CHAPITRE III
Traits auxquels se reconnaît le gouvernement trop doux.
Ne veiller qu'aux points plus importants.
La multitude des règles dont l'ensemble, bien observé, malgré l'infraction de quelques-unes , sera plus que suffisant pour soutenir l'institut et sanctifier les religieux ; l'absence de tout scandale qu'on peut en effet supposer dans certaines transgressions ; la forme adoucie qu'a employée le législateur dans l'énoncé et dans la recommandation des observances qui, à ses yeux, n'avaient sans doute qu'une importance secondaire : tels sont les spécieux prétextes dont s'autorise le Supérieur trop doux.
Eh î à quoi serviront les règles si le Supérieur, revêtu de l'autorité de Dieu pour les faire observer, oubliant l'objet de sa mission ou ne le remplissant qu'en partie, s'attache à la défense de quelques-unes seulement et ne prend aucun souci des autres? Où s'arrêtera -t-il dans ce triage? A quels traits reconnaîtra-t-il celles dont la teneur est assez impérative pour qu'on soit obligé de s'y conformer, et celles qu'il est loisible à chacun de fouler aux pieds ? Qui lui a donné ce pouvoir discrétionnaire?
La vie régulière est un corps composé de diverses observances : or, pour conserver un corps , on ne se contente pas de veiller sur quelques parties que le préjugé ou la fantaisie font
regarder comme plus essentielles à la force, à la beauté et à la Vie ; on veille généralement sur tout l'ensemble du corps et sur chacune de ses parties.
Pas une seule règle , même la moins importante en apparence , qui , dans la pensée du législateur , n'ait une haute portée; qui ne lui ait coûté peut-être bien des prières, des larmes et du sang. Que s'il a adouci les termes, c'est, sans nul doute, pour laisser plus à faire à cette loi intérieure de la charité qui devrait seule suppléer à toute sanction, à la règle ellemême.
Ranger une armée en bataille , lui adresser une harangue chaleureuse, donner le signal ; puis permettre aux soldats de se débander et de prendre la fuite, à condition toutefois qu'ils ne le feront que dans les escarmouches, jamais dans les combats décisifs, ce n'est pas se préparer à la victoire, mais à la plus complète déroute. Ainsi composer des statuts admirables, les promulguer avec solennité , faire jurer à des religieux de les observer; puis voir sans peine qu'ils les transgressent, par la raison qu'ils les transgressent sans scandale et seulement dans des occasions moins considérables, ce n'est pas pousser des religieux à la perfection , c'est les précipiter dans la damnation ; ce n'est pas consolider un institut, c'est le ruiner de fond en comble ; « c'est montrer évidemment, dit Modeste de « St-Amable, qu'on suit son caprice, non la volonté de Dieu; « qu'on n'estime que ce qui flatte, non ce qui est juste. Car « enfin , Dieu n'exige-t-il pas la pratique de toutes les règles « indistinctement? Vous dites: Quelques-unes sont petites, « leur observation rend peu de gloire à Dieu, et leur transgres- « sioil est peu dommageable à l'Ordre. Eh ! ignorez-vous que, « pour petites que soient les règles, c'est grandement glorifier « Dieu que d'y être fidèle; et que les fouler aux pieds, c'est pré- « parer ia ruine des autres, à cause de la liaison qu'ont entre « elles toutes les règles d'un institut? » {Parf, Sup., liv. i, chap. 5.)
Tout abus, si léger et si imperceptible qu'il paraisse d'abord, prépare, quoique à la longue, la décadence d'un Ordre
religieux. C'est moins par la violence de Touragan que par la négligence à réparer les fentes et les dégradations , que s écroulent les plus vastes et les plus beaux édifices. D'où viennent les grands fleuves ? d'une source qu'un enfant franchirait d'un saut. Comment arrivent les terribles incendies? le plus souvent par une étincelle. « Il n'y a pierre si dure , dit Job, qui ne soit minée peu à peu par le courant des eaux. » (Cap. xiY.)
Faire trop facilement droit aux réclamations et aux excuses.
Nous l'avons déjà dit , il y a des vices qui touchent de si près aux vertus, qu'il est aisé de les confondre avec elles : telles sont la pusillanimité et la condescendance. De même que ne condescendre jamais ou rarement, c'est exaspérer les sujets qui ne peuvent souffrir tant de rigueur ; de même condescendre toujours ou fréquemment , c'est porter au relâchement des hommes en qui la nature ne demande qu'à s'émanciper. Combien de Supérieurs qui s'imaginent être condescendants, parce qu'ils ne refusent rien, acceptent toute excuse, s'inclinent devant toute réclamation !
