‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 22 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De raUention paternelle ù. pourvoir aux besoins des inférieurs, autre compagne de la douceur.

Cette attention est un des caractères de la charité apostolique.

Qui fut plus ami de la pauvreté et de la mortification que Jésus-Christ? Cependant il pourvoyait comme une tendre mère à tous les besoins de ses Apôtres. « Quand je vous ai « envoyés sans sac , sans bourse , sans chaussure , avez-vous « manqué de quelque chose ? Ils répondirent : De rien , « Seigneur. » {Luc. xxii). Il vint aux noces de Cana , non tant pour boire et pour manger, remarque saint Cyrille , que pour avoir l'occasion de procurer le nécessaire à ses amis. Le jour où il fit faire à ses Apôtres cette pêche miraculeuse , pendant qu'ils étaient encore à leurs filets , il prépara de sa main divine, comme un bon père de famille, du poisson et du pain pour le repas , et , les ayant invités à s'asseoir et à manger, il voulut les servir lui-même. Il disait quelquefois à ses Apôtres : « Venez à Técart et goûtez un peu de repos. » (Marc, VI ). Saint Clément avait appris de saint Pierre que, durant leurs missions , lorsqu'ils étaient obligés de coucher dehors , Notre-Seigneur, au crépuscule du matin , au moment où le froid est plus piquant , venait couvrir délicatement les pieds de ses Apôtres en tirant le vêtement supérieur dont ils se couvraient pendant la nuit. Un jour, levant les yeux et apercevant une multitude immense qui accourait à

lui: « Philippe, dit- il , où prendrons -nous assez de paîn « pour nourrir tous ces gens-là? » {Joan. vi). On sait le reste.

Les religieux étant de tous les pauvres les plus pauvres , puisqu'ils se sont dépouillés de tout , et les plus conformes à Jésus-Christ , puisqu'ils font profession de le copier, nul doute qu'il ne les ait eus spécialement en vue lorsqu'il disait : « J'ai « eu faim , et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif , et « vous m'avez donné à boire.... En vérité , je vous le dis : « toutes les fois que vous avez fait ces choses au plus petit de « mes frères qui sont ici , c'est à moi-même que vous les avez « faites. » (Malth. xxv.)

Saint Paul , héritier de la charité de son Maître , écrivait à Timothée : « Ne buvez pas encore de l'eau , à cause de votre a estomac et de vos douleurs fréquentes. » (1. Tim. cap. v). Cet apôtre veut et ordonne que quiconque se dévoue à la gloire de Dieu et au service de l'Eglise , soit convenablement traité, et reçoive les soins temporels en échange des soins spirituels qu'il prodigue aux âmes : « Il faut que les prêtres qui gou- « vernent bien soient doublement honorés en ce qui regarde « leur subsistance , principalement ceux à qui le travail de « la prédication et l'instruction des peuples sont tombés en « partage. Car l'Ecriture dit : « Vous ne lierez point la bouche a au bœuf qui foule le grain. » Et elle dit encore : « L'ouvrier a est digne de son salaire. » {Ibid,) Il écrivait à Tite : « Envoyez « devant vous Zénas et Apollo , mais veillez à ce que rien ne « leur manque. » ( Cap. m). Dans toutes ses Epîtres , il s'étudie, avec une sorte de complaisance, à nommer, en les louant et les remerciant, ceux et celles qui assistent de leurs biens et environnent de leurs soins les prédicateurs de l'Evangile. Et, comme pour établir sur ce point le droit et les titres de tous les Apôtres présents et futurs , il s'écrie, parlant aux Corinthiens ; « N'avons-nous donc pas le droit de manger et de « boire? Qui va jamais à la guerre à ses frais? Qui plante la « vigne sans manger de son fruit ? Qui pait le troupeau sans « manger de son lait? » (I. Cor, cap. ix.)

La plupart des Ordres religieux et des Congrégations se livrant de nos jours à l'enseignement de la jeunesse chré* tienne ou à la prédication , tous ces témoignages et ces exemples ont au sujet que nous traitons un rapport direct et particulier.

Cette attention est une des garanties de la discipline religieuse.

