‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 13 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Conditions essentielles de la prudence religieuse!

Ce (léûer de soi-même. — Connaître les hommes. — Proflter des leçons de l'expérience. — Savoir consulter. — Bien conduire les entreprises. — Etre discret. — Avoir un admoniteur.

ARTICLE PREMIER

fREMIhlRE CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE RELIGIEUSE, SE DÉFIER DE SOI-MEME.

lî iiiiporte , avant tout , que le Supérieur se connaisse ^ui-même.

« La science la plus nécessaire à la vie humaine, c'est de se « connaître soi-même; et saint Augustin a raison dédire qu'il « vaut mieux savoir ses défauts que de pénétrer tous les secrets «f des empires et de savoir démêler les énigmes de la nature. « Celte science est d'autant plus belle qu'elle n'est pas seule- « ment la plus nécessaire, maisencore la plus rare de toutes. » (Bossuet, Charilé frai,). Connais-toitoi-même: cette maxime, qui était comme le résumé de la sagesse païenne, peut encore être regardée comme le fondement de la sagesse chrétienne ; et, de tous les hommes que le Supérieur doitétudier, celui qu'il lui importe le plus de bien connaître, c'est lui-même. « Il y a des miroirs pour le visage, mais il n'y en a point pour

« l'esprit. On y supplée par une sérieuse réflexion sur soi- « même. » (Graeian, Homme de cour, max. 89.)

Il faut connaître son fort et son faible : 1" son fort, c*est-à' dire la nature de son talent, la mesure de sa capacité, la trempe de son caractère, les inclinations et les ressources qu'on a pour certaines vertus.

Cette connaissance sert à cultiver ce qu'on a d'excellent, à perfectionner ce que l'on a de médiocre, à faire valoir ses qualités naturelles ou acquises pour en tirer le meilleur parti possible. Tout ne convient pas à tous, chacun doit savoir à quoi il est propre. « Bien des gens seraient devenus de grands perce sonnages, dit Graeian, s'ils eussent connu et développé leur « génie » (Homme de cour , max. 34) ; faute de s'être étudiés eux-mêmes ou de s'être appliqués à leur spécialité, ils ont passé inaperçus ou ils se sont rendus méprisables. Avec la connaissance de soi-même, on proportionne ses projets à sa capacité, on adapte ses moyens à son genre et à son caractère, on se trace un système de conduite fondé sur son naturel : par là on suit une voie uniforme et constante, et l'on n'agit jamais témérairement. Il ne hasardera et ne compromettra point sa réputation, celui qui n'entreprend que ce qu'il se sent capable de faire ; il pourra être malheureux, mais il ne saurait être coupable.

2" Son faible, c'est-à-dire son vice dominant, son humeur, les répugnances et les difficultés qu'on éprouve pour certains devoirs.

Comment combattre heureusement une passion dont on n'a analysé ni le principe, ni le développement, ni les effets? Comment modérer les saillies d'un cœur aux replis mystérieux duquel on est demeuré toujours étranger? Se prémunira-t-on contre de? préventions ou contre des sympathies dont on ne s'est jamais rendu compte ? Opposera-t-on une digue à des penchants qu'on ignore?

Ily a aussi des vices de l'esprit; plus l'esprit est grand, plus ces vices sont apparents. L'homme le plus accompli en a toujours quelques-uns. Ces vices choquent autant ceux qui les

— 133 •— voient, qnTls contentent ceux qui les ont. Chacun frappe à ce but, et, au lieu de relever tant de bonnes qualités , on s'arrête à un défaut unique qui déprécie tout le reste. Ignorer ces travers d'esprit ou s'y laisser aller, ce serait être également répréhensible.

« Le vice de l'esprit ou du cœur connu, dit Modeste de Saint- Amable , que le Supérieur le combatte énergiquement pour l'empêcher de se produire au dehors i car les inférieurs ne tardent pas à découvrir le faible du Supérieur, et leur esprit une fois prévenu voit ce faible empreint dans tout son gouvernement. S'ils ont jugé qu'il est fier, ils verront partout des actes de despotisme; si défiant, ils verront partout des actes d*inquisiiion, »

« C'est peu encore : qu'il insiste constamment du côté opposé à son vice dominant, et montre en toute rencontre et de la manière la plus ostensible la vertu dont il prévoit qu'on le soupçonnera de manquer. N'est-ce pas ainsi que Notre-Seigneur, prévoyant qu'on l'accuserait de vouloir détruire la loi de Moïse, s'en fit le fidèle et scrupuleux observateur, et ne laissa échapper aucune occasion d'en recommander la pratiquer Non content de manifester sa sainteté par des miracles éclatants et par une vie toute divine, il voulut encore en tirer la déclaration publique de la bouche de ses ennemis parce défi : « Qui de « vous me convaincra de péché? »

« Que le Supérieur, loin de mépriser les jugements de ceux qui le condamnent, s'en serve comme d'un frein pour réprimer ses écarts , et comme d'un aiguillon pour s'exciter à l'accomplissement de ses devoirs. Autre chose est braver l'opinion pour le bien, autre chose la braver pour le mal. Le respect humain est une lâcheté criminelle, la satisfaction donnée à une juste censure est l'acte d'une vertu courageuse. » (Parf. Sup,, liv. I, chap. 27.)

Le Supérieur doit se tenir en garde contre la passion, l'humeur, l'égoïsme.

Les passions sont des guides aveugles, ou, s'ils ont des yeux, ils ne les appliquent qu'à ce qui peut les satisfaire, comptant pour rien les inconvénients et les dangers qui naîtront pour la communauté. La raison seule doit décider, et c'est un renversement que les passions veuillent la conduire : aux passions d'obéir, à la raison de commander. Quoi de plus conforme à Tordre? La raison humaine est comme une émanation de l'Intelligence souveraine , un rayon de la lumière qui jaillit de la face de Dieu. Les passions, au contraire, nées d'un cœur corrompu, sont comme un nuage qui voile la vérité; ou plutôt, elles ont l'effet de ces verres colorés qui donnent leur couleur à tous les objets qu'on regarde à travers. Volontiers on soupçonne dans autrui ce qu'on retrouve en soi, et l'on se fait de son cœur un passe-partout pour ouvrir les autres cœurs, et de sa conduite personnelle une sorte de règle infaillible qu'on applique à toute une communauté.

Fénelon, dans son Télémaque, donne cette leçon à son royal élève : « Soyez en garde contre votre humeur ; c'est un ennemi « que vous porterez partout avec vous jusqu'à la mort : il ente trera dans vos conseils, et vous trahira, si vous l'écoutez. « L'humeur fait perdre les occasions les plus importantes; « elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au pré- « judice des grands intérêts; elle fait décider les plus grandes « affaires par les plus petites raisons ; elle obscurcit tous les « talents, rend un homme inéfïal, faible, vil et insupportable. « Le roi. dominé par son humeur, n'est capable ni d'attendre, « ni de délibérer, ni de donner des ordres précis ; il croit que « tout doit céder à ses désirs, et ne prend le temps de rien « calculer ; il force toute chose pour se contenter, il rompt « les branches pour cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, il « brise les portes plutôt que d'attendre qu'on les lui ouvre, il

« veut moissonner quand le sage laboureur sème : tout ce « qu'il fait à la hâte et à contre-temps est mal fait, et ne peut avoir de durée, non plus que ses caprices. Comme un homme qui court dans un char et qui n'a pas la main assez forte pour arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux; ils « n'obéissent plus au frein, ils se précipitent, et le conducteur « faible auquel ils échappent est brisé dans sa chute : ainsi le « roi est-il entraîné par son humeur indomptée dans une mul- « titude de fautes ; la moindre résistance enflamme sa colère ; « alors il ne raisonne plus et prend toujours des partis extrêmes « contre les véritables intérêts de son peuple. »

« C'est la marque d'un riche fonds, dit Gracian, de savoir « prévenir et corriger son humeur, d'autant que c'est une « maladie d'esprit, où le sage doit se gouverner comme dans « celle du corps. » (Homme de cour, max. 69.)

Il n'y a pas jusqu'à la direction spirituelle où son humeur ne puisse se mêler, s'il ne la maîtrise. Est-il d'une humeur mélancolique, il n'emploiera que la sévérité. Est-il d'une humeur douce et pacifique, il laissera agir la bonté et la condescendance. Celui en qui la bile prédomine , consultera moins la prudence que la vivacité impétueuse de ses désirs. Le lymphatique demeurera dans l'inaction , quand il faudrait du mouvement et de l'énergie. Chacun agit sous l'influence de son humeur.

