‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 24 sur 58 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

f^ucl^iucs modèles de douceur*

David, saint Joseph , saint Paul.

Qui n'a clé frappé de la douceur de David, surtout à l'égard de Saiil et d'Absalon? Saint Jean-Chrysostôme assure que le peuple , ayant vu avec quelle générosité David avait laissé la vie à Saùl son prisonnier, ne lui obéissait plus comme à un homme , mais comme à un ange. On ne peut entendre sans aKendrissement les lamentations que lui inspire la mort d'Absalon , ce fils dénaturé : « Absalon , mon fils ! Mon fils , Absalon î » Aussi pouvait-il dire avec contlance : « Seigneur, « souvenez-vous de David et de toute sa mansuétude. » La mansuétude ! quelle plus belle et plus puissante recommandation pour un Supérieur auprès de Dieu ! « Souvenez-vous de moi et de toute ma mansuétude. »

Quel spectacle que celui de Jésus , de Marie et de Joseph , vivant en communauté à Nazareth î Qui intimait les ordres ? Jésus-Christ? il n'était venu que pour obéir. La Sainte-Vierge? elle devait la soumission à son Dieu et à son époux. Saint Joseph ? il n'avait garde de prendre l'autorité sur son souverain Seigneur et sur la Mère de Dieu , et quand il lui arrivait d*en faire quelque usage pour se conformer à la volonté du Très-Haut, c'était en tremblant, ditOrigène, en modérant si bien son pouvoir, qu'il paraissait plutôt obéir qu*ordonncr. Qui gouvernait donc ? toutes ces trois personnes , ou plulùl

pas une seule : on prévenait les désirs de Joseph, ou du moins Joseph priait phis qu'il ne commandait.

Rien de plus admirable que la conduite de saint Paul au milieu des Eglises dont il a la charge. Pour faire le merveilleux accord de la fermeté et de la douceur, il dit aux Romains : « Tant que je serai l'apôtre des nations , je ferai respecter « mon ministère •, » et aux Thessaioniciens : «J'ai été au milieu « de vous comme un petit enfant. » Rel exemple qui apprend au Supérieur à être humble de cœur, tout en faisant honorer sa dignité ! Personne ne souffrait, qu'il ne souffrit avec lui , personne ne tombait, qu'il ne brùlàt de le relever. Il se faisait tout à tous , esclave de tous , pour les gagner tous. Quand il commandait, il disait : « Je vous conjure par la miséricorde de Dieu.... Je vous supplie par la modestie de Jésus-Christ.... Je vous prie instamment, moi, le prisonnier de Jésus-Christ.... Si vous m'aimez , si je vous ai rendu quelque service , faites ceci pour la gloire de Jésus-Christ. » Est-il obligé de corriger, tantôtil craint, tantôt il espère; il excuse, il adoucit, il tend la main pour retirer du péril, il caresse avec tendresse, il témoigne de la reconnaissance pour les bienfaits qu'il a reçus , il loue les bonnes actions accomplies autrefois par les coupables, il reproche à ses enfants le refroidissement de leur cœur : « Pour me faire plaisir, vous étiez prêts à vous arracher « les yeux. Et nous, nous voudrions vous donner, avec l'Evan- « gile, nos cœurs et nos âmes. » Il les menace pour n'être point contraint de les frapper , et, dès qu'il a porté le coup, il se hâte de guérir la plaie qu'il a faite. Il s'annonce et se montre comme un père , comme une mère qui est toujours dans les douleurs de l'enfantement , comme une nourrice qui prodigue « ses nourrissons les soins les plus tendres. Il les appelle ses petits enfants , sa gloire , sa joie , sa couronne ; il prend toutes les formes et épuise toutes les ressources du langage, pour s'accommodera leurs besoins et les assurer de son amour.