Un proverbe dit : Qui ne sait pas refuser ^ ne sait pas régner; et Notre-Seigneur a déclaré en termes équivalents que ne savoir pas refuser à propos, c'est n'être pas bon père : « Quel est celui « d'entre vous qui, entendant son enfant lui demander du pain, « lui donnera une pierre 5 ou qui, l'entendant demander un pois- « son, lui donnera un serpent? » (Matth. vir.) C'est à celui qui a la sagesse et l'autorité en partage, qu'il appartient déjuger si ce qu'on croit être du pain ou un poisson n'est pas une pierre ou un serpent, et, en paraissant refuser, d'exaucer véritablement, puisque, au fond, le demandeur ne veut que son bien et ne se trompe que sur les apparences.
Défiez-vous de ces religieux qui flattent et caressent, avec la pensée bien arrêtée d'obtenir quelque privilège pour prix de
leur courtoisie j de ceux qui ont toujours une infirmité ou une répugnance insurmontable à prétexter j de ceux qui ont des solliciteurs et des médiateurs à gages ; de ceux qui ont l'art de se rendre redoutables par un certain ton sec et haut. Tous ces religieux, après avoir reconnu votre facilité, d'exemption en exemption, d'exigence en exigence, auront bientôt obtenu un règlement tout exceptionnel.
Ecoutons Bossuet : « La crainte est un frein nécessaire aux « hommes, à cause de leur orgueil et de leur indocilité natu- « relie. Il faut donc que le peuple craigne le prince ; mais, si « le prince craint le peuple, tout est perdu. La mollesse « d'Aaron, à qui Moïse avait laissé le commandement pendant « qu'il était sur la montagne , fut cause de l'adoration du « veau d'or. « Que vous a fait ce peuple, lui dit Moïse, et pource quoi l'avez-vous induit à un si grand mal? » {Exod. xxxn). II « impute le crime du peuple à Aaron, qui ne l'avait pas ré- « primé , quoiqu'il en eût le pouvoir. Remarquez ces paro- « les : « Que vous a fait ce peuple, pour l'induire à un si grand « mal? » C'est être ennemi du peuple, que de ne lui résister pas « dans ces occasions. Aaron lui répondit : « Que mon Seigneur « ne se fâche point contre moi ; vous savez que ce peuple est « enclin au mal ; ils me sont venus dire : Faites des dieux « qui nous précèdent , car nous ne savons ce qu'est devenu « Moïse, qtai nous a tirés de l'Egypte. » Quelle excuse à un ma- « gistrat souverain, de craindre de fâcher le peuple! Dieu ne « la reçoit pas, et irrité, dit l'Ecriture, au dernier point contre « Aaron, il voulait l'écraser -^ mais Moïse pria pour lui. Le « prince doit repousser avec fermeté les importuns qui lui « demandent des choses injustes. La crainte de fâcher, pousse sée trop avant, dégénère en une faiblesse criminelle. « Il y « en a qui perdent leur âme par une mauvaise honte, dit YEc^ « clésiaslique ; l'imprudent qu'ils n'osent refuser les fait périr. » (Cap. xx). {Polit, sacr,, 1. iv, prop. 6.)
Laisser certaines fautes impunies.
« N'entreprenez pas d'être juge, si vous n'avez assez de cou- «i rage et de force pour pénétrer et enfoncer tous les murs « de l'iniquité, de peur que vous ne soyez intimidé par la con- « sidération des hommes puissants , et que vous ne mettiez « votre intégrité au hasard de se corrompre. » {Eccli. vu). Une timide politique conseille de dissimuler en présence de certains désordres , et la sagesse le conseille aussi, quand on ne ferait qu'aigrir le mal; mais il ne faut pas donner le nom de sagesse à la mollesse, ou à une compassion mal entendue, qui épargne le coupable et lui sacrifie le bien public. Un exemple de fermeté, dans une occasion où elle était nécessaire, fait qu'il n'en est plus besoin. On prévient les fautes, en corrigeant les premières ; et l'on s'expose au contraire à revenir souvent aux punitions, en suivant une conduite incertaine et irrésolue où la mollesse et la sévérité paraissent successivement, et se combattent au lieu de s'unir.
Entrons dans quelques détails.