Qu'il connaissait bien le cœur humain et l'égoïsme qui lui est propre, celui qui a dit : « La nature rapporte tout à elle- « même, combat, discute pour ses intérêts, et en toute chose « calcule le gain qu'elle peut retirer des autres ! » (Imit, Chr. iib. m, cap. 54). Mais quel désordre, si ces instincts de la nature, diamétralement opposés à la conduite de Jésus-Christ, et qui nous révoltent dans les magistrats civils , se faisaient jour jusque dans le gouvernement religieux! Saint Augustin remarque que le dérèglement du pécheur consiste en ce qu'il fait de la fin les moyens et des moyens la fin, mettant Dieu à la place de la créature et la créature à la place de Dieu. N'estce pas en un sens ce que ferait le Supérieur qui, au mépris du

bien général, rapporterait tout au bien individuel, terminerait tout à soi, ferait tout converger vers soi? « 0 pasteur l s'écrie saint Bernard, considérez qu'on a commis à vos soins une portion de cette Eglise qu'on appelle une cité, vous devez donc veiller sur elle ; une épouse toute belle et toute pure, il faut donc la nourrir et la parer incessamment 5 un bercail rassemblé par le divin Pasteur, il est donc essentiel de le paître et de le défendre. (S, 76 et 77, in CanL), Tout cela suppose et exige la vigilance, la sollicitude, le désintéressement. Que si vous regardez les âmes confiées à vos soins comme une proie, et que vous prétendiez faire tourner à votre profit les peines, l'honneur^ la vie, la personne de vos inférieurs, que faites -vous autre chose, dit-il ailleurs, que sacrifier à vos intérêts particuliers tout le fruit de la passion de Jésus-Christ? Quand un orfèvre veut avoir un lingot d'argent, il n'a qu'à jeter dans le creuset une multitude de pièces d'argent: bientôt il pourra retirer, pour s'en servir au gré de ses désirs, un tout composé de ces diverses parties. Mais vous, quand vous exploitez à votre profit ces âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, que faites-vous autre chose que jeter dans le creuset de votre cupidité les gouttes de sang du Sauveur, sa croix, ses clous, sa lance, ses opprobres, sa flagellation, les crachats et les soufflets qu'il a supportés, la mort qu'il a subie, pour en retirer quelque avantage personnel; puisque, ces âmes ayant été rachetées au prix inestimable des douleurs et des ignominies de Jésus- Christ, c'est véritablement convertir en égoïsme les mérites infinis du Sauveur que de rechercher votre intérêt privé dans tout ce que font ces âmes? » (Inconcil. Rem. et alibi.)

Il est aisé de comprendre de quelles imprudences et de quelles faussesjdémarches la passion, l'humeur, l'égoïsme pourraient devenir la source dans un gouvernement où tout doit porter le sceau de la raison, de la sagesse, du dévoilment*

Le Supérieur doit se tenir en garde contre la précipitation et l'entêtenjent. ^

« Dites à ceux qui agissent avec précipitation, qu'ils déna- « turent les bonnes œuvres en les faisant avant leur temps, et a qu'ils tombent souvent dans le mal, faute de savoir dis- « cerner le bien. Ils n'ont égard ni à ce qu'ils font, ni à la « manière dont ils le font, ni au temps où ils le font, et ils ne « s'aperçoivent qu'ils n'auraient pas dû le faire que lorsque « l'action est terminée. Salomon leur donne cette leçon : Que « vos paupières précèdent vos pas. Or nos pas sont précédés « de nos paupières, lorsque nos actions sont précédées d'une a mûre délibération. Celui qui agit inconsidérément marche « les yeux fermés, avance sans rien prévoir ; aussi ne tarde-t-il « pas à tomber, parce que sa marche n'est pas éclairée par « l'œil de la délibération. » Tel est le langage que saint a Grégoire , dans son Pcfs^ora/ (P. III, cap. 16) , veut qu'on « adresse aux hommes impatients et irréfléchis.

La précipitation et la colère, voici, au dire d'Aristote, les deux grands ennemis de la droite raison. C'est la marque d'un esprit sublime , que de ne se passionner jamais, puisque c'est par là que l'homme se met au-dessus de toutes les imperfections vulgaires. Il n'y a point de royauté plus augusl^ que celle qu'on exerce sur soi - même et sur ses passions. Pour devenir maître des autres , il faut l'être de soi. Celui qui ne peut pas se modérer est comme celui qui ne sait pas taire un secret : l'un et l'autre manquent de fermeté pour se retenir.

Le calme et la réflexion sont aussi la condition du succès de nos entreprises et de la perfection de nos œuvres. « Assez tôt, si assez bien : » ce mot de saint François de Sales mérite de servir de devise, « Les ouvrages qui sont le plus tôt achevés, « ajoute le P. Bouhours , ne sont pas les plus parfaits. La « nature est des siècles entiers à former For et les pierres

« précieuses. Les choses qui acquièrent rapidement leur per- « fection tombent bientôt en décadence : ainsi les fruits avan- « ces ne sont pas de garde. Au contraire, ce qui est long à se « faire dure aussi longtemps. » (2^ Entretien.)

Apelles j entendant un peintre se vanter de ne mettre que peu de jours à faire ses tableaux, répondit : « On n'a pas de « peine à le croire , car on le voit. »

« Nous n'examinons jamais , dit Gracian , combien Ton a « été à faire un ouvrage, mais bien s'il est parfait. On ne re- « garde qu'à la perfection, et rien ne dure que ce qui est parte fait. Le tôt ou le tard sont des accidents qui s'ignorent ou « qui s'oublient , au lieu que le bien est permanent. Ce qui « vaut beaucoup coûte beaucoup. Ce qui s'est fait subitement « se défera subitement. » {Homme de cour, max. 57). Et ailleurs : « Il faut penser à loisir et exécuter promptement. « Un retardement raisonnable mûrit les secrets et les résolu- « tions , au lieu que la précipitation engendre des avortons « qui n'arrivent point à la vie de l'immortalité. Ce mot de « Philippe , roi d'Espagne , est digne de mémoire : « Le temps « et moi nous en valons deux autres. » {Ibid», max, 55.)

Laissons le même auteur signaler, dans son style piquant et sententieux , une autre source féconde d'imprudences et de bévues dans le gouvernement , l'entêtement :

« Tous les sots sont opiniâtres , et tous les opiniâtres sont « des sots. Plus leurs sentiments sont erronés , moins ils en « démordent. Ils se font gloire de ne se rétracter jamais, « d'autant que leur esprit étant aveugle , ils ne découvrent «t rien de mieux que ce qu'ils se sont une fois mis dans la « tète. Ils agissent comme ils pensent, et ils pensent comme « ils agissent.

« Il y a des têtes de fer, très-difficiles à convaincre , et qui « vont toujours à quelque extrémité incurable ; et quand une « fois le caprice se joint à leur entêtement, ils font une « alliance indissoluble avec l'extravagance. L'inflexibilité doit a être dans la volonté, et non pas dans le jugement. Dans les « choses même où l'on a plus de raison et de rectitude , c'est

« chose honnête de céder ; car alors personne n*ignore qui « avait raison. Il se perd plus d'estime par une défense opi- « niàtre, qu'il ne s'en gagne à l'emporter de vive force ; car ce « n'est point là défendre la vérité, mais montrer sa rusticité. » (Homme de cour, max. 183.)

« Quelques-uns se font un engagement de leurs bévues ; « lorsqu'ils ont commencé à faillir, ils croient qu'il est de leur « honneur de continuer. Leur cœur accuse leur faute, et leur « bouche la défend. Une promesse imprudente ni une résout lution mal prise n'imposent point d'obligation. Un roi de « Sparte étant requis de tenir sa parole : « Si la chose n'est « pas juste, reprit-il, je ne l'ai pas promise. » Charles-Quint « avait signé un privilège injuste , s'en étant plus tard aperçu, « il se le fit rapporter et le déchira , disant : « J'aime mieux « rompre ma signature que de blesser ma conscience. » {Ibid., max. 261.)

Gardez-vous donc , pour remédier à une bévue , de tomber dans une plus grande. Retournez sur vos pas , si vous vous êtes égaré. Démolissez l'édifice commencé , si vous voyez que la base chancelle. Renouez vite la chaîne qui s'est rompue. Le Supérieur qui, par un faux point d'honneur, persiste dans une résolution reconnue mauvaise , préfère une vaine ombre de gloire au bien général ; il veut paraître constant, et il n'est qu'opiniâtre 5 pour couvrir une faute , il en fait mille. Une faute corrigée a cela de bon qu'elle oblige à se surveiller de plus près , et souvent il est expédient d'avoir failli pour ne pas faillir plus lourdement une autre fois.

Ajoutons néanmoins ici qu'il est de la prudence de dissimuler si adroitement sa correction , que les inférieurs , autant que possible , ne s'en aperçoivent pas -, car l'ignorance ou le mauvais vouloir leur fait également appeler la faute une imprudence, et la correction une légèreté. Il est même certaines fautes, dans le gouvernement , où il faut persévérer jusqu'au bout quand les moyens employés sont justes et honnêtes, soit parce qu'il n'est plus temps de reculer, soit parce qu'elles ne sont pas de nature à faire échouer complètement Tentreprise.

Gracîan , après avoir donné cette leçon de sagesse : « Sois « plus attentif à ne pas manquer un coup qu'à en tirer cent, » fait ce commentaire, qui , sous une forme exagérée, ne laisse pas d'avoir une certaine application dans les communautés : « Quand le soleil luit , personne ne le regarde ; mais lorsqu'il « s'éclipse, chacun le considère. Le vulgaire ne te comptera « point les coups qui porteront , mais seulement ceux que tu « manques. Tous les bons succès joints ensemble ne suffisent « pas pour en effacer un mauvais. Tiens pour assuré que « l'envie remarquera toutes tes fautes , mais pas une de tes « belles actions. » {Homme de cour, max. 169.)

Le Supérieur doit se tenir en garde contre l'idée de sa capacité , les préjugés ,

les préventions.

C'est un grand malheur lorsque le Supérieur se croit prudent. « La prudence ,* dit Cassiodore , est un bien si noble et a si vaste , qu'il serait téméraire de s'imaginer qu'on puisse «c l'acquérir sans le secours d'autrui et le posséder tout entier. » (L. VIII rar., Ep. 9). Du moment où l'homme s'arrête à cette pensée qu'il peut seul acquérir et posséder la prudence , saint Bernard lui déclare que sa détresse est extrême : « Tout a manque, dit-il, à qui croit ne manquer de rien. »(Z)e Consid,, U VIII, cap, 8). Il est nécessaire que d'autres nous aident à faire et à conserver cette précieuse conquête : « Ne vous appuyez « point sur votre prudence, » dit l'Esprit-Saint {Prov, m). « Les vieillards eux-mêmes, qui paraissent être les possesseurs naturels de la prudence, sont obligés de la mendier, dit encore Cassiodore, et de demander conseil. » D'où saint Thomas conclut que la docilité d'esprit n'est pas seulement la vertu des jeunes gens , mais des plus anciens et des plus expérimentés , qui ne peuvent jamais se flatter d'être infaillibles et impeccables. (2. 2. q. 49, a. 3.)