L'expérience est là pour justifier notre proposition. Pour certains esprits, le plus grand nombre peut-être, rien n'est plus propre à inspirer la confiance et l'amour, le dévoûment et l'obéissance, que l'attention du Supérieur à pourvoir à leurs besoins. Nous sommes tellement remplis d'amour-propre et attachés à nos intérêts, que nous préférons ce qui nous touche aux plus grands prodiges, comme ce peuple qui suivait îe Seigneur au désert et voulait le faire roi, parce qu'il avait apaisé sa faim. Quiconque nous a fait du bien, nous a jeté des chaînes non aux pieds et aux mains, mais au cœur. Pour lui plaire et de peur d'être vaincus en générosité, nous volons au-devant de ses désirs et rien ne nous coûte.

Au contraire, cette attention vient-elle à manquer? on voit naître les refus d'obéir, les murmures dans l'intérieur de la communauté, les plaintes au dehors, mille industries pour se procurer ce qui est refusé , et , pour tout dire en un mot , le mauvais esprit et la décadence de la discipline.

« Non, dit Lancitius,n'espérez'pas que les religieux remplis- « sent leur emploi avec zèle et amour, s'ils ont éprouvé que le « Supérieur est parcimonieux, qu'ilrefuse le nécessaire, et, qu'au « lieu d'ajouter foi aux maux dont on l'entretient et d'accorder it les soulagements demandés, il répond avec sévérité: Maladie « imaginaire que cela ! pure fantaisie ! immortification indigne « d'un religieux ! » (De Condit. boni Sup,). « La pauvreté est « sainte et aimable, ajoute sainte Chantai ; mais quand elle est « extrême, il est à craindre que l'esprit de pauvreté ne périsse.

« et que Ton ne se porte à des manquements consitîcralilcs, au f< moins les àmcs faibles. Quant aux àmcs généreuses qui î( chercheront fidèlement le royaume de Dieu dans l'exacte « observance, le pain quotidien ne leur fera point défaut ni « aucune chose vraiment nécessaire. » (Réponses sur le CoU' (umier.)

Saint Grégoire vient encore ici à notre appui : « Plusieurs, « dit-il, veillent à la vérité sur le troupeau ; mais exclusive- « ment occupés du spirituel, ils négligent le soin du temporel, « ne fournissant aucun soulagement aux nécessiteux , d'où il « résulte assez souvent que leur parole est méprisée : car ceux « dont ils reprennent les vices, et qu'ils laissent cependant en « proie à la misère, ne sont point du tout disposés à les écou- « ter. La vérité ne pénètre au cœur de l'indigent qu'autant « qu'elle est présentée par la main de la miséricorde. Pour « germer et fructifier, la semence de la parole demande à être « arrosée par la charité de celui qui la répand. Que le pas- « teur s'occupe donc simultanément du spirituel et du tem- « porel ; qu'il soulage avec ardeur les besoins de l'âme, mais « sans perdre entièrement de vue les besoins du corps ; car je « le répète, et c'est la vérité : on n'écoute pas volontiers le « prédicateur qui ne rompt qu'une espèce de pain et ne « guérit qu'un genre de maladie. » [Past. P. II, cap. 6.)

Qui donne beaucoup, peut exiger beaucoup. Le Supérieur paternellement attentif aux besoins de ses inférieurs, aie droit de leur dire : Si, de mon côté, j'étends mes soins à tout ce qui peut vous être utile et agréable, avec quelle fidélité, de votre côté, devez-vous vous porter à la pratique de la perfection et à votre emploi? Oubliez-vous vous-mêmes et ne songez qu'à servir la religion avec liberté de cœur, puisque la religion incessamment veille sur vous et vous porte dans les entrailles de sa charité. Ne craignez pas de dépenser vos forces pour la gloire de Dieu; je suis là, en son nom, pour les réparer et en modérer l'usage.

Cette attention, outre le nécessaire, comprend encore certaines prévenances.

Les moyens devant être proportionnés et adaptés à la fin, Tenlretien varie sans doute selon les instituts : autre celui d'un Ordre spécialement voué à la pauvreté ou à la pénitence, autre celui d'un Ordre consacré à l'enseignement ou à la prédication. Cependant, tout en restant dans les termes de la règle et du coutumier, cet entretien doit être large.