Ce Supérieur punit trop rarement, sous prétexte qu'il faut passer quelque chose à l'humaine fragilité et ne pas oublier le limon dont nous sommes pétris.
Il s'habitue à regarder comme moindres les fautes presque journalières de quelques-uns, comme si la fréquence des délits pouvait jamais les légitimer ou les atténuer.
Il ne sait pas discerner les fautes punissables , celles , par exemple, qui donnent du scandale, produisent la désunion ou favorisent l'introduction des abus.
Il ne punit pas publiquement les fautes publiques, ignorant ou feignant d'ignorer qu'une punition publique pour une faute publique est un hommage rendu à la règle , un coup qui relève l'autorité du Supérieur, un avertissement donné à toute la communauté.
Après une correction , il pardonne d*un ton humble , d'un air suppliant, comme s'il demandait grâce à son tour et condamnait son excessive sévérité , détruisant ainsi tout reffet de la correction j et rendant au coupable toute son audace.
A la vue des transgressions qui se multiplient autour de lui , il se contente de gémir et de désapprouver au fond de son cœur : comme la sentinelle qui , voyant venir l'ennemi , s*imagine satisfaire à son devoir en disant intérieurement : Je suis bien fâché qu'il vienne , mais je ne sonnerai pas de la trompette ; comme le pilote qui , apercevant l'écueil où son navire va se briser, se borne à constater sa présence, au lieu de mettre la main au gouvernail et de commander la manœuvre.
Il semble craindre d'en trop savoir : dès lors son insouciance est regardée comme une permission tacite d'enfreindre les règles , et l'on présume , non sans quelque apparence de raison , qu'il approuve tout le mal qu'il pouvait prévenir et dont il détourne les yeux.
Il traite de jugements téméraires les soupçons les mieux fondés ; comme si le Supérieur , pour le bien de la communauté , n'avait pas le droit , l'obligation même d'agir d'après ses soupçons et ses craintes , ainsi que nous le prouverons au livre de la Correction,
Il écarte indistinctement tous les rapports , comme si cette manière de faire n'avait pas le double inconvénient de laisser impunies des fautes très-réelles que le Supérieur ne connaît pas autrement, et de fermer désormais la porte aux avertissements qu'auraient pu lui donner des religieux dignes de foi , mais qu'il a profondément blessés en suspectant leur véracité ou leur prudence.
« Malheur , s'écrie Ezéchiel , à ceux qui font des coussins c< pour mettre sous les deux coudes , et des oreillers pour tous « les âges, dans le dessein de séduire les âmes ! » (Cap. xiii). « Or, dit saint Grégoire, les coudes dû pécheur reposent en « quelque sorte sur des coussins et sa tète sur un oreiller , * lorsqu'on lui épargne la sévérité des réprimandes et lors-
« qu'on lui prodigue les douceurs de la flatterie , rendant de « cette façon plus paisible un sommeil qui n'est pas troublé « par la dureté delà discipline. » (Past, P. 11, cap. 7). C'est ce que produit l'impunité 5 elle enlève la crainte et la honte.
Reprendre seulement pour la forme.
^ Les Supérieurs prévaricateurs sont de trois sortes , disait « Hugues de Saint-Victor : ceux qui font mal , désirant que « leurs inférieurs les imitent , ceux qui font mal , exigeant « que leurs inférieurs fassent bien ; et ceux qui font bien , « permettant à leurs inférieurs de faire mal. » (De Claustro anim. ), A cette troisième classe appartiennent ces Supérieurs qui reprennent , il est vrai , mais sans faire usage des moyens de répression , sans avoir l'intention , du moins sérieuse , d'amener les coupables à résipiscence» Ils veulent paraître remplir leur devoir devant Dieu et n'avoir point à se reprocher d'omettre les corrections nécessaires, et ils s'imaginent avoir assez fait quand ils ont dit comme Héli : « Ce qu'on rapporte de vous n'est pas bien. » Par ces avis infructueux et ces stériles remontrances , ils se préparent , et à leur communauté , le sort d'Héli et de ses enfants.
« Celui qui épargne la verge , n'aime point son fils. » (i^'Of. XI II). Le médecin qui abandonne un malade qu'il devait traiter, ou qui ne met que des émollients sur des plaies mortelles , comme s'il s'agissait d'une égratignure , est réputé homicide *, et le Supérieur qui ne défend pas la religion selon le serment quil en a fait, et qui semble avoir plus de honte de reprendre les fautes que les autres n'en ont de les commettre, est un parjure. Par un moment de tristesse procurée à propos, on épargne de grands chagrins pour l'avenir , et l'on se met en état d'être obéi sans avoir besoin désormais d'user de rigueur. La correction, c'est l'ange luttant contre Jacob •, il le Wessa , mais pour le rendre plus fort et plus pur.