Comment énumérer toutes les causes d'erreur qui peuvent

— • 111 — influer sur nos jugements ? l'amour-propre , la passion , l'infîdélilé ou l'insufTisance des rapports, la douceur de la flatterie, la haine de la vérité, le défaut de pénétration et de discernement, les apparences trompeuses, les fausses maximes de gouvernement.

« Il faut se convaincre de deux choses , écrivait Pline : la première, que les autres sont plus éclairés que nous ; la seconde , que nous devons être toujours disposés à profiter de leurs lumières. » Et voici la raison qu'en donne saint Augustin : « La présomption produit inévitablement sur le cœur un de « ces deux effets , ou de l'aveugler entièrement , au point qu'il « n'aperçoive plus rien ; ou de lui rendre les yeux louches , a si bien qu'il voie tout de travers. Dans l'un et l'autre cas , il « approuve ce qu'il devait condamner et condamne ce qu'il « devait approuver. » (L. xvi, contra Faustum, n. 14.)

« 11 n'y a rien de plus difficile, dit Gracian, que de se dés- « abuser de l'opinion qu'on a de sa capacité , et chacun se « croit digne du plus grand emploi. Plût à Dieu qu'il y eût « des miroirs pour l'entendement comme il y en a pour le « visage ! L'entendement se ti-ompe aisément , parce qu'il est « à lui-même son miroir. Tout juge de soi-même trouve in- « continent des excuses et des échappatoires, et se laisse subor- « ner à sa passion. » (L. ix. Héros,)

L'idée intime et profonde de son insuffisance produit dans le Supérieur la précaution et l'humilité : la précaution , qui fait éviter le péril ; l'humilité , qui gagne le cœur des inférieurs.

Qu'est-ce donc , au fond , que ces lumières dont on est si fier et sur lesquelles l'obstination est si commune ? Hélas I trop souvent ce que nous appelons nos lumières n'est qu'un amas de préjugés , c'est-à-dire des opinions combattues par des opinions au moins aussi probables ; des jugements préconçus que nous portons sur les gens avant de les bien connaître ; une estime ou un mépris fondés sur de simples apparences ; des récits dont les auteurs sont incertains , et qui n'acquièrent de poids qu'en passant de bouche en bouche ;

une facilité à confondre ce qui est permis avec ce qui est toléré , ce qui est de règle avec ce qui est de surérogation ^ des décisions qu'on se transmet sans en vérifier l'authenticité , ou dont on compte les autorités sans les peser. Quoi de plus suspect et de plus méprisable que de pareilles lumières, et comment peut-on s'obstiner quelquefois à les suivre et à ne suivre qu'elles ?

Enfin, un dernier écueil contre lequel le Supérieur prudent doit se prémunir, et l'un des plus dangereux , ce sont les préventions.

Le Supérieur peut être prévenu ou par les autres ou par lui-même. Il l'est par les autres quand il a reçu sans précaution ce qu'on lui a dit et qu'on n'a pas prouvé ; et il l'est par lui-même quand il forme son jugement avant que d'avoir tout cxaminéj et qu'il désire moins de trouver la vérité que de se persuader qu'il l'a trouvée. Ces deux défauts viennent de la même source , et l'on a rarement l'un sans l'autre , car on écoute les autres comme on se parle' à soi-même. Si l'on est soupçonneux , crédule , précipité , quand on parle seul , on l'est aussi quand les autres communiquent leurs pensées , et l'on est toujours exposé à la séduction étrangère quand on n'est point en garde contre celle qui est naturelle.

Il faut donc commencer par se faire des règles sur ses propres jugements : ne pencher d'aucun côté , ou du moins ne point prononcer avant un sérieux examen ; ne donner à aucune vraisemblance le nom de vérité ; laisser les conjectures et les doutes dans le degré des conjectures et des doutes , ne tirer des preuves que la conclusion légitime ^ peser les raisons pour et contre , et s'arrêter à celles qui subsistent sans pouvoir être ébranlées.

Il est rare qu'on en use ainsi. La promptitude de l'esprit se trouve à la gêne par un examen qui la retient et la suspend , La volonté s'intéresse aux jugements et veut y avoir part sans en prendre la discussion, qui ne la regarde point, et mille sources secrètes de préjugés précipitent la conclusion avant qu'on ait eu le loisir de considérer tout ce qui devait servir à la former.

ARTICLE II*

DEUXIÈME CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE HELIGIEUSI , CONNAÎTRE LES HOMMES.

Une des principales affaires du Supérieur est l'étude des hommes. i

Un Supérieur ne fait pas les fonctions de Supérieur en réglant les détails que d'autres, sous lui , peuvent régler ^ moins encore en se chargeant d'un emploi subalterne, comme s'assujettir à faire une classe , servir assidûment les malades , entendre les confessions , prêcher et aller en mission : ce serait dérober à la communauté un temps précieux, surtout quand la communauté est nombreuse. Sa fonction principale, essentielle , on pourrait presque dire unique , exclusive , que nul autre que lui ne peut faire , dont rien ne peut le dispenser, c'est de mettre chacun dans l'emploi qui lui convient ; c'est de faire tout , non par lui-même directement et immédiatement , mais par des hommes qu'il choisit , entre lesquels il répartit son autorité, et qu'il sait, au besoin, animer et redresser ; c'est surtout de conduire chacun à la perfection par des moyens adaptés à son caractère et aux opérations de la grâce, de l'aider efficacement dans la lutte contre le vice et les tentalions , dans la pratique des vertus et des observances religieuses.

La direction spirituelle , le choix des officiers, la sage application des divers talents, supposent donc, avec la connaissance de la conduite de l'Esprit-Saint sur les âmes, celle des attraits et des aptitudes , des ressources naturelles et surnaturelles que possèdent les religieux d'une communauté. Impossible au Supérieur de les gouverner sans les bien connaître, et son gouvernement ne sera qu'une suite de fautes et de bévues , s'il

néglige une science qui est , à proprement parler, celle des Supérieurs , qui doit faire l'étude de toute leur vie , et qui , après beaucoup de réflexions et d'expériences , demeure toujours très-imparfaite. Scipion l'Africain comparait une société bien organisée, où chacun remplit l'emploi qui lui est propre et obéit au commandement , à un luth où chaque corde est à sa place, et qui, touché par un maître habile , exécute sur des tons variés à son gré les concerts les plus harmonieux. Fùt-on gardien de brebis , on ne pourrait les conduire avec succès sans en connaître les instincts et les besoins, sans être attentif à ce qui peut leur nuire ou leur être utile , sans étudier les manières de les élever qui réussissent le mieux , et sans profiter des découvertes que fait la science sur l'art de traiter leurs maladies. Combien est-il plus juste qu'un Supérieur, chargé de la conduite des religieux , donne tous ses soins à les bien connaître , et justifie en lui cette parole des Proverbes : « Comme le visage de ceux qui se mirent dans un ruisseau se « réfléchit à leurs yeux, ainsi les cœurs des hommes se révèlent « à la sagacité du sage. » (Cap. xxvii.)

Un Supérieur prudent désire savoir ce qui est capable de remuer les hommes, de les attirer, de les attacher j ce qu'ils attendent, ce qu'ils craignent, ce qui les blesse ; il s'applique à découvrir par quels moyens tant d'esprits de trempe différente peuvent être persuadés et réunis dans un même sentiment, par quelles insinuations on gagne leur confiance, comment on guérit leurs préjugés, à quelles épreuves on reconnaît qu'on possède assez les cœurs pour en obtenir tout ce qu'on croit nécessaire. Et parce qu'il y a dans les hommes mille ressorts qui'n'agissent et ne se détendent que dans l'occasion, pour en bien juger, il les examine beaucoup moins par rapport à ce qu'ils sont qu'à ce qu'ils peuvent devenir. Une condition obscure tient toutes les passions engourdies, et l'on pourrait croire qu'elles sont éteintes, parce que rien ne les met en jeu ; mais, dès que leur objet cesse d'être à une distance aussi lointaine, c'est une chose étonnante combien, à son approche, les mêmes hommes paraissent difl'ércnts , et combien on s'était

abusé en jugeant qu'ils seraient toujours ce qu'ils avaient été d'abord.

Certes, ce n'est pas pour tromper ses religieux que le Supérieur les étudie, mais pour nelre point trompé par eux. « Prenez garde à ceux qui vous environnent, et tenez conseil « avec les sages, dit V Ecclésiastique. » (Cap. tx). Et le livre des Proverbes: « Regardez avec soin vos brebis, et considérez vos « troupeaux. » (Cap. xxvii). En termes équivalents: Vous ne devez avoir auprès de vous et sous votre conduite que des hommes sur qui vous puissiez compter; or, pour savoir à qui vous pouvez vous fier, il est nécessaire d'étudier les hommes.

C'est aussi dans leur intérêt et pour ne les point tromper que le Supérieur étudie ses religieux ; car on ne saurait trop s'en convaincre et le redire : de leur caractère connu , dirigé et réprimé dépendent, en grande partie du moins, leurs progrès dans la vertu et leurs succès dans les emplois qui leur sont confiés, leur seul vrai bonheur en cette vie et le degré de leur gloire dans l'éternité.