Que le Supérieur tende toujours à élargir, sans sortir de l'esprit de l'institut, et que l'inférieur tende toujours à restreindre par esprit de mortification : tel est le grand secret de mettre les cœurs à l'aise et de sauvegarder la discipline.

Non content de fournir le strict nécessaire pour écarter la faim, le froid, la maladie, un Supérieur doit avoir égard à la décence, à l'honnêteté, aux exigences de la position, à la coutume du pays, aux personnes.

Quand un inférieur formule une demande, il faut examiner la nature de la demande, quel est celui qui la fait, l'utilité qu'il y trouvera, ce que les autres religieux pourront penser du refus ou de la permission, si la discipline souffrira quelque atteinte; et, pour peu que la demande soit fondée, se montrer facile, même pour des besoins inconnus autrefois. Nourriture, vêtements, habitation, emplois, voyages: la sollicitude du Supérieur doit tout embrasser, puisqu'il est père.

Il est des personnes timides ou discrètes à l'excès, qui préféreront souffrir que de risquer de paraître importunes. lien est de mortifiées, à qui l'esprit de pénitence fera cacher et supporter les plus vives douleurs. Il en est de fières et de hautaines, qui aimeront mieux se passer d'un soulagement nécessaire, ou se le procurer par des voies illicites, que de s'abaisser jusqu'à prier pour l'obtenir. Une charité attentive et prévenante, qui sait qu'épargner la peine de demander une grâce c'est la rendre doublement précieuse, remédie à tout cela.

Entre les religieux sur qui doit s'étendre la sollicitude du Supérieur, distinguons les vieillards , les hôtes , les ouvriers infatigables.

1" 11 faut apporter une extrême attention à ne rien dire et à ne rien faire qui puisse blesser la susceptibilité des vieillards, supperter et excuser leurs défaillances, soulager leurs infirmités, condescendre à leurs fantaisies, leur épargner les emplois pénibles que les plus jeunes peuvent remplir, les environner de respect. S'ils ne sont plus en état de rendre des services, ils en ont rendu autrefois, et maintenant ils prient et édifient. Ce sont nos frères aines , fils du même institut, nos tuteurs en l'absence du Supérieur. Ils nous ont formés par leurs instructions et leurs exemples, ils nous ont transmis le véritable esprit de l'Ordre, ils ont en partage l'expérience, ils sont chargés de mérites devant Dieu.

Entre les vieillards, les anciens Supérieurs se recommandent plus particulièrement à la vénération et aux égards. On peut leur confier les emplois dont ils sont encore capables, les consulter quelquefois : c'est un hommage rendu à leur expérience , et une satisfaction aussi douce que légitime qu'on leur procure j ils sont si heureux d'utiliser leurs lumières !

2*^ On doit se souvenir, en exerçant l'hospitalité, de ces paroles de l'Ecriture : « Celui qui vous reçoit , me reçoit ; et « celui qui me reçoit, reçoitceluiqui m'a envoyé. » (Malth. xi). Et encore : « Subvenez aux nécessités des saints , et pratiquez « l'hospitalité. » {Rom» xii). Et encore : « N'oubliez pas l'hos- « pitalité, qui a valu à plusieurs le bonheur de recevoir des « anges cachés dans des corps mortels. » {Hehr. xui.)

Quel langage! quelles promesses! Ce ne sont pas seulement des amis et des frères, mais des saints, des anges, c'est Jésus-Christ, Dieu lui-même qu'on reçoit, qu'on nourrit, qu'on loge en recevant, en nourrissant, en logeant ses hôtes! Risquet-on de s'appauvrir en admettant à sa table, sous son toit, le maître et le dispensateur souverain de toute richesse?

Quiconque a l'habitude de voyager sait quel prix on attache è un accueil gracieux, à une conversation amicale, au soin d'ac-

compagner, etc. Lancitius, plein de l'esprit des premiers pères de son institut, dit qu'on ne saurait imaginer combien Tinférieur est sensible à la politesse d'un Supérieur qui ne se sépare de lui qu'au dernier moment, et le suit encore de l'œil, pour lui faire un dernier adieu, lorsque la voiture s'éloigne. Les premiers Supérieurs et les Assistants eux-mêmes le pratiquent ainsi à Rome. Son désir est encore que l'inférieur qui doit changer de maison, soit averti quelques jours à l'avance, pour qu'il ait le loisir de faire ses adieux à ses frères et à ses amis, et qu'on lui donne au moment du départ quelque objet pieux, comme signe de regret et de bon souvenir, {De Coiidilionibus boni Svp.)

