‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 3 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ATantages que procure la Supériorîté»

Elle fait pratiquer de grandes vertus.

La Charilé, Elle est plus étendue, plus universelle, plus semblable à celle de Dieu, à considérer les occasions qui s'offrent de la pratiquer, et le nombre de ceux qui en sont l'objet. Alors même que le Supérieur n'est pas encore parvenu au comble de la perfection, il ne laisse pas d'y diriger efficacement ses inférieurs, comme un peintre laid, dit saint Grégoire, ne laisse pas de faire le portrait d'un bel homme. (In finePast,)

La Patience, Elle est plus éprouvée par les murmures , les mépris, les contradictions, et surtout la lâcheté et l'ingratitude. Le Supérieur fait de nécessité vertu, en faisant de ses déboires journaliers une matière de pénitence. Cela vaut bien les macération? et les jeûnes; c'est un purgatoire anticipé. Et puis, à quelles consolations et à quelle récompense n'a pas droit dans le ciel celui qui , sur la terre , n'a eu le plus souvent que chagrins et que peine ?

V Humiliiez Elle est plus profonde, tant à cause de l'impuissance 011 se trouve presque à chaque instant le Supérieur d'obtenir ce qu'il désire, qu'à cause des efforts incessants qu'il doit faire pour conserver cette vertu au milieu des honneurs et des flatteries. Souvent aussi *1 a lieu d'admirer dans ses inférieurs des vertus éminentes, quU est loin de retrouver en lui au même degré.

Que s'il est quelquefois obligé de retrancher une partie de ses exercices de piété , c'est dans l'intérêt de la communauté et de la plus grande gloire de Dieu , circonstance qui double le mérite au lieu de le diminuer. Il gagne avantageusement d'un côté ce qu'il perd de l'autre. Son amour pour Dieu sera peut-être moins vif et moins tendre ; mais il sera plus solide et plus effectif, étant tel que le Sauveur l'exigeait de son Apôtre quand il lui disait : « Pierre, m'aimez -vous? Paissez mes « brebis. » (Le P. Beaufils, jésuite. V^ Lettre à une Supérieure,)

Il est vrai que le Supérieur est plus exposé à faillir; mais ses fautes provenant, pour la plupart du moins, ou d'un excès de zèle, ou de la surprise, ou de la multitude des embarras , Dieu les excusera et les pardonnera avec plus d'indulgence , en même temps qu'il en réparera les mauvais effets et tirera le bien du mal tant pour les inférieurs que pour le Supérieur.

Il est vrai encore que le Supérieur n'a pas le mérite de l'obéissance , mais n'a-t-il pas le mérite de l'obéissance à Dieu, de l'obéissance à la règle, de l'obéissance aux Supérieurs majeurs, de l'obéissance en un sens à ses religieux dont il est véritablement le serviteur? — Une fille de la Visitation , élue Supérieure, se lamentait de perdre le fruit de l'obéissance. « Tant « s'en faut! lui répondit saint François de Sales ; ce fruit va se « multiplier pour vous : car, si vous demeuriez dans la sujétion,.. « vous n'auriez que le fruit de l'obéissance imposée par votre « Supérieure 5 au lieu que, devenant Supérieure, vous ferez « autant d'actes d'obéissance que vous ferez d'actes d'autorité. « Car enfin n'est-ce pas Dieu qui, par le choix qu'il a fait de « vous, vous ordonne de commander? Donc, en obéissant au « commandement qui vous est fait de commander, vous obéis- « sez aussi souvent que vous commandez , puisque vous ne « commandez que pour obéir. »

Le même Saint écrivait à une autre Supérieure : « Dieu a « peut-être permis votre élection pour vous corriger de tous « vos défauts, ou du moins pour vous engager à les cacher « soigneusement , vous voyant en spectacle à Dieu , aux anges

« et aux hommes 5 car , lorsqu'on marche en «n lieu élevé,

« on prend garde à ses pas. »

Un Supérieur , obligé d^avoir toutes les vertus , afin d'en donner l'exemple , de se corriger de tous ses défauts en travaillant à corriger ceux des autres, de s'appliquer à soi-même tout ce qu'il dit, d'exciter dans son cœur tous les sentiments pieux qu'il veut faire naitre, ne trouve-t-il pas dans sa charge même un aiguillon qui l'anime et comme un lien qui l'attache à la perfection religieuse?