Le Supérieur qui s'habitue à étudier et à connaître les hommes, paraît en tout inspiré d'en haut, tant il donne droit au but. C'est ce que voulait dire Salomon dans cette belle sentence : « La prophétie est dans les lèvres du roi , et il ne se « trom.pe point dans son jugement. » {Prov. xvi.)

Sous un Supérieur inconsidéré qui ne sait pas choisir les hommes , et qui prend à l'aventure ceux que l'occasion lui présente ou que l'humeur lui signale, la surprise et l'erreur confondent tout, et il arrive ce que déplore le Sage : « J'ai vu « sous le soleil qu'on ne confie pas la course au plus agile, ni « la guerre au plus vaillant...», et que ce ne sont pas les plus « intelligents qui plaisent le plus, mais que la rencontre et « le hasard font tout sur la terre. » {Ecole, ix). « J'ai vu sous « le soleil un mal auquel le prince, abusé, se laisse aller : un « fou tient les hautes places, et les grands sont à ses pieds. » {Ihid. X.)

Comment parvient-on à connaître les hommes.

Il semble de prime abord assez difficile de connaître des hommes qui ne se connaissent point eux-mêmes et qui sont les premiers trompés sur leur sujet, qui pensent avoir ce qu'ils n'ont pas, qui se croient propres à des choses qui les passent, qui prennent leurs idées pour des dispositions et des \ertus, et se persuadent être capables de tout, parce qu'ils ne se rendent justice sur rien. Toutefois cette connaissance des hommes, aussi rare qu'elle est précieuse, peut s'acquérir par des moyens sûrs et légitimes, pourvu qu'on n'y apporte ni négligence, ni maladresse, ni mauvaise foi.

Sans parler des inductions générales et éloignées qu'on peut tirer de l'histoire sacrée et profane, où l'on voit ce que sont les hommes, la manière de les gouverner, ce qu'on en doit crain- Lre ou espérer ; sans parler encore de la lecture des livres sapientiaux oii le cœur humain est mis à nu tout entier , et où sont tracées pour toutes les circonstances les règles assurées qui doivent diriger les hommes dans leur propre conduite et dans la conduite des autres : on parviendra à connaître et à discerner les hommes,

1^ Par leurs paroles. La conversation avec ses inférieurs sera beaucoup plus utile au Supérieur que d'autres travaux de science ou de zèle qu'il serait tenté de croire plus importants. Il y remarquera la légèreté, l'indiscrétion, la vanité, l'artifice, les flatteries, les fausses maximes. Sans paraître les étudier, il les sondera jusqu'au plus intime de l'âme. Les Supérieurs ont un pouvoir infini sur ceux qui les approchent, et ceux-ci ont une faiblesse infinie en les approchant. La vue d'un Supérieur réveille toutes les passions et rouvre toutes les plaies du cœur. Si un Supérieur sait profiter de cet ascendant, il sentira bientôt le fort et le faible de chaque individu. L'amourpropre des irjférieurs prête au Supérieur des armes pour le

combattre : sa sagesse est de découvrir les vices de ses inférieurs, sa force de profiter de leur faiblesse; par là il deviendra habile dans le grand art d'opposer les bonnes inclinations aux défauts, de faire servir les forces de la nature aux opérations de la grâce.

« Trouver le faible de chacun, dit Gracian, c'est Part de « manier les volontés et de faire venir les hommes à son but. « II n'y a point de volonté qui n'ait sa passion dominante, et « cette passion est différente selon la diversité des esprits. « Tous les hommes sont idolâtres, les uns de l'honneur, les « autres de Tintérèt, et la plupart de leur plaisir. L'habileté est « donc de bien connaître ces idoles, pour entrer dans le faible « de ceux qui les adorent : c'est comme tenir la clef de la vo- « lonté d'autrui. 11 faut aller au premier mobile. Or ce n'est ft pas toujours la partie supérieure, le plus souvent c'est l'infe- « rieure ; car en ce monde le nombre de ceux qui gauchissent « est bien plus grand que celui des autres. » {Homme de cour, max. 26.)

« Oui, dit ailleurs le même auteur, ne point se tromper en « hommes, discerner leurs esprits et leurs humeurs, est une « excellente philosophie qui l'emporte sur la science des « secrets de la nature. On connaît les métaux au son, et les « hommes au parler. C'est ici qu'il faut de la pénétration, de « la circonspection et de la précaution. »

Le moyen de prévenir l'artifice est de le surprendre lui-même dans le principe qui le fait naître. L'ignorance a beau se retirer dans le sanctuaire du silence, l'hypocrisie se couvrir du manteau delà piélé, la malice envelopper ses discours, il échappe toujours quelques traits dont profite l'homme judicieux. La dissimulation est trop gênante pour qu'on n'en oublie pas quelquefois les leçons. Engagez donc vos inférieurs à parler ; et, comme ceux qui veulent en imposer ne donnent qu'à demi leurs pensées, soyez attentif à la signification de certains mots qui mettent à découvert les profondeurs de lame.

Si chacun a un vice dominant , chacun aussi a une qua*

lîté dominante qui lui fait contre-poids. Les uns cachent leur qualité par modestie, les autres leur vice par un motif opposé 5 et c'est ce qu'il s'agit pourtant de connaître.

Il importe donc souverainement qu'un Supérieur voie et entretienne ses religieux, qu'il traite avec eux dans un commerce fréquent et amical, pour les étudier et les connaître à fond. Il s'assure que le cœur et la bouche sont d'accord, en confrontant les actions avec les paroles, il examine les liaisons particulières, pour connaître l'un par l'autre deux religieux 5 il ne néglige même pas l'air ni la contenance.

Qui considère attentivement les hommes, y est rarement trompé. La nature a imprimé sur le dehors une image du dedans: « L'homme se connaît à la vue. » (Eccli. xix). « La sa- « gesse reluit sur le visage de l'homme sensé ; les yeux du fou « regardent aux extrémités de la terre. » {Prov. xvii.)

Il ne faut pourtant pas en croire les premières impressions ; il y a des apparences trompeuses, il y a de profondes dissimulations. Le même Esprit qui a dit que l'homme se connaît à la vue , a dit aussi : « Ne louez ni ne méprisez l'homme par ce « qui paraît à la vue : Tabeille est petite, et il n'y a rien de « plus doux que ce qu'elle fait. » {Eccli, xi.)

Le plus sûr est donc d'observer tout, mais de n'en croire que les œuvres : « Vous les reconnaîtrez par leurs fruits. » (Mallh, vil). Encore faut-il faire attention à ce que dit VEcclé^ siasiique : « Tel pèche de la langue , qui ne pèche point du « cœur; car qui est celui qui ne pèche point de la langue? » (Cap. xix). Comme s'il disait : Ne prenez point garde à quelque parole ni à quelque faute qui échappe j c'est en regardant la suite des discours et des actions que vous porterez un jugement droit.

On parvient à connaître et à discerner les hommes 2** par topinion publique. Des religieux ne peuvent vivre longtemps dans une même maison sans se bien connaître. Un Supérieur peut donc et doit interroger ses religieux les uns sur les autres, ceux qui ont fait ensemble leur Uviviciat ou exercé ensemble le même emploi. Il peut même, dans certains cas, demander

prudemment à ceux qui sortent de charge quels sujets ils trouvent plus dignes et plus capables de les remplacer.

Un Supérieur doit bien se persuader qu'il connaît beaucoup moins ses religieux que ses religieux ne se connaissent entre eux. On est souvent masqué auprès de lui, on a recours à mille petits artifices pour le tromper; mais les religieux se montrent à leurs frères tels qu'ils sont, sans détours ni déguisement. « Ecoutez ce que les hommes disent les uns des au- « très, écrivait Isocrate à Nicoclès, et tâchez de vous éclairer à « la fois sur ceux qui parlent et sur ceux dont ils parlent. »

11 est encore utile de converser avec des hommes expérimentés et versés dans l'étude du cœur humain, avec ceux qui ont vieilli dans les charges : on apprend à juger des hommes comme on apprend à juger des poètes, en conversant avec des gens du métier.

« La vie se passe presque toute à sMnformer, dit Gracian. « Ce que nous voyons est le moins essentiel ; nous vivons sur « la foi d'autrui. L'ouïe est la seconde porte de la vérité , et « la première du mensonge. D'ordinaire la vérité se voit, mais « c'est une exception de l'entendre. Elle arrive rarement toute « pure à nos oreilles , surtout lorsqu'elle vient de loin 5 car « alors elle prend quelque teinture des objets qu'elle rencon- « tre sur sa roule. Elle plaît ou déplaît selon les couleurs que « lui prête la passion qui lui sert de véhicule. Prends bien « garde à celui qui loue, plus encore à celui qui blâme. C'est là « qu'on a besoin de pénétration pour découvrir l'intention du « panégyriste et du diffamateur, et le but où ils visent. Ne « confonds pas les pièces fausses ou légères avec les bonnes. » (Homme de cour, max. 80.)

Comme on se tromperait souvent si l'on voulait juger de l'intérieur par l'extérieur et de l'intention par l'action, ainsi se tromperait-on souvent si l'on basait sur l'opinion publique un jugement certain et irrévocable. Ce qui suffît pour constituer un doute, un soupçon, ne suffît pas toujours pour fonder un jugement formel et définitif.

Les paroles , l'opinion publique, tel est donc le double objet

de rattention du Supérieur qui veut connaître et discerner les hommes pour les diriger et les employer. Plus son étude sera sérieuse , plus sa science sera étendue et sûre.

