CHAPITRE V
De la gravité , compagne nécessaire de la fermeté*
La gravité du Supérieur dépend du souvenir habituel de la majesté divine qu'il représente , et d'un certain ascendant que donne la nature.
Un Supérieur doit conserver son arutorité, s'il veut être respecté et obéi; pour cela, qu'il montre la gravité dans sa personne et dans l'ensemble de sa conduite. L'autorité s'en va, à mesure que la gravité diminue : quand le Supérieur oublie son rang, les inférieurs oublient leur dépendance 5 si l'on veut être respecté, il faut se rendre respectable.
Qu'est-ce, en effet, que l'autorité? sinon un empire mystérieux qui imprime le respect et commande la soumission. Or cet empire , ce n'est ni l'âge, ni la grandeur de la taille, ni le son de la voix , ni les menaces qui le donnent ; il faut l'attribuer tout entier à la gravité, et la gravité dépend : l'' du souvenir habituel de la majesté divine que le Supérieur représente, 2^ d'un certain ascendant que donne la nature.
De tous les hommes vivants, nul ne doit avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus impriçnée que le Supérieur ecclésiastique, religieux ou civil. Car comment pourrait-il oublier Celui dont il porte toujours en lui-même une image si vive , si expressive, si présente? Le Supérieur sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander : il voit qu'il ne fait que remuer les lèvres, et aussitôt tout se meut; il a même reçu, par l'usage du gouvernement, une
péni^tralion que nul ne possède au même degré ; il a en main, pour en disposer, une participation de la justice de Dieu. On peut donc lui appliquer ces paroles de saint Grégoire de Nazianze prêchant à Constantinople, en présence de l'empereur : t< O monarque! respectez votre pourpre, révérez votre propre « autorité, qui est un rayon de celle de Dieu ; connaissez le « grand mystère de Dieu en votre personne : les choses hautes « sont à lui seul, il partage avec vous les inférieures ; soyez « donc le sujet de Dieu , comme vous en êtes l'image. » (Oral, xxvii, num. 13.)
Que si ce souvenir et ce sentiment de la grandeur du Dieu qu'on représente sont pour beaucoup dans la gravité, la nature y est aussi pour quelque chose. Gracian a dit avec justesse : « Quelques-uns naissent avec un pouvoir universel en « tout ce qu'ils disent et en tout ce qu'ils font. Ce pouvoir « s'appelle ascendant: c'est une certaine force secrète de supé- « riorité qui ne vient ni de l'artifice et de l'affectation, ni « de l'audace et de l'arrogance, mais de la grandeur du génie « et de l'étendue du mérite , elle est ébauchée par la nature « et achevée par l'art. Cette quahtétpouve place partout; elle « s'empare bientôt du respect et se répand dans la conversa- « tion, dans le discours, dans le port, dans le regard, dans le « vouloir. Chacun s'y soumet sans savoir comment; seule- « m.ent on sent qu'on cède à l'empire insinuant d'un autre. « Ceux qui ont cet avantage trouvent les choses toutes faites. « Vous diriez que la nature les a faits les aînés du genre hu- « main. Ils sont nés pour être les premiers toujours, sinon en « mérite, du moins en dignité. Leur esprit dominateur se ré- « vêle jusque dans leurs plus communes actions. Cet ascen" « dant leur facilite les affaires, qu'ils expédient avec éclat. Tout ce peut tenir dans leur vaste capacité. Ils se rendent d'abord « les maîtres des autres , en leur dérobant le cœur. Leurs « dits et leurs Taits paraissent au double ; en eux la médiocrité « prend la proportion de l'excellence. Ils laissent loin derrière « eux ceux-là mêmes qui les surpassent en science, en noblesse « et en vertu. » {Homme dç court ïï^^ix. 420
La gravité du Supérieur dépend du juste milieu qu'il sait garder entre nae sévérité rebutante et une familiarité indécente.
