en marchant à leur tête 1 Au rapport de Cicéron, Jules- César ne disait jamais à ses légions : « x\llez là , » mais : « "Venez ici. » Abimélech , faisant des fascines, disait aux siens : « Vous m'avez vu faire, faites comme moi. » « Que chacun se règle sur moi et suive ce qu'il me verra exécuter, » disait Gédéon. De tels ordres sont les plus nobles et les plus fiers qu'un capitaine puisse donner à ses soldats. « Soyez mes imitateurs comme je le suis moi-même de Jésus-Christ, » écrivait saint Paul aux Corinthiens.

El Jésus-Christ à ses Apôtres : « Je vous ai donné Texemple, afin que ce que j'ai fait moi-même, vous le fassiez aussi. » C'est la recommandation la plus juste et la plus efficace qu'un pasteur puisse faire à ses ouailles, pour les porter à la pratique de la vertu.

Qu'il ne se permette pas ce qu'il refuse aux autres.

C'est ici le grand écueil des Supérieurs. Comme les autres, ils ont à combattre leurs passions, et ils ont de plus à combattre leur propre puissance ; car, comme il est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelqu'un qui le retienne , les Supérieurs, sous qui tout fléchit , doivent se servir à eux-mêmes de frein, d'autant plus obligés de se réduire sous cette discipline sévère, qu'ils savent que le sentiment de leur pouvoir leur persuade plus aisément de s'accorder les choses qui ne sont pas permises. « Nul, dit saint Grégoire, ne sait user de la puis- « sance,quecelui qui sait la contraindre. » (Past. P. II, cap. 6). « Celui-là seul, continue Bossuet, sait maintenir son autoce rite dans de justes bornes, qui ne souffre ni aux autres de la « diminuer, ni à elle-même de s'étendre trop ; qui la soutient « au dehors et la réprime au dedans ; qui se résiste à lui- « même, faisant par un sentiment de justice ce qu'aucun autre « ne pourrait entreprendre sans attentat. » (Serm,) ; celui qui, tenant le premier rang et jouissant d'une puissance en quelque façon illimitée, opprime la gloire sous le voile de l'humilité, ei ne se permet que ce qui est permis aux autres. « Rien n'expose « la vertu à une tentation plus séduisante, dit saint Ambroise, « que de pouvoir ce qu'on veut, de trouver sous la main ce « qu'on convoite. » (Jpol. David., lib. ii, cap, 2). Telle est, peut-être, la vérité la plus nécessaire que puisse jamais entendre un Supérieur.

Mais que cette épreuve est difficile ! que ce combat est dangereux l Qu'il est malaisé à l'homme , pendant que chacun

acquiesce à ses désirs , de se refuser quelque chose ! qu'il est malaisé à rhomme de se retenir quand il n'a d'obstacle que lui-même ! Ne doit-il pas s'écrier souvent : Mon Dieu ! gouvernez ceux qui gouvernent \ qu'ils vous craignent du moins , puisqu'ils n'ont que vous à craindre; et, ravis de ne dépendre que de vous, qu'ils soient du moins toujours ravis d'en dépendre !

Marc Antonin semblait déplorer cet abus de puissance, lorsqu'il disait avoir vu dans quelques souverains une autorité aveugle et muette : aveugle , puisqu'ils croyaient pouvoir faire licitement tout ce qu'ils pouvaient faire impunément \ muette, puisqu'ils n'osaient ni défendre ce qu'ils faisaient, ni ordonner ce qu'ils ne faisaient pas. « Bien que je sois affranchi des lois, disait cet empereur, je vis néanmoins selon les lois, » Sur quoi Saavedra fait cette réflexion ; « Ce n'est pas la force de la loi, mais la force de la raison sur laquelle la loi est fondée qui aslreint le prince : cette raison étant naturelle et commune à tous les hommes, le prince , dans l'occasion , doit se soumettre à la loi , ne fût-ce que pour en adoucir l'accomplissement à ses sujets \ et c'est, sans doute, dans ce but que Dieu ordonna à Ezéchiel de manger le livre , afin que les peuples , voyant qu'il avait goûté le premier les lois et qu'il les avait trouvées douces, fussent engagés à imiter le prince. » [Op. cit., cap. 21.)