ARTICLE lir.

TROISIEME CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE RELIGIEUSE, PROFITER DES LEÇONS DE L'eXPÉRIENCB.

On doit mettre à profit ses expériences et celles des autres.

Qui veut bien juger de Tavenir, ditBossuet dans sa Politique sacrée, doit consulter les temps passés. Si vous voulez savoir ce qui fera du bien ou du mal aux siècles futurs, regardez ce qui en a fait aux siècles écoulés. 11 n'y a que le passé qui puisse nous apprendre et nous garantir l'avenir. « Qu'est-ce qui sera? « ce qui a été. Qu'est-ce qu'on fera? ce qui a été fait. Bien « n'est nouveau sous le soleil, et personne ne peut dire : Cela « n'a jamais été vu, car il a déjà paru dans les siècles qui « sont devant nous. » {Eccle. -s). C'est pourquoi, comme il îst écrit dans la Sagesse: « Qui sait le passé, peut conjecturer « l'avenir » (viii), n'écoutez pas les vains raisonnements qui ne sont pas fondés sur l'expérience. Les personnages changent; les scènes, les mœurs, les coutumes restent les mêmes.

Que le Supérieur rappelle donc à son souvenir la conduite de ceux qu'il a vus exceller dans l'art de gouverner, étudiant avec soin leur manière d'agir, leurs maximes, leur méthode, leurs industries. Qu'auraient-ils fait dans telle conjoncture? Quels expédients auraient-ils pris ? Quels dangers auraient-ils appréhendés? Avec quelle dextérité auraient-ils manié les esprits ?

Outre les secours spéciaux, les moyens propres, les prescriptions pour ainsi dire personnelles c^ue chaque institut

fournit au Supérieur, il lui offre encore les modèles qu'il doit imiter dans le fondateur et ses principaux successeurs qui se sont sanctifies et ont travaillé efficacement à la sanctification de leurs frères parla fidélité aux règles communes et le rigoureux accomplissement des devoirs de leur (barge. Ils ont, en quelque sorte, personnifié en eux-mêmes l'esprit particulier et distinctif de l'institut et de son gouvernement; ils l'ont interprété par leur conduite, comme ils Tout glorifié par l'éclat de leur vertu. Quoi de plus sage que de puiser dans leur histoire des leçons et des exemples? Là s'appliquent la définition que saint Grégoire de Nazianze donne de l'histoire : « C'est « l'esprit d'un grand nombre d'hommes condensé en un seul « et réuni sous le même point de vue » (Ad Nicom.); et celle de Saavedra : « Ce sont des cartes marines où, à l'aide des « naufrages des uns et des heureuses traversées des autres, « on apprend à connaître les rivages, les écueils, les bancs de « sable, et la ligue sûre que le pilote doit suivre. » (Op. ciL cap. 28.)

Il n'est pas moins expédient et profitable de se rappeler ses propres jugements et ses impressions lorsqu'on était inférieur. Comment aurais-je voulu être gouverné? Qu'approuvais-je, que condamnais-je dans mes Supérieurs? N'ai-je pas blâmé telle démarche? Lorsqu'ils me commandaient sur ce ton , avec cet air, dans ces circonstances, que ressentais-je en moimême? Ce que j'ai pensé d'eux, pour avoir suivi ce système, pris cette mesure, ne le pensera-t-on pas de moi ?

Règle générale et qui souffre peu d'exceptions : il commande et gouverne bien celui qui recevrait volontiers les ordres qu'il intime et consentirait à vivre sous le régime qu'il impose aux autres. L'empereur Galba donnait à Pison cette leçon, en Tadoptant pour l'associer à Fempire : « Souvenez-vous de ce « que vous avez condamné ou loué dans les princes lorsque « vous étiez particulier. Ayez les bonnes qualités que vous dé- « siriez qu'ils eussent , écartez les défauts dont vous étiez blessé. « Il vous suffira, pour acquérir et appliquer la science du bon « gouvernement, de consulter le jugement que vous avez porté

•t des unes et des autres. » (Tac, Bist. lib. i). C'était aussi ce que représentait un grand homme d'état , Métius Falconius, aux sénateurs qui avaient choisi Tacite pour empereur , afin qu'ils maintinssent leur élection, malgré son refus obstiné : « Nous ne devons rien craindre, d'un homme si sage et si exce périmcnlé, qui soit reffet de la témérité, de la précipitation (c ou de la violence. Tous ses desseins seront mûris, toutes ses <c vues seront élevées. 11 pensera et gouvernera comme si la «c république elle-même délibérait et ordonnait, car il sait, et te il ne l'oubliera jamais, ce qu'il souhaitait dans un prip-QC « quand il étuit lui-même simple sujet, et il se montrera sans « doute tel à notre égard qu'il a désiré qu'un empereur fût w pour lui et pour nous. » (Vopisc. in Tacit,)

Par l'expérience on met à profit ses propres fautes, et c'est avoir fait plus de la moitié du chemin pour arriver à la prudence que d'avoir appris, à ses dépens, à éviter les imprudences. Si les fautes des autres nous sont profitables^ les nôtres propres peuvent l'être bien davantage. INous voyons, nous entendons celles-là; nous palpons, nous sentons celles-ci. Los naufrages vus du port émeuvent l'esprit, mais ne le corrigent guère; le navigateur qui a failli périr, n'oubliera jamais les mesures de prudence qu'il aurait dû prendre. Le passé enseigne à remédier au présent età aller au-devantde l'avenir. Notre capacité est si bornée, que nos fautes luêmes nous servent de maîtres. Nous leur sommes quelquefois plus redevables qu'à nos .succès, parce que ceux-ci nous aveuglentet que celles-là nous instruisent. La plus sage république a commis bien des imprudences avant de se perfectionner, et l'histoire nous apprend que les meilleures lois et les plus beaux exemples de vertu sont nés des fautes d'autrui. Quel est l'homme qui peut gouverner sagement, s'il ne s'est jamais trompé, et s'il n'a jamais profilédes maux ou des atîronls que ses erreurs ou ses fautes lui ont attirés? « Que sait celui qui n'a point été tenté? L'homme d'une •f grande expérience aura de grandes vues, et celui qui a « beaucoup appris parlera avec sagesse. Celui qui est peu cx- « périmenté connaît peu de choses .• mais celui qui a fait beau-

« coup d'épreuves, s'est acquis une grande prudence. Quelle « est la science de celui qui n a point élé tenté? Mais celui qui « a élé surpris, aura une grande adresse pour ne l'être plus, a J'ai bien vu des choses voyageant en divers lieux, et j'ai re- j « marqué bien des coutumes différentes. Je m'y suis vu quel- « quefois en danger de perdre la vie, mais Dieu m'a délivré « par sa grâce. » {Ecdi, xxxiv.)

On ne doit pas imiter les autres sans discernement.

Quoique rexptrience des autres puisse beaucoup nous servir, rien ne nous saurait être plus fatal qu'une imitation servile et aveugle. Il y faut chercher non une règle invariable, mais un enseignement 5 non une loi, mais une induction et une conjecture.

V Les cas varient selon les circonstances : ce qui a été bon dans un temps peut ne l'être pas aujourd'iiui. Ni le succès ne dépend toujours de la prudence, ni le revers ne peut être toujours imputé à la témérité. Mille choses imprévues y contribuent souvent beaucoup; et les mêmes résolutions ne sont pas infailliblement bonnes pour tous les temps.

2" Tel Supérieur a pu prendre des précautions , des mesures que nous n'avons point prises , qu'il ne nous est plus peut-être permis de prendre ; il avait affaire à des esprits autrement disposés : il a trouvé dans son naturel , pour triompher de certains obstacles, des ressources qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir. Ajoutez surtout que les événements ne répondent pas toujours aux moyens, et que Dieu, cause supérieure, s'est réservé de suspendre ou de changer, quand il lui plaît, l'effet des causes secondes, confondant la sagesse humaine et renversant les projets les mieux concertés.

0° Celui-ci avait acquis, par son crédit, son âge, ses talents, ses services, les charges qu'il avait remplies, un ascendant qui lui était propre et personnel.

A° Les plus sages ont des défauts qu'il faut bien se garder d'imiter. Tout ce qu'ont fait les anciens, n'est pas toujours marqué au coin de la prudence. Saint Bernard lui-même a dû modifier sa conduite.

5** Combien qui vont secrètement chercher dans les exemples de leurs prédécesseurs de quoi autoriser leur passion dominante et la couvrir d'un beau voile : les sévères, des actes de rigueur 5 les doux, des actes de faiblesse? N'en voit-on pas s'engouer tellement d'un modèle, qu'ils copient jusqu'à ses travers et ses défauts?

6** Nul ne réussira jamais s'il ne suit sa pente, s'il n'adapte à son caractère les moyens qu'il emploie, s'il n'est lui-même en un mot. Dieu a donné à chacun un genre, une manière d'apprécier, de sentir, de vouloir et de faire , nos ressources et nos qualités se complètent les unes par les autres. N'essayons pas de les forcer, moins encore de les diviser : ce serait nous amoindrir en nous enlevant ce qui fait notre force, ce qui constitue notre individualité.

Dans l'étude et l'imitation des exemples, il importe donc de considérer les moyens de succès qu'avaient leurs auteurs, l'autorité singulière qu'ils s'étaient acquise, l'âge qui les rendait vénérables, leur sainteté reconnue, la bénédiction donnée peut-être à cause de l'intention à un zèle indiscret, les lumières extraordinaires qui les poussaient à certaines choses, la docilité et la vertu de ceux qu'ils avaient à gouverner. Il faut tenir compte du temps, des personnes, des circonstances.

