‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 23 sur 58 · TRIPLE OBJET DB LA VIGILANCE ; LES REGLES. — LES EJIPLOIS · texte numérisé non relu

TRIPLE OBJET DB LA VIGILANCE ; LES REGLES. — LES EJIPLOIS

LES OFTICIERS.

PARAGRAPHE fer.

Premier objet de la vigilance : les règles.

Le Supérieur est le dépositaire et le gardien des règles , pour les faire observer

toutes et toujours.

L'autorité que le Supérieur paraît avoir n'est point la sienne, c'est celle des règles. A proprement parler , il n*est que le ministre , le défenseur des règles , pour les faire connaître et observer; il n'en est pas le maître. Le Supérieur peut tout selon les règles, mais les règles peuvent tout sur lui. « Non , « disait saint Bernard, ce n'est point sur les règles transmises « par nos pères , c'est sur les transgressions journalières des « Frères, que TAbbé par son élection a été établi; car com-

« ment pourrait-il se croire au-dessus des règles, YKhhà qui , « au jour de sa profession , s'est engagé solennellement et de « plein gré à observer les règles ? » ( Lib. de Prœcept. et Dispens,j cap. 4.)

Entrer en charge , pour le Supérieur , c'est recevoir le dépôt et la garde des règles : voici sa principale , pour ne pas dire son unique obligation , comme celle de tout chef de société et de tout magistrat est de maintenir l'honneur et l'intégrité des lois.

« Roi et Loi ne diffèrent que d'une lettre, dit Saavedra. « Qu'est-ce, en effet, que le roi, sinon une loi parlante ; et la « loi, est-ce autre chose qu'un roi muet? jusque-là que la loi « régnerait toute seule, si elle avait le don de s'énoncer eîlcc< même. » (Op, cit., cap. 21.)

L'Ecriture, parlant du couronnement du roi Joas, dit : « îls « produisirent le fils du roi devant tout le peuple; ils mirent « sur sa tête le diadème et le témoignage ^ ils lui donnèrent « la loi en sa main, et ds l'établirent roi. » (lî. Parai, cap. xxni). La loi sur sa tête, c'est pour lui inspirer l'obéissance, le soumettre dans sa conscience, le convaincre que ce n'est pas lui , mais la loi qui doit régner et régler l'usage de son autorité; la loi en sa main, c'est pour l'imprimer dans tous ses sujets , pour lui donner une force qui exécute , se fasse craindre , et assujettisse les peuples par le respect de l'autorité.

Pour établir cette puissance qui représente la sienne , Dieu met sur le front des Supérieurs et des rois et sur leur visage je ne sais que. reflet de sa divine majesté. Encore qu'ils meurent, leur autorité ne meurt pas; elle passe tout entière à leurs successeurs , et imprime partout la même crainte et la même vénération. L'homme meurt , il est vrai , mais le ministre de Dieu ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.

Que le premier Supérieur , faisant les règles , soit plein de sagesse et de charité pour s'accommoder à la fragilité de notre nature; mais, les rè2;les faites, que lui et ses sueccs-

scurs soient pleins de fermclé et de zèle pour empêcher les

transgressions.

On doit faire observer toutes les règles et toujours.

V Toutes les règles. Ce que les fondements sont aux maisons, les os elles nerfs au corps humain, les règles le sont aux communautés religieuses. Quoique, entre les règles, les unes paraissent et soient en effet plus importantes , les autres moins , il faut néanmoins veiller à l'observation de toutes ; car il n'en est aucune qui ne soit le fruit d'une longue réflexion , qui n'ait été comme dictée par l'Esprit-Saint , et dont l'infraction ne puisse apporter à la religion , du moins à la longue, un préjudice notable. 11 suffît d'une pierre détachée pour déparer le plus beau frontispice , d'une légère fracture pour déconcerter toute l'économie du corps le plus robuste ; et personne n'ignore que le navire le plus colossal s'abîme tôt ou tard dans les flots, si la pompe ne rejette sans interruption l'eau qui s'y infdtre goutte à goutte.

2" Toujours, Quelques Supérieurs font observer les règles très-exactement en certains temps, par exemple, au début de leur prélature, et se relâchent ensuite. C'est vanité, qui se hâte de faire ostentation de zèle pour recevoir des éloges , et se calme et s'éteint avec les applaudissements. C'est pusillanimité , qui se lasse et abandonne tout, quand les événements ne justifient pas les prévisions et ne réalisent pas les désirs. C'est indiscrétion , qui a porté d'abord ses vues trop haut, et se voit maintenant forcée d'en rabattre.

Que le Supérieur lise souvent ses règles et celles des divers officiers , pour savoir ce qu'il peut permettre ou refuser , ce que tous et chacun doivent faire ou éviter. Qu'il veille sans cesse , tantôt avertissant en secret , tantôt donnant des avis généraux , quelquefois signalant aux Supérieurs majeurs les germes d'un abus , l'introduction d'une coutume peu conforme à l'esprit de l'Ordre , ou des défauts qui , sans faire des coupables , s'écartent néanmoins de la pensée du Fondateur ou des prescriptions disciplinaires de l'institut. C'est un beau et édifiant spectacle , sans doute , que celui d'un Ordre

marchant toujours sur la même ligne , anime du même esprit, mù par les mêmes ressorts ; mais ce n'est qu'au prix d'une vigilance continuelle qu'il conserve sa force et sa gloire , et passe intact et sacré à travers les siècles^ sans s'altérer ni se dénaturer jamais.

Le Supérieur ne peut ni toucher aux constitutions, ni changer à son gré

les coutumes.

Deux choses mettent en péril un Ordre religieux : l'oubli des règles et les changements faits dans les constitutions : la première enlève aux penchants de la nature leur frein nécessaire , et prive l'àme de direction ^ la seconde affaiblit l'autorité de l'institut , et invite au relâchement et à l'inconstance.

Il faut dire des constitutions religieuses ce qu'on a dit des lois. « Mieux vaut une république fondée sur des lois moins « excellentes , mais stables , qu'une autre fondée sur des lois « plus excellentes , mais variables. » (Cléon,. « Les mutait tions soudaines sont pleines de périls dans un état, et qui « mouche trop fort tire le sang, » (Aristote). « Les lois ne « sont pas lois , si elles n*ont quelque chose d'inviolable. On « perd la vénération pour les lois , quand on les voit si sou- « vent changer. C'est alors que les nations semblent chance- « 1er, comme troublées et prises de vm , ainsi que parlent les « prophètes. L'esprit de vertige .es possède et le^ir chute est « inévitable , parce que , dit Isaie , les peuples ont violé les « lois , changé le droit public et rompu les pactes les plus « solennels (Is^ xxiv). C'est l'état d'un malade inquiet , qui « ne sait quel mouvement se donner. On tombe dans cet état « quand les lois sont variables et sans consistance, c'est- « à-dire quand elles cessent d'être lois. » (Boss., PoliU sacr., 1. I, prop. 8°.)

« Les lois multipliées à l'excès accusent une république a corrompue, et ne la ruinent pas moins que les vices, tant

t( à cause du mépris où elles tombent qu'à cause de îa con- « fusion qu'introduisent les interprétations diverses dont elles « sont susceptibles et les contradictions qu'on y remarque ; ce « qui fait dire à Aristole qu'un petit nombre de lois suftit « pour les cas majeurs , et qu'il faut laisser le reste au juge- « ment naturel. » (Saavedra, Op. cit., cap. 21.)

Saint Bernard, dans son livre Du Précepte et de la Dispense, chap. 4 et 5 , montre que les règles sont confiées à la prudence et à la fidélité de l'Abbé, non abandonnées à ses volontés et à ses caprices. « Chaque institut , en effet , dit Modeste de Saint-Amable , a son but et ses moyens propres. Vous changez les moyens ou vous en ajoutez de nouveaux , c'est vouloir atteindre le but autrement que ne l'a voulu le Fondateur, ou même changer le but. Mais si vous changez le but, ou si vous prétendez le faire atteindre d'une autre façon , vous bouleversez donc l'institut sous prétexte de le perfectionner, vous lui enlevez sa force et sa beauté, en lui enlevant son unité de vues et de moyens, vous entravez sa marche par cette multiplicité de règles ou par cette substitution de règles disparates. Du moment que le religieux a embrassé un institut , cet institut , tel quel , est tout pour lui ; les autres ne lui sont rien , fussent-ils mille fois plus parfaits ; pourquoi ? parce qu'il ne peut poursuivre deux buts , ni même un seul par des moyens contradictoires. La chose fût-elle en son pouvoir, il s'y refuse : ce n'est point à cela qu'il s'est engagé. » (Par/*. Sup,, liv. I, chap. 5.)

Ajoutez qu'une fois engagé sur cette pente , on ne s'arrête plus , et qu'en fait d'innovations , pour ruiner un institut , il suffît de commencer. Les particuliers ne pouvant avoir toutes les lumières qu'avait le Fondateur, se mêlent de supprimer, d'ajouter, de modifier i mais ce qui leur paraissait d'abord insignifiant , opère bientôt une grande perturbation dans un mécanisme qui ne se soudent que par la mutuelle dépendance de chaque partie, et des remaniements insensés viennent gâter et quelquefois détruire une œuvre et une législatioa marquées au sceau d'une divine sagesse.

Le ohangemcnt dans les coutumes et les règlements de discipline n'est guère moins désastreux.

« Vous en verrez , dit saint Bon aventure , qui', à peine élus « Supérieurs , se croient tellement remplis de l'esprit de « science, qu'ils se hâtent de renverser tout ce qu'avait « élevé leur prédécesseur, appelant ses institutions folles et « perverses. Vous en verrez d'autres qui , en descendant les « degrés delà prélature, blâment et flétrissent à l'avance tout u ce que feront leurs successeurs , sans songer que la critique « des autres va s'exercer sur eux de la môme manière. » (De sex alis, cap. 6.)

« Quelle pitié qu'un Supérieur, à son début, prenne le contre-pied d'un vieillard plein de maturité et d'expérience qui l'a précédé dans le gouvernement, troublant et dépaysant les sujets , ne laissant prendre de la consistance ni aux choses ni aux tètes ! Nouveau système de conduite, nouveaux usages , nouvelles dispositions locales : on ne sait plus où l'on en est , tous les esprits sont en mouvement , on ose à peine se croire membre de la même communauté.

« Que gagne-t-on à tout cela ? On détruit au lieu d'édifler ; on renverse sous prétexte de réformer. Le mieux est souvent l'ennemi du bien. Pour vouloir perfectionner une machine qui est déjà en bon état, on y cause un ébranlement qui en accélère la ruine. » (Beaufiis, 12® Lettre.)

Chez les uns, c'est précipitation et étourderie. Ils font aujourd'hui un règlement pour un motif, demain ils en feront un second pour un motif non moins plausible ; chaque semaine en voit éclore deux ou trois ^ et, parce qu'ils ne se donnent pas la peine de prévoir avant de les porter, ils en portent autant de fois qu'ils croient découvrir de nouvelles raisons, jusqu'à ce qu'enfin cette législation informe et indigeste s'affaisse sur elle-même , et par sa chute augmente le désordre auquel elle devait remédier.

« Chez les autres, c'est timidité et faiblesse. Incapables de faire observer les anciens règlements, ils en font de nouveaux très-sages et même très-sévères. Dans le but de leur

donner du poids , ils les publient avec toutes les formalités requises ; mais ils en restent là , ne veillent point à leur exécution , contemplent tranquillement les transgressions multipliées , et s'imaginent avoir assez fait pour l'acquit de leur conscience dès qu'ils ont chargé celle des autres de nouveaux engagements. Triste expédient, de publier des règlements nouveaux au sein d'une communauté qui actuellement se soulève contre les anciens ! De quelle utilité sont les règlements , si on ne les observe ? Et qui vous répond qu'on observera les vôtres plutôt que ceux de vos prédécesseurs ? Il ne faut statuer que ce qu'on prévoit ou ce qu'on espère devoir être exécuté , et c'est ce que vous ne faites pas. De deux choses également nécessaires , la promulgation et la sanction de la loi , vous faites la première , parce qu'elle coûte peu , et vous négligez la seconde , parce qu'elle exige une vigueur qui vous manque. » (Beaufiis, 10^ Lcllre.)

De là deux graves inconvénients :

1" On ouvre la porte aux murmures. Toute nouveauté, par cela seul qu'elle est nouveauté , est odieuse , et , comme l'a remarqué saint Bernard , augmente les plaintes, non la sainteté. (De Prœcept, et Dispensât cap. 5). Les jeunes religieux applaudiront peut-être , dans l'espoir de gagner quelque chose à ces changements , mais les anciens , ceux surtout qui furent dévoués aux Supérieurs précédents , dont on est censé blâmer la conduite, se sentiront profondément blessés, et ne pourront s'empêcher de taxer le nouveau Supérieur de suffisance et de témérité. »

2" On sape les fondements de l'autorité. Du moment que le pouvoir, sans règle certaine , n'écoutant que le seul caprice , s'en va au hasard et oppose volonté à volonté , il tombe dans le discrédit : on ne se soumet qu'à l'extérieur, pour un temps , dans la pensée que cela durera peu ^ on s'accoutume aux changements , et l'on vit toujours comme dans un provisoire ; car, si l'on supprime ou si l'on introduit un point aujourd'hui, pourquoi n'en supprimerait -on pas ou n'en >nlroduirait-on pas un autre demain ? Si le Supérieur actuel

s'arroge ce droit , son successeur ne voudra-l-il pas aussi le revendiquer? Le premier ne donne -t- il pas au second l'idée, l'exemple, et comme le signal de ces interminables variations ?

Le Supérieur doit saisir l'esprit des règles pour interpréter et adoucir au besoin.

Quelques règles sont de la substance et comme de l'essence de l'état religieux ou de tel Ordre particulier ; d'autres appartiennent seulement à sa bienséance , et , pour ainsi parler, à son vêtement extérieur 5 les unes touchent de plus près à la pratique des vœux , les autres de plus loin. Quoique toutes les règles doivent être soigneusement gardées , ce n'est pas toutefois avec une égale ardeur et une vigueur égale. Autre l'expiation prescrite par la loi mosaïque pour une lèpre, autre celle pour une simple tache ; et il serait souverainement ridicule de panser avec la même anxiété une piqûre d'insecte au doigt et une blessure profonde à la tête.

C'est donc moins aux termes qu'à l'esprit qu'il faut s'attacher , et il pourrait quelquefois arriver qu'un Supérieur allât contre la loi en observant la teneur stricte de la loi, attendu que les lois portent sur des cas , des circonstances , des éventualités, qui se combinent et se diversifient de mille façons. Si , en me conformant aux termes de la loi , je blesse le bien commun ou quelque vertu supérieure , ou si je vais contre la fin de la loi et contre l'intention du législateur, n'est-il pas évident que je pèche ? Voudriez-vous que je rendisse à un furieux son épée,sous prétexte qu'elle est à lui ? ou bien, David eût-il dû laisser mourir de faim ses gens , plutôt que de leur distribuer les pains de proposition, sous prétexte que ces pains étaient consacrés au Seigneur ?

L'abbé Geoffroi , qui composa l'oraison funèbre de saint Bernard , dit que sa principale étude était d'aviser aux moyens d'adoucir à ses disciples le joug de Jésus-Christ , pratiquant tout

le premier cette leçon qu*jl donne dans sa lettre 229' : « Il ne faut pas craindre quelquefois de relâcher de la règle 5 la règle suprême , c'est la charité. »

Eugène III , revenant sur une décision qu'il avait prise contre le Chapitre de Sainte-Geneviève , pour le bien de la paix , justifiait ainsi sa conduite : « La paix et la vérité sont le « testament que Jésus-Christ a laissé à ses disciples ; et , « parmi ses disciples , nul , à mon sens , ne porte plus vi- « siblement le sacré caractère de son Maître , que celui qui a aime la paix, et qui , revêtu du suprême pouvoir, n'en use « que pour procurer, rétablir ou affermir la paix. » [Ep. 14, ad 19.)

Le grand saint Augustin , voyant que les évêques et les prêtres donatistes refusaient de rentrer dans le sein de l'Eglise, dans la crainte de perdre leur rang et leur dignité première , fut d'avis qu'on passât par-dessus les canons qui les en dépouillaient- « Nous ferons , disait-il, pour les enter sur l'arbre de l'Eglise , une petite incision à la discipline , comme on en fait une à Técorce pour y introduire la greffe ; mais la charité a des lois plus fortes que les canons , et, puisqu'elle a la vertu de couvrir la multitude des péchés , elle saura bien couvrir la faute commise en ce point contre la sévérité des règles. L'unité et la paix étant préférables à tout, nous n'avons à souhaiter qu'une chose , c'est que les évêques et les prêtres donatistes fassent désormais , pour cette paix et celte unité, ce qu'ils ont fait jusqu'ici contre elles. »

Le Supérieur , pour maintenir la paix , ne doit donc pas hésiter quelquefois à sacrifier, pour un temps limité, à l'égard de certains individus , quelques points de discipline et même quelques parcelles de ses droits. Celte légère perle sera bientôt et amplement réparée par l'union des cœurs et une foule d'autres avantages, et, comme l'a dit un Docteur : « c'est un « commerce louable et propre à une piété ingénieuse et bien « entendue, d'acheter ce trésor inestimable de la paix au prix « de quoi que ce soit ici-bas. »

Qu'on ne dise pas que ce serait affaiblir l'autorité. II y a uns

grande différence entre relâcher parfois de son autorité pour un plus grand bien, et y renoncer lout-à-fait. Dans le premier cas, c'est condescendance ; dans le second , c'est impuissance. La condescendance n'affaiblit point l'autorité, elle suspend seulement son exercice pour un temps ; l'impuissance , manifestée par l'abandon total , la perd et la ruine de fond en comble. Donc, lorsque le Supérieur relâche quelque chose de la règle pour le maintien de la paix , bien qu'il n'exerce pas son autorité dans toute sa rigueur, il ne laisse pas de la conserver, et il peut toujours , dès qu'il le trouve expédient, punir celui qui abuse de son indulgence. A quoi , d'ailleurs, aboutiraient un zèle intempestif et le strict usage de l'autorité dans une maison d'où seraient bannies la charité et la paix ? Les plus légers abus ne seraient-ils pas sans remède , chacun étant disposé à regarder la correction, non comme un effet de la raison , mais comme un fruit de la passion ?

