CHAPITRE IV
De rafTaltilité , coiupagno nécessaire de la douceur.
Tendez par-dessus tout à gagner le cœur de vos inférieurs.
Aimer et cire aimé, ces deux mots résument presque toute la science du bon gouvernement. Dans celui qui obéit non moins que dans celui qui commande, le premier ressort qui veut être mis en jeu, c'est le cœur. Le cœur est la citadelle de l'homme : on n'est pas maître de la place tant qu'on ne s'en est pas emparé. .Ce que le gouvernail est au pilote, le cœur des inférieurs l'est au Supérieur : si le pilote n'a pas le gouvernail sous sa main, il ne tardera pas à s'abîmer dans les flots. Or le cœur ne se gagne que par l'amour, pour aimer, il veut sentir qu'on l'aime: car, dit saint Augustin, « rien n'est plus pro- « pre à provoquer ou à augmenter l'amour, que l'assurance (c qu'on a d'être aimé , ou l'espoir d'obtenir amour pour « amour. » (De catechiz,rud., cap. 4.)
« Se faire aimer, dit l'auteur des Conseils de la sagesse, voilà « le grand et divin secret de l'économie dans les maisons, de « la politique sur les trônes, de la hiérarchie dans le sanc- « tuaire. En quelque gouvernement que ce soit, si vous voulez « qu'il soit heureux, qu'il soit aimable. Ne tâchez point de « vous former une méthode plus spirituelle et moins com- « mune : Dieu, tout Dieu qu'il est, n'en sait point d'autre dans « le gouvernement de son éternité. »
« Aimez vos sujets comme vos enfants , goûtez le plaisir « d'être aimé d'eux; vous tiendrez vos sujets par un lien cent « fois plus fort que la crainte, c'est celui de l'amour. Non-seule- « ment on vous obéira, mais on aimera à vous obéir. L'autorité « seule ne fait jamais bien ; la soumission des inférieurs ne « suffit pas, il faut gagner les cœurs. » (Fénel. Télém.). « De « tous les moyens qu'ont les potentats de se faire une domi- « nation heureuse, je n'en connais point de meilleur que de « se faire aimer, ni de pire que de se faire craindre. La crarnte « est un rempart ruineux; l'amour, au contraire, est un triple « mur d'airain. » (Cicer. de Ofjîe, 1. ii). « Le plus grand don « que la Divinité puisse faire à l'homme appelé à régner, c'est « l'amour de ses peuples. » (Plutarch.). « Le prince qui se fait ce aimer, fait de ses sujets des enfants; s'il s'en fait craindre, « il en fait de méchants esclaves. » (JuanRufo.)
Mais c'est surtout au Supérieur religieux qu'il appartient de gagner le cœur de ses inférieurs par l'affabilité, indice d'un amour tendre et sincère. Tout ce que les Saints et les Docteurs ont dit des pasteurs de l'Eglise, peut lui être justement appliqué.
« Gardez-vous de croire, dit saint Laurent Justinicn, qu'un « même régime convienne aux princes séculiers et aux pas- « teurs des âmes. S'il est permis à ceux-là d'employer la ter- « reur, il est interdit à ceux-ci d'employer autre chose que « l'affabilité; car les uns sont seigneurs , et les autres sont « pères. Les Supérieurs ecclésiastiques pourront compter sur « l'assistance divine, à la condition de porter dans les entrailles « de leur charité et d'étreindre dans les bras d'une affectueuse « compassion tous leurs inférieurs, les aimant et les caressant « comme des enfants et des frères, les aidant et les formant « comme de futurs héritiers du ciel où ils régneront tous en- « semble. » {DejusL et regim. Prœl.)
Saint Bernard, après avoir recommandé aux évêques, en rappelant les paroles de saint Pierre, de ne pas traiter avec hauteur les simples prêtres, ajoute : «Tel est le mode de gou- « vernement permis aux apôtres : dominer leur est défendu, V servir leur est ordonné. Au reste, l'exemple du législateur
« était là pour appuyer le précepte, puisqu'il a pu dire : « Pour « moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » Soyez « redoutables aux loups , vous le pouvez et vous le devez , car « votre charge est de les mettre en fuite; mais soyez doux et « affables aux brebis, car votre soin est de les paître et de vous « les attacher. » {De Consid., 1. ii, cap. 6.)