Saint Bernard, recommandant la gravité au pape Eugène, lui en trace ce tableau : « Ayez une gravité qui ne soit pas une « sévérité rebutante, et qui ne dégénère pas non plus en fami- « liarité indécente. La sévérité éloignerait de vous ceux qui « ont besoin d'indulgence, comme la familiarité ouvrirait la « porte à la dissipation et au désordre. Une familiarité grave « attirera la confiance et retiendra dans le devoir ceux qui , « sans cela , pourraient s'émanciper. Si Ton s'aperçoit que « vous êtes sévère, vous devenez odieux; si l'on vous voit « tomber dans la familiarité , on vous méprise. La gravité « dont je vous parle consiste dans une composition modeste « de l'extérieur, dans le calme et la sérénité du visage, dans « la sagesse et la circonspection du discours. Elle veut qu'on « observe toutes les bienséances; que tout soit mesuré, mais « sans art et sans étude ; qu'on soit gai sans dissipation et sé- « rieux sans fierté ; qu'on soit réservé sans froideur et fami- « lier sans bassesse. » {De Consid,, lid. iv, cap. 6.)
Nous pouvons rapprocher de ce conseil de saint Bernard au pape Eugène, son disciple, celui qu'lsocrate donnait au jeune roi Nicoclès, son élève : « Efforcez-vous d'unir la politesse à la gravité. La gravité convient à la puissance souveraine ; la politesse est l'ornement de la société. Ce double précepte est de tous le plus difficile à observer ; presque toujours ceux qui affectent la gravité tombent dans la froideur, et, en cherchant à être poli, on peut paraître pusillanime et rampant. Il faut, en réunissant les deux qualités que nous avons indiquées, éviter l'inconvénient qui s'attache à chacune d'elles. »
' Eusèbe d'Emèse a écrit du bienheureux évêque Maxime : « La vigueur de son âme se reflétait sur toute sa personne :
« vous eussiez cru voir l'image de la sainteté peinte sur son « visage ; sa démarche était ferme, son pas assuré ; ses re- « gards commandaient le respect et semblaient tenir en bridé « l'invisible ennemi qui ne cesse de tourmenter la vertu. Si « sa sévérité le faisait craindre , sa bonté le faisait aimer : il « tempérait son autorité par une douceur et une humilité (( extrêmes; la sévérité de son front faisait des menaces , cl la « bonté de son cœur des caresses; et ainsi, joignant ensemble « plusieurs grâces différentes , on peut dire qu'il avait le vi- « sage de saint Paul et l'esprit de saint Pierre. Sa justice, dans « la correction des pécheurs, était balancée par l'inclination « qu'il avait à pardonner, de sorte qu'ils ne pouvaient souffrir « ni sa présence ni son absence. »
Saint Grégoire, après avoir cité ces paroles de Job, que nous avons déjà vues commentées par Bossuet : « Si parfois je les « regardais en souriant, ils avaient peine à le croire, » fait ces admirables réflexions : « Si nous entendons ce passage « celon la vérité de l'histoire , il faut dire que ce saint homme « vivait avec ses inférieurs de telle sorte qu'ils le considéraient « avec respect et avec crainte, alors même qu'il leur souriait. « Mais un autre texte déclarant qu'il était « le père des pau- « vres et le consolateur des veuves, » il est difficile d'ima- « giner comment une si grande bénignité et une telle dou- « ceur pouvaient s'accorder avec une conduite si grave et si « sévère. Et, en effet, il ne fallait pas être moins bon et hu* « main pour être appelé le père des pauvres et le consolateur « des veuves, que grave et sérieux pour être craint même en « riant.