Il faut, nous l'avouons, une prudence rare, une force d'esprit peu commune , pour interpréter ainsi la règle , en dispenser, suspendre momentanément son exécution. Quiconque n'est doué ni de cette prudence ni de cette force d'esprit , éprouvera , dans certaines rencontres , de terribles angoisses devant les termes de la règle , incapable qu'il sera de pénétrer la pensée intime du Fondateur ou de s'élever jusqu'aux raisons supérieures qui dominent toute législation , et ne sachant par conséquent discerner ni ce qui est suffisamment permis par les constitutions bien comprises , ni ce qui s'y trouve implicitement renfermé , ni ce qui résulte de l'esprit général de l'institut, moins encore ce que réclame la position présente et souvent exceptionnelle du sujet, ou ce que Dieu , dontl'Espriî souffle où il veut, peut exiger.

le Supérieur a besoin d'une extrême prudence , quand une modificatien ou une innovation paraît nécessaire.

Il ne faut pas une moindre prudence pour introduire une disposition nouvelle dans la règle ou en abolir une ancienne. Le cas , quoique très-rare , peut se présenter : par exemple , lorsque , sans cette innovation , l'institut ne peut plus atteindre son but ou ne l'atteint qu'imparfaitement.

Mais alors observez ces quatre choses :

V Ne précipitez rien ; connaissez parfaitement l'état de la communauté ; examinez longtemps ce qui a besoin d être changé ou modifié ; assurez-vous que l'institut n*a pas prévu le cas, ou est insuffisant , et ne vous laissez point éblouir par des apparences de bien que l'expérience ferait ensuite évanouir. « il est utile , disait Monseigneur de la Mothe , de com- « mencer par tout voir et tout entendre ^ s'abstenant de parler « et d'agir. Des yeux et des oreilles , à la bonne heure ; mais « point de bras ni de langue. » « On ne fait souvent l'épreuve « d'un remède qu'aux dépens de la santé et de la vie, dit Saave- « dra. Combien de simples ont commencé par empoisonner , « avant que la pharmacie eût enseigné à s'en servir ! » ( Op. cil., cap. 21.)

2° Le projet formé , considérez-le dans tous les sens , sous toutes ses faces. L'exécution en sera-t-elle difficile ou aisée? La majeure ou du moins la plus saine partie de la communauté le désire-l-elle ? Les avantages en sont-ils grands et balancent-ils les inconvénients ? Rcmédiera-t-il véritablement au mal?

3° Ecartez toute innovation , même agréée par la majorité , qui tendrait à favoriser tant soit peu l'irrégularité et l'abaissement de l'esprit primitif; et rendez-vous ce témoignage que voiiç nccéàezqu à limpérieusc exigence des lieux, des temps,

des personnes : comme l'Eglise , qui ne change jamais son dogme ni sa morale , mais qui accommode prudemment sa discipline aux siècles , aux climats , aux peuples , aux circonstances diverses.

4° Prenez l'avis de vos conseillers, de vive voix et, au besoin, par écrit ; et, dans le cas où la chose dépasserait vos pouvoirs, obtenez le consentement de la majorité des membres de la communauté, ou réunis en corps ou représentés par leurs délégués, selon la teneur des constitutions.

Cette marche suivie, nul n'a lieu de se plaindre, et vous avez pour vous Dieu et les sages.

En général , In résistance au moins momentanée des Supérieurs à certains changements que réclame la communauté, est légitime et nécessaire. Leur caractère ordinairement calme et mesuré , leur habitude des affaires , leur connaissance exacte et détaillée des personnes et des choses , leur permettent de mieux apprécier les innovations , quant aux difficultés qu'elles rencontreront et aux inconvénients qu'elles feront naître, parmi des religieux souvent irréfléchis et faciles à se passionner, soit pour un principe abstrait et vague , soit pour un sentimen'. saint et généreux.

Dans le cas même où l'innovation réclamée est vraiment bonne , le retard calculé et provisoire des Supérieurs est éminemment utile : le plan de cette innovation se mûrit, le nombre des adhérents qu'elle a réunis augmente , les obstacles s'aplanissent.

Enfin, quand l'innovation est décidée, les Supérieurs ont d'ordinaire deux règles à suivre : 1" ils ne l'appliqueront que dans un moment favorable , l'opportunité jouant un grand rôle dans les choses humaines , 2^ ils ne l'appliqueront le plus souvent d'abord que partiellement : car, comme elle peut avoir des conséquences fâcheuses que ne prévoyait pas la théorie , ils ne doivent marcher qu'avec prudence et se réserver la facilité de reculer, s'il y a lieu. L'habileté dans le tâtonnement, voilà ce qui distingue le médecin praticien.

fllDXiÈXfi OBJET DE LA TIGILÀNCB : LES EMPLOIS.

Dans la distribution des emplois , il faut avoir égard à l'attrait et k l'aptitude des sujets.

Il est difficile de réussir quand on ne suit pas son instinct : la nature se ressent toujours de la contrainte ; malgré nos efforts, elle nous trahit tôt ou tard. Au contraire, le goût facilite et adoucit tout^ il rend ingénieux et adroit, laborieux et infatigable. Aussi remarquons-nous que la Providence , attentive à assaisonner d'un plaisir naturel toutes les fonctions nécessaires a ia vie , donne à chaque homme Tinclination et l'attrait pour l'état auquel elle le destine.

Saint Ignace avait grand soin d'accommoder les ordres qu'il intimait et les emplois qu'il confiait, non-seulement aux forces et aux talents, mais aux inclinations et aux désirs de chacun, dans la persuasion que l'homme remplit mieux et plus longtemps sa tâche, quand elle est conforme à ses goûts et à ses aptitudes. D'ailleurs un bon moyen de tenir les sujets contents dans leur vocation, c'est de leur assigner, autant que possible, l'emploi qu'ils préféreraient , s'il était laissé à leur choix. Ce n'est qu'à l'extrémité, et quand le sujet est seul capable, qu'il faut froisser ses répugnances. Comme il aurait besoin de prendre sur lui à chaque instant par une sorte d'acte héroïque, on serait assuré d'avance que l'emploi serait mal rempli.

Tous ne sont pas également propres à tout. Les uns sont faits pour les emplois importants, les autres pour les emplois inférieurs. Si l'œuvre est délicate, le religieux à qui on la confie doit être habile, éprouvé, capable de la mener à bonne fin. Si elle met en relation avec les magistrats ou d'autres person-

AD K, nages dislingues, elle veut être traitée par un sujet discret, ' ^ instruit et formé à la polilessc. On ne peut mettre dans une

'um. classe, avec les enfanis, ceux qu'un défaut corporel expose au mépris, ni à îa tète d'un noviciat ceux qui seraient atteints de

^IL (juehpie travers d'esprit.

Plus le ministère est élevé, diiïicde , plus il est nécessaire, avant de lixer son choix, de réfléchir et de prier. On doit même avoir plus d'égard à la voix puhlique qu'à ses propres lumières, afin de justifier, aux yeux des personnes raisonnahlcs , des choix dictés par la seule équité et par l'amoui de l'ordre.

On fera bien de condescendre quelquefois aux désirs des anciens qui demandent à n'être pas sous la dépendance des jeunes : mieux vaut les gagner que de vouloir les plier, pourvu qu'il n'y ait pas d'autres inconvénients à craindre, La patience de ces religieux est mise à une rude épreuve, lorsqu'ils ont affaire à un jeune Supérieur qui, fier de son autorité et ignorant ce que la vieillesse apporte de chagrins et de manies , ne tient compte ni de leurs infirmités, ni de leurs services, ni de leur expérience, et les traite presque comme des novices.

Jamais il ne faut confier à un religieux un emploi étranger à son institut, quelques rares talents qu'on lui connaisse pour le remplir : il sortirait de l'esprit de sa vocation, et dès lors échapperait à la grâce. D'ailleurs, s'il y a exception pour celuilà, pourquoi pas pour d'autres?

« Il y a même des sujets, ditGracian, qui, pour valoir « leur prix, sont obligés de changer de pays, surtout s'ils veu- « lent'occuper de grands postes. Dans la patrie, on se sou- « vient trop des imperfections qu'un homme avait au comu mencement. Une épingle a pu passer pour une chose de « prix , transportée d'un hémisphère à l'autre ; et quelquefois « un verre a été préféré à un diamant, pour être venu de loin. « Je n'aurai jamais beaucoup de vénération pour une statue « que j'ai vue pied d'arbre dans mon jardin. » (Homme ch eowr, max. 198.)

Dans la distribution des emplois , il faut avoir égard à la vertu et au caractère des sujets.

Tel, solidement établi dans l'abnégation, se sanctifiera parmi les louanges qu'attire un emploi éclatant; et tel , moins mort à lui-même, devra se réfugier dans un emploi plus obscur. Celui-ci, au sein de la communauté , s'édifiera des exemples de tous ses frères 5 celui-là, jeté au milieu du monde, concevra une horreur toujours plus vive des vices et des vanités dont il a sous les yeux le spectacle. Quelques-uns ont besoin de plus d'action, et d'autres de plus de contemplation.

Au service des Ordres voués à la prédication , il faut des soldats de Gédéon qui sachent prendre le nécessaire sans délices, des anges exterminateurs qui égorgent les vices sans perdre leurs propres vertus. Loin du ministère apostolique les hommes comparés, par saint Jean-Chrysostôme, à une épée dont la lame de plomb serait également impuissante et à porter des coups et à parer ceux de l'ennemi 5 les hommes qui se hasardent au milieu des flots pour secourir les naufragés, sans savoir nager j qui prétendent ôter la paille de l'œil de leurs frères , et qui gardent une poutre dans le leur ; qui s'élèvent contre les maximes du monde, et parlent, agissent et pensent comme le monde ; qui crient à tous, en montrant la vertu pour but : Avancez î et qui demeurent stationnaires ou reculent à grands pas.

Combien de sujets perdus, pour avoir été produits trop tôt ou sans précaution ! Combien qui , surchargés de travaux et n'ayant plus le temps de vaquer à l'oraison, disent tout haut avec l'accent de la conviction : « Je me damne en religion ; au lieu d'acquérir, je perds tous les jours ! »

Ce n'est pas que les religieux les plus mortifiés soient toujours les plus propres aux emplois qui demandent de la charité tt de la condescendance. Un régime trop rigide et des habi-

tildes nusièrcs rendent quelquefois fiers et impérieux certains esprits : plus la liberté est réprimée au dedans, plus elle cherche à s'étendre en dominant au dehors.

Pour ce qui est des frères convers, le Supérieur reconnaîtra bientôt qu'il doit comballre en eux la basse jalousie, le genre rapporteur, l'esprit de crîiîque, les illusions grossières dans la piété, la ténacité dans leur routine, le penchant à flatter le Supérieur et à s'emparer de son oreille ; et qu'il doit leur recommander la simplicité, la charité, le dévoûment et l'amour du travail.

C'est peu d'approprier les sujets 5 la mission dont on les cliarge; outre le talent et la vertu, le Supérieur doit encore examiner leur caractère, afin de si bien les assortir et les associer, qu'ils puissent mulucllcment se consoler, s'édifier, s'enir aider et , au besoin , se suppléer et se compléter. C'est ici le point difficile et pourtant capital. 11 est des caractères qui j réunis, ne sauraient sympathiser, dans les œuvres difficiles surtout où, par suite des embarras et des déceptions , on ne manque guère de s^aigrir et de rejeter sur autrui tous les torts. Il est des lalcnis qui, s'exerçant dans la même sphère et donnant lieu à des rapprochciTicnis et à des parallèles, ne peuvent pas s'aiTranchir toujours de toute susceptibilité et Je toute jalousie. Si l'un des ouvriers a moins de prudence, moins de vertu, moins de préparation, son compagnon devra se distinguer par l'ensemble de ces qualités. Si celui-ci parle seulement à l'esprit, celui-là aura des ressources pour gagner le cœur. En un mot , il est une foule de combinaisons que requiert le succès des œuvres et qui ne peuvent échapper au Supérieur.

Quand Notre-Seigneur envoyait devant lui deux à deux ses disciples, pour préparer les voies , sa sagesse à qui rien n'échappait et sa tendresse plus que maternelle lui faisaient désigner entre les soixante et douze ceux qui , vu la trempe du caractère, le profères dans la vertu, la science de l'Evangile, étaient les plus c; pables, en remplissant leur ministère auprès des peuples, de s'niimcr, de s'éclairer, de se supporter comme

des frères. Que s'ils ne comprirent pas d'abord tout ce qu'il y avait de sage et de paternel dans son choix, plus tard, après la descente du Saint-Esprit , leur cœur, sur ce point comme sur tous les autres, n'entra-t-il pas dans de saints transports d'admiration, de reconnaissance et d'amour?

On doit surveiller particulièrement les religieux oisifs.

Sénèque stigmatise trois sortes d'hommes dont le dérèglement est intolérable : ceux qui s'occupent à mal faire , ceux qui font tout autre chose que ce qu'ils devraient faire, et ceux qui ne font rien du tout. Ces derniers sont les pires de tous : car les premiers ne s'adonnent qu'à quelque mal dont on pourra les désabuser ^ les seconds se sont jetés dans des sentiers détournés, d'où il sera facile de les ramener j mais les troisièmes sont foncièrement corrompus ou sur le point de l'être. (Ep, ad LucilL)

« Chez les Romains, dit Montesquieu, on craignait plus l'oisiveté que les ennemis. En effet, les ennemis aguerrissent et l'oisiveté amollit. »

C'est l'expérience constante et universelle : rien n'est plus propre à abrutir l'esprit et à corrompre le cœur que l'oisiveté* L'eau croupissante est déjà gâtée, ou le sera bientôt; le fer qui ne travaille pas se rouille aisément ; la terre, laissée en friche, se couvre insensiblement de ronces ; le navire, stationnaire au port , est rongé par la dent des insectes et se déjoint de toute part. Pour cette raison , l'oisiveté est également funeste aux Ordres contemplatifs, aux Ordres prédicateurs et enseignants, et aux Ordres voués à l'exercice de la charité.

Saint Benoît, dans sa Règle, veut qu'on fasse choix de deux anciens qui, aux heures du travail, visiteront chaque cellule pour s'assurer que les religieux s'occupent. Si quelqu'un est surpris en flagrant délit d'oisiveté, le prieur commencera par Favcrtir charitablement; en cas de récidive, il le reprendra

plus sévèrement et en public ^ mais, à la troisième fois , il le punira comme pour les fautes les plus grièves. (Cap. 48.)

Saint François d'Assise disait : « Je veux que mes frères uti- « lisent le temps, de peur qu'étant oisifs ils ne se répandent « de cœur et de langue en des choses défendues. Celui qui « prétend vivre du travail des autres sans rien faire , mérite « d'être nommé frère Mouche, puisque, ne faisant rien de bon (( et gâtant les bonnes choses, il se rend méprisable et odieux « à tout le monde. »

On raconte, dans la Vie de saint François de Borgia, qu'un de ses religieux s'acquittant très -mal de son office, sous prétexte qu'il devait en être prochainement déchargé, le Sainte d'ordinaire si doux et si patient, entra dans une indignation telle qu'il ne pouvait assez la lui témoigner. « Supposons, disait- « il , que le gouverneur d'une ville vous fasse part du projet « qu'il a formé de la vendre aux ennemis, sous prétexte qu'il « ne l'a en sa garde que pour peu de temps, ne lui répondrez- « vous pas que la fidélité se mesure non au temps , mais à « l'importance des choses confiées? »

« Le serviteur de Dieu, dit saint Isidore de Séville, doit lire, « prier, travailler sans relâche, de peur que son âme, endorme mie par l'oisiveté, ne devienne la proie de l'esprit de forni- « cation : car si, d'un côté, le travail met en fuite la volupté; « de l'autre , l'oisiveté l'appelle et lui ouvre les avenues de « l'âme. » (L. ii Sent, , cap. 25). « Y a-t-il rien de plus inu- « tile, de plus hideux , de plus énervé, de plus misérable que « l'homme oisif?)) s'écrie saint Jean-Chrysostôme (/Tomîï. 35, in Jet, Jpost, ). Saint Paul , dans sa seconde Epître aux Thessaloniciens, ne déclare-t-il pas que quiconque refuse de travailler, n'a pas le droit de manger; et, s'élevant contre une classe d'hommes inquiets, oisifs et curieux, qui scandalisaient l'Eglise , ne dit-il pas d'eux aussi bien que des hérétiques •. tt Notez-les et évitez tout rapport avec eux? )) (II. Thoss. ni.)