« C'est sur le vice, dit saint Grégoire, que le prélat doit ào- « miner , jamais sur ses frères. Au sortir de l'arche , Noé « reçut l'ordre de se faire craindre des animaux, non de ses « semblables. Que si quelqu'un , par ses dérèglements , se « dégrade de la dignité humaine et se range parmi les bêtes, « à la bonne heure, le prélat peut se montrer terrible. Ce cas « excepté, il faut se rendre agréable aux hommes, se les atta- « cher , non certes pour retenir leur cœur et jouir de leur « affection, mais pour les conduire à Dieu et leur faire goûter « sa parole; car on n'écoute point avec plaisir le prédi- « cateur qu'on n'aime pas , quelque bonne que soit d'ailleurs « sa doctrine. » {Past. P. II, cap. 5 et 7.)
C'est sans doute pour le motif indiqué ici qu'un concile de Carthage, après une longue énuméralion des vertus requises pour répiscopat, insiste particulièrement sur l'affabilité, qu'il reconnaît être la qualité propre du pasteur, celle qui lui donne sur ses ouailles un irrésistible ascendant. (ConciL iv, can. 1.)
Saint Ignace, en étudiant les hommes qu'il voulait former au gouvernement, recherchait, outre les dons naturels du jugement et de la prudence, les manières polies et graves, indispensables pour prendre de l'autorité sur les esprits. (Bartoli.)
Saint Thomas va jusqu'à ranger l'affabilité non plus entre les fruits d'une étroite amitié ou les obligations d'un Supérieur envers ses inférieurs, mais entre ces devoirs de justice que tout homme vivant en société doit remplir envers ses semblables. (2. 2. q. 114, a. 2, in corp.)
Soyez accessible et comniunicatif.
Erreur de croire qu*un Supérieur, pour conserver sa dignité et son autorité, doive se montrer rarement en public et ne se communiquer qu'à peu de personnes. Cette solitude pourra bien faire craindre davantage le Supérieur, mais elle ne le fera pas aimer : car c'est par les yeux etles oreilles que l'amour entre dans le cœur; on n'aime point ce qu'on ne voit pas et ce qu'on n'entend pas. Lactance affirme que, dans cette hypothèse, le pouvoir suprême s'assimilerait à ces animaux farouches qui vont toujours seuls, parce qu'ils se sont rendus si formidables par leurs menaçantes allures qu'aucun autre n'ose les approcher. De même, si le pouvoir suprême, par sa hauteur et sa fierté, devenait insociablc, il serait par là même inutile, attendu qu'il ne sert qu'à ceux qui l'abordent ; et autant vaudrait-il le bannir de la société. (Lib. i, de falsd ap.)
« On devient sauvage en évitant la lumière , dit Dugiiet « dans son Institution du Prince : on cesse d'être humain, en « cessant de voir les hommes; on ne connaît plus son peuple, « quand on n'en est plus connu que par ses portraits. On fait « dégénérer la majesté en fierté, en ne s'occupant que du « soin de ne pas l'avilir i et l'on omet presque toutes les fonc- « tions de la royauté, en se souvenant trop qu'on est roi.
« Il n'y a qu'à comparer un prince aimable, qui se laisse « aisément approcher et qui enlève par sa douceur tous ceux « qui lui parlent, avec un autre, dont tous les pas sont comptés, « dont toutes les paroles sont de courtes sentences, dont le c( visage est toujours sévère, dont les sentiments sont toujours « des énigmes, dont les apparitions sont rares et plus propres « à inspirer la crainte que l'amour.
« Rien ne prouve tant la petitesse réelle d'un prince que « d'affecter toujours de paraître grand, et que de n'oser des- « cendre pour des moments du trône où il est placé. II est
« au-dessous de la grandeur, puisqu'il en est si occupé et si « plein ; s*il la méritait, il y penserait moins.
« Quand un prince descend vers le peuple par bonté, le « peuple le replace aussitôt sur le trône par reconnaissance. Il « lui paraît alors plus grand et plus auguste ; et il lui rend « dans le fond de son cœur, par des sentiments d'amour et de « respect, beaucoup plus qu'il ne quitte pour s'abaisser jus- « qu'à lui.