IS
Saint Paul veut que Timothée sollicite , presse, harcelle les coupables, qu'il se montre saintement importun et emploie, pour les convertir, prières, reproches, menaces. La nature n'en, tre point d'elle-même dans les voies de la contrainte ; il faut qu'on l'y pousse. Les règlements et les lois sont d'impuissantes barrières et nous montrent inutilement le chemin, si celui qui en est le dépositaire ne leur prête sa force et son concours.
« Malheur à moi ! s'écrie Isaïe ; parce que je me suis tù , « voici que mes lèvres sont souillées. » (Cap. vi). Etrange langage! Comment les lèvres du prophète peuvent-elles être souillées , s'il n'a pas parlé ? Ah ! c'est qu'un silence intempestif ne souille pas moins qu'un abus de paroles , et que quiconque a reçu d'en haut mission de corriger, s'il ne le fait^ quelque irréprochable que soit d'ailleurs sa vie , périra avec ceux que son silence a laissés périr; et « il lui servira peu alors , dit saint Prosper , d'être renvoyé absous pour ses propres fautes , s'il est retenu captif pour les fautes d'autrui. » {L, de ContempL). « Ne serrez point deux fois le nœud du péché ; car un seul « que vous commettrez ne demeurera pas impuni » {Eccli, vu) : c'eM-à-dire , à vos péchés personnels n'ajoutez pas ceux de toute une communauté ; si vous frémissez à la vue du châtiment réservé aux premiers ,ne devez-vous pas être glacé d'é«« pouvante en pensant au supplice qui attend les seconds, beaU'coup plus nombreux et inconnus de nous ?
Faire des concessions par quelque respect humain.
Fatal système que celui des concessions faites à l'esprit d'indépendance, tant vis-à-vis des individus que vis-à-vis de la communauté entière! Si les inférieurs ont poussé le Supérieur à une première concession , ils le pousseront bientôt à une seconde 5 et comme nul ne sut jamais gré d'une grâce extorquée, ces concessions tourneront également au mépris du Supérieur et à la ruine de l'institut. « Les permissions n'entrent jamais
« que par grâce clans les monaslèrcs , disait saint François de « Sales •, mais y ayant pris pied , elles y demeurent par force « et n'en sortent que par rigueur. » {Lettre A\,)
Tantôt, de la part du Supérieur, c'est amour-propre : on veut passer pour un esprit grand et élevé , qui ne relève pas des minuties , qui ne pointillé pas sur des riens.
Tantôt c*est sordide intérêt : le coupable est un bon ouvrier , il donne du relief à la maison , il est en relation avec de hauts personnages , il peut disposer d'une fortune eonsidérable.
Tantôt c'est lâcheté : il en coûterait pour découvrir et punir les fautes ; il faudrait surveiller , aller aux informations, faire des coups hardis dont un cœur pusillanime n'est pas capable ', on aime mieux laisser chacun vivre à sa guise et supposer que tout est dans l'ordre.
Tantôt c'est politique : on veut se ménager des suffrages pour la prochaine élection , ou capter par avance la faveur de ceux qui seront peut-être bientôt dans les charges. On exige des uns jusqu'aux dernières observances, et l'on dissimule les fréquentes transgressions des autres. On se montre zélé pour la discipline générale, et complaisant à l'excès pour permettre à quelques-uns ce qu'il faudrait leur défendre.
Donc crainte indigne , fondée sur l'amour désordonné de la réputation , du gain , du repos , de l'autorité.
Crainte cruelle , qui , pour un vil égoïsme , n'hésite pas à sacrifier les intérêts éternels d'une communauté.
Crainte honteuse , qui dégrade un Supérieur et lui attire également le mépris des bons et des méchants.
Crainte qui fait ressembler ce Supérieur à ces mercenaires qui voient venir le loup et se taisent, et à ces hommes pervers qui se font des amis d'un argent d'iniquité.
Vous voulez la paix à tout prix ! En attendant, les abus paseent en coutumes ; les sujets, loin de tendre à la perfection , deviennent sensuels , susceptibles , ingouvernables , des difïîcuUés sans nombre sont préparées à votre successeur.