Que le Supérieur ne ménage donc point ces religieux délicats et lâches qui , pour se décharger , allèguent sans cesse de nouvelles excuses. Sans être obligé d'observer une égalité ri-

goureuse et de prendre en main la balance , il doit néanmoins viser à mamlenir l'équilibre , en tenant compte des forces intellectuelles et physiques de chacun ; car , si imposer un fardeau excessif à des épaules débiles serait une cruauté , jeter tout le faix sur quelques épaules robustes serait une injustice qui donnerait naissance aux murmures , à la jalousie , aux maladies feintes , au mépris des oisifs , à l'orgueil et à l'insolence de ceux qu'on épargne.

Ou doit surveiller parUculiôremeut encore les religieux dont l'emploi peut

exposer la vertu.

Un peu de défiance mêlé à la confiance sied bien dans le gouvernement religieux aussi bien que dans le gouvernement civil. Ce qui est blâmable , c'est cette défiance , fille de la passion , soupçonneuse à l'excès , qui en vient aux efTets sans preuve suffisante , mais cette défiance , fille de la prudence , qui prend des précautions générales et ne descend au particulier que pour de justes raisons , un Supérieur ne saurait se dispenser de l'avoir. On peut avoir une bonne opinion de quelqu'un , et pourtant ne point se fier à lui. Les forteresses sont au milieu des états, et toutefois on ne laisse pas d'y tenir garnison, comme si elles étaient sur les frontières des ennemis. C'est une mesure de prudence qui a son utilité , et qui n'accuse nullement la fidélité des sujets.

Lorsqu'un religieux reçoit du dommage de ses rapports habituels avec les séculiers ; lorsqu'il a pour son emploi une attache excessive et ne peut entendre parler d'un autre, lorsqu'il prétend s'affranchir des exercices communs et abuse de la confiance qu'on lui témoigne , pour être moins régulier et moins humble 5 lorsqu'il se prévaut de sa position pour trancher du despote , refusant ou accordant au gré de ses caprices ce que ses frères lui demandent , retirez-le de son emploi , au moins pour un temps ; soyez plus touché du déchet moral qu'il subit, que du service matériel dont vous vous privez.

La sacrée Congrcgalion des évoques et des réguliers ne veut pas que les Sœurs soient admises dans les séminaires et les collèges, à cause des périls qu'elles y rencontreraient, ni qu'elles soient chargées des crèches , parce que cela ne convient pas à des vierges chrétiennes. {Analecla, livr. 46.)

L'éducation des petits garçons faite par des Sœurs ne paraît pas expédiente 5 et le soin des malades à domicile pendant la nuit , surtout si les Sœurs sont seules , est plein de dangers. (Ibid.), On ne doit pas non plus leur confier, sans la permission de la sacrée Congrégation , les hospices de pauvres et d'aveugles où sont admis des hommes. (Livr. 38). Que si , malgré ces prescriptions, quelques-unes, avec l'approbation des évoques , sont employées dans ces établissements , au moins faut-il les entourer d'une sollicitude et d'une vigilance spéciales.

Ne laissez pas indéfiniment , sauf des cas particuliers , les mêmes religieux dans les mêmes emplois , de peur qu'ils ne les négligent, ou qu'ils ne s'en dégoûtent, ou qu'ils ne veuillent s'y rendre inamovibles en se donnant pour nécessaires : outre qu'il faut songer à former de nouveaux sujets. Evitez pourtant de traiter trop facilement d'excessive l'attache à un emploi , et d'en retirer sur ce prétexte : vous vous créeriez bien des ennuis , personne ne voulant plus d'un emploi où l'on ne fait que passer, presque sans profit pour la communauté; ajoutez que le public serait souvent légitimement froissé de pareilles mesures.

Le Supérieur ne doit pas tirer une vaine complaisance des succès de ses ouvriers , moins encore doit-il les pousser à l'orgueil en exagérant à leurs yeux leur mérite : qu'il lui suffise de remercier Dieu , et de donner les encouragements nécessaires au zèle et dus à la bonne volonté. Tel , jusque-là , s'était montré observateur exact de la discipline , qui s'est livré à l'indocilité depuis qu'on a imprudemment insinué dans son cœur le venin de la vanité. Ne prônez point trop au dehors ceux que vous envoyez remplir certains ministères : c'est le malheur de tout ce qui a été bien vanté , de n'arriver jamais

au point de perfection qu'on s'était imaginé 5 la réalité n'a pu égaler l'idée , d'autant qu'il est aussi difficile d'avoir la perfection qu'il est aisé de la concevoir.

Sachez que la grande tentation des religieux voués aux œuvres de zèle est de donner tout à l'action , peu à la contemplation ; comme la grande tentation des frères convers appliqués aux emplois domestiques est de donner beaucoup à la contemplation, et le moins possible à l'action. Saint François d'Assise a écrit pour les premiers ces belles maximes : « Un « homme n'a de science et d'éloquence qu'autant qu'il agit « comme il sait et comme il dit. Ceux qui profitent de leurs « propres lumières et qui goûtent les vérités qu'ils prêchent , « sont bien dignes de louanges } mais ceux-là font un mau- « vais partage , qui donnent tout à la prédication et rien à la « dévotion. On en voit tant qui se mettent en grand souci « d'acquérir les autres sciences , qu'heureux est celui qui se « contente de savoir Jésus crucifié. »

A ceux qui partaient en mission , il disait : « Quelque part « que nous soyons et en quelque endroit que nous allions , « nous avons toujours notre cellule avec nous : notre frère c< le corps est notre cellule , et l'àme est l'ermite qui y dece meure , pour penser à Dieu et le prier. Si une âme reli- « gieuse ne se tient pas en repos dans la cellule du corps , les « autres cellules ne lui serviront guère. »

Saint Antoine répondit à un officier qui voulait prolonger l'entretien avec lui : « Comme le poisson meurt lorsqu'il est « trop longtemps hors de l'eau, ainsi le solitaire sent-il sa dé- « votion s'affaiblir à mesure qu'il converse avec les sécu- « liers. »

Saint François de Sales a dit dans le même sens : « Si le sel a ne se mêle avec les viandes , elles seront sans saveur, il est « vrai ; mais s'il rentre dans la mer d'où il est sorti , il se « fond et se dissout. »

On demandait un jour au vénérable Père Balthazar Alvarez quel était le parfait ouvrier évangéliquc : « Ce n'est V pas , répondit-il j celui qui confesse beaucoup de personnes,

« en négligeant ses pieux exercices; mais celui qui, exact h c( les remplir, n'en réussit que mieux à faire avancer ses pé- « nitents dans la vertu , fussent-ils peu nombreux. Ce serait « mal comprendre l'esprit de notre institut , que de nous li- « vrer indiscrètement et sans frein aux âmes qui réclament nos « services. Je ne connais pas de plus sûr moyen de séculariser « notre cœur, et par conséquent de détruire en nous l'homme « religieux. Il faut, sans doute , travailler au salut des âmes , « mais avec poids et mesure , c'est-à-dire en alliant à l'exer- « cice du zèle l'oraison et le progrès spirituel. Un sage arti- « san ne fait de ses outils que l'usage qui convient à leur « trempe ; que gagnerait-il à les forcer, par exemple, à émous- « ser dès le matin le fil de sa hache ? Le travail qu'il eût fait « en une heure, il ne le fera pas dans toute une journée ; « encore ce travail demeurera-t-il imparfait. » (Sa Fie.)

L'oraison seule peut donner , dans la mêlée , la dureté du diamant à ceux qui combattent les combats du Seigneur , et rafraîchir délicieusement , au milieu des flammes , ceux qui sont jetés dans la fournaise de Babylone. Si le Supérieur veut que ses ouvriers restent intacts et invulnérables , qu'il s'assure de leur fidélité à l'oraison.

PARAGRAPHE 3e,

Troisième objet de la vigilance : les officiers.

Dans le clioix des ofliciers , le Supérieur doit se défier des passions de ses inférieurs, surtout de l'intrigue.

Moïse avait des coadjuteurs; mais l'autorité, quoique partagée , n'était pas distincte : c'était Moïse qui, par eux, gouvernait et jugeait ; ils liraient de son esprit la lumière et la force ; ou plutôt, ils n'étaient autre chose que Moïse reproduit cl

multiplié. Le chef restait seul responsable; tout ce que son sénat faisait de bien ou de mal lui était imputé : car l'ayant choisi et nommé , après avoir reconnu et éprouvé ses talents et ses mérites, ïi s'était chargé de tous ses actes publics.

Ainsi en est-il du Supérieur; s'il choisit mal ses officiers , il est puni par son propre choix : « Celui qui envoie porter des « paroles par un fou, sera condamné par ses propres œuvres. » {Prov. xxvi). Les fautes de ses officiers retombent sur lui , et tout le bien qu'eût produit un meilleur choix lui est reproché; on l'accuse, ou de ne savoir pas choisir ses officiers, puisqu'il confie son autorité à des gens qui en abusent , ou de les empêcher de remplir leur charge.

« Dans une éclipse , le tort n'est pas à la lune qui la souffre, « mais à la terre qui interpose son ombre entre le soleil et la a lune ; et cependant chacun l'attribue à la lune , et cette « ombre suffit pour offusquer ses rayons et jeter la perturba- « tion sur la terre. Ainsi en est-il du prince qui a de mé- « chants ministres. Le prince est-il personnellement mauvais , « nous l'excusons par la corruption de la nature humaine ; mais « endure-t-il près de lui de mauvais ministres , nous disons « qu'il est lâche et sans cœur. Si la passion m'emporte, je « puis me rejeter sur sa violence ; mais si je connive à « celles des autres, sur quoi me rejeterai-je? 11 est possible « qu'un méchant prince ait de bons ministres ; que si les mi- « nistres sont méchants et qu'il les souffre , il est méchant « autant et plus qu'eux. De là vient que le gouvernement « d'un mauvais prince est parfois bon, parce que, mauvais « pour lui seul , il réprime la licence et lient d'une main « ferme les rênes de l'Etat. Qu'il ait de méchants ministres et « qu'il favorise leurs écarts par son silence , le char de l'Etat « sera bientôt au précipice. » (Saavedra , Op. cit., cap. 13.)

Cassiodore invitant un chancelier à faire son devoir, lui disait : « C'est votre conduite qui forme l'opinion publique « sur le prince. Comme on juge du palais par le frontispice, « ainsi conclut-on de vos actes à la vertu et aux intentions du « prince. » (Lib. ii Var, Ep. 6). Saint Bernard écrivait au

pape Eugène : « Vous flatteriez -vous d'être en parfaite santé, « si vous aviez mal aux côtés? Or vos officiers sont comme « les côtés sur lesquels vous vous appuyez : s'ils sont bons, a c'est vous qui en recevez le bénéfice ; s'ils sont mauvais, « c'est vous qui en souffrez. » (De Consid. lib. iv, cap. 4). En convenant qu'il ne peut ni ne doit tout faire par lui-même, il l'exhorte à être extrêmement circonspect dans le choix de ses officiers, s'il ne veut se rendre responsable devant Dieu de leur ruine et de la ruine de son peuple.

Et comment ferait-il un bon choix, celui qui se laisserait éblouir par de fausses apparences, et ne saurait ni balancer les bonnes qualités et les défauts , ni prévoir ce que l'occasion et les penchants naturels pourront plus tard causer de fâcheux? Il est donc de la dernière conséquence de bien connaître les hommes sur qui l'on se décharge en partie de son autorité, d'aller jusqu'aux ^lus profondes racines du cœur pour y découvrir le contraire de ce que l'artifice montre à la surface ; car qui se trompe dans ce premier choix, sera trompé dans tout le reste.

On ne saurait toutefois en disconvenir : au milieu des déguisements qu'inspire l'amour-propre, il n'y a que la science approfondie du cœur humain qui puisse sauver des surprises un Supérieur. Qu'il est facile de précipiter son jugement sur les dehors! Une vertu qui brille dans un sujet, fait croire qu'il les a toutes; un défaut qui choque dans un autre, fait qu'on lui attribue tous ceux qu'il n'a pas 5 le mérite simple et modeste est écarté, l'esprit brillant et surperficiej obtient la confiance. Vv

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Un Supérieur sage et pénétrant, convaincu. ^ son devoir est de reculer ceux qui s'avancent trop, et d'a\ icer ceux que leur timidité tient en arrière, n'a garde de s'en .aisser imposer par certains religieux vains, hardis, habiles à se faire valoir, dont tout le talent consiste à plaire, à flatter, à s'insinuer pour faire fortune. S'il arrivait que quelques-uns s'oubliassent jus-* qu'à intriguer et cabaler, jusqu'à accuser et dénigrer leurs frères pour les supplanter, il les exclurait impitoyablement et

à tout jamais des charges, quels que soient leur génie etleUr habilité : mieux vaut dans les charges moins de talent avec plus d'humilité et de docilité, qu'un talent extraordinaire avec de l'orgueil et de l'insurbodination. Les esprits trop confiants, il les tient un peu bas, leur marque son estime avec mesure et ne leur donne jamais un pouvoir trop étendu, de peur de les perdre par la présomption ; au contraire, il recherche et prévient les esprits judicieux et solides qui , se défiant d'eux-mêmes, promettent peu et donnent beaucoup. Il attire à lui ceux qui, par amour pour la vérité et le bien commun, savent contredire avec respect et blâmer à propos, et il -dédaigne ceux qui applaudissent à tout ce qu'il propose dans un conseil , et semblent interroger ses yeux ou le son de sa voix pour deviner sa pensée et pour l'approuver. C'est souvent par paresse qu'un religieux s'efforce de faire accepter son refus ; le Supérieur qui connaît sa capacité, l'anime et l'encourage. C'est quelquefois par dépit, parce qu'il convoitait un emploi plus élevé ; que le Supérieur le laisse quelque temps sans charge, ce sera pour son orgueil la plus sensible et la plus salutaire punition.

Comme la beauté et la santé du corps humain sont le résultat de la distribution des membres et de la manière dont ils font leurs fonctions, ainsi la perfection et la vigueur d'un corps religieux dépendent du choix des officiers et de la fidélité de chacun à remplir sa tâche. Mais parce que les fautes que commet le Supérieur dans ce choix viennent ordinairement de ses propres passions ou des passions de ses inférieurs, n'est-il pas de son dev^'-^! de veiller et de prier , pour qu'il ne se laisse aveugler /t les unes ni par les autres ?

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Dans le clioix des officiers , le Supérieur doit se défier des passions de son propre cœur , surtout de la jalousie.

Jamais de préférences fondées sur l'amitié ou la parenté, préférences qui tendraient à livrer la communauté entière à

quelques amis ou à quelques parents. Ce n*esl pas Jean, son diseiple bicn-aimé, mais Pierre, malgré son triple reniement, que Jésus établit chef de l'Eglise.

« Il on est qui ne consultent que leur cœur pour régler leurs « idées. Prévenus pour ou contre, tout est parfait dans les uns, « tout est médiocre dans les autres. Erreurs qui seraient pcut- « être sans conséquences, si elles n'étaient soutenues par un « entêtement dont on ne revient pas : on n'écoute ni les « plaintes formées contre des hommes qu'on chérit, ni les élo- « ges donnés à des hommes pour qui le cœur est froid. » (Beaufds, 12"^^ Lettre.)

Fénelon , dans son livre de X Examen de conscience sur le\ devoirs de la royauté , adresse au prince des questions qu'on peut également adresser au Supérieur religieux :

« N'avcz-vous point négligé d'étudier et de connaître les « hommes par paresse d'esprit, par une humeur qui vous « rend particulier, par une hauteur qui vous éloigne de vos « sujets, par des détails qui ne sont que des vétilles en compa- « raison de l'élude des hommes ?

« Avez-vous fait justice au mérite de tous les principaux « citoyens que vous pouviez mettre dans les emplois? N'avez- « vous pas écarté les caractères forts et distingués des autres ? « N'avez-vous pas craint qu'ils ne vous vissent de trop près et « ne pénétrassent trop dans vos faiblesses, si vous les appro- « chiez de votre personne; qu'ils ne vous flattassent pas, qu'ils « ne contredissent vos passions injustes? N'avez-vous pas « mieux aimé vous servir de certains sujets intéressés et arti- « ficieux qui font semblant de ne jamais voir vos défauts, et « qui applaudissent à toutes vos fantaisies ^ ou bien de certains « hommes médiocres et souples que vous dominez aisément, « que vous espérez intimider, qui n'ont jamais le courage de « vous résister, et qui gouvernent d'autant plus que vous ne « vous défiez pas de leur autorité, et que vous ne craignez « point qu'ils paraissent d'un génie supérieur au vôtre?

« En ne faisant pas justice à un sujet sur ses réclamations K légitimes, vous ne faites tort qu'à un particulier 5 mais e«

« comptant pour rien, dans le choix des officiers, la vertu et le « talent, c*est à TEtat entier que vous avez fait un tort irrépate rable. Ceux que vous n'avez pas choisis pour ces emplois « n'ont rien perdu d'effectif, je l'avoue; mais c'est l'Etat entier « que vous avez privé injustement d'un secours que Dieu lui « avait préparé.