« Tout consiste à connaître jusqu'où il faut descendre, « comment on doit allier la bonté à la réserve, plaire sans « s'avilir, se faire aimer en augmentant le respect. »
L'histoire raconte que quelques courtisans s'étant avisés de blâmer l'empereur Adrien de son excessive affabilité, il ne les regarda plus, à partir de ce moment, que comme des ennemis de la patrie, puisqu'ils voulaient le dépouiller de tout ce qu'il y avait de plus puissant pour se concilier l'affection des peuples. Un jour les gardes de Rodulphe d'Autriche écartaient des gens de médiosre cndition qui demandaient à lui parler. Le prince les reprit , disant : Je n'ai pas été fait empereur pour être renfermé dans un coffre, mais pour faire du bien à tous ; or, comment le pourrais-je, si j'ignorais les besoins et me rendais ina -^cessible à ceux qui les éprouvent?
C'est ainsi que le Supérieur est redevable à tous. Comme le pasteur, il peut être comparé à la ville située sur la montagne où chacun doit se réfugier, à la fontaine publique où chacun doit se désaltérer, au médecin qui distribue les remèdes à tous les malades, au professeur qui enseigne la science à tous les élèves. Pour remplir ces diverses fonctions, il est nécessaire sxu Supérieur de voir ses religieux , de leur parler, de les eniendre, de gagner leur confiance, de trouver le chemin de leur jîœur, de pénétrer par degrés jusqu'au plus intime de leur àme, par conséquent, d'être d'un facile accès, de les recevoir avec cordialité, de leur donner pleine liberté de tout dire.
Au chapitre quatrième de sa Règle , saint François d'Assise dit aux ministres : « Recevez tous vos frères avec charité et affa- « bilité ; montrez-vous à leur égard si faciles et si complaisants,
— 2§0— « qu'ils puissent agir et parler librement avec vous, comme « les maîtres avec leurs esclaves : car être ministre, c'est être « l'esclave de ses frères. »
« Il serait ridicule -jux Supérieurs, dit saint Bernardin, de « se regarder comme des potentats élevés sur le trône- que nui « ne doit avoir la témérité d>)pprocher et dont la gloire con- « siste à n'avoir rien de commnn avec le reste des mortels. » (Lib. iVj'de Red.)
« Eh quoi! disait Jean-rAumônierJ, au rapport de son hîs- « torien, nous autres qui ne sommes que de chélil's vermis- « seaux et moins que cendre et poussière, nous prétendons « avoir libre accès auprès de Dieu, sans entremetteur qui pré- « sente nos requêtes et rapporte la grâce demandée, et nous « présumerons tant de notre dignité, que nous croirons nous « avilir en permettant les approches de notre personne k « toutes nos ouailles, sans distinction de grandes et de petites, « de fortes et de faibles î Ne serait-ce pas nous élever au-dessus « de Dieu et lui faire la dernière injure^ puisque nous, ses « lietitenants, chargés de retracer son affabilité qui s'étend « indistinctement à tous , nous laisserions croire , par notre « conduite, que Dieu, avare et partial comme nous dans ses « dons, accorde sa faveur aux uns et la refuse aux autres? » {Sa Fie.)
Faites bon accueil en tout temps. ,
Pour être affable, ii faut être patient.
Fussiez-vous accablé d'occupations, et l'inférieur r/cùt-il à dire que des inutilités, donnez-lui toute votre attentio\i, comme si vous n'étiez là que pour lui. Evitez un certain air affairé, abstenez-vous de lire ou d'écrire pendant qu'on vous parle, de rien faire qui fasse entendre qu'on vous cause de l'ennui ou du dégoût. 11 arrive souvent bien du désordre, faute d'avoir écoute attentivement les communications qu'on voulait nous
faire. La nature a mis des portes aux yeux et à la langue; eia laissé les oreilles ouvertes, afln qu'elles puissent entendre à toute heure. Que le Supérieur ne les ferme donc jamais 5 qu'il reçoive favorablement tous ceux qui ont à lui parler ; qu'il écoute, qu'il interroge, qu'il console, qu'il encourage ; qu'il n'use pas toujours de formules banales et de réponses générales, qu'il entre dans le particulier : car celles qui se donnent indifféremment à tous, ne satisfont personne ^ et c'est une grande peine pour celui qui expose ses désirs ou ses besoins à un Supérieur, que de recevoir une réponse qu'il savait déjà.