Vous voulez la paix à tout prix ! Cependant vous portez le
glaive de la justice ; est-ce pour le laisser oisif dans le fourreau ? Vous êtes guide ; est-ce pour abandonner à leur malheureux sort ceux qui dévient du droit chemin ? Vous êtes l'homme de Dieu; est-ce pour permettre de le déshonorer en méprisant votre autorité, qui est la sienne ?
Vous voulez la paix à tout prix ! Eh bien, vous n'aurez qu'une paix fausse , trompeuse, de courte durée : nulle exactitude à remplir les emplois ; nulle uniformité dans les pratiques et les usages -5 les fautes se multiplieront, et la communauté, bientôt, ne sera plus qu'un assemblage d'hommes qui , sous un habit saint , cacheront tous les vices des enfants du siècle.
Dom Barthélemi des Martyrs , siégeant au concile de Trente , écrivait à son grand-vicaire :
« Je vous conjure de vous armer d'une nouvelle force et « d'un nouveau zèle contre les scandales et les abus qui sur- « gissent dans mon diocèse. Ne craignez rien tant que de « ne pas craindre assez de vous relâcher en ce point. Soyez « ferme et vigilant jusque dans les moindres choses, méprisez a les jugements des hommes par l'appréhension des jugements « de Dieu ; estimez vous heureux, si, agissant de la sorte, vous « vous faites des ennemis et aiguisez contre vous des langues « de serpent : c'est une marque de l'éternelle prédestination , a que d'être persécuté pour une si juste cause. »
« L'homme de cœur ne craint qu'une chose , dit saint Gré- « goire de Nazianze , c'est de craindre quelque chose plus « que Dieu. »
Ne pas relever de temps en temps son autorité par quelque coup d'éclaté
Dans certaines circonstances importantes, souvent décisives , un Supérieur doit faire sentir qu'il est maître à ceux qui l'oublient , inspirer à temps une frayeur salutaire à ceux qui s'émancipent, désabuser ceux qui soupçonneraient de la faiblesse dans l'autorité ^
Le P. Bcaufils marque quelques-unes de ces circonslances :
(Lettre 10".)
« Un ordre a été sagement donné ^ on résiste , on dispute. Dclîez-Yous de votre cœur, tenez ferme , punissez sévèrement, et que ni complaisance ni crainte ne vous fassent mollir.
« Vous avez proposé en conseil un avis conforme à la raison, à la justice, dans lequel vous vous êtes affermi par un long et sérieux examen, et après avoir pris l'opinion de gens sages et entendus 5 cet avis est combattu par des religieux ou peu consciencieux ou peu éclairés , que la passion, non l'intérêt public, guide et fait parler. Tranchez la question , ne sacrifiez pas le bon droit à la fausse appréhension de passer pour opiniâtre.
« Il s'agit de rétablir la régularité par/la réforme radicale de plusieurs abus , on représentera que vous tentez une chose impossible , que vous compromettez sans chance de succès votre autorité , que vous aigrirez les esprits en pure perte. Ne paraissez pas étonné des mécontentements , affermissez votre courage : Celui qui commande à la mer saura rétablir le calme.
« On sollicitera des choses réprouvées par la conscience ou conU'aires à la discipline, emplois, congés, permissions.... Ne vous laissez ni gagner, ni surprendre i que la honte d'un juste refus soit la peine de ces injustes demandes.
« Il pourra survenir des démêlés scandaleux entre vos inférieurs ^ chacun vous portera ses plaintes, fera valoir ses droits. Faites sans crainte et sans partialité la fonction déjuge, donnez ic tort à qui l'aura , décernez des peines , ordonnez des satisfactions.
a II n*est pas impossible qu'en certaines rencontres vous voyiez votre autorité insolemment bravée. Que l'amour descroix et une fausse humilité ne vous fassent point oublier ce que vous vous devez à vous-même , ou plutôt ce que vous devez à Dieu ; épurez vos intentions, pesez votre démarche, et affrontez la tempête. Rompez ce parti formé par un Supérieur déposé ou par tout autre , malgré les souplesses , les éclats , les me-^
naces; une telle audace demande une répression prompte et énergique.