« Les hommes d'un esprit élevé et d'un cœur droit sont plus « rares qu'on ne saurait lé croire, il faudrait les aller chercher « au bout du monde. Votre devoir n'est-il pas de choisir les « hommes supérieurs aux autres ? Et quelle honte, à vos pro* « près yeux, d'écarter ceux par qui vous craignez d'être écli- « psé! »

« Erreur, dit Modeste de Saint-Amable, de s'imaginer que le « Supérieur est d'autant moins estimé que les inférieurs le sont « davantage, qu'il doit les surpasser en talent non moins qu'en « autorité, et, dans cette persuasion, de les écarter ou dépré- « cier pour s'élever sur leurs ruines. Peut-on plus mal en- « tendre ses affaires? Car enfin, n'y a-t-il pas plus d'honneur à « conduire des esprits distingués que des esprits médiocres? » (Liv. I, chap. 26) La tête dans le corps humain, au lieu de porter envie aux pieds à cause de leur force, et aux mains à cause de leur habileté, ne se glorifîe-t-elle pas d'avoir de tels instruments, pour l'exécution de ses nobles desseins?

« De toutes les calamités la plus désastreuse, a dit un auteur, « c'est la jalousie au cœur du prince : il ne tient pas au prince « jaloux qu'il n'y ait pas un seul homme de talent dans l'Etat. » Quelle injustice criante dans Saûl et quelle inqualifiable folie, de vouloir faire périr le jeune David, après la victoire signalée qu'il venait de remporter, et au moment où tant d'ennemis s'apprêtaient à fondre sur le royaume! Mais la jalousie est un nuage qui ne laisse rien voir. La conscience a beau représenter à ce Supérieur les services que ce sujet rendrait à l'Ordre, la gloire même qu'il ferait rejaillir sur celui qui est censé ^q diriger, il ne veut rien voir qui brille plus que lui à ses côtés; à tout prix, il faut écarter ou enfouir ce sujet importun. Comme ces usurpateurs violenis, dit saint Grégoire de Nazianzc,

qui, pour u'ètrc point dépossédés plus tard, se hètent d*éloî* gner les légitimes héritiers ; ainsi ce Supérieur jaloux:, pour n'être point éclipsé , relient dans Fombre ceux dont le mérite obscurcit le sien, montrant évidemment par là qu'il est, non le légitime héritier, mais Tusurpateur, puisqu'il n*a pour recommandation et pour titre que l'abaissement ou l'éloignement des religieux les plus dignes et les plus capables. (Or, 21.)

Job a dit cette parole : « L'envie ne tue que les enfants » (cap. y) , c'est-à-dire les gens de néant. Un philosophe exprime en d'autres termes la même idée : « Autant est débile ce la santé qui repose sur les débris d'un corps battu par les « orages de mille maladies ; autant est fragile le mérite qui « s'appuie sur les ruines d'une réputation étrangère, minée « et renversée par les coups d'une langue jalouse. » (Sén.). Non, jamais je ne croirai gagner l'honneur que perd mon frère ; ma gloire ne peut dépendre de son opprobre, et ses défauts ne peuvent devenir mes vertus. Un Supérieur, comme tout homme, doit être estimable par ce qu'il est et par ce qu'il a , non par ce que les autres n'ont pas ou par ce qu'il leur ravit.

Si un Supérieur montre la faiblesse de son jugement en choisissant des indignes qu'il croit dignes, ne laisse-t-il pas voir l'empire qu'ont sur son cœur les passions, en écartant comme incapables ceux qu'il sait être capables?

Le Supérieur doit instruire Ses oificiers et appuyer leur siutorité.

Nul doute que le Supérieur ne doive former ses officiers. La raison est dans la tête. Le Supérieur habile fait les officiers habiles , et les dirige d'après ses maximes qui sont celles de l'institut et d'après l'expérience que l'âge et les charges lui ont fait acquérir. C'est ce que voulait dire l'Ecclésiastique : « Le sage juge instruira son peuple, et le gouvernement « de l'homme sensé sera durable. » (Cap. x). Et encore :

« L'homme sage instruit son peuple, et les fruits de la sagesse « ne sont pas trompeurs. » (fbid. xxxyii. ) Qu'il les instruise donc de l'étendue des fonctions qu'il leur confie , et de la manière de les remplir* Qu'il ait l'œil sur eux et ne les perde point de vue, sachant ce qu'ils font, exigeant qu'ils lui rendent compte de leurs démarches, et se réservant une direction plus ou moins immédiate selon l'importance des emplois et l'habileté des sujets. Par là ils éviteront une foule de fautes qu'ils seraient exposés à commettre, ils demeureront dans les limites naturelles de leurs attributions , et tout sujet plausible de plainte sera enlevé et aux inférieurs et aux autres olïïciers avec lesquels ils peuvent se trouver en contact.

Nul doute encore que le Supérieur ne doive appuyer Tautorité de ses officiers. Il est la source de toutes les autorités subordonnées par lesquelles il gouverne, puisqu'il exerce le commandement qui lui est confié, moins par lui-même que par ses officiers. Lors donc qu'il fait respecter l'autorité de ses officiers, en la soutenant, en la relevant, il ne fait autre chose, au fond, que faire respecter la sienne. « Or cet appui, dit Modeste de Saint-Âmable , ne consiste pas seulement à rendre un témoignage avantageux à leur prudence, mais encore et surtout à ne pas entreprendre sur ce qu'ils ont fait, accordant ce qu'ils ont refusé ou refusant ce qu'ils ont accordé , vu que les inférieurs se prennent aussitôt à mépriser les officiers , à se moquer de la portion d'autorité qui leur a été remise , et à se constituer dans une sorte d'indépendance ouverte. » (Parf, Slip. , liv. I, chap. 22.)

Le Père Jean Guaze, capucin, disait que, pour le maintien et la prospérité d'un Ordre religieux, trois conditions étaient requises : 1° qu'on ne courût pas sans être poussé, c'est-à-dire, qu'on ne s'ingérât pas dans les charges 5 2*^ qu'on ne s'avisât pas d'enseigner avant d'avoir appris, c'est-à-dire, qu'on n'entreprît pas de former les autres à la vertu, si l'on n'était soi-même vertueux; 3'^ qu'on ne démolit pas à mesure qu'on bâtissait, c'est-à-dire, qu'on ne contredit pas les officiers, après leur avoir confié son autorité.

N'exprimez jamais aucun blûmc ni direct ni indirect sur les décisions du confesseur en présence des pénitents, sur la direction du maître des novices en présence des novices, sur les leçons des professeurs en présence des élèves. Saint Bernard, dans son livre ni*^ de la Considération ^ avertit les Supérieurs de ne pas recourir à ce prétexte : Je suis au dessus d'eux, je puis user de mon droit. « Oui, sans doute; mais, de bonne foi, croyez-vous pouvoir faire licitement ce qui aura des suites si funestes ? Est-ce pour détruire ou pour édifier que la supériorité vous a été donnée? Est-ce pour ravir aux autres leur légitime puissance? Car enfin , les officiers sont investis d'un pouvoir réel , quoique s.ubordonné j ils ont l'honneur de leur dignité, qu'il ne faut pas leur enlever, en bouleversant par un acte d'autorité intempestif ce qu'ils ont fait dans la sphère de leurs attributions. » (Gap. 4.)

Ce n'est pas que, si les officiers péchaient par trop de mollesse ou par trop de rigueur, il ne fallût les ramener à Tesprif de la règle ; mais, soit qu'il faille les reprendre ou les avertir, on doit le faire secrètement et en particulier.

Quand on juge à propos de retirer avant le temps un officier de son emploi, il faut user, pour ménager sa réputation et sa susceptibilité, de toutes les attentions que suggèrent la prudence et la charité -5 n'en venir là qu'après une mûre délibération, pour des raisons graves i ne laisser soupçonner ni mécontentement, ni défaut de capacité, autant que possible; adoucir le coup que reçoit le sujet , et effacer par quelques moyens la ilétrissurc qui ne manque guère d'accompagner cette sorte de destitution. Même conduite à tenir, quand il faut donner droit à un inférieur contre un officier. Dans le cas où il y aurait doute sur le droit, il convient de pencher du côté de l'officier, parce que l'autorité est quelque chose de si divin et de si indispensable , qu'il vaut mieux hasarder l'intérêt particulier que de donner à l'autorité la moindre atteinte. Il est même nécessaire, pour le maintien de l'autorité, de punir plus sévèrement les offenses faites aux officiers que celles dont le Supérieur a pu être l'ohjct.

Dans les Ordres et les Congrégations où préside un Général, les constitutions, pour balancer l'autorité des Supérieurs et la liberté des inférieurs, établissent que ceux-ci pourront recourir au Provincial dans les traitements injustes qu'ils recevraient de leur Supérieur; mais elles veulent que le Provincial appuie le Supérieur qui fait un légitime usage de son pouvoir, contre les injustes prétentions de ses inférieurs. Le Provincial ne nommera jamais un Supérieur, sans en avoir référé au Général; mais tout ce que celui-ci aura décidé pour telle maison particulière sera exécuté par les soins et l'autorité du Supérieur. De plus, pour éviter toute surprise, les constitutions règlent que les inférieurs , qui veulent appeler d'un jugement ou d'un refus , sont autorisés à s'adresser au Provincial ou au Général , mais à la condition de rapporter le jugement et le refus motivé du Supérieur local.

Rien de plus sage que cette dernière disposition ; car, si les inférieurs remontent fréquemment aux Supérieurs majeurs pour obtenir des permissions , et' que les Supérieurs majeurs les accordent indiscrètement,sans s'informer si et pourquoi ces permissions ont déjà été refusées par les Supérieurs locaux, l'autorité des uns et des autres ne tardera pas à tomber dans le mépris. « Un homme, dit saint Bernard , qui couperait un « doigt de la main pour l'attacher à la tète , dans le dessein « de le faire dépendre d'une partie plus noble, au lieu d'hor « norer ce doigt et la tète , ne les couvrirait-il pas d'oppro- « bre? » {De Consid,, lib. m, cap. 4). C'est ainsi que, détacher les inférieurs du Supérieur immédiat pour les attacher au Supérieur majeur, serait le comble de la déraison et une insulte à l'ordre de la nature.

Les mêmes motifs qui engagent les Supérieurs à appuyer l'autorité de leurs officiers , engagent donc le Général et le Provincial à appuyer l'autorité des Supérieurs.

Lti SupcVicur doit éviter de s'immiscer dans les fonctions de ses officiers cl de les laisser trop à eux-mêmes.

C'est un principe avoué par les politiques , qu'e^n niuUipliant les olïiciers publics , on mulliplie les amis de l'ordre e! de la discipline , chacun regardant la prospérité de l'Etat comme son affaire propre et personnelle. Tous ces pouvoirs subordonnés se soutiennent et se tempèrent mutuellement; et comme chaque pouvoir n'a qu'une sphère bornée , il est facile de trouver des hommes qui , avec un talent médiocre , sont aptes à les remplir. La hiérarchie de l'Eglise nous en offre une parfaite et vivante image : depuis le portier jusqu'au Souverain Pontife , tous les Ordres ont leurs attributions distinctes et leur part d'autorité , sans que nul , sous le prétexte qu'il est plus élevé , s'avise d'entreprendre sur ceux qui le sont moins.

11 est expédient et convenable de laisser aux officiers une certaine latitude , une honnête liberté, à ceux surtout dont la prudence et la fidélité sont éprouvées , afin de les animer à mieux faire par cette marque de confiance, et de montrer aux autres qu'il ne tient qu'à eux de mériter et d'obtenir la même distinction. Saint Ignace disait qu'il avait grâce pour choisir ses ofliciers; mais que, du moment qu'ils étaient choisis, ils avaient grâce pour remplir leurs emplois , et que là cessait sa mission.

Ce n'est donc pas seulement en maintenant au besoin ce qu'ils ont sagement fait ou décidé , et en leur donnant droit contre les religieux indisciplinés ou revêches , que le Supérieur doit appuyer l'autorité de ses officiers , c'est encore et surtout en évitant de s'immiscer dans leurs fonctions et d'en-f Ireprendre sur leurs attributions. Que penser d'un Supérieur qui retiendrait seul la clé du trésor , au mépris des droits de l'économe ; qui entrerait dans les détails de la discipline, et se réserverait les petites permissions , au mépris des droits du ministre; qui, au lieu d'étudier ses règles et de s'occuper

du gouvernement, écrémerait les œuvres, choisissant pour lui les plus honorables et les plus agréables , et rejetant sur les autres celles qu'il juge indignes de son talent et de son rang 5 qui, étant et mettant tout le monde dans un mouvement et un tourment perpétuels , harcellerait ses officiers , mettrait la main à l'ouvrage de celui-ci, tracerait le plan de l'ouvrage de celui-là, comme s'il n'y avait rien de bien fait que ce qu'il fait lui-même, qu'il ne pût s'en reposer sur personne, et que, pour être vraiment Supérieur , il dût annihiler ou éclipser tous ses officiers ?

Deux extrêmes à éviter : se défier trop et trop se fier, montrer trop d'inquiétude et trop de confiance, prendre trop d'autorité et pas assez, éclairer de trop près ses officiers sans nécessité et s'en éloigner trop. Le premier engendre les mécontentements et est condamné par le proverbe : « Ne cherchez « point l'impiété dans la maison du juste, et ne troublez pas « son repos » (Prov, xxiv) 5 le second fworise le relâchement et tombe sous le coup de cet anathème : « Fils de l'homme, je « vous ai établi sentinelle sur la maison d'Israël, l'impie « mourra dans son impiété, mais je vous demanderai compte « de son sang. » (Ezech, m.)

Moïse, ce grand politique formé par Dieu même, visitait assidûment ses subalternes, de peur que, laissés à eux-mêmes, ils ne portassent trop haut leur autorité , et qu'il ne devînt plus tard impossible ou très-difficile d'abattre leur orgueil; car, remarque Modeste de Saint-Amable, « tel est l'inévitable effet de l'incurie de ces Supérieurs qui permettent à leurs officiers de faire tout ce qu'ils veulent, pourvu que d'ailleurs rien ne vienne troubler leur quiétude, et qui laissent flotter les rênes, comptant bien que les coursiers n'entraîneront pas le char au précipice : bientôt les officiers, sortant de leur sphère, traitent avec arrogance les autres religieux, font tout selon leurs caprices et le plus souvent très-mal, sans qu'il soit possible de les assouplir au joug. » {Parf. Sup., liv. i, chap. 17.)

Les roues de l'horloge fonctionnent dans le silence ; et, bien que leur rôle soit essentiel au mécanisme, elles le remplissent

— 3G1 — sans être ni vues ni entendues, adaptant leur mouvement à l'aiguille et lui laissant l'honneur de régler le temps et de marquer les heures. La même correspondance doit se trouver entre le Supérieur et ses officiers. Bien que nécessaires à son gouvernement, ils doivent se montrer si modestes , que, quelque importantes que soient leurs fonctions, ils attribuent tout au Supérieur, n'oubliant pas qu'ils sont ses ministres, non ses associés 5 qu'il peut commander sans eux , mais non eux sans lui. Il n'est pas même à propos que le Supérieur prenne toujours l'avis de ses consulteurs, et fasse toujours exécuter ses volontés par ses officiers ; il doit quelquefois agir de lui-même, pour rappeler l'idée de son autorité et montrer que son rôle n*est pas seulement celui de l'aiguille dans l'horloge du gouvernement, mais encore celui du balancier , qui règle tellement le mouvement des roues, que sans lui tout le mécanisme resterait dans la plus complète immobilité.

Jusque dans ses infirmités et ses maladies , le Supérieur doit exercer une certaine vigilance sur ses officiers , quelque fidèles qu'ils soient; car il en est des communautés comme des corps, qu'aucun remède ne peut sauver quand l'âme vient à manquer. Le Supérieur est Vàme de la communauté ; pour que les membres de la communauté vivent, il est nécessaire que la direction et la vie émanent du Supérieur. Ne pouvant tout voir ni tout entendre , qu'il jette au moins les yeux sur l'essentiel, qu'il s'informe secrètement, qu'il approuve, blâme, corrige. La seule présence du Supérieur, alors même qu'il ne fait rien, rend les officiers plus soigneux; que sera-ce donc s'il donne encore des ordres et inffige des punitions, s'il paraît de sa chambre ou de son lit conduire toutes les affaires? Ce n*est pas que les officiers ne rendent au Supérieur compte de la journée; mais, au lieu d'exposer ce qu'ils ont fait et dit, trop souvent ils racontent ce qu'ils auraient dû faire et dire : ils ont fait tout le bien , ils ont prévenu tout le mal ; à les entendre, les choses sont au mieux, et le Supérieur n'a plus qu'un désir à former, celui de voir se continuer l'état prospère de la communauté.