Dieu lui accorde de puissants secours.

Rien n'est plus dilTicile ni plus dangereux que la charge de pasteur, dit saint Augustin , mais rien n'est plus heureux ni plus méritoire, si le pasteur conforme sa conduite aux ordres de Jésus-Christ son chef.

Etre choisi de Dieu pour conduire au salut et à la perfection \ des âmes immortelles, rachetées au prix du sang de Jésus-Christ,

et en qui l'Esprit-Saint a établi son séjour de délices ; porter et réaliser les noms de père, de pasteur, de coadjuteur de Dieu : quoi de plus sublime ! mais quoi de plus surhumain î Dieu se doit donc à lui-même de proportionner les secours aux devoirs qu'il impose, d'assister de sa lumière et de sa force celui qui fait son œuvre , de verser dans son âme une double, une triple mesure de grâces.

Si, au sentiment de saint Thomas, l'ange gardien du roi est tiré des chœurs les plus élevés de la hiérarchie céleste, qui sont les Archanges et les Principautés ; si , comme le soutient le même Docteur , le roi marche au milieu de deux anges , dont l'un le forme à être bon chrétien , et l'autre lui apprend à être un bon prince , car il ne saurait être bon chrétien s'il est mauvais prince, et il ne saurait être bon prince s'il est mauvais chrétien , si , selon l'opinion du vénérable Dupont , les Archanges et les Principautés, que saint Grégoire attribue à

chaque province et à chaque ville , sont les conseillers assesseurs du roi pour le gouvernement de ses états ; ne peut-on pas affirmer que le Supérieur religieux, au lieu d'un ange, a un archange, qu'au lieu d'un seul de ces Esprits, il en a deux, dont l'un lui prèle son secours pour sa perfection personnelle, et l'aulre pour la direction de sa communauté ; et que les anges des religieux qui lui sont confiés se mettent en quelque façon à son service, et se concertent avec lui pour le bien commun? Assisté de ce puissant secours, quels mérites le Supérieur n*amassera-t-il pas , s'il est fidèle! que de fautes il préviendra! que de vertus il fera pratiquer 1 que d'âmes il sauvera ou perfectionnera ! Ne s'associe-t- il pas à tout le bien produit par ses inférieurs , oraisons , mortifications , prédications , œuvres de charité, etc., puisqu'il prépare » dirige ce bien , en est souvent la principale cause?

Aussi sainte Thérèse , à la vue des actions non-seulement saintes en elles-mêmes, mais pleines de grandes conséquences que le Supérieur fait ou fait faire du matin au soir , frappée surtout de l'heureuse nécessité où il est de donner le bon exemple et de se sanctifier lui-même afin de sanctifier les autres , n'hésitait pas à déclarer au Père Gonzalès que , dans son intime conviction , un Supérieur , chargé de l'œuvre de Dieu ia plus sublime et constamment dévoué à la perfection de tant d'âmes d'élite , mérite plus par un seul de ses actes , que ses inférieurs par une multitude.

On doit se résigner à la Supériorité avec confiance.

Les vertus ne se combattent pas entre elles : un excès de modestie ne doit pas faire perdre la soumission à Dieu. Ce serait fausser les principes de l'humilité chrétienne que de conclure qu'étant incapables par nous-mêmes d'un ministère , Dieu ne saurait nous en rendre capables, en nous y appliquant par son choix et sa vocatiou; car ce serait conclure que, si nous

sommes faibles , Dieu Test aussi , tandis qu'il est essentiel à la véritable humilité d'être fortement persuadé que, si nous ne pouvons rien par nous-mêmes , Dieu peut tout par quelque instrument qu'il lui plaise d'employer ; et il est aussi peu permis de douter de la force de Dieu , que de présumer de celle de l'homme. Du moment donc que la volonté de Dieu s'est déclarée par une élection légitime, il convient de se soumettre avec résignation et confiance. Refuser la supériorité canoni» quement imposée, c'est, dit saint Thomas, aller V contre la charité, qui ordonne de sacrifier son repos à futilité commune; 2"" contre l'humilité, qui veut qu'on se soumette aux Supérieurs : or l'élection légitime équivaut ici à un ordre des Supérieurs.