« Dans d'autres occasions, il faudra vous résoudre à des actes de vigueur nécessaires, comme corriger publiquement une faute publique, destituer de son emploi un sujet en crédit dans la communauté , forcer les jeunes à sympathiser avec ceux d'un âge plus avancé , réunir deux religieux que des rivalités divisent. Dès que vous aurez la conviction de la sagesse de votre mesure , allez en avant. On vous condamnera sans vous entendre , et des motifs de prudence ou de charité ne vous permettront pas d'expliquer les vues secrètes qui vous font agir , souffrez en silence les faux jugements qu'on fera de vous ; Dieu connaît la droiture de vos intentions : que cela vous suffise , en attendant que le temps ou l'événement viennent vous justifier.
« Sans ces coups d'éclat, dont la Providence ne manque '^uère de ménager les occasions, tout gouvernement est iaible ou paraît rétre ^ ici l'apparence est aussi funeste que la réalité. »
Se laisser gouverner.
Une circonstance où la fermeté est indispensable au Supérieur, c'est lorsqu'il doit se prémunir contre l'ascendant que quelques-uns de ses officiers s^efforcent de prendre sur lui i soit que , se défiant d'une incapacité peut-être imaginaire , il se mette sous la tutelle de gens dont le principal mérite est la présomption j soit qu'il laisse envahir son autorité presque à son insu par des religieux artificieux qui , sous prétexte d'attachement ou de zèle, l'accablent de leurs conseils et, profitant de sa faiblesse ou de son indolence pour s'emparer de son esprit et le tourner à leur gré , dictent des ordres , suggèrent des défenses , distribuent des emplois , accordent ou refusent des grâces , en un mot , usurpent l'autorité et réduisent le Supérieur à la condition d'exécuteur subalterne ou d'instrument
270 -^ scrvile , ou , si l'on aime mieux , d'idole creuse et vide qui reçoit les adorations tandis qu'un autre rend les oracles: elle a des yeux et ne voit pas , des oreilles et n'entend pas , une langue et ne parle pas , des mains et n'agit pas.
Un Supérieur à tête forte vient de céder la place à un Supérieur timide ou novice dans les affaires , c'est le cas pour l'un et pour l'auire de bien veiller sur eux-mêmes : le Supérieur déposé , de peur qu'il ne veuille insinuer ses idées à son successeur, le circonvenir, se rendre nécessaire , et , comme on dit , remuer les personnages en demeurant caché derrière les coulisses ; le Supérieur récemment installé , pour qu'il sache tenir un juste milieu entre la présomption qui ne doute de rien, et la défiance qui doute de tout , entre l'impétuosité aveugle qui se jette à travers les difficultés sans les connaître, et la timidité qui n'ose faire un pas, si une main étrangère ne la soutient et ne porte le flambeau devant elle.
Le mal est pire quand un frère convers, pour prix des services particuliers qu'il rend à son Supérieur, entreprend de partager son autorité •, c'est l'ignorance alors , la jalousie , la suffisance , qui tiennent le sceptre. Le lierre rampe d'abord aux racines de l'arbre , puis insensiblement il croit, il monte, et finit par enlacer et dominer les branches les plus élevées. Faites pratiquer au frère convers que son emploi place près de vous, la maxime de Ylmitation : « Aimez à vivre inconnu et à n'être compté pour rien. » Ne lui permettez jamais de s'ériger en gazette vivante , et de vous apporter chaque soir le bulletin de la journée. Surtout n'exigez ni n'acceptez point ces prévenances exagérées, ces menus soins, ces attentions délicates qui mettent toujours plus ou moins celui qui les reçoit sous la dépendance de celui qui les prodigue.
Quand un esprit souple ou altier domine le Supérieur, nul n'est en sûreté. Tout Supérieur faible est injuste : si, d'un côté, on ose tout sur lui, dès qu'il s'est laissé entamer , de l'autre , l'esclavage où il s'est jeté l'empêche de révoquer des ordres donnés évidemment par surprise , car il ne veut, à aucun prix, déplaire à celui qui le mène.
Dans cet état de choses, que feront les inférieurs? Ne voulant se soumettre qu*à celui à qui ils ont voué l'obéissance , et voyant cependant que c'est la volonté d'un autre qui s'impose à eux, ils se porteront à une sorte de rébellion ouverte, ou, s'ils obéissent, ce ne sera qu'en murmurant et à contre-cœur.
Il faut que l'autorité soit entière et inexpugnable entre les mains du Supérieur, et que rien ne puisse forcer le rempart à l'abri duquel est placé le repos de la communauté.