Saint Grégoire pape dislingue trois sortes de Supérieurs : Jes uns dorment profondément dans l'exercice de la vigilance : ils sont, par rapport aux dérèglements de leurs officiers, dans la plus complète ignorance; les autres sommeillent : ils aperçoivent le mal, il est vrai , mais, dominés par quelques respects humains, ils n'osent l'arrêter ; les derniers tiennent les yeux ouverts de tous côtés : ils excitent les lâches , modèrent les esprits impétueux, mais quelquefois, pour montrer leur zèle ou leur habileté, ils voudraient comme subjuguer leurs frères. (Pasl,, P. ïll, cap. 5). Disons aux premiers et aux seconds : Evitez de laisser trop à eux-mêmes vos officiers et vos inférieurs ; et aux troisièmes : Evitez de vous immiscer dans leurs fonctions.

Le Supérieur doit discerner les officiers propres au gouvernement et les y former.

Dès qu'un sujet s'annonce comme réunissant les conditions pour la supériorité , il importe de l'exercer dans les différentes charges, de le faire monter graduellement aux plus éminentes , de le suivre pas à pas , afin de saisir l'étendue de sa capacité et de sa vertu , de le prémunir fortement contre le faible qu'il laisse apercevoir du côté de l'esprit ou du côté du cœur, et de développer , en lui accordant dans l'occasion une confiance illimitée, le talent particulier qu'il révèle. Si le choix du Supérieur ne suffit pas pour donner aux officiers les connaissances nécessaires, l'élection canonique suffit bien moins encore pour donner à un Supérieur la science du gouvernement. Et puisque le point capital et même unique de la vigilance est d'être attentif aux besoins de la communauté , entre tous ces besoins le plus pressant n'est-il pas de former des hommes capables de la gouverner?

Un Supérieur éprouve les hommes, en les mettant dans des emplois subalternes jil voit leur naturel et Icurportéc par le parti

qu'ils ont pris d'eux-mêmes; il cache quelquefois son «enlîmcnt pour découvrir le leur ; il leur demande conseil , cl n'en prend que ce qui lui plaît; il tire , comme on dit, quelques coups en l'air, pour reconnaître sur l'esprit de l'inférieur l'effet probable d'une résolution qu'il a prise et dont il veut lui confier l'exécution.

C'était la coutume de saint Ignace , avant de confier une charge importante à un religieux, de Texercer en diverses fondions , de l'initier insensiblement aux affaires , de s'en rapporter à son habileté et à sa diligence. 11 le faisait passer du facile au difficile , lui demandait raison de ses démarches, louait ce qui était sage, relevait ce qui l'était moins, et, après avoir saisi le genre et le talent du sujet , il le connaissait mieux que celui-ci ne se connaissait lui-même. Cette étude ne lui servait pas seulement pour assigner à chacun son emploi , mais encore pour discerner le chemin qui menait au cœur de chacun.

Ecoutons un de ses historiens : « Quand saint Ignace avait « découvert dans quelques religieux les qualités nécessaires « au gouvernement , c'est-à-dire un empire absolu sur leurs « passions, une régularité parfaite , une âme généreuse au « service de Dieu , une compatissante charité et l'habitude « d'une prompte obéissance , il commençait à les éprouver , « et, pour qu'ils n'apprissent pas aux dépens des autres l'art de « gouverner, lui-même, sans en rien faire paraître , se charte geait de le leur enseigner. Il les admettait au conseil qu'il i< tenait chaque jour , les occupait exclusivement d'une des « affaires qu'on y traitait , et toujours pendant une heure de a suite ; puis il leur confiait le soin de certains hommes plus « difficiles à conduire , ou tourmentés par des tentations in- « térieures , soit sur leur vocation , soit d'une autre nature. « Venait ensuite la direction d'affaires importantes, où il leur « marquait les moyens et les chances de succès; néanmoins « il en remettait l'exécution à leur jugement personnel , pour « qu'ils y travaillassent, non comme simples délégués, mais « comme à une affaire qui leur était propre : car alors l'c^*

« prit s*aiguise et l'application redouble. La mission qu'Ignace « leur avait confiée une fois accomplie , il les rappelait près « de lui et s'informait d'abord s'ils se rendaient à eux-mêmes « un témoignage satisfaisant, puis louait ce qu'il jugeait bien « conduit , ou leur indiquait par quelle autre voie ils auraient « mieux réussi. 11 les instruisait ainsi tout à la fois et les en- « courageait à agir par eux-mêmes, imitant ainsi l'aigle qui a commence par voler autour de ses petits, pour les exciter à « sortir du nid, à se confier à leurs jeunes ailes et à le suivre. « Quand enfin il voyait des sujets formés , expérimentés et « dignes de sa confiance , il les employait au gouvernement « de la Compagnie, et exigeait dès lors qu'ils se conduisissent « d'après leurs propres lumières. Si , dans quelques perce plexités , ils venaient lui demander des conseils ou des or- « dres, il leur répondait simplement : Acquittez-vous de votre « charge. » (Bartoli, Vie de saint Ignace,)

Que le Supérieur sache toutefois qu'il aura beau examiner et éprouver ceux qui ont quelques talents ou quelques vertus pour le gouvernement , jamais ou presque jamais il ne trouvera dans les hommes, du moins d'une manière qui le satisfasse pleinement , ni les talents ni les vertus qu'il y cherche et qu'il aurait besoin d'y rencontrer. 11 ne viendra même point à bout, le plus souvent, de faire des meilleurs sujets ce que demanderait l'intérêt commun, lis ont leurs entêtements, leurs susceptibilités , leurs jalousies , leurs idées fixes , leurs travers \ on ne les persuade ni on ne les corrige guère.

— 3G5 — ARTICLE ir.

fRIPLE ÉCUEIL DE LA TIGILANCE : LES DÉTAILS. - LE TEMPOREL . — L EGOÏSME.

PARAGRAPHE fer.

Premier écueil de la vigilance : les délails.

Il ne convient pas au Supérieur de se perdre dans les détails.

Dans le gouvernement d*unc communauté , or peut distin^ guer trois sortes d'affaires : celles que le Supérieur se réservo et dont il prend connaissance par lui-même , à cause de leur gravité ; celles de moindre importance, dont la multitude l'accablerait et qu'il fait expédier par son ministre ; enfin celles dont il ordonne qu'on lui fasse le rapport , ou pour les décider et les sanctionner , ou pour les soumettre à un plus sérieux examen. Un Supérieur doit méditer le gros des affaires , avoir l'esprit libre pour former des desseins , pour penser à l'aise , pour embrasser les choses dans toute leur étendue. Il gouverne en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui : il ne faut pas qu'il fasse le détail, car c'est la fonction de ceux qui ont à travailler sous sa direction ; il suffit qu'il s'en fasse rendre compte et qu'il puisse entrer dans ce compte avec discernement. C'est merveilleusement gouverner que de choisir et d'appliquer, selon leurs talents, ceux qui gouvernent : on doit les observer , les exciter , les retenir , les élever , les abaisser, les changer de place, et les tenir toujours dans sa main.

La tète we s'avise point de remplir les fonctions des pieds et des mains. Le pilote laisse à l'équipage le travail de la manœuvre, et se réserve le commandement général.

Le musicien n'est pas le joueur de flûte , mais celui qui conduit tout l'orchestre. L'architecte n'est pas le maçon , mais celui qui compose le plan de l'édifice. Que dirait-on d*un cocher qui , pour faire parade de sa force , ou de peur de paraître oisif, s'attellerait lui-même avec ses chevaux?

Ainsi, dans une communauté , le vrai chef n'est pas celui qui fait tout par lui-même , mais celui qui, ne faisant rien, fait tout faire ; qui pense , invente , pénètre dans l'avenir , retourne dans le passé , arrange , compare , proportionne , prépare de loin , se raidit sans cesse contre les difficultés. Un artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux, et fait tout de ses propres mains ; mais un Supérieur, dans une communauté, ne peut tout faire ni tout voir. Le pût-il , il ne le devrait pas, pour intéresser plus de cœurs au bien commun. Quoiqu'il doive être au courant de tout, il ne faut pas qu'il surveille par lui-même ses inférieurs ni qu'il exerce leur emploi , à moins que quelqu'un ne soit absent ou malade et que la chose ne puisse sans danger être différée. Il ne doit faire que ce que nul autre ne peut faire , il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des points importants ^ et le grand coup de son habileté et de sa prudence n'est pas d'agir seul , mais de ne rien oublier de ce qu'il doit à sa charge et à ses inférieurs, soit qu'il le fasse par lui-même ou par d'autres.

Quelque excellence qu'Aristole et les autres philosophes aient reconnue dans le gouvernement monarchique, ils y signalent cependant un défaut , c'est que toutes les affaires sont soumises à un seul; et Cicéron n'imagine pas de gouvernement plus noble ni plus durable que celui où plusieurs hommes de probité et de même opinion exercentle pouvoir. (Lib. ii, deOff.)

Laisser les détails aux officiers, c'est à peu de frais gagner leur affection par ce témoignage de confiance; c'est exciter leur émulation et développer leur talent par la perspective du mérite qui leur en reviendra; c'est favoriser le succès des œuvres par l'affranchissement des prescriptions sans nombre et souvent sans sagesse dont un Supérieur minutieux a cou- \ume d'embarrasser tout le monde.

Au contraire, prendre pour soi rensemblc et les détails, c'est défiance, mépris de ses inférieurs, petitesse, caractère d'esprit court et subalterne , désir de briller, secret orgueil. Ou consume le temps , on épuise les forces de son corps et de son intelligence , on se surcharge et Ton s'écrase^ au bout du compte , rien ne se fait et Ton ne contente personne. N'est-ce pas folie de prétendre être plus habile que Dieu dans le gouvernement de l'univers , que Jésus-Christ dans l'établissement de son Eglise? Car enfin, Dieu ne pourrait-il pas se passer des anges, des prophètes , des apôtres, des docteurs, des pasteurs et de cette foule de créatures , et tout faire par lui-même , et faire tout marcher de front? Au lieu d'amener les animaux devant Adam établi roi du monde, pour leur faire imposer leur nom respectif, ne pouvait-il pas se réserver cet honneur et ce soin? Cependant il est plus appliqué à faire faire qu'à faire ; et c'est précisément dans la direction de tant d'ouvriers , dit saint Thomas , qu'il a voulu manifester avec éclat sa sagesse et sa providence.

Sentiments de Jéthro, beau-pcre de Moïse, et de saint Ignace, sur les détails.

« Et il arriva le lendemain , comme Moïse siégeait pour « juger le peuple , et que le peuple se tenait devant Moïse, « depuis le matin jusqu'au soir, que le beau-père de Moïse vit « tout ce que celui-ci faisait au peuple, et il lui dit : « Qu'est- « ce que vous faites à l'égard de ce peuple ? Pourquoi êtes-vous « assis seul , et tout le peuple se tient-il devant vous, depuis le « matin jusqu'au soir ? » Et Moise répondit à son beau-père : « C'est que le peuple vient à moi pour s'enquérir de Dieu. « Quand ils ont quelque affaire , ils viennent à moi , et je « juge entre l'un et l'autre, et leur fais entendre les ordon- « nances de Dieu et ses lois. » Mais le beau-père de Moïse lui « dit : « Ce que vous faites n'est pas bien. Certainement vous K succomberez , vous et ce peuple qui est avec vous : car cela

— 3G8 — « est trop pesant pour vous ; vous ne sauriez faire cela vous « seul. Ecoutez donc mes paroles et mes conseils, et Dieu « sera avec vous : soyez pour le peuple dans ses rapports «c avec Dieu -, déclarez-lui les volontés de Dieu , et instruisez- « le des cérémonies et des rites , et faites-lui entendre la voie « par laquelle il aura à marcher et ce qu'il aura à faire. Et « choisissez-vous , d'entre tout le peuple , des hommes ver- « tueux , craignant Dieu ; des hommes qui aiment la vérité « et abhorrent le gain déshonnête ; et établissez-les chefs de « milliers, et chefs de centaines , et chefs de cinquantaines, « et chefs de dizaines ; et qu'ils jugent le peuple en tout « temps ; mais qu'ils vous rapportent toutes les grandes affai- « res 3 et qu'ils jugent toutes les petites causes. Ainsi ils vous « soulageront et porteront une partie de la charge avec vous. « Si vous faites cela , vous remplirez l'ordre de Dieu , vous « pourrez suffire à exécuter ses commandements , et tout le « peuple retournera en paix dans sa maison. » Moïse , ayant « entendu son beau-père parler de la sorte , fit tout ce qu'il a lui avait conseillé. Et ayant choisi, d'entre tout le peuple « d'Israël , des hommes vertueux , il les établit princes du « peuple, pour commander, les uns mille hommes, les autres « cent, les autres cinquante, et les autres dix. Ils rendaient « la justice en tout temps; mais ils rapportaient à Moïse toutes « les affaires les plus difficiles , jugeant seulement les plus « aisées. » {Exod, xviii.)

L'ange qui vint apprendre à saint Pacôuie l'art de gouverner, lui recommanda semblablement de partager ses religieux en brigades de dix, et de nommer un décurion pour les surveiller. Lui-même devait veiller sur les décurions, et par eux se faire rendre compte de tout : « car, disait l'ange , un Supérieur doit avoir l'œil et sur les officiers et sur ceux qui leur obéissent. »

Saint Ignace n'approuvait pas l'activité souvent importune de ces Provinciaux qui prétendent diriger les Recteurs placés sous leurs ordres , ni la sollicitude inquiète de ces Recteurs qui , remplissant à la fois tous les emplois , veulent être tout

^ 3G9 -^ dans leurs collogcs , comme si un poste supérieur donnait la capacité propre à d'autres moins élevés. Son avis était qu'il faut laisser à chacun son emploi, et cela pour plusieurs raisons : 1^ qui n'a qu'une affaire, la fait bien mieux ; 2° Dieu donne une grâce parûeulière à chacun , pour l'aider à s'acquitter dignement de son emploi ; 3** l'inférieur qui voit le Supérieur mettre la main aux choses dont il l'a chargé , ne regarde plus cette besogne comme sienne , et dès lors n'y apporte que peu ou point efapplication ; 4^* l'officier, dans son emploi , a vu , par l'cxpcricnce et la pratique , beaucoup de choses que le Supérieur n'a pu apprendre dans 1« spéculation cl la théorie ; 5° en bien des rencontres , il faut imiter le gladiateur et prendre conseil sur-le-champ, tout retard étant funeste : or l'officier ne peut pas recourir au Supérieur, lequel, d'ailleurs , n'a pas prévu la difficulté ; c'est à son jugement propre qu'il doit nécessairement s'en rapporter ; G** s'il arrive quelque faute ou quelque mécompte , il est plus expédient que l'inférieur soit blâmé et porte l'odieux que le Supérieur. Que le Supérieur, disait-il , sache tout , ordonne tout 5 mais qu'il se garde bien de vouloir faire tout lui-nicmo et de descendro dans les petits détails. On gagne l'affection des inférieurs, en leur témoignant de la confiance. On excite leur industrie , en s'en remettant à eux de l'exécution d'une affaire : ils la prennent plus à cœur, sachant que l'honneur leur en reviendra ; ils y travaillent avec plus de liberté , n'étant pas gênés par des vues et des prescriptions étrangères. On les rend fidèles en les croyant fidèles , et mieux vaut être trompé en de certaines occasions , que de paraître avoir de la défiance. Le Supérieur est comme le premier moteur qui imprime un mouvement régulier et majestueux à tous les globes célestes ou à toutes les pièces d'une machine. Et puis, ajoutait saint Ignace, ne faut-il pas viser à former et à intéresser, dans le gouvernement de la com.munauté, le plus de sujets possible ?

11 écrivait à un Provincial du Portugal : « Les Généraux et les Provinciaux ne doivent point traiter toutes les affaires ; et quand même ils auraient l'habileté requise , il est plus sûr de

les confier à d'autres qui élaboreront eux-mêmes le projet, le soumettront ensuite à leur Supérieur, et attendront de lui une résolution définitive» Si même celui qui les a entamées peut se décider tout seul, il est mieux de lui en laisser la liberté , soit pour le spirituel , soit même et surtout pour le temporel. C'est ainsi que j'agis, et je m'en trouve bien. Si les devoirs de votre charge vous obligent à prendre un soin général de?affaires de votre province, il convient qu'avant de donner de^ ordres , vous preniez conseil des plus habiles 5 mais , pour l'exécution , ne vous en mêlez pas. Mettez tout en jeu , comme ressort principal ; cela suffît. Vous ferez ainsi plus de choses , mieux et d'une manière plus conforme à votre charge , que si vous faisiez tout par vous-même. » (BdiïioW , Fie de saint Ignace)

PARiiGRAPHE Se.

Deuxième écueil de la vigilance : le temporel.

Saint Grégoire déclare qu'il est aussi funeste que honteux au Supérieur de se réserver le soin du temporel.

Voici ses paroles : « Oubliant, en quelque sorte, qu'ils on^ « été faits pasteurs pour le salut de leurs frères , quelques- « uns se livrent exclusivement au soin des affaires tempo- « relies : c'est un bonheur pour eux de pouvoir les expédier « quand elles se présentent. Ils appellent de toute la force de « leurs désirs le moment où ils pourront s'en occuper et « ne cessent d'y penser, la nuit comme le jour. S'il arrive « que , faute d'occasion , ils n'en aient aucune à traiter, « l'inaction à laquelle ils se trouvent réduits leur est plus a pénible à supporter que le tra vail -, car, pour eux , c'est jouir « que d'être encombrés d'affaires , et c'est travailler que de

« n'en point avoir. Donnant ainsi toute leur affection aux solli- « citudes mondaines , ils vivent dans l'ignorance des vérités « religieuses qu'ils auraient dû enseigner aux autres.