Au milieu de visites longues et importunes qu'il recevait quelquefois , saint François de Sales s'excitait à la patience et à l'affabilité en se disant à lui-même : « Dieu me veut ainsi , « il demande cela de moi , que me faut-il de plus ? Tandis que « je fais celte action , je ne suis point obligé d'en faire une « autre. Notre centre est la très-sainte volonté de Dieu ; hors « de là, ce n'est que trouble et empressement. Ce sont des en- « fants qui courent au sein de leur mère : jamais une poule « ne se fâche quand ses poussins se jettent tous à la fois sous • ses ailes ; au contraire, elle étend ses ailes et couvre ses « petits le mieux qu'elle peut. Et moi aussi, il me semble que « le cœur me croit quand la foule de ces bonnes gens aug- « mente, et je m'y suis si bien accoutumé qu'autant m'est l'un « que l'autre. »
Le même Saint répondit un jour à quelqu'un qui lui demandait le secret de son admirable douceur : « Je tâche de « regarder toujours les âmes du prochain dans la sacrée poi- M trine du Sauveur, pour me détremper en douceur et en « suavité avec ces âmes. Hélas! qui regarde le prochain hors « de là, court risque de ne l'aimer ni purement, ni conslam- « ment, ni également; mais là, qui ne l'aimerait, qui ne le « supporterait , qui le trouverait de mauvaise grâce ou en- « nuyeux? lly est, ce cher prochain , dans le sein et la poi- « trine du Sauveur, il y est comme trcs-aimé et tant aimable « que Tamant meurt d'amour pour lui. »
Le vénérable Père Nicolas de Jcsu Maria fut arrêté par y.ri
de ses religieux au moment où il allait prêcher en ville; îl récouta avec bonté, sans le presser; et comme on vint lui dire de se hâter: « Mon principal devoir, répondit-il, est ce que je fais : que je prêche ou non , Dieu ne m'en demandera pas compte; mais, si je laissais un de mes religieux dans l'inquiétude, c'est de quoi on me rechercherait avec rigueur. » (Sa Vie,)
Belle leçon pour des Supérieurs toujours absorbés par l'étude ou exclusivement livrés aux œuvres extérieures, pleins de zèle et de politesse pour les séculiers , entretenant avec eux des relations intimes , entrant dans leurs affaires domestiques, leur prodiguant mille soins empressés, tandis qu'ils se refuseraient à leurs religieux ou ne les verraient qu'à la hâte! En vain s'excuseraient-ils sur la nécessité d'acquérir la ^ience, ou de vaquer aux fonctions propres de l'institut ; leur premier devoir, leur devoir essentiel, auquel doivent céder tous les autres et pour lequel seul ils sont Supérieurs, c'est de diriger, soutenir, consoler leurs inférieurs. Tant de saints Fondateurs d'Ordres, la plupart hommes d'étude ou d'action, ne trouvaientils pas dans leurs journées assez de temps , dans leur cœur assez de charité, pour accueillir à toute heure ceux de leur maison?
« Vous renvoyez ce religieux à un autre moment, sous prétexte d'affaires importantes ; mais qui vous assure que le moment présent n'est pas celui où il a un besoin urgent de vos conseils ; celui où, après bien des combats, il a triomphé enfin de sa répugnance ; celui peut-être qui ne précède que d'un point une lamentable chute, ou du moins après lequel son cœur oppressé ne sera plus disposé à s'ouvrir? » (Modeste de St-Amable, Parf, Siip., liv. i, chap. 29.)
11 est, sans doute, des circonstances où il est comme impossible d'accorder une audience, du moins entière; mais alors, dites une bonne parole ; excusez>vous sans rebuter, sans manifester aucun signe d'impatience, et indiquez une heure où l'on aura tout le loisir de s'explitjucr.
SacJiez faire qucl(iuefois les avances.
Ccst ici la marque d'un cœur grand et humble, mortifié çt charitable.