« Oh î qu'on est malheureux , dit Fénelon , quand on est « au»dessus du reste des hommes ! Souvent on ne peut voir « la vérité par ses propres yeux : on est environné de gens « qui l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande ; « chacun est intéressé à le tromper 3 chacun , sous une appâte rence de zèle, cache son ambition. On fait semblant d'aimer « le prince , et l'on n'aime que les faveurs qu'il donne ; on « Taime si peu , qu'on ne craint pas de le trahir en le flattant. « La faiblesse qu'on sent en lui, fait que chacun ne songe qu'à <c s'en prévaloir. D'abord on le flatte et on l'encense pour s'in- « sinuer 5 mais , dès qu'on est dans sa confiance et qu'on est « auprès de lui dans les emplois de quelque autorité, on le « mène loin , on lui impose le joug 5 il en gémit , il veut sou- « vent le secouer, mais il ne cesse pas de le porter j il est jaloux « de ne paraître point gouverné , et il Test toujours , il ne peut « même se passer de l'être. » {Télém,)
Temporiser quand il faudrait agir.
Au défaut que nous venons de signaler , s'en rattache im autre, qui consiste dans une sorte de temporisation et de lenteur, bien voisine de la faiblesse et de la négligence.
On est plein de bonnes résolutions , mais ces bonnes résolutions ne s'effectuent jamais. On a d'excellentes idées , mais elles restent à l'état d'idées et ne se traduisent jamais en actes.
On se complaît dans l'agréable perspective du bien qu'on fera, et c'est toujours au lendemain qu'on en remet l'exécution. Les jours succèdent aux jours , les mois aux mois , et rien ne se fait. Ce moyen, dont on avait reconnu l'efficacité, n'est pas mis en œuvre ; cette exhortation dans laquelle on devait grouper, pour y insister d'une manière pratique , une foule de détails et d'avis, n'est pas encore préparée; ce religieux auquel on s'était promis de donner des entrevues particulières, les attend encore.
Ce défaut , qui est celui de quelques Supérieurs estimables d'ailleurs, est d'autant plus dangereux qu'on l'aperçoit moins. Les négligences inquiètent peu îa conscience , lorsqu'elles sont accompagnées d'un ferme propos de les réparer incessamment. Le bon espoir qui naît de ce propos entretient l'âme dans une sorte de calme. Le jour ne se met pas en peine d'une dette que le lendemain doit payer ; mais ce lendemain , par malheur, a lui-même un lendemain , et le jour fixé n'arrive jamais.
Si la chose est utile , et que les circonstances vous permettent de la faire à l'heure même, pourquoi temporiser ? Que si elle exige du courage et des efforts aujourd'hui , elle en exigera plus encore demain 5 car la faiblesse de caractère à laquelle vous cédez une première fois, s'augmentera nécessairement de toutes les concessions que vous lui ferez.
« L'irrésolution est pire que la mauvaise exécution. » (Gracian). « L'occasion est la mère des affaires. » (Mithrid.). « La témérité , en certaines choses qui ne souffrent point de « remise , vaut mieux que tous les conseils. » (Tacit.)
Celui qui veut mollement, veut sans vouloir , il voudrait toujours , il ne veut jamais , il ne veut rien , il n'a que des désirs languissants. Aussi rien ne lui réussit, il perd toutes les affaires. « Qui est mou et indolent, est frère du dissipa- « leur. » (Prou, xviîi). Il n'y a rien de moins propre à exercer le commandement, qui n'est qu'une volonté ferme et résolue. Le paresseux craint toujours; tout lui paraît impossible. Il ilit : « Il y a un lion dans le chemin ; je serai tué au milieu
« des rues. » {Ibîd. xxii). « Le paresseux se roule dans son « lit comme une porte sur ses gonds. » (Ibid. xxvi). Assez de mouvement, peu d'action. Et encore : « Le paresseux cache « sa main sous ses bras, et c'est pour lui un travail de la « porter jusqu'à la bouche. » (Ibid, xxvi). « La main des « forts dominera , la main nonchalante payera tribut. » {Ibid. xii). « Ses désirs tuent le paresseux 5 il ne veut point « travailler , il ne fait que souhaiter tout le long du jour. » {Ibid, XVIII ). (Bossuet, Polit, sacr,, liv. iv, art. 2, prop. 1.)
Etre inconstant et variable dans ses résolutions.
« Il y a des gens qui , chaque jour, sont différents d'eux- « mêmes. Ils ont même l'entendement journalier, encore plus « la volonté et la conduite. Ils démentent toujours leur « procédé et l'opinion qu'on a d'eux, parce qu'ils ne sont « jamais eux-mêmes. » (Gracian , Homme de cour, max. 71.)
