‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 12 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Politique religieuse et politique mondainoa

Tableau de la politique religieuse.

Dans la septième congrégation générale de l'Ordre des Jésuites , un proies s'avisa d'appeler politique la suavité recommandée aux Supérieurs. Mutins, alors Général , répondit qu'il y avait une double politique : l'une diabolique, pleine d'astuce, d'artifice et de fraude , qui a recours à des voies obliques pour arriver à ses fins, et qui n'est, au fond, que duplicité, fourberie, mauvaise foi; l'autre céleste et divine, qui a une fin louable, un principe saint, et n'emploie que des moyens légitimes. La première procède de l'égoisme et de la perfidie ; la seconde, de la charité et du zèle. L'une se propose de tromper et de perdre, l'autre, de corriger et de sauver.

Ce qu'on peut dire, en général, delà politique religieuse, c'est qu'elle est un heureux mélange de la prudence du serpent et de la simplicité de la colombe. Si elle ne se fie pas légèrement à toute parole et à tout individu , elle ne montre pas non plus trop de défiance. Réservée et non dissimulée , elle sait aussi b'cn découvrir la pensée et les sentiments des autres que leur voiler les siens, lorsqu'elle ne pourrait se laisser pénétrer sans mettre des âmes faibles en alarmes, sans disposer à l'insubordination des esprits indociles , sans trahir des secrets, sans profaner des mystères et jeter des perles devant les poiu-ceaux. Loin d'elle la finesse et la ruse ; on lui rendrail

finesse pour finesse et ruse pour ruse. Elle observe les circonstances des lieux , des temps, des événements, des personnes, pour s'y adapter : car, dans le gouvernement , la pratique ne peut toujours répondre à la spéculation ; il faut quelquefois ajuster les clioses, non pas de la manière qu'elles seraient le mieux, mais de la manière qu'elles peuvent l'être; et, dans bien des cas aussi , de peur de scandaliser, le Supérieur est réduit à dire comme l'Apôtre : « Tout m'est permis , mais tout ft n'est pas expédient. » Sa principale étude est celle du cœur humain , et son premier talent celui d'attirer et de plier les volontés sans les briser ni les contraindre. Elle exige pour les charges importantes la vertu non moins que le talent, et ne les confie que par degrés, après de suffisantes épreuves. Elle gagne la multitude des mécontents par leur chef, avertit les coupables l'un par l'autre , prend chacun par son faible et ses . mclinations , donne du lait à l'enfance spirituelle et une nourriture plus solide aux vertus déjà formées. Elle ne craint pas de tromper innocemment le malade en lui présentant des remèdes pour des aliments , et en guérissant ses plaies sans qu'il ait la crainte ni presque le sentiment de l'opération •, à défaut d'autres ressources, elle s'efforce de vaincre une passion par une autre passion , de contenter un désir pour faire diversion et obtenir à son tour ce qu'elle demande, de soumettre la nature par elle-même , ou plutôt d'enter la grâce sur la nature ; en mille rencontres, elle imite Dieu, dont la providence arrive à ses fins en cachant sa conduite et les moyens qu'elle emploie , et dont la bonté prévient nos désirs, surpasse nos espérances , et fait tout avec plus de suavité que de rigueur, de miséricorde que de justice. La politique religieuse se tient en garde contre les préjugés , les coutumes abusives, les faux rapports ; n'agit point par humeur, passion, entêtement; consulte volontiers, et préfère le jugement du grand nombre au sien; elle met à profil ses propres fautes et celles d'à utrui, cherche à imiter les sages qui ont gouverné et gouvernent encore , remonte dans le passé pour y trouver les instructions du présent et les présages de l'avenir i après avoir réfléchi lentement, elle

exécute promptement , prévoit tout ce qui peut être prévu , prépare tout ce qui peut être préparé , consolide tout ce qui peut être consolidé , fait concourir avec adresse et circonspection au succès tout ce qui peut y concourir, esprit , talent , fertus, crédit , événements et circonstances diverses.

Le chapitre troisième, en développant les conditions essentielles de la prudence religieuse , montrera plus clairement en quoi consiste la politique à laquelle elle sert de base et les ressorts qu'elle fait agir.