« Cela apprend aux Supérieurs à se conduire envers leurs « inférieurs avec un si sage tempérament, qu'ils se fassent « craindre sans se mettre en colère ; et à agir avec tant de « discrétion , qu'ils ne se rendent pas méprisables par une « gaîté excessive , ni odieux par une sévérité outrée. Car nous « désespérons nos inférieurs, lorsque nous exerçons sur eux u une justice trop rigoureuse, puisque la justice qui passe « les bornes de la modération, cesse d'être justice; et souvent
« aussi nous leur ôlons le respect et la crainte, lorsque nous « nous abandonnons à une joie folâtre, puisque les plaisirs cr licites qu'ils nous voient prendre leur donnent occasion « de s'en procurer d'illicites.
« Mais si le Supérieur veut être craint de ses inférieurs, « alors même qu'il leur montre un visage riant , il faut que a lui-môme craigne sans cesse la face de son Créateur. Il est « difficile, en effet, à celui qui se mortifie incessamment par « amour pour Dieu , qui incessamment aspire vers Dieu par « d'insatiables désirs, de trouver ici-bas des sujets de joie im- « modérée. Aussi Job dira-t-il ci-après : « J'ai toujours redouté X Dieu comme une mer courroucée sur ma tête. » 11 trcma blait devant son juge, comme s'il eût déjà entendu prononft cer sa sentence ; et ses inférieurs, le voyant si pénétré de la « frayeur des jugements de Dieu, avaient peine à croire qu'il « pût seulement permettre à ses lèvres un sourire. » (Moral. 1. XIX, cap. 2.)
Cette dernière pensée de saint Grégoire fortifie, comme on le voit, celle que nous avons développée dans la précédente proposition.
La gravite du Supérieur dépend du soin avec lequel il s'interdit les paroles inconsidérées et puériles.
« Les ouvrages sont loués par la main de l'ouvrier, dit m l'Esprit-Saint, et le prince du peuple est reconnu sage par cf ses discours. » (EcclL ix). On n'attend de celui qui préside que de grandes choses : « On n'attendait de ma bouche que « de belles sentences, et l'on se taisait pour écouter mes con- « seils. On ne trouvait rien à ajouter à mes paroles. » {Job, lap. XXIX.)
Ce n'est pas tout de tenir de sages discours, ni de dire de bonnes choses, il les faut dire à propos : « Les belles senfcn « ces sont irjctées dans la bouche de l'imprudent-, car il ne
« les dit pas en leur temps. » (Eccli, xx). a Le cœur du sage * instruit sa bouche et donne grâce à ses lèvres. Des paroles « bien ordonnées sont comme le miel ; la douceur en est ex- « tréme. » Prov. xvi). « Les paroles du sage le rendront « agréable; celles de l'insensé l'engageront dans le précipice. » (Eccle. x). Parler mal à propos n'est pas seulement chose désagréable , c'est chose nuisible : « Le discoureur se blesse lui- « même d'une épée; la langue des sages est la santé. » (Prov, xii). Et encore : « Le parleur inconsidéré tombera en « beaucoup de maux. » (Ibid. xni.)
11 n'est expédient de parler que lorsque la vérité, la charité, le bien de la communauté le demandent. Un signe suffît souvent; et c'est une grande éloquence dans le Supérieur que le silence gardé à propos. Les exagérations, les promesses inconsidérées, les menaces sans effet, les louanges sans fondement, les médisances surtout : autant de choses qui décréditent le Supérieur et lui font perdre la gravité.
Les hommes ayant coutume de juger de la raison par le langage , et les talents et les vertus du Supérieur ne répondant presque jamais à l'opinion qu'on en avait conçue, il est d'une extrême importance pour le Supérieur d'écarter de ses conversations tout discours léger et puéril. ï-^s Supérieurs d'une humeur badine et joviale, pour être plus agréables et plus recherchés, ne ruinent pus moins sûrement leur autorité que les Supérieurs sans vertu.