Saint François de Sales distinguait quatre sortes de Supérieurs : l** Ceux qui sont fort indulgents à autrui et aussi fort indulgents à eux-mêmes ; ce sont des paresseux , disait-il, qui laissent couler h rivière sous le pont et abandonnent le navire à la merci des vagues. 2^" Ceux qui sont sévères à autrui et sévères aussi à eux-mêmes ; ils gâtent souvent tout, disait-il, pour vouloir atteindre au plus parfait. La pratique de la douceur doit commencer par soi-même , car à qui sera bon celui qui ne l'est pas à soi ? Quoique le Supérieur soit le modèle de ses inférieurs, il ne peut pourtant pas commander tout ce qu'il fait ; ses actions devant répondre à son rang , et son rang étant toujours plus élevé , il convient que ses actions soient aussi toujours plus éminentes. D'ailleurs, le Supérieur est établi pour

exiger les points de règle , non les choses de surérogatîon ; il aurait donc grand tort de mesurer ses ordres sur ce qu'il peut et doit, plutôt que sur ce que peuvent et doivent ses inférieurs. 3** Ceux qui sont indulgents aux autres et sévères à eux-mêmes ; ce senties plus excusables, puisqu'ils traitent avec bénignité le prochain. 4" Ceux qui sont indulgents à eux-mêmes et sévères aux autres. On peut les comparer à la cloche qui sonne l'office et qui n'y va pas , à la trompette qui donne le signal de la mêlée et ne combat pas , au poteau qui indique le chemin et ne bouge pas. Qu'ils prennent pour eux cette parole du Droit canon au pasteur : « En vivant bien et en prêchant bien , vous apprenez « au peuple comment il doit se comporter 5 en prêchant bien « et en vivant mal, vous apprenez à Dieu comment il doit vous « juger. »

Le Seigneur dit autrefois à son peuple : « Quand vous vous « serez établi un roi , il ne lui sera pas permis de multiplier « sans mesure ses équipages, ses femmes et ses trésors. Lui- « même écrira cette loi, qu'il aura toujours dans sa main et lira « tous les jours de sa vie, pour la suivre sans se détourner ni « à droite ni à gauche. » {DeuL xvii). « Or, ajoute Bossuet, celte loi ne comprenait pas seulement la religion , mais encore la loi du royaume, à laquelle le roi était soumis autant que les autres, ou plus que les autres, par la droiture de sa volonté. » {Polit. sac)\, liv. iv, prop, 4^)

Le temps n'est plus où les Abbés affectaient des airs princiers , habitaient des cellules dorées , mangeaient à part , visitaient leurs immenses domaines , traînés par de superbes attelages, ne faisaient dans leurs monastères que de courtes et furtives apparitions, se communiquaient à leurs religieux le plus rarement et le moins possible , dans le but de se concilier la vénération et l'estime par ces singularités exorbitantes. C*était bien peu connaître les hommes, que d'ignorer que l'esprit de contradiction les gouverne le plus souvent , qu'ils défèrent sans peine l'honneur à qui le fuit, et le refusent opiniâtrement à qui le cherche.

Les efforts qu's^vait faits saint Bernard pour détruire ce dés-

ordre, saint François d'Assise les fit pour l'empêcher de s'établir. Un jour il aperçut Elie , Général de l'Ordre , avec un vêtement d'une étoffe plus riche, un capuce plus long, des manches plus larges , et une démarche peu convenable à sa profession. « Donnez-moi cet habit, » dit-il. Elie se retire un instant et l'apporte. Alors François l'accommode par-dessus le sien , le plisse avec grâce , relève le capuce, et, marchant avec fierté, fait trois ou quatre tours au milieu de la communauté réunie , en criant d'une voix forte : « Dieu vous garde , bonnes gens ! » Puis, arrachant cet habit avec indignation , il le jette loin de lui : « Voilà^ dit-il à Elie , les allures et le costume des frères illégitimes de notre religion. » Ensuite il adoucit l'air de son visage, reprit sa contenance modeste, sa démarche humble, et dit à la communauté : « Voilà quel sera l'habit et la tenue des véritables Frères Mineurs. »

Qu'il se montre le parfait modèle des vertus religieuses.