Tableau de la politique mondaino,

V Telle est maintenant la marche tortueuse de la politique

mondaine : feindre des vues et des sentiments qu'on n'a pas , afin de faire prendre le change -, avoir une chose à la bouche et une autre dans le cœur \ parler d'une façon et agir de l'autre ; dans les récompenses elles punitions, se servir d'un faux poids et d'une fausse mesure ^ cacher une haine véritable sous les dehors de l'amiiié ; s'insinuer dans les esprits par de basses flatteries ou des caresses artificieuses ; s'épuiser en belles promesses, à dessein d'exploiter la crédulité de ceux qu'on abuse et d'obtenir d'eux ce qu'on prétend 5 faire de prétendues confidences pour arracher un secret ; s'exprimer en termes équivoques, comme pour se réserver le droit de sévir ou de blâmer, quelque parti qu'on prenne. Cette politique cherche en toutes choses ses intérêts individuels, qu'elle n'hésite jamais à préférer aux intérêts publics. Pour servir ses desseins ambitieux , elle emploie indifféremment toute sorte de moyens : dissimulation, perfidie, hypocrites apparences de probité et de zèle, sacrilège abus de ce qu'il y a de plus saint et de plus vénérable. Sa maxime est qu'il ne faut point être esclave de la vertu , qu'on peut en prendre le masque lorsque les convenances l'exigent , mais qu'on doit savoir la sacrifier au besoin ; et son habileté est de disposer les voiles de son navire selon la direction du

vent ou le souffle de la fortune, d'entrer dans le mal sans paraître sortir du bien , de couvrir l'iniquité du manteau de la justice ou du prétexte du bien public. Faut-il tirer vengeance d(s injures personnelles , ruiner ou écarter ceux qui peuvent faire ombrage, ou dire hardimentla vérité? faut-il s'entourer de flatteurs ou de làcbes toujours disposés à applaudir à ses passions, à ses injustices ? faut-il donner les charges à ceux qui ne les exerceront que selon ses vues , les vendre même au plus offrant, et abandonner le peuple à leurs exactions et à leurs rapines? elle est prête à tout, et elle a toujours des plumes et des voix à gage pour vanter ceux qu'elle veut élever, et dénigrer ceux qu'elle veut abattre. A l'en croire , les méchants sont mieux avisés dans l'exercice de l'autorité que les bons , comme si la malice était la prudence , et que la raison put être saine où la vertu n'est pas. Elle nourrit des divisions pour rendre son intervention nécessaire, ou pour se mettre en état de maîtriser les deux partis avec plus d'empire ; et, comme Tertullien l'affirme des démons, elle fait des maux pour paraître les guérir quand elle ne les envenime pas. Elle donne ses terreurs simulées pour de justes craintes et ses rêves pour des réalités, et, sous ce prétexte, elle exerce la violence comme si elle était dans les conditions d'une juste et indispensable défense. Appauvrir, abrutir, se parjurer, abroger les assemblées nationales ou les acheter : tout lui est bon pour régner et se grandir.

Quoique le lot trop ordinaire des Etats, cette politique pourrait cependant, sous une forme adoucie, s'introduire dans les communautés ; et les Supérieurs, non moins que les rois, ont à se prémunir contre elle : car, puisque l'ensemble de ses manœuvres n'est, au fond , que la prudence de la nature corrompue, et que la nature corrompue tend sans cesse à s'insinuer dans nos actions même les plus louables, s'ils ne veillent habituellement sur eux , ils ne manqueront pas d'agir, du moins quelquefois, sous l'influence des maximes de cette détestable politique.

Qu'il nous suffise d'exposer l'application plus ou moins

déguisée qu'on serait tenté d'en faire dans le gouvcrnemeDl religieux.

Quelques traits de politique mondaine dans le gouvernement religieïix.

S'imaginer qu'on peut traiter toutes les affaires spirituelles et temporelles sans le secours de son conseil , comme si l'on renfermait dans sa tète toutes les lumières, ou que tout religieux consulte fût dépourvu de sens commun ou l'antagonistené des idées et des projets du Supérieur.

Ne pas réunir les consulteurs aux époques voulues; n'apporter au conseil que des questions sans importance , perdre à dessein un temps qui, sans cette diversion, serait employé à des discussions qu'on a intérêt d'écarter: en termes équivalents, décider seul et par soi-même les points majeurs, et prendre minutieusement les avis sur des bagatelles.