Travaillez donc à vous remplir de sagesse; l'expérience presque toute seule vous la donnera, pourvu que vous soyez attentif à ce qui se passe sous vos yeux, aux lectures que vous faites, et jusqu'à vos fautes; puisque nos fautes mêmes nous éclairent, et que quiconque sait en profiter est assez savant. N'hésitez même pas à mettre par écrit certaines choses. La mémoire, il est vrai, est le dépôt naturel des expériences, mais un dépôt peu sûr, si l'on ne se sert de la plume pour les éterniser sur le papier. C'est ainsi que la sagesse se forme et que l'esprit se raffine par les expériences et la confrontation du passé avec le

présent : « Comme le fer émoussé s*aiguise avec grand travail, « ainsi la sagesse suit le travail et l'application. « {Eccle, x). Mais appliquez-vous de bonne heure : autrement vous vous trouverez aussi peu avancé dans un grand âge, que vous l'étiez dans votre enfance : « Pouvez-vous trouver sur votre déclin ce « que vous n'aurez point ramassé dans votre jeunesse? Qu'il « est beau à la vieillesse de bien juger, et aux anciens d'avoir « de la lumière et du conseil ! Que la sagesse sied bien aux « personnes avancées en âge, et une conduite éclairée à ceux « qui sont dignes de respect! L'expérience consommée est la « couronne des vieillards, et la crainte de Dieu est leur « gloire. » {Eccli. xxv.)

ARTICLE IV

QUATRIEME CONDITION ESSENTIELLE DE LA PRUDENCE RELIGIEUSE, SAVOIR CONSULTER.

Combien il est avantageux au Supérieur de demander conseil. — Quel choix le Supérieur majeur ou le Chapitre doivent faire des conseillers. — Comment on doit procéder dans la consultation et la délibération.

PiiBJLGRAPHE fler.

Combien il est avantageux au Supérieur de demander conseil.

Témoignage de l'Ecriture.

« Celui qui reçoit conseil y trouve une sauvegarde , et la prudence le mettra à couvert. » (Prov, ii). Au contraire, quiconque agit sans conseil est semblable à une armée qui campe Bans sentinelles en présence de l'ennemi.

Cest en prenant conseil et en donnant toute liberté à ses conseillers qu'on découvre la vérité et qu'on acquiert la sagesse : « Moi , Sagesse , j'ai ma demeure dans le conseil , et « je me trouve au milieu des délibérations sensées. » {fbid, viiï). « Où il n'y a pas de conseil , les pensées se dissipent; « où il y a plusieurs conseillers, les pensées se confirment. » (Ibid. xv). « La science du sage est une inondation , et son « conseil est une source inépuisable. » (Eccli. xxi). « Le peu- « pie trébuche par faute de conseil ; mais il est affermi par la « multitude des bons conseillers. » (Prov xi.)

Ne croyez pas que vos yeux vous suffisent pour tout voir : « La voie de l'insensé est droite à ses yeux, » il s'imagine toujours avoir raison ; « le sage accepte le conseil. » (Ibid. xii). Un Supérieur présomptueux, qui n'accepte pas le conseil et qui adore ses propres pensées, devient intraitable : « Il vaut mieux « rencontrer une ourse à qui l'on enlève ses petits , qu'un fou « qui se confie dans sa folie. » {Ibid. xvii). a Avez-vous jamais « rencontré un homme qui fût sage à ses propres yeux? Un « fou a plus à espérer que lui. » (Ibid xxvi). En effet, si ce Supérieur était inférieur, il pourrait être redressé par son Supérieur , mais, étant ce qu'il est , il ne peut être redressé ni par les lumières des autres qu'il dédaigne et refuse , ni par ses lumières qu'un sot orgueil obscurcit et rend défectueuses; et il arrive ce que dit le Sage : « Le fou n'écoute pas les « discours prudents , si vous ne lui parlez selon sa pensée. » (Ibid, XVIII.)

Dieu partage son esprit sur les ministres et les conseillers du Supérieur ; si le Supérieur veut avoir cet esprit tout entier, il faut qu'il aille le chercher dans ses ministres et ses conseillers ; chacun n'en a qu'une parcelle , pour ainsi dire. « Le « Seigneur répondit à Moïse : Assemblez-moi soixante-dix « hommes des anciens d'Israël que vous savez être les plus « expérimentés et les plus propres à gouverner, et menez-les « à l'entrée du tabernacle de l'alliance, où vous les ferez de- « meurer avec vous. Je descendrai là pour vous parler ; je « prendrai de l'Esprit qui est en vous et je leur en donnerai ,

« afin qu'ils soutiennent avec vous le fardeau de ce peuple , et

« que vous ne soyez pas trop chargé en le portant seul

« Alors le Seigneur, étant descendu dans la nuée, parla à

« Moïse , prit de l'Esprit qui était en lui , et le donna à ces

K soixante-dix hommes. L'Esprit s'étant donc reposé sur eux,

« ils commencèrent à prophétiser et continuèrent toujours

« depuis. » {Num, xi.)

Témoignage des Saints,

« Quiconque, dit saint Cyprien, n'est pas bon disciple, ne « saurait être bon docteur. » (Ep. 74, adPomp,), Pour mériter d'être écouté , il faut écouter volontiers soi-même. On n'est admis à imposer aux autres ses sentiments et ses manières de voir, qu'à la condition de recevoir et d'adopter au besoin leurs sentiments et leurs manières de voir.

Saint Benoit , pour engager les Abbés à prendre conseil , leur disait : « Sachez que Dieu fera parfois connaître aux ce plus idiots de la maison ce qu il cachera aux plus éclairés , « et partant n'ayez jamais honte , quelles que soient votre di- <c gnitê et votre prudence, de demander à vos frères le secours K de leurs lumières , fussent-ils les derniers du monastère. » (Reg., c. 2.)

Saint Basile veut que tous les Supérieurs d'un même Ordre se réunissent à certaines époques , afin de conférer ensemble sur la manière dont ils exercent leurs charges, et de se communiquer réciproquement leurs expériences (Reg. bit. 14). Quoi déplus utile, en effet, que ces congrégations générales ou l'on s'entretient de l'art de gouverner, des difiicultés que l'on rencontre, de la tendance que prennent les esprits, des désordres les plus communs , des industries qui peuvent être employées avec succès , des fautes qu'un Supérieur est plus exposé à commettre ?

Louis de Grenade , ayant fait nommer Dom Barthélemi i}iC%

Martyrs à Tarchevêché de Bragues , lui donna trois avis : le premier, de dissimuler longtemps avant de punir; le second , d*être fort circonspect et modéré dans ses actions ; le troisième, de n'être pas attaché à son propre sens , mais de rechercher soigneusement l'avis des autres.

Saint Grégoire pape assure que Dieu éprouve ses élus sur la terre en trois façons : par la rigueur des châtiments , par la dureté de ses commandements , ou par la soustraction de ses lumières. {Moral., 1. xxviir,c. 5). Dans ce dernier cas , les plus habiles sont quelquefois réduits à se faire conduire parles plus ignorants. « Il arrive souvent , dit encore ce Docteur au même livre, que les Supérieurs jugent moins sainement des affaires du gouvernement que leurs inférieurs , à cause que le nuage de la présomption obscurcit leur intelligence. Que faire alors? sinon recourir aux lumières de ceux qui voient ce que nous ne voyons pas. » Ailleurs saint Grégoire met en doute si le Supérieur ennemi du conseil, n'est pas plus coupable et plus nuisible à la communauté que l'inférieur ennemi de l'autorité. (Cap. 14.)

Saint Bernard écrivait au pape Eugène : « Ce serait une « honte de revenir souvent sur vos démarches , et une incon- « venance d'ébranler vos décisions. Pour obvier à cet inconvé- « nient, soumettez à vos propres réflexions et à l'examen de « vos amis tout ce que vous avez à faire. Délibérez avant d'a- « gir, pour n'être point obligé de vous rétracter après. » (De Consid.f 1. iv, c. 4.)

Témoignage des politique!,

La plus invariable règle des politiques consommés en prudence, celle que Platon appelle sacrée, est d'interroger les sages sur les affaires civiles ; et leur conviction intime est qu'en bien des rencontres le plus ciairvQyantdes hommes peut devenir le plus aveugle dès qu'il est seul. « 11 en est de ceux qui

« gouverneni, dit Sénèque , comme des fontaines publiques, « où chacun va puiser, et qui par là même sont troublées. » (Ep. 36). Comment les lumières du souverain, au milieu du tumulte et de l'embarras qui l'obsèdent, indépendamment des passions qui peuvent l'agiter, ne seraient-elles pas parfois un peu confuses et enveloppées de nuages?

Arislote disait à Alexandre-le-Grand : « Les yeux et les oreilles du prince, ce sont ses conseillers. »

L'ancienne Rome et tous les états bien réglés décidaient les questions politiques à la pluralité des voix dans un conseil de sages. Varron cite comme un proverbe de son temps cette parole : Les Romains vainquent assis , c'est-à-dire , les Romains avancent plus leurs affaires en plein sénat que sur le champ de bataille. Montesquieu fait même remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains maîtres du monde, c'est qu'ayant successivement combattu tous les peuples , ils n'hésitèrent jamais à renoncer à leurs usages sitôt qu'ils en trouvèrent de meilleurs ; ce qui confirme cette maxime de Tacite : « Il faut faire plus de fonds sur les bons conseils que sur la puissance des armes. »

L'empereur Auguste , au rapport de Dion , communiquait toute chose avec tant de confiance au sénat, qu'il faisait comme un heureux mélange de république et de monarchie 5 et nonseulement il lui soumettait les affaires, mais il exigeait que le sénat lui donnât chaque année vingt hommes de son choix pour être son conseil privé et permanent.