« Aussi saint Paul , recommandant aux pasteurs le soin du « temporel , leur prescrit-il la manière dont ils doivent s'en « occuper : « Lorsque vous aurez des contestations à régler, u leur dit-il , choisissez, pour en être les juges, parmi ceux de « votre Eglise , ceux qui sont les moins versés dans la spiri- « tualité. » C'est évidemment comme s'il disait : « Puisqu'il « y en a qui ne peuvent pas se livrer aux choses intérieures , « qu'on les occupe du moins à traiter celles du dehors qui sont « devenues nécessaires. »

« Il faut que le prélat se réserve le soin plus important du « spirituel , et confie à ses subordonnés celui du temporel : « l'œil des fidèles ne doit pas être obscurci par la poussière K des affaires séculières. Ceux qui président sont, en effet, « comme la tête d'un corps dont les subordonnés sont les « membres. Il est donc nécessaire qu'ils voient de haut et

au loin, pour diriger la marche avec certitude. Les pieds « s'engourdiraient dès le commencement de leur course , si « le corps était obligé de se courber pour reconnaître le « chemin.

« Comment un pasteur veut-il qu'on respecte sa dignité , « s'il montre pour les choses de ce monde un attachement c< qu'il doit condamner dans les autres ? Que la charité nous « fasse quelquefois supporter le poids des sollicitudes ter- « restres , soit ; mais nous ne devons jamais leur donner a notre affection , parce que , leur effet étant d'appesantir « le cœur de celui qui les aime , il serait à craindre qu'elles K ne nous fissent descendre de la hauteur des choses cé- « lestes au plus bas degré de la vie séculière. » (Past. P. II, cap. 6.)

Dans ses Mm^aleSy le môme Docteur attribue cet empressement à une hypocrisie ambitieuse de quelques-uns qui, désirant paraître fort zélés pour le bien de la religion , et n'ayant nul talent pour les choses spirituelles , s'efforcent au

moins de se rendre recommandables par les temporelles ; ou qui , sans souci de la perte de la ferveur et de l'innocence , affectent une grande appréhension des jugements de Dieu pour la perte de l'argent et des métairies. (Lib. xxxiii , cap. 8.)

A ceux qui ont tout au gré de leurs désirs, il dit de ne pas s'arrêter à la contemplation des biens qu'ils reçoivent, au point d'oublier Celui de qui ils les tiennent ; de ne pas donner à cette terre d'exil une affection qu'ils doivent réserver pour la patrie 5 de ne pas se faire , des secours qui leur sont accordés , un obstacle qui les empêche de continuer leur chemin ; de ne pas éprouver, à la vue de la lune qui les éclaire pendant la nuit, une satisfaction qui éteigne en eux le désir de voir la clarté du soleil.

A ceux dont les désirs ne sont pas satisfaits, il recommande de se réjouir dans l'attente de l'héritage éternel. On ne dote pas les enfants qui sont destinés à recueillir la succession tout entière. La Providence ne s'occuperait pas à former leurs cœurs par la mortification , si elle n'avait pas le dessein d'assurer leur bonheur futur. Le médecin défend aux malades dont il espère la guérison plusieurs aliments dont ils voudraient faire usage , et il ne les autorise à suivre leurs caprices que lorsqu'il désespère de leur rétabhssement. {PasL, P. 111, cap. 27.)

Ces dernières paroles de saint Grégoire peuvent contribuer à consoler ces communautés où se trouve à peine le strict nécessaire , comme celles qui les précèdent peuvent servir à prémunir contre l'attache aux biens terrestres les communautés où tout abonde.

Saint Bernard, dans son livre de la Considération ^ développe la même idée.

ic Je ne veux pas, ô Eugène, que vous donniez votre atten- « lion aux plus basses choses ; que vous vous rapetissiez en

c< quelque sorte, et que vous prodiguiez aux moindres inlé- « rèls ce que vous devez aux plus grands. Pourquoi vous en- <( gageriez-vous dans des soins dont Dieu lui-même vous a « exempté ? « Toutes ces choses, a-t-il dit, vous seront données « par surcroît. » — Cependant il faut faire les grandes choses, « est-il dit ailleurs, et ne pas négliger les petites. — A la honnc '( heure ; mais , en faisant celles-là par vous-même , vous « devez pourvoir, par vous-même encore, à ce que d'autres « exécutent celles-ci pour vous. Car, si l'un de vos serviteurs (( ne peut suffire à la fois par lui-même et à soigner les che- « vaux et à servir les tables , comment pourriez-vous par vous- (( même avoir en même temps l'œil sur votre maison et sur <( celle de voU'c Maître ? C'est de celle-ci qu'il est écrit : « O '< Israël , qu'elle est grande la maison du Seigneur ! »

« Il faut donc que l'esprit soit entièrement affranchi de ces u détails petits et méprisables, quand il doit son application à « tant et de si grandes choses. 11 faut qu'il soit libre, et qu'au- « cun objet étranger ne s'empare violemment de lui ; qu'il soit « pur, et qu'aucune indigne affection ne l'incline vers la terre ; «< qu'il soit droit, et qu'aucune intention perverse ne le dé- « tourne de sa ligne.

« Tels sont, n'en doutez pas, les biens dont vous vous pria verez , si , divisant voire esprit , vous prétendez le partager « entre les intérêts de Dieu et vos petits intérêts de ce monde. « Il vous faut chercher quelqu'un que vous puissiez charger « de ceux-ci, et qui s'en occupe pour vous. Je dis, poiiï' vous et « non avec vous. Il est des choses que vous devrez faire par « vous-même pi en est d'autres que vous ferez par vous-même « et par d'autres tout ensemble ; certaines, enfin, par d'autres, <( et non par vous. Je crois devoir ranger la conduite de votre « maison dans la dernière classe ; c'est par un autre que vous « devez y pourvoir. Cet autre , il convient qu'il soit prudent et « fidèle ', et, fût-il même peu fidèle , mieux vaudrait vous en « rapporter à lui que de vous enfoncer dans un pareil laby- « rinthe. Souvenez-vous que notre divin Sauveur eut Judafc « pour économe.

« Quoi de plus indigne d'un évêque, que de donner son « temps aux soins de son ménage et de son petit revenu , de « fureter partout, de s'enquérir de tout, d'être tourmenté de « soupçons , d'être vivement affecté par chaque perte, par « chaque négligence? Je le dis à la hontede certains qui en sont « là, qui examinent chaque jour tout ce qu'ils peuvent avoir, « qui comptent tout minutieusement, qui se font rendre raison « de tout, jusqu'à un liard. Ce n'était point ainsi qu'en usait « cet égyptien, qui, ayant une fois tout livré à Joseph , ne « savait pas ce qu'il avait dans sa maison. Qu'après cet exem- « pie un chrétien rougisse de n'oser point se confier à un chré- « tien. Un homme qui n'avait pas la foi, eut pourtant confiance « en son esclave ; il l'établit sur tous ses biens, et cet esclave « était un étranger!

« Chose étonnante î des évèques ont sous la main , plus qu'il « n'en faut, des hommes à qui ils confierontlesàmes , et ils n'en « trouveront point auxquels ils osent confier le soin de leur « petit avoir! Voilà, il faut en convenir, d'habiles appréciateurs « des choses, qui donnent tous leurs soins aux plus petites, et « qui n'en ont que peu ou point du tout des grandes I Mais, « comme on le voit clairement, nous supportons plus volon- « tiers les pertes de Jésus-Christ que les nôtres. Nos dépenses « de chaque jour, nous cherchons à les compenser par un « examen de chaque jour 5 et les perles continuelles que fait « le troupeau du Seigneur ne nous sont pas même connues. « On discute tous les jours avec ses serviteurs sur 3e prix des « aliments, sur le nombre de pains qui se sont consommés; « et l'on réunit rarement son clergé pour conférer avec lui sur « les péchés du peuple. Qu'un âne tombe , on le relève 5 a qu'une âme se perde, on n'en a nul souci. Et cela n'a rien « d'étonnant, puisque nous ne nous apercevons pas même de « nos chutes continuelles.

« O vous qui instruisez les autres, instruisez vous vous-même. « Le ruisseau, partout où il coule, creuse la terre sur son pas- « sage : de même le train des affaires use, en passant, la con- « science. S'il est possible qu'un torrent se répande dans la

« campagne sans préjudice pour les moissons, espérez de « pouvoir aussi traiter de pareils intérêts sans aucun danger «« pour votre âme. Ne négligez rien pour écarter ces embarras. « Tâchez, en bien des cas, de ne pas les connaître; plusordi- « nairement, de n'en tenir nul compte-, quelquefois, de les « oublier. » (Lib. iv, cap. 6.)

Saint François de Sales s'inspirait évidemment des paroles (le saint Bernard , lorsqu'il résumait en deux mots toute cette doctrine : « Les bons évoques gouvernent leur temporel par des « économes, et leur spirituel par eux-mêmes; les mauvais, u au contraire, conduisent par leurs propres mains leur tem- « porel; mais du spirituel, ils s'en rapportent à leurs grandsce vicaires. »

Quoique ces paroles de saint Grégoire et de saint Bernard ne puissent s'appliquer dans toute leur étendue aux Supérieurs religieux, si ce n'est peut-être jusqu'à un certain degré aux Supérieurs majeurs, elles renferment pourtant de précieux enseignements, et les Supérieurs, sans s'y conformer à la lettre, puisque leurs règles s'y opposent , doivent en prendre et en retenir l'esprit.

Règles pour éloigner également le Supérieur du soin excessif et de l'abandon total du temporel.

1'^ Régie. Que le Supérieur ne mette le temporel qu'au se-? coud rang; car son premier soin doit être de pourvoir abondamment ses inférieurs des biens de l'âme, et de veiller à ce qu'ils profitent en sainteté et en vertus.

2"*° Règle. Il ne doit pas , sous ce prétexte, fermer les yeux sur le temporel au point de n*en prendre aucune connaissance : car ce temporel est , en un sens , le bien de Notre- Seigneur; il provient des aumônes des fidèles, il est destiné à noumr les pauvres de Dieu: sans ce temporel, la communauté ne pourrait acquérir le spirituel, elle ne pourrait même pas subsister.

3"® Règle* Il laissera le soin et l'administration du temporel à son procureur, de telle façon que celui-ci lui rende un compte exact de sa gestion : quelles terres, quels revenus, quelles dettes , quelles dépenses, quels bienfaiteurs... Sans cela, le Supérieur serait l'esclave de ses officiers, et il dépendrait plus d'eux qu'eux-mêmes ne dépendraient de lui. Leur hardiesse venant à s'accroître, ils s'estimeraient si importants et si nécessaires, qu'ils entreprendraient de marcher de pair avec le Supérieur et de lui faire enfin la loi. De plus, il est dans l'ordre que les officiers demandent souvent conseil et secours au Supérieur dans les choses difficiles ou douteuses •, mais quel conseil, quel secours pourrait donner un homme complètement étranger à la question?

4™* Règle, Qu'il s'en rapporte à son procureur, sinon pour tout, du moins pour beaucoup de choses , et qu'il lui donne dans Toccasion des témoignages de confiance non suspects, lui abandonnant quelque affaire honorable. Alors il s'y dévouera sans réserve. Si l'on se défie de lui, si l'on se mêle trop de son emploi , il ne sera plus liii soigneux ni diligent.

5™® Règle. Que cette entière et pleine confiance n'empêche pas le Supérieur d'avoir l'œil ouvert sur la conduite de son procureur et sur le succès des affaires dont il l'a chargé ; qu'il l'oblige à lui faire le rapport des choses plus importantes , et qu'il ne permette point qu'elles se traitent sans son conseil ou son consentement.

De tout ce qui a été dit sur ce sujet, tirons quelques conséquences.

1^ Ce serait une erreur aussi étrange que funeste, de juger propres au gouvernement ceux qui sont doués d'une grande capacité pour les affaires, quoiqu'ils soient très-peu versés dans les choses intérieures. Car, comme on n'entre pas en religion pour y chercher les biens temporels auxquels on renonce, mais les biens spirituels auxquels on aspire, et que d'ailleurs le suffisant ne saurait manquer à une communauté où chacun tend à la perfection de toutes ses forces, selon cette promesse du Sauveur: «Cherchez premièrement le royaume dô

Dieu et sa justice, cl tout le reste vous sera donné comme par surcroît, « il est évident que la principale science du Supérieur doit se porter sur les choses impérissables et éternelles, et par conséquent que le meilleur Supérieur n'est pas celui qui sait le mieux remplir sa maison d'argent et de provisions, mais celui qui sait le mieux faire abonder dans les âmes la grâce et les richesses du ciel. Un homme ne serait-il pas insensé, dit Grenade, qui voudrait transporter aux pieds la fonction des yeux, et aux yeux la fonction des pieds?

2^ C'est entièrement dans l'intérêt spirituel de sa communauté qu'on décharge le Supérieur du soin du temporel. On espère qu'il consacrera à ses frères le temps qu'eussent absorbé les affaires matérielles; que, moins exposé à se souiller dans le contact du monde, il jouira d'une plus grande estime; et que, n'étant pas obligé de remplacer dans son cœur l'amour des Ecritures par les sollicitudes de la terre et de soutenir la vie du corps aux dépens de la vie de l'esprit, il croîtra en piété et y fera croître ses frères. Quatre choses, disait l'abbé saint Isaîe, éteignent la dévotion : les fréquentes sorties, les affaires, l'amour des choses terrestres, et l'avarice. (Orat. 7). Or, ces quatre choses se rencontrant presque nécessairement dans celui qui s'occupe du temporel, et la dévotion étant d'ailleurs absolument indispensable à celui qui gouverne la communauté, saint Bonaventure soutient que si un Supérieur n'avait point de religieux propres à l'administration du temporel, il devrait consentir à souffrir quelque dommage plutôt que de s'en charger seul au risque de négliger le spirituel. C'est ce que saint Bernard disait tout à l'heure au pape Eugène ; et, comme lui, il cite Texemple de Jésus-Christ qui ne laissa pas de confier la bourse à Judas, quoiqu'il sût bien qu'il volait l'argent. (De sex alis, cap. 7.)

3° Il y a un soin raisonnable , légitime , saint et nécessaire, dû au temporel ; soin qui, poussé à l'excès ou exercé exclusivement parle Supérieur, serait, il est vrai, un des écueils de la vigilance, mais qui, contenu dans de justes limites et remis principalement aux mains du pro^cureur, est lui-même

un des objets de la vigilance; soin qui exige du Supérieur le conseil dans les affaires douteuses, le consentement formel dans les affaires importantes, et dans toutes le contrôle ; soin enfin que l'Eglise elle-même réclame, au nom de Dieu, afin d'assurer la subsistance de ses enfants bien-aimés et de ménager les aumônes des fidèles, et qui l'a portée à prendre sous sa sauvegarde les biens des religieux, en menaçant de l'excommunication les usurpateurs sacrilèges, et en défendant, par un décret d'Urbain VIII, aux communautés de vendre ou d'acheter des immeubles sans le Beneplacitum apostolique.

4" Dans les diocèses où cette dernière disposition du Droit ecclésiastique ne reçoit pas son application, vu un privilège du Saint-Siège, une coutume contraire ou l'impossibilité du recours à Rome, l'évéque, Supérieur des Congrégations, ordonne irès-sagement 1" qu'aucune dépense excédant une somme désignée ne pourra être faite sans son autorisation ; 2"* qu'il y aura pour les constructions ou réparations importantes une commission composée d'un architecte, d'un homme d'affaires et de deux ecclésiastiques, dont le procès-verbal sera par lui approuvé et sanctionné ; S'' que l'économe se recommandera par son habileté, et tiendra ses comptes prêts à être visés annuellement par l'évéque ou son délégué. Par cette mesure, on ôte tout prétexte à ces reproches jetés si souvent à tort ou à raison à la face des communautés : reproches d'entêtement à repousser le conseil des amis; d'inconstance, qui fait et défait sans fin; d'étourderie, qui entreprend des constructions inutiles, ou mal concertées, ou exécutées sans intelligence ; de naïve simplicité, qui se fie à des architectes dont la mauvaise foi les engage dans de folles dépenses, souvent même dans des procès aussi injustes que ruineux.

Il s'agit ici des communautés et des Congrégations dont l'évéque est le Supérieur ; pour celles qui dépendent d'une Supérieure générale et dont les maisons sont répandues sur plusieurs diocèses, bien que l'évéque n'ait pas à se mêler de l'administration du temporel confiée au Chapitre général ou à la Supérieure générale assistée de son conseil, selon les constitutions approu-

vôcs parle Sainl-Sii^ge, il peut néanmoins, en cas de délit dan» l'administration, en vertu de la juridiction que lui donnent les saints Canons, intervenir et arrêter lès dépenses excessives : il agit comme délégué du Saint-Siège, quand il est question de prévenir le scandale ou la ruine d'une communauté.

PARAGRAPHE 3e.

Troisième écueil de la vigilance : l'égoisme»

Que le Supérieur sache qu'il n'est en réalité que le serviteur de ses inférieurs.