En arrivant à lu supériorité qu'on convoitait, se hâter d'appeler ses amis , changer les consulteurs , donner les emplois importants à d'autres religieux ; faire, comme on dit, maison neuve , et tenir à distance le Supérieur déposé et ceux qui lui étaient attachés.

Choisir, pour ofliciers subalternes , des hommes sans initiative, incapables de se décider sur rien par eux-mêmes, afin de les plier à toutes ses idées particulières, même dans ce qui est de leur ressort, et d'exercer ainsi une autorité sans limites.

Faire sortir de la maison ou du conseil , refuser d'avoir pour ministres, consulteurs ou admoniteurs, les religieux pleins de vertu et de courage qui pourraient réclamer contre des abus d'autorité •, les suivre de près ou les séparer, pour leur ôter les moyens de s'entendre dans un but d'utilité générale; intercepter les lettres adressées aux Supérieurs majeurs, ou donner à ceux-ci des préventions contre les dénonciateurs, en écrivant à temps contre eux et en présentant les faits sous un jour favorable à sa cause.

De peur que les inférieurs, apercevant le vice trop manifeste de la conduite du Supérieur, ne fassent éclater de justes plaintes et ne recourent enfin aux mesures légitimées par la nécessité ou déterminées par l'instilut, les surcharger de travaux comme autrefois Pharaon les Hébreux, ou les tenir perpétuellement occupés dans des ministères extérieurs loin de la maison.

Pour ruiner l'influence de ceux qui pourraient s'opposer aux actes arbitraires ou dont la régularité serait un reproche vivant, et montrer ainsi à la communauté ce qui l'attend si elle s'avise d'élever la voix, les humilier dans l'occasion, traiter avec dédain tout ce qu'ils font et disent , leur imposer silence, les tenir bas et loin des emplois de confiance.

Dans la crainte de donner l'éveil, et afin que les inférieurs ne puissent ni confronter la manière de faire du Supérieur avec ses obligations, ni s'élever eux-mêmes à des vertus qui feraient avec ses défauts un trop choquant contraste, ni prouver, le texte en main, que tel point a été ajouté à la règle et que tel autre en a été retranché, distraire à dessein de l'étude et de la lecture de l'insiitut, diminuer le nombre des exhortalions domestiques ou les faire sur des sujets insignifiants, laisser la ferveur se refroidir, l'esprit religieux s'éteindre peu à peu, d'un côté en fermant les yeux sur les négligences, de Tautre en épargnant les secours spirituels.

Pour se perpétuer dans la supériorité et rendre le successeur impossible, capter la bienveillance de personnages influents qu'une déposition contristerait ou indisposerait contre la communauté, contracter des dettes auxquelles on saura seul trouver le moyen de satisfaire, entreprendre des constructions ou des œuvres de zèle que nul autre ne pourra conduire à bonne fin.

Se ménager à propos des triomphes pour rehausser son mérite et se rendre nécessaire, en n'arrêtant que mollement certaines oppositions venues du dehors, ou en les feignant plus grandes qu'elles ne sont en effet.

Mettre à dessein sur le tapis ou ne pas interdire certaines

questions ardentes, scientifiques ou politiques, pour détournei l'attention et opérer, dans les esprits indignés et scandalisés de la manière de vivre ou de gouverner du Supérieur, une heureuse diversion; ou bien encore, ne pas éteindre d'abord des divisions nées entre deux religieux, pour les dominer plus aisément ou pour trouver l'occasion de relever son autorité par un coup d'état, les abattant l'un et l'autre en leur attribuant publiquement un tort égal, au lieu de condamner hautement le coupable 5 ou cherchant à se les attacher tous les deux en donnant à chacun en particulier raison contre son adversaire, au lieu de travailler à les réconcilier.

Lorsqu'un religieux, dans un emploi, une classe, une résidence, commence à être environné de la considération et de la confiance, bien qu'il tourne les cœurs vers Dieu et qu'il n'use de son ascendant et de son crédit que dans l'intérêt commun, le remplacer par un autre, sous prétexte qu'il affaiblit l'autorité et diminue l'influence du Supérieur , mais en réalité parce qu'on veut éclipser ses inférieurs et écarter ceux dont le talent fait ombrage. Eh l c'est précisément alors qu'il faudrait continuer le religieux dans son emploi, le laisser dans cette classe, celte résidence, puisqu'il y fait ce qu'il y doit faire et qu'on lui adresserait de justes reproches s'il ne le faisait pas.