Un Supérieur ne doit point négliger, dans certaines circonstances, de faire les premières démarches auprès des religieux prévenus et froissés, dans le but de soulager leur peine et de recouvrer leur amitié; mais combien cette fonction de la supériorité est dilïicile et rarement remplie I
« Une fierté naturelle nous empêche de recourir aux manières engageantes, aux procédés bienveillants, à une condescendance qui paraîtrait nous avilir. Nous voulons qu'on vienne à nous, et nous ne voulons point aller aux autres. Nous exigeons que les cœurs se donnent, et non qu'ils se fassent acheter, comme si c'était déjà leur faire trop d'honneur que de les accepter. U nous en coûte de descendre des hauteurs où notre amour-propre, bien plus que notre rang, nous a placés. C'està-dire que nous ignorons ou que nous feignons d'ignorer rétendue de la charité de Jésus-Christ, notre modèle, » (Beau* rds, 3*^ Lettre.)
Car enfin, est-ce nous qui avons prévenu ce divin Sauveur? ou bien est-ce lui qui nous a recherchés et sollicités ? Sommes-nous montés aux cieux pour l'attirer jusqu'à nous? ou Ini-mème est-il descendu volontairement dans l'abuiic de notre misère, pour nous élever jusqu'à lui? Pourquoi donc refuser de faire pour notre frère ce qu'un Dieu a fait pour nous, c^ qu'il fait encore chaque jour par sa grâce ?
a Après tout, il faut bien que quelqu'un commence. Et qui doit faire le premier pas vers celui qu'il veut gagner, sinon celui qui est censé avoir plus de générosité cl de vertu ? C'est du Supérieur qu'on attend, non sans raison, cet effort sur luimême ; c'est parce qu'on Fa cru capable de tels actes qu'on a fait choix de lui pour gouverner. On a supposé qu'il saurait,
nu besoin, remplir une des fonctions les plus essentielles de sa charge, qui est de guérir par ses bontés et ses prévenances les cœurs ulcérés. » (Beaufils, ihid.)
Rien n'est admirable et touchant comme la bénédiction donnée par saint François d'Assise mourant au frère Elle , vicaire -général de l'Ordre, contre lequel il avait de si grands griefs, à qui il avait prédit qu'il sortirait de la religion, et dont il avait dû obtenir de Dieu le salut par les plus instantes prières. C'était à Elie, sans doute, de demander grâce à son Père pour sa fierté scandaleuse et son insupportable orgueil ; mais François voulut le prévenir et lui laisser, avec le gage attendrissant d'un pardon plein et entier, une dernière et sublime leçon d'humilité et d'affabilité. A l'exemple de Jacob bénissant ses enfants, François croisa ses bras, et comme il était complètement aveugle, il demanda sur qui tombait sa main droite. « Sur le frère Elie, » lui répondit-on. « Très-bien ! reprit le « Patriarche, il en devait être ainsi. Mon fils, je vous bénis « en tout et par-dessus tout. Puisque sous votre main le Sei- « gneur a augmenté mes enfants et mes frères, je les bénis « tous en vous et sur vous. Que le Dieu souverain vous bénisse « dans le ciel et sur la terre. Et moi, je vous bénis de toutes « mes forces et au-delà de mes forces 5 mais que Celui qui « peut tout fasse en vous ce que je ne puis. Je prie Dieu de se « souvenir de votre travail et de vos œuvres, et de vous donner « part à la récompense des justes. Soyez exaucé et béni dans « toutes vos demandes et dans tous vos vœux. »
Peut-on imaginer rien de plus suave, de plus paternel, de plus miséricordieux, de plus conforme à la charité de Jésus- Christ? Et ces paroles peuvent-elles être entendues sans faire couler les larmes ?
Montrez un visage gracieux.
L'affabilité étant un noble rejeton, ou, comme parle saînl
François de Sales , la sœur de la charilc , doit se présenter avec les traits extérieurs de celte vertu, dont le plus apparent et le plus spontané est l'aménité et la grâce du visage. Des qu'un Supérieur aime ses inférieurs comme les enfants de Dieu et les siens , peut-il les aborder et les saluer autrement qu'avec un agréable sourire?