« Ceux qui acceptent indifféremment et immédiatement toutes les charges qu'on leur présente , sont trop hardis ; et ceux qui les refusent toutes, sont trop timides. Je me place entre les uns et les autres , dit saint Grégoire de Nazianze ; je suis plus timide que ceux qui volent aux dignités , et plus hardi que ceux qui les refusent toutes. » (Orat. 1.)

« Il y a humilité véritable , dit saint Grégoire pape , à ne « point résister avec opiniâtreté, quand on reçoit l'ordre « d'accepter la prélature pour le bien général ; et il y aurait « orgueil réel à s'y dérober , quand il est manifeste que c'est « Dieu qui fimpose. Moïse nous offre sur ce point un exemple « admirable. 11 ne voulait pas être le conducteur du peuple « hébreu , et il le devint par obéissance. 11 se serait montré « présemptueux peut-être , s'il avait pris, sans hésiter, la di- « rection de tant de millions d'hommes , il n'aurait pas été « moins coupable, s'il avait résisté à l'ordre du Maître de « l'univers. Il lit donc, dans l'une et dans l'autre circonstance, « preuve d'humilité et de soumission. Se défiant de ses propres « forces , il refusa d'abord la conduite de ses frères ; et il l'ac- « cepta ensuite , plein de confiance en la vertu puissante de « Celui dont il accomplissait la volonté. » (Past. P. I, cap. 6, 7.)

Bellarmin écrivait à peu près dans le même sens à un prélat récemment élevé aux dignités ecclésiastiques : « S'il a plu à

a notre Créateur et Rédempteur de nous marquer noti*e plaça « au milieu de ces dangers , qui sommes-nous pour oser lui « dire ; Pourquoi nous avez-vous traités ainsi ? Celui qui nous « a aimés , et qui a donné sa vie pour nous , daigna bien dire « à saint Pierre , et en sa personne à tous les pasteurs : a Si vous m'aimez , paissez mes brebis. Qui sera assez hardi « pour lui répondre : Je ne veux pas paître vos brebis , pour a ne pas perdre mon âme ? Ce serait montrer alors qu'on « s'aime soi-même , et non Dieu. Celui qui aime Dieu vérila- « blement , dit avec l'Apôtre : J'aime mieux être anathème et a séparé de Jés'is-Christ pour le salut de mes frères , que de « fuir la charge que l'amour d'un Dieu veut mettre sur mes « épaules. Très-certainement , où règne la charité , il n'y a « aucun risque pour le salut ; car, encore que notre ignorance « et notre fragilité nous fassent commettre bien des fautes , « nous savons néanmoins , et nous avons sur ce point le té- « moignage irrécusable de l'Ecriture , que la charité couvre « la multitude des péchés. »

C'est une vérité certaine, et par la foi et par la raison , que rien n'est si puissant pour notre salut que le secours de Dieu, et que nous sommes plus assurés au milieu des plus grands dangers , quand Dieu nous y protège , que nous ne pourrions l'être dans les lieux les plus retirés et les états les plus tranquilles. Or, si la supériorité à des dangers, elle a aussi des secours particuliers ; si elle a des difficultés , elle a pour la pratique de la vertu des avantages considérables *, et , dans la perspective et l'assurance de cette compensation , on doit s'en remettre à Dieu en toute confiance. Saint Grégoire pape écrivait à Cyriaque, élu patriarche de Constantinople : « Vous « nous mandez que vous sentez profondément votre indignité, « que le fardeau est au-dessus de vos forces 5 dès lors nous « concluons de notre côté que votre capacité est à la hauteur « de vos éminentes fonctions : car jamais on n'est plus à « même de remplir les prélatures de l'Eglise , que lorsqu'on « avoue de bonne foi et avec humilité son insuffisance ; parce « qu'alors on met sa confiance en Celui-là seul qui peut pro-

« portionner les secours aux obligations qu'il impose. » (L. >i Reg., ind. 15 , Ep. 5.)

Le pape Innocent III répondit à un prélat qui témoignait un violent désir de se défaire de la dignité épiscopale, pour jouir du repos de la solitude : « Quand vos désirs seraient si véhé- « ments qu'ils vous donneraient des ailes pour voler dans cette « solitude chère à votre âme , je veux pourtant que vous « sachiez que ces ailes doivent se replier , et ne s'ouvrir pour « prendre leur essor que sur notre commandement, (In Z)^« eret, 1» i, tii. 9 , Gan. Nisi cùm pridem. )

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