Selon Valère-Maxime (lib. vu ) , il n'est rien de si indigne d'un homme qui commande , que cette parole : « Je n'y avais pas bien pensé. » On n'est jamais blâmé d'avoir trop consulté, mais on est toujours blâmé d'avoir échoué •, et même les sages ne blâment pas d'avoir échoué , si l'on a bien consulté : car, disent-ils, ils ne faut pas juger d'une bonne conduite par l'événement, qui ne dépend pas de nous , mais parla sage délibération qu'on en avait faite.

Quand Marc-Antonin , après avoir débattu les affaires en son conseil, se trouvait d'un avis différent : « Eh bien!

disait' il, il faut donc résoudre dans votre sens, car il est par trop raisonnable que ce soit moi qui suive l'opinion de tant d'amis sages et dévoués , et non pas vous l'opinion d'un seul. »

Uempereur Alexandre -Sévère, ainsi que le raconte Lampride, ne faisait jamais ni lois ni édits, qu'il n'eut en son conseil au moins vingt excellents jurisconsultes et cinquante autres personnages habiles 5 et , pour qu'ils pussent discuter avec connaissance de cause, il leur communiquait à l'avance les affaires sur lesquelles ils avaient à délibérer, et leur donnait tout le temps nécessaire pour mûrir et motiver leur jugement.

Tous les grands empereurs de Rome, Vespasien, Tite, Trajan , se faisaient un devoir de porter au sénat les questions de bien public j ils se posaient , non comme maîU'es , mais comme présidents de cette auguste assemblée. Par là, ils soutinrent la fortune de l'empire et la leur; tandis que les Caligula , les Néron , les Commode , les Maxime , les Héliogabale, pour avoir voulu annihiler le sénat, ruinèrent leur fortune et déterminèrent la chute de l'empire.

Témoignage de rexpérience.

Quiconque est initié aux secrets des maisons religieuses , a pu reconnaître qu'ordinairement plus le Supérieur se détie de ses lumières, plus son autorité s'affermit dans la paix, l'union des cœurs , la subordination.

En consultant, le Supérieur a tout à g^gner. Pasi?e-t-il pour prudent, et son opinion est- elle fondée en raison? ses conseillers tombent d'accord avec lui. Est-il réputé peu habile, et son opinion personnelle est -elle combattue? les affaires de sa communauté vont d'autant mieux qu'il gouverne par les lumières de son conseil plutôt que par les siennes.

a Oui, dit saint Bonavcnture, c'est dans le Supérieur un « grand acte de sagesse de recevoir volontiers le conseil et « de le demander humblement : car, d'abord , il est plus « certain qu'il ne se trompe pas , si les autres sont de son « avis ; ensuite il est moins en butte à la critique , si ce qu'il « a décide en conseil vient à ne pas réussir ; enfin il reçoit « de Dieu , immédiatement ou par le secours d'autrui , des « lumières spéciales en récompense de son humilité. » (De sex alis, c. 6.)

Cette parole du même Docteur mérite une attention particulière : « Le Supérieur qui demande conseil a coutume de « se proposer un de ces trois motifs : ou d'éclairer son jugece ment sur un point douteux , ou de donner plus de poids à t< sa décision , ou d'enlever les prétextes aux murmures. Dans « le premier cas , il interroge les plus expérimentés ; dans « le second , les plus influents ; dans le troisième, tous ceux « que l'affaire intéresse. » [Ihid.). Or qui ne voit qu'en procédant ainsi, le Supérieur, à proprement parler, n'échoue jamais , du moins auprès de ses religieux , dans ce qu'il entreprend ? car tous ceux qu'il a consultés sont pour lui , et quoi qu'il arrive , succès ou revers , ils loueront toujours sa conduite.

Chacun l'a éprouvé : rien n'est plus propre à nous gagner que cette confiance qu'on nous témoigne en nous consultant, lorsque rigoureusement on pourrait se passer de nous. Rien, au contraire, ne nous indispose plus aisément que cet air de dédain qu'on affecte à notre égard, cette manière de dire qu'on est assez fort et assez habile pour tenir seul le gouvernail, et que les autres ne sont bons qu'à tout perdre.

Pourquoi, en effet, les officiers et les religieux laissent-ils quelquefois le Supérieur se débattre péniblement et s'en tirer comme il peut dans une entreprise? C'est qu'ils n'ont pas été consultés, ni même peut-être avertis •, dès lors ils se tiennent à l'écart. Et pourquoi, quand le Supérieur subit un échec , au lieu de trouver dans ses ofTiciers et ses religieux des amis qui le consolent et s'efforcent de le juslifier, ne trouve-t-il en '^nx

trop souvent que des accusateurs et presque des adversaires? l'oujoins pour la même raison ; ils n'ont vas été intéressés à la chose , ils ne s'en croient pas solidaires.

Témoignage ce la raison,

CVst trop présumer de soi-même que de s^imagîner ne pouvoir être redressé ou aidé par autrui. L'homme prudent reçoit des conseils de toute main, parce qu'il n'y en a point qui n'ait quelque chose de bon. Plusieurs flambeaux éclairent mieux qu'un seul, dit le proverbe. La même affaire pouvant être envisagée sous divers points de vue , l'un verra souvent, par l'effet de la perspicacité naturelle ou d'un heureux hasard, ce qui échappe à l'autre. En mille rencontres, le conseil peut suppléer au défaut de science et d'expérience. « Celui qui a de « bons conseillers est en possession d'autant d'entendements , « d'autant d'yeux , d'autant d'oreilles , d'autant de mains; il « connaît, il raisonne, il écoute, il travaille par eux. Celui « qui prétend se suffire à lui-même se rapetisse à ses propor- « lions individuelles, il ne vit qu'à demi. » (Gracian, Homme de CQur, max. 156.)

Un poëte a dit : Portez aux nues l'homme qui possède l'omniscience, mais ne laissez pas sans éloges celui qui butine la vérité. « C'est la marque d'une insigne prudence, écrivait « Pline, de préférer la prudence des autres à la sienne, et c'est le « propre d'un esprit solide de vouloir apprendre. » (Ëpist. 23, L 8.)

« Quelque parfait que l'on soit, on a quelquefois besoin de « conseil; il faut laisser une porte à l'amitié et aux bons avis: « c'est par cette porte que viendra le secours. 11 y a des hom- « mes incurables, à cause qu'ils sont inaccessibles ; ils se pré- « cipitent, parce qu'ils n'écoutent personne et que nul n'ose « approcher d'eux pour les retenir. » (Homme de cour, max, 147). Cette parole de Gracian rappelle celle-ci de saiul

Bonaventure : « Comme il n'existe aucun génie assez universel « pour ne se tromper jamais, le Supérieur qui estime justes « toutes ses pensées et n'estime qu'elles, donne libre entrée à « son mortel ennemi qui, sous le spécieux prétexte du bien, « l'engagera dans mille illusions. » {De sex alis, c. 7.)

Quand la folie a fait irruption avec l'orgueil dans un grand esprit, la plus évidente marque de sa présence et le plus certain présage d'un immense désastre, c'est qu'il ne peut plus ni demander ni recevoir le conseil. Qui vit jamais un fou demander ou recevoir un conseil ? Ainsi le Supérieur, jeté par la présomption hors des voies de la sagesse, ne peut souffrir ni avis ni observations j il croit d'autant plus savoir qu'il sait moins ; il s'imagine tout voir parce qu'il se voit lui-même, et, au moment où il répond à ses conseillers qu'il sait parfaitement ce qu'il doit faire, il met partout le trouble et la confusion.

« Ceux-là se trompent fort qui craignent d'être estimés « moins prudents parce qu'ils consultent, dit Machiavel. C'est « un principe général et invariable, que nul ne peut être bien « conseillé, s'il n'est déjà prudent. C'est de la prudence de « celui qui consulte que naissent les bons conseils , et non « des bons conseils que naît la prudence. »

« Non, ajoute Gracian, ce n'est point une diminution de « grandeur ni une marque d'incapacité que de prendre con- « seil j au contraire, on se met en réputation d'habile homme « en se conseillant bien. Il faut savoir, ou écouter ceux qui « savent : on ne saurait vivre ni gouverner sans entendement; « on doit en avoir ou par nature, ou par emprunt. » (Homme de cour^ max. 176.)

Quelques exemples.

Plus un homme est sage et plein de l'esprit de Dieu, plus ses idées lui sont suspectes 5 car cette sagesse même et cet esprit l'avertissent de ne pas trop se iler à ses lumières , Aussi voyons-

nous qu'en demandan4- à Dieu la sagesse, Salomon demande un cœur docile : « Donnez, 6 mon Dieu, un cœur docile à votre « serviteur, afln qu'il puisse gouverner votre peuple. » (Lib. III Reg,, cap. lu.)

La véritable sagesse commence par la docilité. Qui est incapable de conseil, est incapable de gouvernement. Avoir le cœur docile, c'est n'être pas entêté de ses pensées, c'est être capable d'entrer dans celles des autres. Un cœur docile est un cœur loujoiM's prêt à écouter, un cœur qui a des oreilles, dit Bossuet. Salomon demande un cœur docile en même temps que la sagesse, comme si dans sa pensée l'un eût été la condition de l'autre, et que ces deux termes, docilité et sagesse, fussent en quelque sorte corrélatifs. Qu'il est beau d'entendre parler ainsi Salomon, le plus sage roi qui fut jamais! Qu'il se montre vraiment sage, en reconnaissant que sa sagesse ne lui sulTilpas! Qu'à bon droit il peut se rendre ce témoignage: « J'étais un enfant ingénieux, et j'avais reçu en partage une bonne âme » [Sap, xviii), c'est-à-dire une âme portée au bien et capable de prendre conseil 1 II parvint, par ce moyen, en peu de temps, au plus haut degré de la sagesse.