Quand on a l'intention de se débarrasser d'un sujet ou de le ruiner dans l'opinion de ses frères, au lieu de prévenir et d'enlever les occasions dans lesquelles il a coutume de dire ou de faire des choses compromettantes, faire naître ces occasions et l'attirer perfidement dans le piège; par exemple: mettre la désunion entre lui et les autres religieux en répétant des paroles confidentielles, l'exposer volontairement dans des circonstances critiques, lui confier des emplois au-dessus de ses forces où il ne manquera pas d'échouer, lui imposer un ordre ou lui faire un reproche qui blessera au vif sa sensibilité et provoquera de sa part des réponses offensantes ou des actes d'insubordination.

Transmettre tout chaud au Supérieur majeur un fait blâmable ou une parole dite contre lui, sans autre profit que de se

taire bien venir et de montrer son dcvoùment; réunir tous les torts du passé et tous ceux du présent, et en faire un faisceau pour accabler un sujet; tandis qu'on sollicile avec ardeur son changement, redoubler à son égard ses offres de service et ses protestations d'attachement.

Avoir pour maxime gouvernementale que la sévérité est préférable à la douceur; qu'un Supérieur doit faire observer rigoureusement tous les points de discipline, sans s'occuper de dilater les cœurs et d'accorder les privilèges nécessaires ; e^ que, pourvu que la machine fonctionne, peu importe qu'elle crie faute d'huile, s'use en pure perte et menace de voler en éclats. Conformément à ce système, frapper quelquefois un grand coup sans raison valable, pour inspirer la crainte; punir un sujet à l'improviste, sans l'avertir ni le préparer, sans adoucir le coup, de manière à le laisser terrassé et hors d'état de faire entendre sa défense ; n'hésiter pas dans l'occasion à blesser la charité et la justice pour accroître ou rétablir son autorité, sous le spécieux prétexte que le bien général le demande et que dans un corps il faut à tout prix sauver la tête ; exercer ainsi sur la communauté une sorte de despotisme , en apparence pour la conduire plus efficacement à la perfection , et au fond pour la dominer au gré de son orgueil et de ses caprices, et pour s'épargner la peine d'employer les voies, plus pénibles à la nature et à l'amour-propre, de l'insinuation et de la douceur.

Sous prétexte que les inférieurs sont des esprits étroits ou des cœurs ingrats, qu'il est impossible de les gagner par des avances et de faire tomber leurs préventions, en prendre son parti et vivre avec eux dans une sorte d'indifférence, sans les honorer jamais d'une parole gracieuse , d'une prévenance ou d'une confidence; se chercher, parmi les séculiers, des amis, des conseillers ; avoir le cœur fermé au dedans et ouvert au dehors, laissant entendre que si la communauté refuse l'affection et l'estime, on trouve amplement de quoi se dédommager ailleurs.

Ménager ses faveurs, les faire attendre, les accorder en dé-

lail pour les faire mieux sentir, désirer, apprécier; abuser les simples par des offres et des promesses trompeuses; revenir sur des permissions accordées; singer la candeur et le dévoùment, et n'être au fond qu'un politique masqué et un égoïste sans charité ; s'applaudir en secret de son talent de faire des dupes , et croire que tel est l'art de bien gouverner.

Avec un cœur parcimonieux affecter la libéralité; annoncer beaucoup et donner peu; ressaisir dans une circonstance ce qu'on a paru prodiguer dans une autre; déverser le blâme sur certains traits d'avarice, faire ressortir avec une sorte d'ostentation ce qu'on procure à la communauté et aux individus, afin de mieux cacher le système d'économie sordide qu'on a adopté.

Se contenter du masque de la piété ; en imposer par des dehors mensongers ; déguiser le désordre de l'intérieur sous le voile d'une régularité purement extérieure ; débiter les maximes de la plus haute perfection, dont on a retenu la lettre sans en prendre l'esprit.

Attendu qu'il est impossible de contenter tout le monde, et qu'un Supérieur est inévitablement blâmé par les fervents ou les tièdes, les prudents ou les téméraires , les doux ou les sévères , tourner selon les vents , adhérer au parti le plus fort contre le plus faible, reculer devant certaines réformes, pactiser avec le relâchement, s'abandonner soi-même au courant des coutumes abusives , aimant mieux contrister les bons religieux et déserter le drapeau de la perfection que de lutter contre le mal et de perdre la faveur du grand nombre.