« Le prince, dit Saavedra , acquiert ou perd son crédit en « parlant, à cause de cette pente qu'ont les sujets à recueillir « toutes les paroles du prince, à les graver dans leur mémoire, « à les étudier pour connaître ses inclinations el ses desseins, « à les colporter et à les censurer, à les interpréter, à y trouver « du mystère. Qu'il ne parle donc qu'après avoir mûrement « réfléchi et pesé les circonstances du temps, du lieu et des « personnes -, car, la parole imprudente une fois lancée, le re- « penlirne saurait la rappeler. Dans cette conviction, les emî< pereurs romains avaient établi qu'on ne leur parlerait que « par des mémoires, et qu'ils ne répondraient que par écrit»
« tant pour se réserver le temps de délibérer que pour écliap- « per aux périls que fait courir la langue, une réponse écrite « étant moins prompte qu'une réponse donnée de vive voix. » (Op, cil, cap. 11.)
« Celui qui se manque de respect, dit Gracian, donne aux « autr<îs plein pouvoir de lui en manquer. Un homme consti- « tué en dignité, écrivait Pline, peut-il être méprisé, s'il ne « se méprise lui-même en faisant des bassesses? Celui qui est « tenu pour fou en public, ne sera pas tenu pour sage en par- « ticulier. On perd plus en un jour où l'on s'émancipe, que « l'on ne gagne en six mois de sérieux et de contrainte. Ce qui « décrédite le plus un homme, c'est de montrer qu'il est « homme. On cesse de le tenir pour divin, sitôt qu'on s'aper- « çoit qu'il tient beaucoup de l'homme. La légèreté et la ré- « putation ne sauraient subsister ensemble. Comme l'homme « grave passe pour plus qu'un homme, l'homme léger passe « pour moins qu'un homme. Nul vice n'est plus opposé a « l'autorité que la légèreté, parce qu'il est le plus opposé à la « gravité. Quel est l'homme léger qui sera réputé prudent et « sensé, surtout s'il est vicieux? Dans les enfants, dit Juan « Rufo , la légèreté est une gentillesse ; dans les hommes « mûrs, c'est une honte; dans les vieillards, c'est une folie.
« Il n'est à propos ni de pratiquer ni de souffrir la j)lnisan- « terie. Celui qui plaisante perd aussitôt la supériorité que « lui donnait son air sérieux , et par conséquent son t redit. « En se divinisant , on s'attire du respect ; en s'humajiisant , « du mépris. Plus les choses sont communes , moins elles « sont estimées , car la publicité découvre des imperfec- (c lions que la solitude couvrait. Tibère, qui, au rapport « de Tacite, connaissait si bien les maximes de régner, « haïssait la flatterie , mais ne pouvait souffri»^ la plaisance terie.
« Outre que la prudence se révèle dans l'homme sérieux , « celui qui plaisante n'est ni moins méprisé ni moins sus- « pect que celui qui ment. On ne sait quand il parle sensé- M ment , ce qui équivaut à manquer de sens 5 il n'est ji>os
« homme tout do bon. » (Homme de cour, max. 50, 76, 177, 289.)
La gravité du Supérieur dépend de l'alliludc digne qu'il prend dans kîir rccréalions et les disputes.
Si rien n*est plus difficile, dans les récréations, que de garder un juste tempéranaent de noblesse et d'affabilité qui ouvre et gagne les cœurs sans diminuer le respect ; rien aussi n'est plus facile, sous prétexte de se communiquer, que de tomber dans un enjouement peu digne d'un Supérieur et même d'un religieux.
Celui qui aspire à conserver la gravité et par contre-coup l'autorité , épanche son cœur, mais non tout son cœur ; il répond volontiers aux interrogations que lui adressent ses religieux , et ne fait pas difficulté de leur en adresser ; il évite d'interrompre et d'accaparer la conversation , de peur de donner de l'ennui ou de paraître faire peu de cas de ce qu'il entend ; il n'a point l'air de s'apercevoir des défauts ni der imperfections qu'on lui signale ou qu'on laisse entrevoir ; il n'use jamais de son autorité pour imposer silence ou donner un avis , lorsque la chose n'en vaut pas la peine ; et surtout, il se garde bien d'intimer des ordres ou de traiter les atfaires du gouvernement ailleurs que chez soi cl en particulier.