3° Nul doute encore que le Supérieur ne puisse et ne doive veiller plus attentivement sur la santé des ouvriers infatigables qui se dépensent tout entiers dans les travaux de la charité ou du zèle.

Ménagent-ils assez leurs forces? ne prolongent-ils point outre mesure certains exercices? n'auraient-ils pas besoin de quelques jours de repos ou de retraite?

Au rapport de Ribadeneyra, saint Ignace se préoccupait beaucoup de la santé de ses disciples, surtout de ceux qui travaillaient au bien des âmes, « attendu que de la santé d'un « ouvrier évangélique dépend très-souvent le salut éternel « d'un grand nombre. Celui donc qui est tout entier voué à « l'apostolat, est redevable de sa santé à Dieu et au prochain. » Il voulait qu'on se souvînt toujours de la pauvreté dans la libéralité et qu'on n'oubliât jamais la libéralité dans la pauvreté, retranchant toutes les complaisances qui pouvaient porter au péché, mais n'omettant aucune de celles qui pouvaient porter à la vertu. Il avait donné cette règle à l'acheteur : « De trois « sortes de denrées et de marchandises , laissez la première « aux cardinaux et la troisième aux pauvres, mais prenez la « seconde réservée aux nobles et aux patriciens. » Un jour qu'on s'était écarté de cette règle , il ordonna d'acheter des lamproies pour toute la communauté, » non, dit-il, pour la « nourrir délicatement, mais pour corriger celui qui la traite

« parcimonieusement. » Aussi le bienheureux Canisius ccrivait-il, parlant de la maison de Rome : « On y enseigne une « pauvreté opulente, une obéissance libre, une humilité glo- « rieuse, je ne sais quel généreux amour de Jésus crucifié, « Chaque fois que je songe à cette belle philosophie, j'éprouve, « avec le charme d'un souvenir délicieux, le regret de n'en « recevoir plus les leçons. »

Cette attention doit se montrer paternelle surtout à l'égard des malades.

Lancitius donne ici deux règles.

Voici la première : Que le Supérieur se dise à lui-même : Si mon provincial était ici malade, comment le traiterais-je? Et si c'était mon père ou ma mère, mes frères ou mes sœurs? Et si j'étais moi-même malade, quels soins voudrais-je recevoir ?

Voici la seconde : Ce que les parents ont coutume de faire pour leurs petits enfants, faites-le pour vos inférieurs.

Non qu'on exige du Supérieur des sentiments d'affection et de tendresse pareils à ceux des parents pour leurs enfants. Il r-uffitque ce soit un désir sincère, une volonté efficace de procurer aux religieux malades tout ce qu'ils ont droit d'attendre dans la communauté, et pour cela de surmonter tout dégoût et toute répugnance. Cette disposition est moins l'ouvrage de la nature que de la raison éclairée par la foi.

Une mère ne se contente pas de gémir, elle fait tout pour soulager son enfant; et plus son enfant est infirme ou disgracié de la nature, plus elle lui dévoue son cœur, son temps , ses services. Aux enfants bien portants , elle témoigne une tendresse de congratulation qui consiste à se réjouir de leur bonheur; aux infirmes, elle témoigne une tendresse de commisération qui consiste à supporter avec patience leur mauvaise humeur et à leur prodiguer tous les soins qui sont on son pouvoir.

L'historien de saint Anselme a écrit de lui : « A ceux qui « jouissaient du don de la santé, il tenait lieu de père 5 et aux a malades il tenait lieu de mère, ou plutôt, il avait à la fois « pour les uns et pour les autres les entrailles d'un père et « d'une mère. Aussi tout ce que ses disciples avaient de secret, « ils s'empressaient de le lui déclarer comme à une douce « mère. »

On ne saurait dire, en effet, combien un Supérieur relève son autorité et se concilie raffection par sa sollicitude pour les malades.