Saint François Xavier écrivait au Pcrc Barsée : « Ayez soin « d'aborder tout le monde avec un visage serein et aimable; « loin de vous les airs sombres, soucieux, dédaigneux, mor- « nés, impatients ou colères. Ne portez en public qu'une pliy- « sionomic douce et bienveillante, riante et alfable, sans quoi, « vous éloigneriez ceux qui ont à vous parler, ne leur inspi- « rant pas cette confiance qui est le lien nécessaire de la so- « ciété. Alors surtout que vous voudrez signaler à quelqu'un « ses défauts, faites exprimer à votre bouche et à vos yeux la « bonté et la charité, afin de le subjuguer et de l'enchaîner; « jamais de reproches, jamais de mépris. » (Ep. 73). « Notre « Compagnie est toute d'amour et de cordiaUté : la rigueur « en est bannie aussi bien que la crainte servile. » (Ep, 67.)
N'est-ce pas de peur d'éloigner de sa personne le peuple hébreu, que Moïse, au sortir de l'entretien qu'il avait eu avec Dieu, voila sous un épais bandeau les rayons éblouissants qui jaillissaient de sa face? Saint Bernard savait si bien allier l'affabilité avec la dignité, qu'il semblait ne craindre personne et révérer tout le monde. Saint Ignace invitait à se couvrir quiconque l'approchait 5 et, si c'était un prêtre, il se levait aussitôt pour lui faire honneur. On assure que nul ne conversa jamais Avec saint Romuald sans en devenir meilleur, tant son affabi- /ité rendait la vertu aimable. Par son affabilité, saint François de Paule tournait à son gré les cœurs les plus rebelles : avant de réprimander, il cherchait à plaire, et ne mettait en jeu les ressorts de la volonté qu'après les avoir arrosés de beaucoup d'huile.
Plus la condition est élevée , plus l'affabilité a de grâce et d'empire. « Il y a , dit Bossuet , un charme pour les sujets n dans la vue du roi, et rien ne lui est plus aisé que do se
« faire aimer. « La vie est dans la gaîté du visage du roî, et sa « clémence est comme la pluie du soir ou de l'arrière-saison. » « Prov. xvi), La pluie qui vient alors rafraîchir la terre dessén chée par l'ardeur ou du jour ou de l'été , n'est pas plus » agréable qu'un roi qui tempère son autorité par la douceur, « et son visage ravit tout le monde quand il est serein. » (Po/îV. sac, liv. III, prop. 13.)
Les regards affables ornent le visage du roi. (Vauvenargues.)
Les Pythagoriciens comparaient le visage du prince affable à un festin bien ordonné ou à une danse bien exécutée j car , comme ces deux choses réjouissent infiniment la vue , ainsi n'y a-t-il rien de plus délicieux au cœur d'un sujet que le visage gai et serein du prince. Sénèque dépeint en trois mots l'homme affable : v Son discours est plein d'aménité, son accès est facile , et son visage est si aimable qu'il gagne à l'instant tous ceux qui l'abordent. » (Lib. i, de Clem,, cap. 13.)
Au .contraire , plus la dignité est haute , plus les airs tristes et fâcheux glacent et repoussent. « Ce n'est qu'un petit défaut que ton air rude , disait un philosophe à un jeune prince son élève , et cependant il suffît pour dégoûter chacun de toi. »
a Le difficile abord , dit Gracian , est le vice des gens dont « les honneurs ont changé les mœurs. Ce n'est pas le moyen « de se mettre en crédit que de prendre des airs altiers. Leur « emploi demanderait qu'ils fussent tout à tous , par leur K fierté ils ne sont à personne. Un bon moyen de se venger » d'eux, c'est de les laisser avec eux-mêmes .» {Homme de cour, max. 74 .)
« Il y a des princes , dit Saavedra , qui ne croiraient pas « l'être, si, dépouillant les traits ordinaires de l'humanité , ils « n'affectaient de la rudesse et de la hauteur dans leur lan- « gage , l'air du visage et le port : semblables à ces statuaires « ignorants dont parle le poëte Claudien , qui s'imaginent que « l'art et la perfection consistent à donner à un colosse des « joues enflées , des lèvres épaisses , des sourcils pendants e^ « des yeux farouches, -t^ (Op. cil., cap. 39.)
— ?97 — Le même auteur donne au prince qui ne peut vaincre son naturel rude et sauvage ce conseil salutaire : « Ayez une « famille douce et affable, qui supplée à ce qui vous manque « et fasse un bon accueil à tous ceux qui ont affaire à la cour. « Bien souvent un prince est aimé à cause de sa famille et de « ses officiers , qui ont l'adresse et le bon esprit de cacher , « d'excuser , de tempérer ce qu'il a de dur et de fâcheux. » (Ibid. ). Telle doit être l'attention des officiers de la communauté, de celui-là surtout qui approche le Supérieur de plus près et qui le supplée au besoin. Un Supérieur qui manque de la qualité dont nous parlons , doit choisir son ministre en conséquence.