La santé des médecins du corps ne passe pas aux malades , mais, dans la médecine des âmes, la santé du malade dépend beaucoup de celle du médecin , la sainteté du Supérieur donnant une grande efficacité à tout ce qu'il dit et fait pour ses inférieurs. Loin donc de lui la pensée que, pour être bon, il suffise de n'être pas méchant-, que, pour être exemplaire, il suffise de n'être pas scandaleux. Ce n'est pas construire que de ne pas démolir; ce n'est pas paître un troupeau que de ne le pas égorger. Si la simple omission du bien qu'on devait faire, et qu'on ne fait pas , n'était déjà par elle-même un péché , Jésr.s-Christ aurait-il donné sa malédiction à l'arbre qui ne portait point de bons fruits, mais qui n'en portait point non plus de mauvais? Aurait-il condamné le serviteur qui enfouissait, il est vrai, son talent, mais qui ne le dissipait point? Ne pas édifier, pour le Supérieur, c'est scandaliser; Dieu lui demandera compte des actes de vertu qu'une sainteté excm-

plaire aurait fait produire, et dont, par une conduite toute naturelle, il n'aura donné ni le modèle ni l'idée. Et comment donnerait-il le modèle et l'idée des vertus qu'il n'a pas? En les aflèctant hypocritement? Mais ce serait vouloir éteindre une dette réelle avec de la fausse monnaie, et ajouter vis-à-vis des créanciers l'injure à l'injustice. Pour édifier , le Supérieur religieux, ainsi que saint Paul l'exige de l'évêque, devrait être irrépréhensible en ce sens que ni les yeux de ses frères, ni ses propres yeux, ni ceux de Dieu n'aperçoivent rien dans sa conduite qui soit opposé à la justice et qui ait besoin d'être réformé. Ce serait peu de n'être irrépréhensible qu'aux yeux des hommes, il faut l'être, comme l'Evangile dit que Zacharie et Elisabeth l'étaient, « devant Dieu. » Qui ne sait qu'une seule faute peutébranler la réputation et qu'un grand nombre d'actions vertueuses ne sont pas capables de la rétablir, parce qu'il n'est point de tache qui s'efface si bien qu'elle ne laisse quelque trace, ni de blessure qui se guérisse si parfaitement qu'on n'y découvre toujours quelque cicatrice?

Plus encore : le Supérieur doit posséder toutes les vertus dans un degré éminent , n , s'arrêter jamais , monter sans cesse , se faire de la perfection une idée à laquelle il n'y ait rien à ajouter et s'efforcer de la réaliser, se persuader que ce qui est de conseil pour les autres est de précepte pour lui, avoir plus de chagrin à la vue de ce qui lui manque que de joie à la vue de ce qu'il a déjà, se confronter uniquement avec la ferveur requise par l'institut, et , au lieu de mettre dans un des bassins de la balance la conduite des autres, y mettre celle que Dieu demande des ministres de son autorité. « Attendu, dit saint Grégoire, que le pré- « lat, par le rang qu'il occupe, est obligé d'apprendre à ses « inférieurs la voie la plus sublime et la plus parfaite, il est « 'gaiement obligé de leur en présenter le modèle dans la « sublimité et la perfection delasienne. «(Pasf. P. II, cap. 3). Tout agent, dit la philosophie, produit son semblable, et l'effet ne dégénère pas de sa cause. Pour que l'inférieur exprime et reproduise la sainteté, il faut que le Supérieur en montre dans