Il y a des nations qui regardent comme un défaut la facilité avec laquelle le Supérieur converse et fraternise avec ses inférieurs, il en est d'autres qui s'offensent d'un air grave et d'un langage compassé : les extrêmes sont toujours dangereux , et celui-là les saura éviter qui se souviendra qu'il est Supérieur sans oublier qu'il est homme.
Voici la ligne de conduite que trace au Supérieur le Père Scribani . « Dans les récréations , soyez plutôt spectateur « qu'acteur. Quoique vous puissiez l'emporter en beaucou^i
f< de choses sur vos inférieurs , il est toujours pénible d*êlre « publiquement surpassé par eux, ne fût-ce qu'en un seul point. Si vous êtes sage , craignez une défaite dont le contrecoup porterait sur votre autorité. Quel que soit Tobjet de la discussion qui s'élève , histoire ancienne ou moderne , éloquence , poésie , mathématique , philosophie , théologie , grammaire, etc., gardez la neutralité, ou si vous prenez quelquefois parti , que ce soit à titre d'agent modérateur et pacifique. Une victoire ajouterait peu d'éclat à votre réputation , et un échec pourrait lui en enlever beaucoup. Si c'est peu pour un Supérieur de vaincre ses inférieurs , il n'en est pas de même d'être vaincu par eux. Une diminution d'estime peut conduire à l'infraction des ordres et jusqu'à l'insubordination.
« Quoique vous deviez ordinairement prendre votre récréation avec la communauté , préférez un cercle peu nombreux aux groupes plus considérables, afin d'échapper aux contestations qui ne manquent guère de se former dans les grandes réunions.
« Un Supérieur est toujours déplacé et son autorité est toujours compromise dans ces disputes. Emet-il son sentiment et entreprend-il de le faire prévaloir? on s'oublie jusqu'à l'interrompre , on lui donne des démentis formels , on le contraint d'entendre des choses qui lui font monter la rougeur au front. Indigné d'une pareille audace ou aiguillonné par un contradicteur ardent , prend-il feu luimême et s'emporte-t-il contre ses frères ? oh ! c'est alors que son autorité s'écroule sur les ruines de sa modestie, de son humilité , de sa charité et de sa prudence. « Entre les pères de famille , les mieux avisés sont ceux « qui , en présence de leurs enfants , s'abstiennent de toute « conversation trop enjouée et de tout divertissement trop M puéril, de peur de paraître, par ce laisser-aller, abdi- <i quer l'autorité et la dignité paternelles, et se mettre au « niveau de ceux qui leur doivent le respect et l'obéissance^ a Formez-vous sur ce modèle.
« Ne vous faites point voir ; familiarisez-vous avec tout ïe « monde : de ces deux maximes , la première est sauvage et « la seconde roturière. Au milieu est la ligne droite et sûre « que vous devez suivre. » (Super, relig., 1. ii, cap. 16.)
Oh ! qui étudierait la vie de Jésus-Christ conversant avec ses Apôtres, et tiendrait habituellement son cœur humble, quelle paix et quelle édification ne porterait-il pas parmi ses frères , sans avoir besoin ni de se contraindre ni de compasser ses discours l
La gravite du Supérieur dépend de l'uniformité de son gouvernement et de
son humeur.
En entrant en charge, le Supérieur doit se former, autant que son expérience et ses lumières le lui permettent, une juste idée de la perfection propre de son institut, afin d'y conduire constamment et invariablement ses religieux. 11 doit, de plus, étudier avec grand soin son caractère , afin de n'employer d'autres moyens que ceux pour la réussite et l'application desquels il trouve des ressources dans la trempe de son âme.
C'est à ce prix seulement qu'il mettra de l'uniformité dans son gouvernement.