Combien les maximes de la politique mondaine sont opposées à celles d« l'Evangile , et combien le despote qui les suit diffère du bon prince.

La politique mondaine dit ; Tout est bon , pourvu qu'on réussisse; la fin et le succès iuslilient les moyens. L'Evani^ilc

dit : « C*est un crime de faire le mal , même pour obtenir un « bien. » {^d Rom. m.)

La politique mondaine dit: Tout pour soi, chacun pour soi. L'Evangile dit: « Que chacun cherche non ses intérêts individuels, mais les intérêts des autres. » {Ad Philip, ni).

L'une ose tenir ce langage : Mentez, dissimulez, trompez. L'autre répond : « Déposez toute malice, toute ruse, la dissi- « mulation et la jalousie ; soyez comme des enfants qui vien- « nent de naître. » (/. Pet. ii.)

Celle-là trace cette règle à ses adeptes: Abattez, écrasez, exploitez; mieux vaut être craint qu'aimé. Celle-ci au contraire : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, non en em- « ployant la violence, mais en employant l'insinuation -, non « en vue d'un gain honteux, mais avec un entier désintéres- « sèment; non en dominant avec hauteur, mais en gagnant « les cœurs par Tattrait d'une imitation amoureuse. » (Ibid.y»)

La politique mondaine dit : La vertu peut quelquefois être fatale, et qui voudrait faire étroite profession de probité serait bientôt débordé et supplanté. L'Ecriture dit: « La justice con- « solide le trône. » (Prov, xvi). « La justice élève une nation. » (Ibid. XIV.)

La politique mondaine dit : Soyez à vous-même votre conseil; on ne peut être bien conseillé, ni se fier à l'amitié des hommes. L'Ecriture dit : « Mon fils, ne faites rien sans conseil; « c'est le moyen de ne jamais se repentir de ce qu'on a fait. » (Eccli, xxxii). « Ne soyez pointsage en vous-même. » (Prov, in.)

La première dit : Suscitez des divisions et des querelles , rompez l'unité pour dominer sur les partis. Saint Paul nous crie : « Gardez la paix avec tous les hommes. » {Jd Rom, xn). « Ayez tous les mêmes pensées, vivez en paix ; et le Dieu de « paix et d'amour sera avec vous. » (//. Co7\ xiii.)

On lit sur l'un des drapeaux: Ne comptez point vous attacher vos ennemis par des bienfaits, domptez-les par la force. On lit sur l'autre : « Si votre ennemi a faim, donnez-lui à man- « ger; s'il a soif, donnez-lui à boire : car, agissant de la sorte, « vous amasserez des charbons de feu sur sa tête. Ne vous lais-

« sez point vaincre par le mal, mais travaillez à vaincre le mal « par le bien. » (^Ad Ronï. xii.)

Il est aisé maintenant de marquer la différence qui existe entre le despote formé sur les maximes de la politique mondaine et le bon prince qui les déteste. Duguet, dans son Institution dun prince, en a esquissé le parallèle.

L'autorité souveraine, quand elle est pure et qu'elle n'a dégénéré ni de son origine ni de sa fin, gouverne par les lois, règle sur elles ses volontés, et se croit interdit tout ce qu'elles défendent. Le despote, séparant son pouvoir du droit public, donne ses caprices pour des lois et sa conduite pour règle.

Le bon prince tâche de résumer en lui-même tout ce qu'il y a de sagesse et de prudence dans l'Etat, pense et agit comme l'Etat penserait et agirait s'il délibérait en corps , et il en est tout à la fois l'âme, l'interprète et la main. Le pouvoir despotique regarde l'Etat comme étranger, comme un tout à part, un être dont les intérêts sont distincts et souvent contraires tux siens.

Le premier ne considère son élévation que comme une honnête servitude, qui, en le plaçant au-dessus de tous, le charge des besoins de tous : bien convaincu que l'autorité n*est pas pour celui à qui elle est remise, mais pour ceux qui lui sont confiés Le second, s'incorporant l'autorité comme si elle était née avec lui et qu'elle fût inhérente à sa nature, croit que tout lui est dû, n'accorde aux autres que ce qui lui plaît, et règne pour le plaisir de régner.