Saint Bonaventure veut qu'on traite les infirmes avec toute sorte de douceur, parce qu'ils sont frappés par Noire-Seigneur, et que si les hommes ajoutent encore à leurs maux, ce surcroît d'affliction criera au Père des miséricordes. (De sexalis, cap. 4). On doit donc multiplier les visites aux malades, entrer dans tous les détails, rendre soi-même quelques services, les consoler et récréer par des paroles aimables, leur enlever toute idée qu'ils puissent être à charge, leur persuader qu'on les regarde comme les benjamins de la communauté, une source de bénédictions et de grâces, un témoignage de la bienveillance de Notre-Seigneur.

Le frère Sylvestre, premier prêtre de l'Ordre de Saint-François, étant tombé dans une maladie de langueur par l'excès de ses mortifications, eut envie de manger du raisin. François le prend aussitôt, le conduit dans la vigne d'un de ses amis, le fait asseoir près d'un cep qu'il bénit, lui ordonne d'en manger et en mange avec lui. Dès que le malade eut goûté de ce raisin, il se trouva parfaitement guéri. Une nuit, le Saint s'apercevant qu'an de ses frères ne pouvait dormir à cause de la faim qui le tourmentait, va chercher du pain, Finvite paternellement à en prendre et, pour lui donner confiance, en prend avec lui.

Ces deux . religieux ne pouvaient, depuis, raconter ce fait sans verser des larmes.

Saint Ignace voulait être le premier averti des indispositions de ses religieux j il parcourait plusieurs fois chaque nuit l'in-

firmeric, cl deux fois par jour il demandait à racheleur s'il avait rempli les ordonnances du médecin. Quand il voyait un malade triste et préoccupé de ses maux, il faisait venir des novices habiles dans la musique et, pour le distraire, il leur ordonnait de chanter des cantiques. Dans une maladie qu'il fit lui-même, il se déchargea de tout, excepté de la sollicitude de l'infirmerie : « Sachez, dit-il dans une circonstance, au Père « Polanque, son ministre, que j'aime tellement mes frères que « je voudrais savoir le nombre des piqûres d'insectes souffertes « par eux chaque nuit. » Il attribuait cette tendresse qu'il éprouvait à l'égard des malades à ses continuelles infirmités, et il en remerciait Dieu.

Lancilius a jugé ce point si important qu'il a voulu marquer dans le détail tous les traits de lésinerie et de dureté que doit éviter le Supérieur. Traduisons :

Donner aux malades une chambre si incommode, un linge si grossier, un si mauvais lit qu'on oserait à peine offrir rien de semblable à ceux qui se portent bien. — Tarder à appeler le médecin, montrer qu'on n'en vient là qu'à regret, paraître désolé de voir tant de malades à la visite. — Refuser les remèdes et les aliments prescrits par le médecin, ou ne les accorder qu'en manifestant son mécontentement ; substituer à ce qui a été prescrit des remèdes et des aliments moins coûteux et moins efficaces , ou engager adroitement le médecin à n'ordonner que ceux-là, quoiqu'il juge les autres plus sûrs et expéditifs. —Visiter rarement ou avec une tristesse visible les malades, ne leur témoignant ni intérêt ni bienveillance ;■ craindre de les toucher et de leur rendre le moindre service j les exhorter à quitter l'infirmerie le plus tôt possible, alléguant que leur emploi est en souffrance. — Se plaindre devant les malades, ou en présence d'autres personnes, des dépenses qu'on est obligé de faire. —Permettre au préfet de la santé et à l'infirmier de se montrer négligents; croire plus facilement au témoignage du préfet de la santé et de l'infirmier qui nient le mal, qu'à celui du malade qui le sent; ne pas les reprendre lorsqu'ils ont refusé une chose prescrite ou nécessaire au ma-