Ce n'est qu*à la condition de trouver, en retour, dans le Supérieur appui, dévoûment, protection, que les inférieurs abdiquent entre ses mains leur liberté 5 sans cette compensation légitime, jamais ils ne se résoudraient à un tel sacrifice. L'Ecriture assimile à chaque instant les pasteurs aux soldats, aux laboureurs, aux vignerons, aux sentinelles, tous hommes qui procurent le bien-être et le repos des autres aux dépens du leur ; elle les assimile encore aux bases de l'édifice qui portent tout sans être elles-mêmes portées, à la lumière qui n'est placée dans un lieu éminentque pour se répandre de tous côtés, aux nuées et aux fleuves qui distribuent au loin leurs eaux dans les campagnes.

Les Supérieurs, non moins que les pasteurs, ne sont plus à eux, parce qu'il est impossible de les séparer désormais du corps dont ils sont l'âme et l'esprit 5 ils sont à tous, parce que tous leur ont été confiés, et que leur mission et leur caractère propre est d'être consacrés à la communauté. Ce serait leur faire injure et les rejeter dans l'obscurité de la condition privée, que de borner leurs vues à ce qui les concerne et de les renfermer dans les étroites limites de leur perfection personnelle»

C'est ce qu'écrivait saint Paul aux Corinthiens : « J'étaià « libre à Tégard de tous , et maintenant je suis l'esclave de « tous. » (I. Cor. ix). Tout ce que je suis, tout ce que j'ai, je le dois aux âmes 5 il faut qu'à l'exemple de Jésus-Christ je me dépense à leur service. Juifs et gentils, grecs et barbares , tous ont sur moi un droit égal ; et celui à qui je suis le moins, c'est moi-même.

« Avant la rédemption, il est vrai, nous méritions laservi- « tude, et nos maîtres pouvaient, en nous dominant, se pro- « poser leur utilité propre ; mais depuis, nous sommes, sur « ce point, réintégrés dans les droits de notre état primitif : or « c'était un privilège de notre liberté originelle, que nos maî- « très ne pouvaient en aucune façon profiter sur nous, qu'ils « devaient au contraire faire servir leur autorité à notre avance tage, vu qu'elle ne leur était prêtée que pour diriger nos « pas et éclairer notre intelligence. » (Modeste de St-Amablc, Parf. Siip.f liv. i, chap. 3.)

Saint Bernard ne cesse de rappeler aux pasteurs qu'ils sont tels pour les autres, non pour eux-mêmes i qu'ils doivent oublier leurs intérêts pour ceux de leurs inférieurs, que cette abnégation est tout le privilège de leur charge. C'est pour cela que Jésus-Christ a répété tant de fois : « Pierre, m'aimez-vous? » lorsqu'il lui a confié ses ouailles. Comme s'il eût voulu lui dire : « Si vous ne m'aimez plus que vos biens , plus que vos parents, plus que vous-même, ne vous mêlez point de gouverner mes ouailles , pour lesquelles j'ai donné mon sang. » (De Consid., lib. n, cap. 3. — De diversis, Serm, 29. — In CanL, Serm. 76.)

Sur ce texte : « Paissez mes agneaux , paissez mes brebis, » saint Augustin fait ce commentaire : « Jésus-Christ semble « dire ici : Ayez soin de paître mes brebis, et de les paître « comme miennes, non comme vôtres, car ceux qui paissent « les brebis de Notre-Seigneur comme leurs, non comme sienne nés, montrent clairement qu'ils ont plus d'amour pour cux- « mêmes que pour lui. » (Tract. 123, m Joan.). Aussi lui-même ne craignit pas de tenir ce langage à son peuple : « En tant

— 3S1 — « que nous sommes chrtHiens, nous le sommes pour nous ; « mais en tant que nous sommes préposés sur l'Eglise de « Dieu, e'est pour vous que nous le sommes. Noire chrislia- « nisme est pour notre utilité, notre prélature pour votre utiu liié. » {Tract, de Past.)

« Je ne puis souITrir, disait Guillaume de Paris, qu'on ap- « pelle les inférieurs sujets ; c'est une faute de langage : car, « dans la vérité, les sujets, ce sont les Supérieurs. » (P. Ilj de Nim.)

Nous avons déjà vu qu'au dire de saint François de Sales, les Supérieurs peuvent pratiquer l'obéissance et en avoir le mérite en commandant pour obéir à Dieu. « Mais, ajoutait le « même Samt, voîci un degré d'obéissance plus sublime en- « core, proposé aux Supérieurs. C'est celui que conseille « saint Pierre par ces paroles : « Soyez soumis à toute créature {( pour Jésus-Christ. » Par cette obéissance universelle à toute « créature, en effet, nous nous ferons tout à tous, nous rendant « serviteurs de tous , comme si tous étaient nos Supérieurs , « pour les gagnerions à Jésus-Christ. » Pour lui, quel que fût celui qui l'abordait, pauvre, domestique, enfant, il prenait aussitôt l'attitude d'un inférieur devant son Supérieur, écoutant et répondant, sans manifester jamais ni ennui, ni dépit, ni fierté, ni hauteur.

Qui ne sait que le Souverain Pontife, pour marquer son humble dévoùment, signe ses bulles adressées aux têtes couronnées et au monde entier : Le serviteur des serviteurs de Dieu ?

Que le Supérieur sache qu'il s*cst rendu caution pour ses inférieurs*

« Ne laissez pas ignorer aux Supérieurs, du saint Grégoire, « que, s'il leur arrive jamais de faire le mal, ils se rendront K dignes d'autant de morts que leur conduite occasionnera « de scandales parmi les peuples. D'où il résulte qu'ila

« doivent exercer sur eux-mêmes une surveillance bien rigou- « reuso, puisque leurs fautes les exposent non- seulement à « perdre la vie, mais les rendent, en oulre^ responsables du « salut de ceux qu'elles entraînent au mal. Cet avertissement « effrayant est donné aux Supérieurs : « Mon fils, puisque « vous vous êtes rendu caution pour votre ami , votre main « appartient à l'étranger 5 vous êtes lié par les paroles de « voire bouche , vous êtes pris dans vos propres discours. » « (Prov, vi). Nous nous rendons caution pour notre ami, lors- « que nous acceptons la responsabilité de son salut. Notre « main appartient dès lors à l'étranger; car nous sommes « tenus à une sollicitude que nous n'avions pas auparavant. « Nous sommes liés par les paroles de notre bouche et pris « dans nos propres discours, parce que, avant d'enseigner le « bien à ceux que nous dirigeons, nous sommes dans la né- « cessité de leur en donner l'exemple. » {Past.,V, III, cap. 5.)

« Si vous me demandez, disait Guillaume de Paris, ce que « fait un homme qui se charge du gouvernement des autres, « je vous répondrai , ce qui est très-vrai , qu'il ne fait rien « moins que de se porter caution pour eux. » (S, 8.)

« Malheureux! s'écriait saint Bernard , que deviendrai-je, « si je conserve négligemment le dépôt que Jésus-Christ m'a « confié, dépôt qu'il a plus estimé que son propre sang? Si « j'avais recueilli ce sang lorsqu'il coulait goutte à goutte sur « la croix, si je le portais entre mes mains dans un vase fra- « gile et par un chemin glissant, je serais en de perpétuelles « appréhensions de le répandre. Hélas ! nos cœurs sont plus « fragiles que le verre et plus impénétrables que les abîmes, « On me crie sans cesse : Sentinelle , que vois-tu ^^^^dant la « nuit? Et je ne puis répondre comme Caïn : « Suis-je donc le « gardien de mon frère? » (Serm» 3, de Jdventu.)

Quand une horloge marque mal les heures , on ne s'en prend pas à l'horloge , mais à l'horloger. Quand les feuilles d'un arbre jaunissent, on n'accuse pas les branches, mais la racine d'être le siège du mal. Que les pieds aillent heurter contre la pierre, on les plaint et l'on reproche aussitôt à l'œil de

n'avoir pas fait son devoir. C'est ainsi que, dans une communauté, la responsabilité pèse tout entière sur le Supérieur. On exige des membres une obéissance aveugle, et du chef une vigilance qui ne soit jamais en défaut. « Tel le juge du peuple, « tels ses ministres, dit l'Esprit-Saint; tel le magistrat de « la cité, tels les habitants. » (EcclL x). Si le pilote est attentif à consulter les vents et à commander la manœuvre , il conduit heureusement le vaisseau au port, s'il cesse de veiller cl abandonne le gouvernail, tout l'équipage fait naufrage. Tandis que le conducteur d'un char tient les rênes, les coursiers obéissent et les voyageurs sont en sûreté , si sa main mollit ou si son œil se ferme, on risque immédiatement d'être fracassé ou jeté dans le précipice. Tous les Apôtres dormaient; et comme si le sommeil de tous n'eût été imputable qu'à Pierre, le Seigneur lui dit: « Simon, vous dormez! » ' Un jour que le Père Balthazar Alvarez méditait sur la parabole du bon pasteur, une voix intérieure lui tint ce langage : « Un bon pasteur fait de bonnes brebis ; lors donc que le Sei- « gneur donne à un troupeau un bon pasteur, c'est un inap- « préciable bienfait et une grâce insigne qu'il lui accorde. Un << peuple est toujours bon quand il est conduit par un bon « chef. Un pasteur sert de modèle à ses brebis ; c'est ce qui a rend sa charge redoutable : toutes ses brebis ont les yeux « sur lui, et accommodent presque nécessairement leur ma- « nière de vivre à la sienne. » (Sa Fie,)

Rapprochons de ces paroles la prophétie formidable que nous trouvons dans Ezéchiel : « Voici ce que dit le Seigneur « Dieu : Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux- « mêmes! Les pasteurs ne paissent-ils pas leurs troupeaux? « Et cependant vous mangiez le lait de mon troupeau, et vous « vous couvriez de sa laine ; vous preniez les brebis les plus « grasses pour les tuer, et vous ne vous mettiez point en peine « de paître mon troupeau. Vous n'avez point travaillé à forti- « lier celles qui étaient faibles, ni à panser et à guérir celles « qui étaient malades ; vous n'avez point bandé les plaies de « celles qui étaient blessées , vous n'avez point relevé celles

-> 384 — K qui étaient tombées, et vous n'avez point cherché celles qui « étaient perdues ; mais vous vous contentiez de les dominer « avec une rigueur sévère et pleine d'empire. Ainsi mes bre- « bis ont été dispersées, parce qu'elles n'avaient point de pas- « teur. » {Ezech. xxxiv.)

Est-il possible de confondre plus solennellement l'égoisme, de mieux détailler au Supérieur les soins que la vigilance lui impose, et de lui montrer plus clairement qu'il répond comme caution pour ses inférieurs?

Le Supérieur doit préférer les satisfactions de ses inférieurs aux siennes propres.

C'est une vieille maxime gauloise, que tout magistrat qui n'est pas un héros de probité , n'est pas même un honnclc homme. On pourrait soutenir, avec autant et plus de raison, que tout Supérieur qui n'est pas un héros d'abnégation , de désintéressement, de dévoùment, n'est pas même un bon religieux, puisqu'il s'agit, non d'une œuvre de surérogation et de perfection, mais d'une obligation stricte et rigoureuse.

Il faut dire de la supériorité ce que saint Grégoire dit de l'épiseopat: « Celui qui, au fond de ses désirs, ne découvre « autre chose que l'avantage de dominer sur les autres, de « satisfaire sa vanité , de fournir un aliment à son orgueil , « d'être heureux au sein de l'abondance, non-seulement n'aime « point les fonctions pastorales, mais il en méconnaît même « la sainteté. Ce sont les biens de ce monde qu'il veut se pro- « curer dans un emploi où il devrait s'occuper à les faire ou- « blier. L'objet de son affection cesse d'être le même que celui « de ses recherches, dès l'instant où il ne désire parvenir à un « emploi, qui est le comble de l'humilité, que pour y paraî- « tre plus grand. » {Past., P. I, cap. 8). Certes, ce n'est pas une chose aisée, de procurer le bien des autres aux dépens du sien, de rapporter au bien des autres tout ce qu'on fait et tout ce qu'on désire. Il n'y ^ qu'un Supérieur véritablement saint

qui puisse posséder à ce degré Tespril de charité et de sacrifice ; et pourtant , ne -cessons de le proclamer, la vertu propre de ceux qui exercent quelque autorité, c'est de se proposer non leur avantage, mais celui de leurs subordonnés. Quiconque a pour fin et pour mobile la cloire ou le bien-être, est un égoïste; car, si Dieu l'a élevé au-dessus de ses frères, c'est uniquement afin que, négligeant ses intéicts personnels, il s'immole pour eux, nullement afin qu'il soit plus honoré et mieux servi.

a Je ne connais pas de vertu dont les fruits soient plus heu- « reux, dit saint Âmbroise, que cette équité par laquelle nous « préférons les satisfactions des autres aux nôtres, et les avance tages de la communauté à nos intérêts personnels. » (Lib. de Parad,), « Celui-là, dit l'évêque Symer, commande dignemer * « qui, en toute chose, n'a en vue que le bien de ses inférieurs. « n'épargnant rien pour le procurer, s'exposant à mille peines « pour les leur épargner, détournant au péril de sa tête les ce orages qui les menacent, et ayant recours à mille industries (t pour attirer sur ses épaules les fardeaux qui pèsent sur les a leurs. )) (Orat, de Regno), « Malheur à toi, s'écrie Hugues a de St-Viclor, si tu es élevé au-dessus des autres , sans être a pour les autres ; mais malheur surtout, si tu te berces de « cette folle pensée , que l'autorité ne doit profiter qu'à toi! » (De Inst. Jnast., cap. 21). Comme s'il disait: Ce n'est point pour loi-même que tu es Supérieur, tu ne l'es que pour tes inférieurs. Il ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur. Ton repos et ta liberté, tes soins et tes aiFections, ton temps et ta vie, tu leur dois tout; et tu n'es digne de la supériorité qu'autant qu'avec plus de sagesse et plus de vertu que les autres, tu te sacrifies pour le bien de tous.

Cette vérité n'avait pas échappé aux païens, a Le bon princCj disait un philosophe , passe après tous les autres dans les plaisirs. » Cassiodore veut même que ses récréations servent à la république. <( Non, écrivait Sénèque à un de ses amis, appelé à gouverner l'Etat , il ne vous est plus permis de consulter vos intérêts et de suivre vos goûts. » « Depuis que César s'est donné

à tous , disait le môme philosophe, ils*est ravi à lui-même ; «t comme les astres sont toujours en mouvement pour le bien du monde, ainsi l'Empereur n'est plus à lui ni pour lui, » « Ne saistu pas, disait Antigone à son fils, que notre royauté n*estqu'une honorable servitude? » Et une femme n'ayant pu obtenir audience de l'empereur Adrien, lui cria : « Eh ! cessez donc d'être empereur. »

Nous l'avons déjà observé : dans la maladie même , il faut que le Supérieur se souvienne qu'il est l'âme et le premier mobile de sa communauté , que son amour pour elle le soutienne contre les défaillances de son corps , et qu'il meure debout , s'il est possible.

Parmi les avis que sainte Marie-Magdeleine de Pazzi reçut de 'Notre-Seigneur, on trouve celui-ci : « Tu feras en sorte, selon « la mesure de force et de grâce que je te distribuerai , d'avoir « autant d'yeux que je confierai d'âmes à ta conduite. Comme « le cerf soupire après les eaux vives, ainsi, jour et nuit, sou- « pire après le bonheur d'exercer la charité envers mes mem- « bres, ne faisant pas plus de cas de ton corps fatigué et af- « faibli, que de la terre que tu foules aux pieds. Tu t'efforceras « d'être la nourriture des affamés , le breuvage de ceux qui « ont soif, le vêtement de ceux qui sont nus, le jardin de « ceux qui »ont en prison, la consolation des affligés. »

« Les Supérieurs, disait Balthazar Alvarez, doivent s'ou- « blier pour les autres , sacrifier leur repos , négliger leur « santé , se traiter en tout plus mal que leurs inférieurs , se « résigner à mener une vie pleine de sollicitudes , à gémir « sur les lâchetés de quelques-uns , à n'obtenir souvent pour « prix de leur dévoûment que l'ingratitude, les murmures « et les aversions. » (Sa Fie.)

On détournait un jour Dom Barthéiemi des Martyrs de la visite d'un canton fort escarpé de son diocèse : « Ce sont mes « brebis, aussi bien que celles qui habitent les plaines , ré- « pondit-il; rien ne m'empêchera de les secourir. Et puis, ne « me suis-jc pas fait leur caution devant Dieu? »

Suint Bernard tint un langage non moins ferme à ceux qui

Tinvilaicnt à modérer ses austérités : « Si vous connaissiez , « mes frères, l'obligation d'un religieux, vous sauriez qu'il « ne mange pas un morceau de pain sans l'arroser de ses « larmes; car, vivant des travaux du peuple, il s'est engagé « à satisfaire pour les péchés du peuple et à lui obtenir des \^ grâces. Combien plus strictement ma charge m'oblige- « t-elle à la pénitence , puisque le Supérieur, répondant pour « tous, doit satisfaire pour les péchés de tous et obtenir à « tous les grâces et les bénédictions célestes? Au lieu de « m'inviter à modérer mes austérités , parlez-moi plutôt de les « redoubler. » {Ep. 386.)