11 faut plaindre la communauté dont le Supérieur serait un de ces hommes qui ne savent se fixer à aucun avis, forment des projets et les détruisent , disent tantôt oui et tantôt iwn sur le même point , approuvent plus tard ce qu'ils ont blâmé d'abord, accordent aujourd'hui ce qu'ils avaient refusé hier, reviennent sur leurs premiers desseins , les quittent pour les reprendre encore ; un de ces hommes toujours flottants et comme insaisissables , qui , n'ayant , ce semble , d'autre guide que l'imagination , d^autre loi que le caprice , d'autre règle que l'impression produite par l'atmosphère sur leurs muscles et sur leurs nerfs, agissent habituellement sans plan arrêté , ne se conservent jamais deux jours de suite dans la même assiette , et , autour d'eux, ne laissent fixe et permanente que l'opinion de leur inégalité et de leur inconstance. . « Leurs affections, dit Beaufils, changent comme leurs idées. C'est une vicissitude continuelle de bienveillance et de froideur, de caresses et de brusqueries. Trouvez le bon mo»
ment , vous obtenez tout d'eux ; rencontrez le moment fâcheux," tout vous est refusé. Aussi , comme on peut se dispenser à leur égard d'une exacte reconnaissance pour le bien qu'ils font, on doit pareillement leur pardonner le mal qu'on en reçoit, parce qu'ils n'ont, à proprement parler, ni bonté ni malice, et qu'en eux tout est humeur et tempérament. » (12® Lettre), Comme on a toujours lieu de douter s'ils sont dans leurs bons ou leurs mauvais moments , on ne les approche qu'avec crainte et l'on se retire de leurs entretiens sans profit spirituel ; trop souvent même , par leurs boutades et leurs indiscrétions , ils troublent les plus calmes , resserrent le cœur des plus confiants , abattent les timides , exaspèrent les affligés.
De tels Supérieurs, en abdiquant l'empire qu'ils pourraient avoir sur eux-mêmes , perdent celui qu'ils devraient avoir sur les autres : « car, dit saint Bonaventure , qui voudra se fier au « jugement et à la volonté de celui dont il reconnaît l'insta- « bilité en l'une et en l'autre puissance ? » (De sex alis, cap. 6). C'est à eux que le Sage disait : « N'entrez point en toutes voies ; « c'est ainsi que va le pécheur dont la langue est double. « Soyez ferme dans la vérité de votre sens , et que votre dis- « cours soit un. » {EcclL v.)
« Tout en diversifiant sa conduite selon les circonstances et les caractères , le Supérieur doit avoir pourtant une marche uniforme ; il le doit pour l'ordre général , sans doute , mais autant et plus, peut-être, pour sa réputation : car si, d'un côté , des variations continuelles et des irrégularités de conduite où l'on aperçoit à chaque instant les deux extrêmes, sont capables de décrier un Supérieur, en lui faisant une réputation de légèreté j de l'autre , rien ne fait juger plus avantageusement de sa sagesse , que de le voir marcher d'un pas toujours égal , agir d'après les mêmes principes , suivre les mêmes maximes , en sorte qu'on sache à quoi s'en tenir avec lui , et que les inférieurs, instruits d'avance de ce qu'il agrée ou improuve , se conforment plus faaUement à ses intentions. » (Bcaufils, ibicL)
La constance toutefois n'implique pas robslinalion. Comme les prévoyances de l'homme sont courtes et incertaines, s'il se présente une nouvelle raison péremptoire, s'il survient dans les affaires un changement grave, s'il y a nécessité ou notable utilité, on doit revenir sur ses desseins et ses résolutions. « Conime c'est une insigne folie de laisser le meilleur pour « le pire, dit saint Bonaventure, ainsi est-ce une stupidité de « s'entêter au point de renoncer à un bien plus certain et plus « grand. » (JDe sexalis, cap. 6.)
Si la décision avait été prise en conseil, il faut donner aux conseillers les raisons du changement, pour prévenir tout froissement et se mettre soi-même à couvert du reproche d'inconstance. Saint Paul n'ayant pu visiter Corinthe en se rendant en Macédoine, ainsi qu'il l'avait annoncé, s'en excuse et fait le serment qu'il n'a pas tenu à lui d'accomplir sa promesse : « tant il redoutait, ajoute saint Bonaventure, dfl « passer pour inconstant ! » {Ibid.)
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