sa personne Toriginal et la forme. « Un particulier, ajoute saint u Grégoire, est coupable dèsqu il commet des fautes, et le pré- « lat cesse d'être innocent dès qu'il ne pratique pas de sublimes « vertus. On condamne l'un quand il tombe, et l'autre quand « il ne monte pas. Le premier est pauvre, s'il n'a rien du tout, « et le second, s'il n'a pas tout. On ne pousse les inférieurs « jusqu'à la médiocrité , qu'autant qu*on s'élève soi-même « jusqu'au point culminant; et c'est par l'exemple plus que a par l'autorité qu'on les y fixe. » {nrat. apoL 1, imm. 26). Celui, dit-il encore, qui veut taire passer son bateau à la rive opposée, s'y prend de fort haut, de peur que le courant ne l'entraîne trop bas: ainsi le Supérieur, pour retenir ses inférieurs sur la pente rapide de l'oubli des règles, doit-il en prendre luimême l'observance pour ainsi dire de plus haut, afm de les amener au moins à la pratique de l'essentiel . S'il ne va audelà du devoir, les inférieurs resteront en deçà, parce que, s'imaginant qu'ils ne sont pas aussi redevables, ils feront toujours moins que lui et n'atteindront pas même au strict nécessaire. « Un enfant à la mamelle est-il malade, le médecin or- « donne à la nourrice de prendre à fortes doses la potion salu- « taire, et par le laitl'etfet en passe à l'enfant. Voilà, dit saint ce François de Sales, ce que la vertu du prélat, prise à fortes « doses, opère sur les peuples pour les guérir du vice. Sa vie, « si elle est fortement empreinte de sainteté, déteint sur la a leur, comme les baguettes de Jacob, présentées aux brebis de « Laban, déteignaient sur les agneaux. De ces deux choses, (c la parole et l'exemple, qui forment son cortège obligé, laquelle « estimez-vous davantage? Pour moi, je prise plus une once « de celle-ci que cent livres de celle-là. »

Mais deconibien le Supérieur doit-il l'emporteren sainteté sur ses inférieuisPLes Pères et les Docteurs, parlant des pasteurs, répondent: autantquele berger l'emporte sur son troupeau, autant que le chef l'emporte sur les membres, autant que le sceau l'emporte sur la cire où il laisse son empreinte, autant que le palais où le prince fait sa résidence ordinaire l'emporte «ur l'hôtellerie où il loge en passant, autant que Saiil l'em-

portait en stature sur îes enfants d'Israël , autant que le soleil l'emporte sur ses satellites.

S'il est vrai, comme l'affirme saint Jean-Chrysoslôme, que confesser Jésus-Christ de bouche, et le renier par sa conduite, ce n'est pas un témoignage mais un outrage {Hom. 47, in cap. XXII Act, Apost,)^ ne peut-on pas dire que le représenter par l'éminence de la dignité sans le représenter par l'éminence des vertus, retenir une partie de ce qui lui est essentiel, l'autorité, et rejeter ce qui ne lui convient pas moins, la sainteté, ce ne serait pas seulement l'outrage le plus sanglant, mais une sorte d'attentat sacrilège qui tendrait à diviser ce qui doit être inséparablement uni ? L'ambassadeur d*un roi n'honorant le caractère auguste dont il est revêtu qu'autant qu'il exprime parfaitement par ses actes et ses discours les sentiments et les volontés de son maître, « il convient, dit saint Bonaventure, que le représentant de Jésus-Christ ait avec lui trois sortes de conformités : une conformité de bon plaisir, pour demander à ses inférieurs ce que Jésus-Christ lui-même demanderait j une conformité de puissance, pour obtenir ce qu'il est expédient d'obtenir; une conformité de vie, pour proposer dans sa personne un modèle achevé des vertus. » (De sex alis, cap. 6). C'est celte conformité de vie qui sera le principal objet des efforts du Supérieur, s'il veut glorifier Celui qui l'envoie et s'offrir comme un type de sainteté que chacun puisse étudier et reproduire , s'il veut qu'on puisse dire de lui ce que saint km» broise a dit de Jésus-Christ souffrant : « Il a eu des imitateurs, mais non des rivaux ; on a pu l'imiter, mais non régaler. »

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