Ayez une parole agréable.
Comme il y a des hommes d*un visage naturellement froîd, Dieu leur a donné, pour corriger l'impression défavorable , la parole au moyen de laquelle ils peuvent produire au dehors la bonté déposée au fond de leur âme.
Le Sage a dit : « Celui qui place à propos une parole , est « comme celui qui dispose des oranges dans un plat d'aru gent. » (Frov. xxv.)
Si cette maxime s'applique à tout homme , combien plus à ceux que leur rang approche de la Divinité ! Ecoutons Bossuet : « Job exprime admirablement ce charme secret du « prince : « Ils attendaient mes paroles comme la rosée , et « ils ouvraient leur bouche comme on fait à la pluie du soir. « Si je leur souriais , ils avaient peine à le croire , et ils ne « laissaient point tomber à terre les rayons de mon visage. » « (Cap. XXIX ). Après le grand chaud du jour ou de l'été, « c'est-à-dire après le trouble et l'affliction , ses paroles étaient « consolantes ; les peuples étaient ravis de le voir passer , et « heureux d'avoir un regard •, ils le recueillaient comme quel- * que chose de précieux. Que le prince soit donc facile à dis-
« tribucr des regards bénins et à dire des paroles obligeantes. « Une douce parole multiplie les amis et adoucit les ennemis, « et une langue agréable donne l'abondance. » (EcclL vi). (Polit, sacr,y 1. in, propos. 13®.)
Au rapport de Pline , l'affabilité de Trajan était telle, qu'un seul sentiment pouvait engager à se retirer d'auprès de lui , celui des convenances [In Traj,). Et Suétone nous a conservé cette belle maxime de Tite : « Il ne faut pas que personne se retire triste de la conversation du prince. » (De Tilo^ cap. 8.)
Or le caractère de la parole d'un Supérieur n'est pas d'être molle et doucereuse : ce qui , au dire de sainte Thérèse , serait une honte pour lui et un outrage à sa dignité ; ni d'être prodigue de compliments et de louanges exagérées : on ne ferait par là qu'entretenir la vanité ; ni d'être badine et complaisante : au lieu d'animer les religieux à ia perfection , on le? pousserait à une dissipation funeste.
Cette parole doit être familière et grave , cordiale et digne.
Lancitius avait appris de saint Ignace qu'un Supérieur , lorsqu'il converse seul à seul avec ses inférieurs , doit les traiter comme un père traite ses fils mariés , avec respect et amour; et qu'en présence des étrangers ou des autres religieux , il doit les traiter comme un frère aîné traite ses frères cadets, avec égard et bénignité.
Saint Bernard, écrivant à Reynaud son disciple, récemment élu Abbé , lui avait tracé cette règle : « Tous ceux des vôtres « que vous trouverez tristes et abattus , faibles ou adonnés aux a murmures , montrez-vous à eux comme un père. En les « consolant , les exhortant , les conjurant, vous faites votre « œuvre, vous portez votre fardeau; et, en portant, vous « guérissez , car vous ne portez que pour guérir. S'il s'ei « trouve de si sains qu'ils vous aident plus que vous ne les « aidez , montrez-vous à eux non comme un père , mais « comme un ami. » ( E]!. 73.)
Tout cela suppose un échange facile et réciproque de pensées et de sentiments : car, dit saint Thomas, « l'homme étant sociable de sa nature, exige dans ses relations la manifcslatiou
de quelques vérités.» Quel plaisir, en eiïct, pourrait-on goû» ter dans une société où , sous prétexte de discrétion et de réserve, on ne se ferait aucune ouverture de cœur? (2. 2. q, 114. a. 2 ad 1.)
Condescendez et obligez avec joie.