înde, et si la négligence est notable, ne pas les en punir piibHqiiement. — Quand un parent ou un ami envoie au malade des mets, du vin, des douceurs, les intercepter, bien que tout cela puisse lui être utile et ne dépasse point les bornes de la pauvreté religieuse. — Si le malade demande à changer d'air, et que, pour en prouver le besoin, il allègue sa pâleur, sa faiblesse, ses dégoûts, ses insomnies , fermer l'oreille à sa demandci Pourtant, ajoute Lancitius, les gens de la campagne, même les plus pauvres, font changer d'air à leurs troupeaux et n'hésitent pas pour cela à faire quelque dépense. Ce soulagement sera-t-il refusé à un enfant de Dieu qui consume sa vie à son service? — Ne pas préparer aux convalescents une nourriture plus exquise *, les obliger à venir au réfectoire commun, à suivre les exercices, à reprendre leurs travaux sans adoucissement. — Lorsqu'un religieux, sans être gravement malade, manifeste du dégoût pour ce qui a été servi, répondre à ceux qui demandent pour lui un autre mets: S'il ne mange pas, c'est son affaire; et attribuer son dégoût à la sensualité ou à l'imagination. Ce n'est pas ainsi, dit Lancitius , que font et que parlent les bons parents : toujours inquiets, ils tremblent à la moindre pâleur et préfèrent mille fois être trop crédules que de s'exposer à manquer de tendresse. D'ailleurs, cette indisposiion vraie ou imaginaire ne laisse pas d'attrist r ou de troubler le sujet. — Obliger au jeûne ceux qui, à raison de l'âge, de la faiblesse du tempérament, du travail, d'une indisposition , pourraient en être légitimement dispensés. — Ne rien offrir de particulier aux prédicateurs quotidiens, surtout s'ils ont de l'âme et de la véhémence. (De Condlt, boni Super.)

Tous ces traits de dureté et de lésinerie, heureusement ignorés dans les communautés, accuseraient dans le Supérieur ou le défaut de charité ou la bassesse de l'extraction. L'expérience prouve, en effet, que les Supérieurs issus de familles pauvres ou vo-isines de la pauvreté, traitent assez souvent leurs inférieurs avec parcimonie ou du moins, sans cette affabilité et cette politCASSc que donne la naissance. Saint Bonaventure, après avoir appliqué les malédictions du psaume soixantième à ceux

qui nggravonl les infirmilés ilc leurs frères par des procédés impitoyables, ajoute : « Les religieux sains et robustes ne seii- « tent pas ce qu'éprouve le malade, et voilà pourquoi ils ne « sa\ent point compatir. Plus tard, ils seront misa l'école de « ia compassion et de la tendresse, lorsque à leur tour ils seront « atteints par la maladie. » (Desex alis, cap. 4.)

Celte altcnlion suppose et exige «ne conliance sans bornes en la Providence.

La grande raison pour laquelle quelques-uns sont moins paternellement attentifs aux besoins de leurs inférieurs, c'es que, trop préoccupés du temporel , ils règlent la dépense, non sur le pouvoir de Dieu , mais sur le leur. Rendez-leur la confiance en la Providence , vous verrez aussitôt renaître en eux ia charité et ses généreux instincts.

Saint Jean-Chrysostôme , parlant de la confiance en la Providence, fait ce raisonnement : « Celui qui a donne le plus , ne saurait refuser le moins, or D'eu nous ayant donné une âme immortelle qu'il enrichit chaque jour de nouvelles faveurs , pourrait- il refuser la nourriture à notre corps? Et puis({u'il a recouvert d'une peau si délicate l'admirable structure de ce corps , comment lui dénierait- il le vêtement? IN'est-il pas le Dieu qui habille avec magnificence le lis de la prairie? »

Ce raisonnement, vrai pour l'homme en général , l'est bien davantage pour le religieux qui, dans le but de suivre Jésus-Christ et appuyé sur sa promesse solennelle , a quitté patrie, famille, position, dignité, fortune 5 pour le religieux justement nommé l'ami intime et dévoué de Jésus-Christ, son favori qui compose sa cour d'élite et forme son cortège d'honneur.