Le bon prince est bien instruit de deux choses: Tune, que le peuple est incapable d'une entière liberté, l'autre qu'il ne mérite pas une entière servitude, et il sait conserver un sage milieu entre un gouvernement faible qui serait pernicieux et un gouvernemcn* tyrannique qui opprimerait, enlevant la portion de liberté dont on abuserait, et laissant celle dont l'usage est nécessaire à l'action et au bonheur. H occupe la première place, pour empêcher que les factieux ne l'occupent, pour maintenir l'ordre parmi des citoyens, non pour mettre aux fers des esclaves. Le despote exige tout, parce qu'on lui doit quelque chose •

il ôte toute îa îîberlê, parce qu'il a droit sur une partie; il ne connaît point d'enfants, parce qu'il n'a pas les entrailles d'un père; il ne voit que des esclaves, parce qu'il n'envisage que son autorité , et il croirait s'avilir lâchement si, cédant à la compassion, il adoucissait tant soit peu la pesanteur du joug.

L'un , vraiment digne de régner, ne fait rien que par raison ; il n'est point réduit à donner son bon vouloir comme l'unique cause de ses actes, et si jamais la fantaisie et Tinslinct lui servaient de guide, ce trait de ressemblance avec la bête serait à ses yeux une tache insoutenable. L'autre, assis sur le trône pour le malheur du genre humain, regarde comme une injure d'être interrogé sur les motifs de sa conduite , et comme une bassesse de répondre autre chose, sinon: « Je veux, parce que je veux ; )) on l'irrite par les plus modestes remontrances , on l'afTermit en lui opposant des considérations péremploires ; on l'importune dès qu'on lui parle d'intérêt public. A son point de vue, tout ce qui est possible est légitime -, la seule impuissance est capable de lui donner des bornes , et , lorsqu'il est ainsi le jouet de ses caprices , c'est alors qu'il se croit grand et puissant.

Disons tout d'un mot : le bon prince est le pasteur prêt à donner sa vie pour défendre ses brebis ; le despote est le mercenaire qui ne songe qu'à prendre le lait et la laine des siennes, en attendant qu'il les égorge pour se repaître de leur chair.

Combien îe Supérieur doit avoir en horreur la politique mondaine, ei combien elle serait funeste à son gouvernement.

Saint Thomas de Cantorbéry écrivait au pape Alexandre 11! : « Ce n'est ni la dissimulation, ni l'artifice qui doit présider \ « au gouvernement de l'Eglise , mais la vérité et la justice. » Certes, les religieux n'ont pas quitté le monde pour être dirigés par les maximes du monde , ils n'ont quitté le monde que

pour être dirigés par les maximes de Jésus-Christ. Citoyens du ciel , il est juste qu'ils soient conduits selon les lois du ciel , non selon les lois de la terre. Si Jésus-Christ a établi les Supérieurs à sa place et les a investis de son autorité, ce n*est point pour qu'ils gouvernent leur communauté dans un esprit étranger et profane, mais pour qu'ils la gouvernent dans son propre esprit. De quel droit , d'ailleurs, les Supérieurs exigeraient-ils que leurs inférieurs leur obéissent comme à Dieu même , s'ils n'avaient soin de commander comme Dieu même, en toute droiture et simplicité?

L'évêque de Belley disait un jour à saint François de Sales : « Je crois que vous eussiez réussi à merveille en politique. » Le Saint répondit : « Les seuls mots de prudence, d'affaires, de a politique , me font peur ; je m'y connais fort peu ou point « du tout. Je vous dirai ce petit mot en ami, à l'oreille, et « encore à l'oreille du cœur : je ne sais ni mentir , ni dissi- « muler, ni feindre, ce qui pourtant est le maitre-ressort en « politique et l'art des arts en affaires diplomatiques. J'y vais <c à l'ancienne gauloise, à la bonne foi, et tout simplement. « Ce que j'ai sur les lèvres est justement ce que j'ai dans K ma pensée ; je ne saurais parler « en un cœur et en un « cœur. » {Ps, xi). Je hais la duplicité comme la mort, sa- « chant que Dieu « a en abomination l'homme trompeur. » {Prov, XII.)