Tous les hommes ne sont pas propres à l'emploi des mêmes moyens. L*un, trop impétueux et trop amer, ne sait pas s'arrêter dans l'expression du mécontentement et du blâme ^ il dépasse le but et aigrit au lieu de corriger : qu'il se retranche dans une réserve plus froide , plus impassible. Un autre sait conserver la dignité dans l'émotion ; il a dans le regard et dans la voix quelque chose qui impose : que celui-là parle d'autorité , il se fera obéir. H en est dont les paroles cordiales et gracieuses font naître à la fois le respect et la sympathie : ces Supérieurs , favorisés du ciel , pourront tout obtenir par l'cxhoftalion et l'amiiié. Chez d'autres, au con-
traire, l'expression de la bénignité et de la douceur a je ne sais quoi de bas et de vulgaire qui éloigne le respect : qu'ils ne cherchent pas à paraître affectueux , qu'ils se contentent de se montrer bienveillants et exacts.
On dit communément, et cela est vrai, que rien n'est plus désastreux, en fait de gouvernement, que des mesures de rigueur prises par un caractère faible , et que des mesures de condescendance molle prises par un caractère énergique : ni les unes ni les autres ne tiennent 5 on a beau courber la palme , un ressort invincible la relève toujours. Ce qu'il y a de pire, c'est que ces Supérieurs , dévoyés de leur caractère , après avoir été souvent accusés d'inconstance , prennent parfois ab irato des décisions très-fermes qui soulèvent mille plaintes fondées , mille réclamations légitimes , et dont ils ne veulent plus démordre.
Que si la gravité du Supérieur se perd dans cette succession de systèmes de gouvernement, dans ces promesses et ces menaces laissées sans effet , dans ces injonctions et ces défenses contradictoires , elle ne se perd pas moins sûrement dans l'inégalité de son humeur et le conflit des passions et des sentiments qui se lisent sur son front.
Convaincu que des signes de tristesse et de pénible préoccupation seraient regardés comme une faiblesse en même temps qu'ils intimideraient ceux qui ont à lui parler, le Supérieur, pour conserver la gravité et l'affabilité, doit surmonter ses peines secrètes et n'être attentif qu'à consoler celles des autres , voiler tout ce qui regarde l'homme particulier et ne découvrir que l'homme de Dieu , se rendre maître des douleurs les plus légitimes , ou du moins n'y être sensible qu'aux tant qu'il le faut pour apprendre par son expérience à compatir aux douleurs de chaque membre de sa communauté. C'est être roi , presque dieu , de ne plier sous aucune passion , de ne se laisser ni enfler par le succès ni abattre par le revers. On tiré trop aisément des conjectures et des conséquences du déplaisir et de l'inquiétude du Supérieur, pour qu'il puisse ies laisser paraître. 11 doit s'accoutumer à une égalité qui
soit ou véritable ou fidèlement imitée 5 combattre avec sue» ces, avant de se montrer, tout ce qui laisserait sur le visage quelque impression d'abattement ou de trouble ; décharger son cœur dans le sein d'un religieux fidèle, afin de cacher plus facilement aux autres ce qui s'y passe ; et se bien souvenir qu'un Supérieur est à tout le monde, et qu'il ne lui est pas permis de s'affliger au préjudice de son devoir. Pour cela , réprimer toute impatience en public et eu particulier ; excuser des oublis ou des négligences qui se terminent à lui seul ; jamais de termes durs ou injurieux ; habituer tout le monde à obéir à un mot dit d'un ton modéré ; reprendre en peu de paroles et s'arrêter dès qu'on a marqué ce qui déplaît ; et, par-dessus tout, avoir une patience et une résignation inaltérables aux volontés de Dieu.
Heureux les inférieurs dont le Supérieur sait se conserver calme et serein , égal et toujours semblable à lui-même ! Ils ont la clé de son cœur, qu'aucune passion ne trouble 5 etj à son tour, il a la clé de leur cœur qu'aucune prévention ne ferme.