Le Supérieur doit même préférer les intérêts spirituels de ses inférieurs à ses propres intérêts.

« Dès que je me suis vu votre Abbé , disait saint Bernard à a ses religieux , j'ai estimé qu'il fallait sacrifier pour vous mec « oraisons, mes lectures, la composition, en un mot, tout ce « qui pouvait m'êlre le plus agréable au corps et à l'âme ; « caria charité me crie que ce ne sont plus mes intérêts que « je dois chercher. » {Serm, 51 , în Cant.)

Le bon Supérieur dit à Dieu, comme autrefois Saûl en présence d'un fléau attiré par un crime dont il ignorait l'auteur : « Si c'est moi ou mon fils Jonathas qui l'ayons commis, ma- « nifestez-le et tirez-en vengeance 5 mais si c'est quelqu'un de « mon peuple , pardonnez-lui ei remettez-le plus avant dans « vos bonnes grâces. » (I. Rcg, xiv.)

Oh! la touchante, l'invincible preuve de l'amour d'un Supérieur , de demander pour soi le châtiment mérité par ses inférieurs ! Moïse , plutôt que de permettre à Dieu de frapper son peuple, disait : « Effacez-moi du livre de vie. » Saint Paul , dans la douleur que lui causait l'aveuglement des Juifs ses frères , souiiaitait d'être anathème pour eux.

Est-ce donc que, par zèle , on peut jamais blesser sa con-

science, ou même désirer d'être privé de la vue de Dieu? Non,^ certes ; mais Moïse et saint Paul , en tenant ce langage , voulaient dire que, si la privation du bonheur éternel pouvait être Fobjet d'un juste désir , ils y consentiraient volontiers pour secourir leurs frères ; ou bien, comme l'explique saint Thomas, ils s'offraient à être privés pour quelque temps de la félicité céleste , si cette privation devait profiter aux pécheurs (2. 2. q. 27, c. 8.); ou, comme l'interprète saint Jean-Chrysostôme , ils étaient prêts à renoncer aux délices de leurs entretiens intimes avec Dieu, afin de donner toute leur application au soin des âmes, tout plaisir leur étant rendu amer par l'accablante perspective de leur réprobation future (lib. i , de Compunct.) ; ou bien enfin , selon le sens qu'y attache saint Bernard , comme si un personnage opulent , rencontrant une mère avec son enfant dans la plus affreuse détresse , proposait à la mère de prendre place à une table magnifiquement servie , mais sans son enfant : cette mère, sans aucun doute , aimerait mieux mourir avec son enfant que d'accepter une pareille offre. (Serm. 12, m Cant,)

« Pour nulle chose au monde , dit l'auteur de V Imitation , « ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le « moindre mal, on peut quelquefois cependant, pour rendre « service dans le besoin , différer une bonne œuvre, ou lui en « substituer une meilleure : car alors le bien n'est pas dé- « truit, mais il se change en un plus grand. » (Lib. i, cap. 15). Pour réparer les pertes de Tesprit intérieur , non moins que pour refaire les forces physiques , Jésus-Christ avait dit à ses apôtres : « Venez à l'écart et reposez-vous un peu. » A peine touchaient-ils au seuil du désert , une multitude doublement affamée, et du pain qui nourrit le corps , et de la parole qui nourrit l'âme, se pressa autour d'eux. Suspendant aussilôl leurs contemplations si douces et leurs entreliens si édifiants , ils allèrent à la suite de leur Maître au secours de ce peuple. Nul doute que le miracle de la multiplication des pains, dont ils furent les heureux témoins et les coopérateurs , en ranimant leur foi et leur charité, n'ait été à leur retraite un de-

domrnagement assez grand pour qu'ils n'aient pas eu à fa regretler.

« Voulez-vous, dit saint Augustin, avoir toute ma pensée sur l'obligation que nous avons, nous autres pasteurs, de prier? J'affirme que nous devons nous appliquer à la prière eommc si nous n'avions que ce soin , et que nous devons nous appliquer au service du prochain comme si c'était là notre unique occupation. Soyons donc dans la disposition de persévérer dans la prière tout le temps que nous ne serons pas nécessaires à nos ouailles, et de TabandoiMier dès que leurs besoins réclameront notre présence. »(L. xix, de Civil. Dei, cap. 19). Saint Bernard disait dans le même sens au pape Eugène : « Si vous me demandez lequel est le meilleur pour vous , de prier ou ^'^gir > J6 vous répondrai que, comme personne privée, c'est de prier; mais que , comme personne publique, c'est d'agir. Ne vous livrez donc pas tellement à l'action , que vous oubliiez l'oraison ; mais aussi ne soyez pas tellement absorbé dans l'oraison, que vous perdiez le souvenir du troupeau qui revendique avec justice votre sollicitude » [De Consid,, lib, i, cap. 7.)

Et non-seulement le Supérieur peut, mais souvent il doit abandonner un bien personnel dans l'ordre spirituel, pour procurer celui de ses inférieurs. Comment, en effet, pourrait-il se croire innocent et irréprochable devant Dieu , celui qui s'enfoncerait dans la solitude et se reposerait dans les douceurs de la contemplation , tandis que la communauté réclame sa présence et ses soins, que l'ivraie est semée et croît dans son champ , que la règle est foulée aux pieds et que les abus s'introduisent? Que répondrait-il, lorsque le souverain Juge lui ferait voir dans un des bassins de la balance ses oraisons prolongées au préjudice de ses fonctions, dans l'autre tout le mal qui s'est fait et qu'il aurait dû empêcher, tout le bien qu'il a empêché et qu'il aurait dû faire faire?

Au reste, le sacrifice dont nous parlons , libre quelquefois ei quelquefois nécessaire, est si noble et si héroïque , qu'il oblienl, au Supérieur qui le fait, tout le mérite qu'il semble perdre et un mérite bien plus grand encore.

— soe —

Qae le Supérieur soumette souvent sa vigilance à un examen séyèr*.

1° Connaît-il ses devoirs? A-t-il soin de se les remettre sous les yeux ? Prend-il de temps en temps quelques heures pour les méditer? S'il est pénétré de la grandeur de ses obligations, il les méditera, et, en les méditant, il se sentira pressé de faire observer les règles et de les observer lui-même. Que s'il ignorait certains articles des constitutions , certains décrets particuliers, ou qu'il les eût oubliés , comment pourrait-il en exiger la pratique ?

2** A-t-il un zèle selon Dieu : un zèle universel, qui s'étende à tous sans exception ; un zèle ardent, qui le dévore, et ne lui laisse ni trêve ni repos, tant qu'il n'a pas perfectionné ses religieux selon la mesure de grâces que chacun reçoit ; un zèle tendre, qui, loin d'allumer son indignation à la vue des fautes , le porte,*au contraire, à la compassion et à la patience 5 un zèle attentif, qui mette en œuvre, après les avoir soigneusement cherchés , les moyens les plus propres à déterminer le succès; un zèle ingénieux, qui sache s'accommoder aux humeurs et profiter des conjoncturesj un zèle sage, qui ne propose pas à tous les mêmes actes de renoncement, mais qui, proposant en général la perfection à aéquérir , y conduise par des routes proportionnées à l'attrait , au caractère . aux forces des individus? (Za Guide des Sup, Avis vi). Peut-être ignore-t-il les maladies spirituelles de ses inférieurs; il ne s'informe point à temps, il ne les interroge point, ou il les empêche de s'ouvrir par un abord trop rude ou trop austère. Peut-être, sous quelque prétexte , néglige-t-il de traiter ces maladies ou les traitet-il sans méthode ; il ne recherche pas les causes, il ne dissipe pas les illusions, il n'enlève pas les occasions , il n'avertit ou ne corrige pas à propos , il ne demande le compte de conscience que pour la forme.

3* Fait-il fleurir la discipline , observer les règles , celles ea

paiticiilior du silence et de la charité fraternelle? h aurait-il pas à se reprocher de favoriser l'irrégularité en la dissimulant, en y connivant, en fermant les yeux sur les infractions , en se donnant à lui-même des licences , en interprétant trop favorablement certains points, en ne veillant pas aux petites choses , en dispensant de la règle sans raison légitime? Quel ordre et quelle propreté régnent dans les chambres, dans les lieux réguliers , dans la bibliothèque et dans toute la maison? Quelle est surtout la tenue de la chapelle ?

4° Avec quelle fidélité s'acquitte-t-on des emplois et des charges? Celui qui remplit auprès du Supérieur l'office de ministre , qui le supplée et le remplace , ne fait-il qu'un avec lui? Le confesseur est-il instruit, zélé, prudent? L'admoniteur a-t-il pleine et entière liberté de transmettre les observations ? Le procureur paraît-il convaincu que les maisons où l'on se montre le plus sagement libéral , sont aussi les plus * visiblement assistées de Dieu , pourvu que , d'ailleurs , on s'y soucie plus du spirituel que du temporel ? Les frères convers sont-ils surveillés et dirigés ? Le portier se disîingue-t-il par la probité , la modestie , l'exactitude , la réserve , la charité , la politesse? L'infirmier procurc-t-il aux malades, avec toutes les prévenances et les sollicitudes de la tendresse maternelle , non-seulement le nécessaire , mais encore l'agréable , selon l'esprit de l'institut ? Le cuisinier reçoit-il journellement ses instructions , pour que la communauté ne soit jamais abandonnée à ses caprices ?

5* Les relations avec les autorités ecclésiastiques et civiles ne laissent-elles rien à désirer du côté de la charité et de la discrétion? Suit-on cette règle tracée par Notre-Seigneur à sainte Maric-Magdcleine de Pazzi : « Avec les mondains, sois « prudente comme le serpent ; avec mes élus , sois simple « comme la colombe ; craignant les premiers comme on « craint les approches d'un dragon , aimant les seconds « comme le temple de l'Esprit-Saint? » Dans les visites actives et passives, tout se passe-t-il avec édification ? Quelle opinion le publie a-t-il de la maison ? Les bienfaiteurs sont-ils l'objet

«Tattentîons particulières ? Prie-t-on pour eux ? Vit-on en parfaite intelligence avec les autres Ordres religieux? Que fait-on pour gagner les ennemis? Leur donne-ton une large part dans les prières de la communauté ?

6^ Comment se font les exercices de piété ? La lecture du réfectoire est-elle instructive et édifiante ? Tient-on le chapitre avec le sérieux qui convient à une action si importante ? Les exhortations sont-elles solides et adaptées aux besoins? Les retraites annuelles trouvent-elles, dans celui qui les prêche, les qualités , et dans ceux qui les font , les dispositions qui peuvent leur assurer un plein succès ?

7** Le temps est-il scrupuleusement employé ? Si des religieux, durant des semaines et des années entières, ne font rien ou font des riens , promènent leur désœuvrement dans toute la maison , et descendent bientôt au-dessous de la médiocrité de la science , ne serait-ce point la faute du Supérieur, qui , par crainte mal entendue ou par coupable indifférence , ne s'est jamais fait rendre compte de l'emploi qu'ils faisaient du temps , et n'a jamais honoré d'un regard les travaux auxquels ils étaient censés consacrer leurs talents et leur loisir ?

Que le Supérieur soumette non moins souvent son égoïsme à un examen sévère.

1^ Traite-t-il les autres comme lui-même autrefois aurait voulu être traité ?

Trajan s'était imposé cette loi : « Empereur, je serai pour mes sujets ce que,sujet, j'aurais voulu que l'empereur fût pour moi. La douceur avec laquelle j'aurais désiré qu'on me traitât, je m'étudierai à la montrer dans toute ma conduite. »

Jean , évêque de Syracuse , ayant fait sortir un ecclésiastique d'une paroisse à laquelle il tenait beaucoup, pour le transporter à une autre qui lui était très-incommode , saint Grégoire, afin de l'engager à revenir sur sa démarche, lui

écrivit : « Je vous prie de considérer que, dans la prélature, « nous devons être à nos brebis ce que nous désirerions que « nos pasteurs nous fussent , si nous étions du nombre des « brebis. Or, avouez franchement que, si vous étiez à la place « de cet ecclésiastique , désolé de se voir éloigné de ses amis « et jeté sous un climat insalubre , vous souhaiteriez que vos « prélats eussent pour vous cette déférence de vous rétablir « dans votre premier poste. Ayez donc l'équité de condes- « cendre aux vœux de cet affligé , en le replaçant dans une « paroisse dont s'accommodent mieux ses goûts et son tem- « pérament. » (Lib. ii, ind. 6 , Ep. 36). Excellent secret pour bien gouverner, méthode abrégée pour discerner ce qu'il faut faire ou omettre : rappeler ce qui était autrefois l'objet de nos craintes et de nos désirs , de nos joies et de nos peines ! Mais quoi de plus injuste que de s'imaginer, quand on est inférieur, que tout nous est dû , et , devenu Supérieur, de tout refuser aux autres , comme si le sentiment était éteint dans leur âme ou que, pour eux, les règles du droit fussciit complètement renversées ?

2'' Traite-t-il les autres comme il se traite actuellement luimême ?

Citons quelques traits d'égoïsme plus ordinaires, avec lesquels le Supérieur fera bien de se confronter : acheter pour soi une étoffe moins grossière ; décorer sa chambre avec une sorte de magnificence ; se réserver en toutes choses le meilleur ; commander les mets qu'on préfère, sans tenir compte de la répugnance des autres ; se montrer très-sévère pour les visites, et se donner carrière à soi-même 5 prendre sans raison des privilèges et des exemptions pour le lever, le coucher, la ponctualité aux exercices , etc. ; garder pour soi les emplois et les ministères les plus honorables et les plus faciles ; se soucier peu que les inférieurs manquent de mille adoucissements et de mille objets qu'on sait largement se procurer.

3^ N'approuve-t-il pas aujourd'hui ce qu'il blâmait autrefois ?

Hélas ! il y a des hommes si déraisonnables qu'ils approuvent , dans la supériorité , les mômes choses qu'ils blâmaient sous l'obéissance ; comme si les choses les plus injustes changeaient de nature dès qu'elles sont en leur pouvoir, ou que ce fut assez qu'elles soient en leur pouvoir pour qu'eux-mêmes fussent déchargés du soin d'examiner si elles sont justes ou non. Le pape Jules II, à l'heure de la mort, s'écria : « Je « reconnais maintenant que je me suis laissé aveugler par « l'égoïsme , mais , ô malheureuse condition des hommes, et « surtout des grands , de voir toujours trop tard ce qu'il leur « est expédient de faire ! Leur dignité les préoccupe si fort, « qu'ils croient avoir le droit de tout faire et le pouvoir de « légitimer jusqu'aux fautes qu'ils commettent. Aussi se « rendent-ils rarement justice à eux-mêmes. » Une âme véritablement grande , uniforme dans toutes les situations oîi elle se trouve, qu'elle commande ou qu'elle obéisse, n'approuve et ne blâme jamais que les mêmes choses , parce que ses appréciations ayant pour règle, non les préjugés et la passion, mais la vérité et la justice, elle éprouve , à l'égard des personnes et des choses, des sentiments invariables.

4° Ne blâme-t-il pas dans les autres ce qu'il approuve en lui-même ?

Nous l'avons dit : les Supérieurs sont soumis aux lois autant et plus que les autres , et parce qu'ils doivent être bons religieux , et parce qu'ils doivent servir de modèles à leurs inférieurs. Sans doute , ils ne sont pas soumis aux lois quant à la puissance coërcitive, amsi que s'exprime la théologie, mais ils ne laissent pas d'y être soumis quant à la puissance directive, c'est-à-dire quant à l'esprit et à l'intention du législateur. « Si, au jour de leur profession , dit Modeste de Saint-Âmable, ils avaient mis cette clause à la formule de leurs vœux : Tant que nous serons inférieurs , nous serons assujettis à la règle , mais une fois Supérieurs , plus 5 n'aurait-on pas rejeté une profession si ridicule et si illusoire? Quel droit nouveau leur donne donc la supériorité ? Nul autre que celui de punir les infraclcurs des lois , et d'êlrc eux-mêmes plus fidèles observa-

leurs des lois que personne. » {Parf. Sup., liv. i, chap. 14), Saint Ambroise, pressant Tempereur Valentinien d'obéir i l'Eglise : « Quelque autorité que vous ayez sur les peuples , lui disait-il , cette autorité ne vous empêche pas d'être enfant de l'Eglise aussi bien que les peuples.; vous êtes comme eux soumis à ses lois. » Saint Grégoire va plus loin encore : « Si vous voulez être fidèle à ce que vous devez , vous ferez sagement de vous abstenir de ce que vous pouvez. » (L. vu Reg., ind. 2, Ep. 39). Tant s'en faut donc que le Supérieur puisse transgresser les règles au gré de ses caprices, puisqu'il est plus strictement obligé de les observer que ses inférieurs. C'est ce que paraît ne pas comprendre celui qui poursuit les violateurs de la discipline et la viole lui-même sans scrupule , qui s'élève contre les moindres défauts de ses inférieurs et ne songe pas à se reprocher les mêmes défauts et de plus considérables encore , en un mot, qui fait le mal qu'il reprend dans les autres et ne fait pas le bien qu'il leur cornmand .

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