Que le Supérieur témoigne désirer la confiance , la confiance s'éloignera -, qu'il la sollicite , elle le fuira ; qu'il la recherche par une affabilité feinte , cette affabilité ne rencontrera que des cœurs insensibles. Condescendez et obligez avec joie , voilà l'infaillible moyen de gagner la confiance , la pierre de touche à laquelle les inférieurs reconnaissent si l'affabilité du Supérieur est sincère ou artificielle , vraie ou simulée. Le cœur a un merveilleux talent pour discerner ce qui vient du cœur. Les religieux , sur ce point , ont encore plus de pénétration que les gens du monde , et le seul qui soit trompé en ces occasions est celui qui veut tromper les autres.
Dans tous les livres saints et profanes , les princes sont appelés les pères des peuples. Aristote soutient que l'image la plus naturelle de la monarchie est la société du père avec l'enfant (Eth, lib. xiii) ; et le juif Philon appelle les rois des pères publics, qui ne le cèdent en rien aux pères ordinaires en affabilité et en amour. Or l'affabilité paternelle, qui a sa raison dans un amour sincère , est attentive aux moindres besoins , saisit toutes les occasions de faire plaisir , s*associe aux joies et aux peines , aux succès et aux revers ; et non-seulement elle s'intéresse aux religieux eux-mêmes , mais encore à leurs parents , à leurs amis , à tout ce qui les touche. Elle prévient les demandes , ménage des 'surprises agréables , a recours à mille industries pour montrer que son désir est de rendre heureux et content. Tantôt elle mêle au commandement une raison qui le justide; tantôt, après l'exécution, elle
nccorcîe un éloge ou un remerciaient. Oblige-t-eîle , elle ac« compagne le bienfait de manières qui en doublent le prix ; car , comme il ne suffit pas de souffrir pour plaire à Dieu , mais qu'il faut souffrir avec joie pour l'amour de lui ; ainsi , pour plaire aux hommes , il ne suffît pas de rendre un service, il faut encore faire éclater au dehors le bonheur qu'on éprouve à le rendre.
Sainte Thérèse s'occupait à plier les chapes de ses sœurs , à agencer leur bréviaire , à porter de la lumière dans leurs cellules , etc.
Combien admirables devaient être la bonté , l'affabilité , la condescendance, la patience de saint Augustin qui, au jour anniversaire de sa consécration , tint à son peuple ce langage l « Si , dans l'embarras des affaires , il m'est arrivé de ne pas « prêter aux discours de quelques-uns toute l'attention qu'ils « désiraient; s'il en est sur qui j'aie laissé tomber des regards « moins doux et moins sereins ; s'il m'était échappé quelques « paroles trop dures ; si j'avais , par une réponse peu réflé- « chie, augmenté le trouble d'un cœur déjà accablé ; si , « quand le pauvre est venu me distraire au milieu d'un tra- « vail absorbant , je l'ai négligé ou fait attendre , ou contristé « par un signe de mécontentement ; si quelqu'un n'a point « reconnu dans sa conscience un effet de fragilité humaine a dont je l'avais soupçonné : pour ces offenses et pour toutes « celles que j'ignore , je me reconnais et je veux que vous me a reconnaissiez coupable. Hélas l une pauvre mère , envi- « ronnée de beaucoup d'enfants dans une chambre étroite , « quand il lui arrive par mégarde de poser la pointe du pied « sur quelques-uns , ne laisse pas pour cela d'être leur mère. « Excusez-moi, afin qu'on vous excuse. Pardonnez à un ami « des torts qui viennent de l'embarras de la position , vous « qui devriez pardonner à des ennemis même des outrages « inspirés par la malice. De plus , je vous conjure de me re- « commander au Seigneur, afin que je porte dignement la « charge de vos âmes. » (Serm. 383.) Plusieurs se flaUcnt d'avoir toute raffabililé nécessaire ,
parce que , sous des dehors rebutants , ils nourrissent de bonnes intentions , celle , par exemple , d^exercer et d'éprouver les religieux. Vaine excuse! Personne ne s'y trompe : on a bientôt reconnu que c'est une humeur chagrine qui fait ainsi agir et parler, une dureté naturelle qui regarde la douceur comme une faiblesse , la condescendance comme une lâcheté, la politesse et l'urbanité comme une dissimulation. La vie religieuse est un état d'abnégation , il est vrai ; mais les occasions de pratiquer la patience se présentent assez d'elles-mêmes : ce n'est pas au Supérieur de les faire naître, sauf des cas rares et particuliers pour le bien spirituel d'un religieux*