« Je ne sais , dit-il dans une autre circonstance , ce que « m'a fait cette pauvre vertu de prudence ; j'ai de la peine « à l'aimer, et si je l'aime, ce n'est que par nécessité, d'autant (c qu'elle est le sel et le (lambeau de la vie. La beauté de la « simplicité me ravit, et je donnerais toujours cent serpents « pour une colombe. Je sais que leur mélange est utile, et a que TEvangile nous le recommande , mais pourtant il me (c paraît qu'il faut faire comme en la composition de la thé- « riaque,oiÀ, pour un peu de serpent, on met beaucoup « d'autres drogues salutaires. Si la dose de la colombe et du c: serpent était égale, je ne m'y voudrais pas fier : le serpent » pourrait tuer la colombe , non la colombe 1p *^rpent. On

« me dit que, dans un siècle aussi rusé, il faut de la pru- « dence , au moins pour s'empêcher d'être surpris ; je ne « blâme point cette maxime , mais je crois tout aussi évan- « gélique la maxime qui dit: « C'est une grande sagesse selon « Dieu de souffrir qu'on nous dévore et qu'on nous dépouille, « car nous savons qu'un bien meilleur et plus assuré nous « attend. » En un mot, un bon chrétien aimera toujours « mieux être enclume que marteau, volé que voleur, meurtri « que meurtrier, martyr que tyran. » {Bsprit.)

Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Nous avons celte « gloire , et notre conscience nous rend ce témoignage , que « nous nous sommes conduits en ce monde , et surtout à votre « égard , dans la simplicité de cœur et dans la sincérité de « Dieu ; non avec la sagesse de la chair, mais dans la grâce « de Dieu. » (//. Cor. i.)

La bénédiction du Ciel et l'obéissance franche et cordiale des inférieurs sont à ce prix.

Si la duplicité est odieuse dans un particulier, combien plus dans un Supérieur, qui est le protecteur de la simplicité et de la bonne foi ! Un religieiK qui se voit conduit avec droiture fait tout avec joie ; s'il entrevoit de la finesse , il se déguise, s'enveloppe, fait tout à regret, et ne manque point de s'émanciper dès qu'il en trouve l'occasion. L'artifice , dans un Supérieur, est un défaut qu'on ne lui pardonne point. Nel'eùt-on surpris qu'une fois en flagrant délit, et diU-il désormais prendre le Ciel à témoin de sa droiture, nul n'a plus de confiance en lui. Qui voudrait ouvrir son âme à un rusé?

Les ruses ne manquent jamais d'embarrasser celui qui s'en sert : « Qui marclie droitement, se sauvera ; qui cherche les « voies détournées, tombera dans quelqu'une. » (Prov. xxviii). Il n'y a rien qui se découvre plus tôt que les mauvaises ruses : « Celui qui marche simplement , marche en assurance ; celui « qui pervertit ses voies, sera bientôt découvert. » {Ibid, x). Le trompeur peut s'attendre à être le premier trompé : « Les « voies du méchant le tromperont ; le trompeur ne gagnera « rien. » (Ibid. xii). Et encore : « Celui qui creuse une fosse,

« tombera dedans; qui rompt une haie, un serpent le mord. » (Eccle, X.)

Sur ces paroles d'ïsaïe : « Le hérisson y a fait sa tanière » (cap. xxxiv), saint Grégoire dit que le hérisson est le symbole des âmes doubles et dissimulées : « Quand on surprend le « hérisson , on voit sa tète , ses pieds et tout son corps , mais <c à peine Ta-t-on touché, qu'il se roule, cache ses pieds, sa « tête, et disparaît en quelque sorte tout entier entre les « mains de celui qui le saisit. » (Past, P. III, cap. 12). C'est ainsi que le Supérieur, surpris dans ses ruses, se dérobe adroitement à l'œil qui Ta démasqué, et perce de ses traits la main qui ose le toucher. « Ce qu'il y a de funeste pour ces hommes « voués à la ruse , c'est qu'à leurs yeux la conduite tortueuse « qu'ils tiennent passe pour un raffinement de sagesse. » (Ibid.)

« L'homme double d'esprit est inconstant et flottant en « toutes ses voies, disait saint François de Sales ; il se défie de « chacun, et chacun se défie de lui : vrai Ismaël , de qui les « mains sont contre tous, et les mains de tous contre lui. Sa « langue est un rasoir qui tranche des deux côtés ; et lorsqu'il « parle de paix, c'est justement alors qu'il couve quelque « malignité et médite la guerre. Pour moi , j'estime qu'il u n'y a nulle si bonne et si désirable finesse que la sim- « plicité* »

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