« Pour nous , disait saint Ignace , ne songeons qu'à glorifier « Dieu et laissons-lui le soin de pourvoir à nos besoins: il ne « permettra pas que rien nous manque. S'il nourrit et habille (( les oiseaux du ciel, fcra-t-il diiïiculté de nourrir et d'habillcx

« ceux dont Tunique occupation est de lui gagner des cœurs ? » Le Père Bobadilla lui ayant demandé d'où il pourrait tirer de quoi subvenir à Tentretien de tant de monde : « Voulez- « vous donc , répondit le Saint , vous en reposer uniquement « sur la charité des fidèles , sans rien attendre de Dieu ? Pour « moi , j'estime que Dieu tient comme en dépôt dans ses mains « puissantes et miséricordieuses tout ce que nous refusent « les mains des hommes ; et si celles-ci ne donnent rien , j'es- « père obtenir tout de celles-là. » Dans une grande disette , il avait nourri sans peine toute sa maison^ le Père Louis de Gonzalve lui disant qu'il y avait là un miracle : « Eh ! quel « miracle? répondit-il; ce serait, au contraire , un miracle « qu'il n'en fût pas ainsi. Serait-il possible et croyable que Dieu « manquât de venir au secours d'une âme qui l'invoque et se « fie en lui? N'avez-vous pas remarqué que les aumônes aug- « mentaient en proportion du nombre des religieux? Quant « à moi , si cela était expédient , je recevrais aussi volontiers « mille novices que cent, puisqu'il n'en coûte pas plus à Dieu (c d'en nourrir une multitude qu'un petit nombre. » Pour fournir le nécessaire , il lui arriva plusieurs fois de faire vendre la vaisselle et même les lits de la maison , puis d'emprunter. « La santé d'un seul de mes frères , disait-il , m'est plus préce cieuse que toutes les richesses du monde , et Dieu ne sauce rait abandonner ceux qui empruntent pour Dieu. »

Sainte Thérèse , entendant une Prieure se plaindre du grand nombre des malades : « Vous vous trompez, répondit-elle, en c( vous imaginant que tant de malades vont ruiner la maison ; « jamais Dieu ne répand plus de bénédictions sur un couvent, « que lorsqu'il s'y trouve beaucoup d'infirmes. »

Pour tout viatique , saint François d'Assise rappelait à ceux qui partaient en mission ce verset du psaume 54*^ : « Reposez- <c vous sur le Seigneur de ce qui vous regarde , et le Seigneur « vous nourrira. » — « Parlez, mes frères, disait-il encore, « partez avec la bénédiction de Dieu , soyez pleins de confiance « et de joie en demandant l'aumône , plus que celui qui irait iK offrir cent pour un ; puisque vous dites : Donnez-nous pour

« ramouî de Dieu ; cl qu'en comparaison de cet amour , le « ciel et la lerre ne sont rien. »

Lui-même, quêtant des pierres pour réparer l'église de Saint- Pierre-Damien à Assise, disait : « Qui me donnera une pierre, « aura une récompense ; qui m'en donnera deux , en aura « deux ; qui m'en donnera trois, en aura trois. •

Parlant à ses religieux , il raisonnait ainsi : « Dieu qui fait « lever son soleil sur les justes et sur les pécheurs, qui verse « de ses trésors et de sa table sur les païens et les hérétiques, « qui leur prodigue les aliments , le vêtement et tout le « reste , vous refusera-t-il à vous le nécessaire ? Si le Roi du « ciel promet à ceux qui l'aiment de les faire régner étcr- « nellement, hésitera-t-il à leur fournir ce qu'il a coutume « de dispenser si libéralement à ceux mêmes qui ne l'aiment « pas? Plus notre nombre augmentera, pourvu que nous « soyons de vrais pauvres évangéliques , plus Dieu fera écla- « ter sur nous sa Providence en ouvrant en noire faveur le « cœur et la main des fidèles. »

Tels sont les sentiments que tout Supérieur doit avoir et inculquer. On peut , au reste , remarquer cette pensée de saint François , bien propre à adoucir la honte et la peine au religieux mendiant : Nous donnons plus que nous ne recevons : l'amour de Dieu, le ciel, en échange d'un morceau de pain ou d'une pièce de monnaie , sans compter le double et le centuple dès ce monde en bénédictions temporelles.

Lancitius , à son tour , donne une recette pour attirer les aumônes : « Soyez, dit-il , libéral à l'église pour la pompe du culte , à la porte pour partager votre bien avec les pauvres 5 à l'infirmerie pour le soulagement des malades , au réfectoire pour nourrir convenablement les amis de Dieu. » Que n*a-t-il ajouté : Priez beaucoup pour les bienfaiteurs?

11 menace de mille fléaux les Supérieurs durs , avares , défiante*

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