Mo'ise, quoique instruit de la bouche de Dieu même, consentît à être averti par Jéthro, son beau-père. David écoutait Nathan. Saint Paul se montra toujours très-docile aux conseils qu'on lui donnait. Lorsque saint Jacques l'engage à se soumettre aux expiations pratiquées par les Nazaréens, il s'y soumet. Ceux de Damas lui disent de s'enfuir en se faisant descendre le long des murs dans une corbeille, il se laisse faire. A Ephèse, au moment oii il veut s'élancer au milieu de la sédition, les fidèles le retiennent ; il se résigne. On sait avec quelle docilité il se remit entre les mains d'Ananie.

Le grand saint Augustin ne dédaigna pas de consulter le jeune évêque Auxilius : « Non, lui écrivait-il, je ne méprise ni « votre âge, ni votre récente promotion , tout ancien que je suis « dans l'épiscopat, me voici disposé à recevoir les conseils de « celui qui est mon collègue depuis à peine un an. » (Ep. 260.)

On dirait presqvic que Jésus-Christ consultait les Apôtres :

— 1G5 — « Où trouverons-nous assez de pain pour en donner à tous?» (Joan. Ti.)

En face de tels exemples , quel Supérieur voudra rejeter le conseil d*aulrui^el s'en rapporter exclusivement à ses lumières? Avec ce double secours, ses lumières et celles de ses conseillers, il fera encore des fautes sans doute, mais il on fera peu ; il saura les reparer, et tirera souvent d'un petit mal un grand bien.

Pour toutes ces raisons, les différents instituts nomment un conseil aux Supérieurs , avec injonction de prendre son avis dans les choses graves ; et la Sacrée Congrégation des évèques ci des réguliers, en approuvant les instituts modernes de femmes, a soin d'ajouter cette clause, quand elle ne la trouve pas dans les constitutions : « L'autorité de la Supérieure générale « ne doit pas être trop absolue et indépendante. Hors duCha- « pitre général, elle n'agira que du consentement du Conseil « dans les cas de majeure importance, tels que la réception « des aspirantes, l'admission des novices à la profession, les « contrats, achats ou aliénations , à l'égard desquels on doit c( toujours réserver le Beneplacilmn apostolique , suivant le « droit commun ; les fondations, la collation des emplois, l'in- « terprétation des constitutions , la remise de la dot, la sup- « pression des maisons, la nomination des assistantes et des « maîtresses de novices, et autres actes de ce genre. La Sacrée « Congrégation dit à peu près la même chose des instituts « d'hommes. » {Jnalecta, livr. 38.)

Quel choix le Supérieur majeur ou le Chapitre doivent faire

des conseillers.

Les conseillers doivent êlre probes et désintéressés* Il n'y n pas de plus sûr lien que la crainte de Dieu ; « Celui

« qui craint Dieu trouvera un ami fidèle, parce que son ami « lui sera semblable. » {Eccli. vi). Les conseillers doivent donc être , avant tout , gens de bien ; car s'ils ne l'étaient pas, que le Supérieur fût prudent ou non, les affaires iraient toujours mal : prudent, il ne verrait pas tout par lui-même; imprudent, ils le traîneraient au précipice.

Jéthro disait à Moïse : « Choisissez dans tout le peuple des « hommes puissants et craignant Dieu , qui aient la vérité 5 « cœur et qui détestent l'avarice. » (Exod. xviii). Quand Joas vint à la couronne, ce n'était qu'un enfant de sept ans, mais il eut pour conseiller Joad son oncle , homme d'un courage et d'une vertu invincibles, et tout alla bien. L'impie Âchab tint ime conduite bien différente , lorsque , ayant appelé les prophètes à son conseil , il en exclut Michée dont il détestait la présence , parce qu'il ne lui prophétisait que des choses désagréables. Ajoutez que les bons conseillers rehaussent inévitablement la gloire et augmentent le crédit du Supérieur ; car on ne manque jamais de lui faire honneur de toutes les sages résolutions, au lieu que, si les conseillers sont peu considérés, on lui attribuera la honte de tous les échecs et de toutes les bévues.

Les anciens ont soutenu cette maxime, qu'il est plus expédient à la chose publique que le prince soit méchant et son conseil bon, que si le prince était bon et son conseil méchant: « Oui, dit Lampride dans Y Histoire (T Jlexandre-Sévère, YEiSii « a plus de garanties de prospérité quand la méchanceté est « dans le prince, que lorsqu'elle est dans les conseillers ; car « un méchant peut bien être corrigé par plusieurs bons, mais « plusieurs méchants ne peuvent qu'à grand* peine êtrecorri- « liés par un bon, » Ceci n'a pas besoin de démonstration : plusieurs bons conseillers suppléeront, il est vrai, au défaut de prudence dans le Supérieur et modéreront ses indiscrètes volontés ; mais comment un bon Supérieur se défendra-t-il contre plusieurs méchants conseillers, qui lui présenteront les choses sous un faux jour et lui cacheront ce qu'ils voudront ? Il faut, disait un ancien, s'ouvrir pleinement avec ses amîs

dans la délibération, mais la première délibération doit avoir pour objet le elioix des amis. Gardez-vous bien de prendre ur> méehant homme pour ami et pou* confident, fuyez-le comme on fuit un port bordé d'écueils. Le Sage en avait donné la raison : « Ne demandez pas conseil aux sols, car ils ne peuvent « aimer que ce qui est de leur goût. » {liccli. vni). Sols ou f)crvers, ils vous conseilleront la sottise ou la perversité.

« La pire et la plus ordinaire des erreurs, disait Gracian, « c'est de se tromper en hommes ; il y a bien de la diiïérence « entre entendre les affaires, et se connaître en hommes. » C'est ici qu'il faut prier et consulter Dieu : qui a Dieu pour ami. Dieu lui donnera des amis. « Un ami fidèle est un re- « mède pour nous assurer la vie et l'immortalité. » {Eccli. vi.)

Au reste, la probité, pour le conseiller religieux, se borne au dégagement de toute vue d'amour-propre ou d'intérêt particulier.

Chacun se fait valoir et cherche son profit : il ne faut donc admettre aucun conseiller suspect, ou du moins fauî-il pénétrer les vues de chacun. C'est ce que nous veut dire l'Ecclésiastique : « Ne prenez pas conseil de celui qui vous dresse un « piège, et cachez vos desseins à ceux qui vous portent envie. « Tout conseiller donne son conseil, mais il y en a qui con- « seillent pour eux-mêmes. Défiez-vous d'un conseiller, et « sachez avant toute chose quels sont ses intérêts, car il hasar- « dera vos affaires pour faire les siennes. Craignez qu'il ne « plante un pieu dans votre chemin et qu'il ne vous dise : Votre « voie est bonne 5 et qu'il ne se tienne à l'écart, pour voir ce qui « arrivera. Va-t-on consulter un homme sans religion sur les « choses saintes , un voleur sur la justice , une femme sur sa « rivale, un cœur timide sur la guerre, un marchand sur la « difficulté des transports, un acheteur sur le prix des denrées, « un envieux sur la récompense des services, un mercenaire « sur le prix de l'ouvrage commencé, un serviteur paresseux « sur l'assiduité au travail? Loin de vous de tels conseillers; « mais ayez auprès de vous un homme religieux qui garde « les commandements, dont l'esprit revienne au vôtre, et qu»

^ 168 — ■ « compalisse à vos maux quand vous tomberez. Et faites-vous « un conseil dans votre cœur, car vous n'en trouverez pas de « plus fidèle. L*esprit de Thommc saint lui rapporte plus de « nouvelles que sept sentinelles placées sur les hauteurs. Et « par-dessus tout cela , priez le Seigneur, afin qu'il conduise « vos voies. » {Ecdi, xxxvn.)

« Chez les Perses, dit Bossuet dans son Histoire universelle, « c'était une maxime que les grands qui composaient le con- « seil étaient les yeux et les oreilles du prince ; par là on aver- « tissait tout ensemble, et le prince qu'il avait ses ministres « comme nous avons les organes de nos sens, non pas pour « se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et les ministres <c qu'ils ne devaient pas agir pour eux-mêmes, mais pour le « prince qui était leur chef et pour tout le corps de l'Etat. »

Saint Bonaventure veut qu'on écarte deux sortes de conseillers : les flatteurs, qui donnent au Supérieur trop bonne opinion de lui-même , elles détracteurs, qui lui donnent trop mauvaise opinion des autres. Les premiers, par un principe de lâcheté ou par excessive complaisance, applaudissent atout ce que propose le Supérieur; les seconds, par des rapports faux ou exagérés, réussissent trop souvent à lui faire partager leurs préventions , leurs rancunes , leurs petites vengeances.

Le conseiller probe et désintéressé appuie son avis de solides raisons, pour lui donner toute l'autorité qu'il lui parait mériter; puis il écoute l'avis des autres , disposé à y applaudir et à le suivre, s'il est le meilleur. L'attachement obstiné à son idée par cela seul que c'est son idée, lui semblerait une petitesse et une trahison ; sa gloire est de découvrir la vérité qu'il cherche uniquement, et son bonheur de coopérer à celui de la communauté.

Page 1