Saint Benoît, saint Bernard, saint François d'Assisêt,

De toute part, dans la Règle de saint Benoît, on voit le bon père qui parle à ses chers enfants et veut les conduire à la vertu parla voie de la douceur : « Ouvrez l'oreille de votre cœur, ô mon fils, et recevez avec joie l'instruction d'un père charitable. — A cette école, rien de trop rude ni de trop pesant. — Que l'Abbé, s'appliquant à justifier son nom, ait pour tous ses frères un égal amour. — Ce ne sont pas des brebis saines et vigoureuses, mais de faibles agneaux qu'on lui a confiés. — Qu'il reprenne, supplie, menace, mêlant la douceur avec la sévérité, et craignant de rompre le vase pour vouloir trop en ôter la rouille. — Il haïra les vices, sans laisser toutefois d'aimer ses frères. — Qu'on donne à chacun selon ses besoins dans la santé, et qu'on traite les malades comme on traiterait Jésus- Christ lui-même, avec les mêmes attentions et la même patience. — A l'égard des vieillards et des enfants, il faut user d'adoucissements et de dispenses par le motif d'une charité saintCé — L'Abbé pourra même rompre le jeûne, pour manger avec les hôtes. — Qu'il se souvienne qu'il a été établi non pas tant pour présider que pour servir ses frères. »

Dans les commencements, saint Bernard avait tout gâté par sa sévérité : « Mes amis, disait-il aux novices, laissez votre corps à la porte, ici on ne reçoit que les âmes. » A la moindre faute, il était impitoyable. Clairvaux était devenu un purgatoire; il en fit un paradis en changeant de système et en prenant pour maxime gouvernementale , de supplier plutôt que de commander. Dans ses discours, il semblait répandre le miel et la manne ; il appelait ses religieux ses enfants, ses yeux, ses entrailles , son cœur. Ce qui a fait dire que si la douceur, se personnifiant, voulait faire des homélies et écrire des livres, elle ne pourrait s'exprimer plus suavement que saint Bernard. L'expérience lui avait appris, comme il le déclare lui-même,

que Ton ne fait aucun bien si l'on ne gouverne dans un esprit de douceur. Aussi, par leur obéissance prompte et pleine d'allégresse, ses religieux semblaient-ils deviner ses désirs; il n'est rien qu'ils n'eussent fait, plutôt que de contrister un si tendre père. Supplions plutôt que de commander : oh ! l'incomparable maxime pour les Supérieurs!

Saint François d'Assise, lui aussi, ne commandait presque jamais à ses religieux, et cependant ils volaient au-devant de ses moindres volontés. « Si quelqu'un a failli, disait-il aux gardiens, pardonnez-lui à la condition qu'il fera mieux à l'avenir. Votre frère a fait une faute, vous en faites bien d'autres -5 et si Dieu ne vous soutenait par sa grâce, vous en feriez de bien plus énormes. Pour moi, j'aime mieux être père que bourreau -, et si je dois haïr quelque chose, c'est le péché, non le pécheur. »

Saint Ignace.

Au témoignage de ses historiens , il aimait si sincèrement ses religieux, il les regardait d'un œil si affable, qu'il semblait tout composé de charité et de tendresse. Il les estimait tous beaucoup, et en parlait toujours avec éloge : d'où il résultait 1° qu'il ne soupçonnait pas aisément le mal, et 2° qu'il n'était point trop crédule aux rapports.

Jamais il ne traita personne avec dureté , jamais il ne se permit une dénomination flétrissante. A voir ses attentions et sa sollicitude, chacun s'imaginait être le meilleur ami de son Supérieur, ne soupçonnant pas qu'un autre pût être aimé plus ou même autant que lui.

Pour l'aborder et être bien venu auprès de lui, il n'était nécessaire ni de choisir le moment favorable ni d'avoir recours à quelque expédient. A toute heure, qu'il se portât bien ou qu'il fût malade, il était accessible, dans la peine comme dans la joie, dans le revers comme dans le succès. 11 écoutait toujours jusqu'au bout, avec patience et sans interrompre. « Tous mes

« religieux m'édifient , dit-il un jour *, je ne suis scandalisé « que de moi-même. » Son salut était si gracieux, sa parole si bienveillante, non-seulement quand il faisait appeler, mais quand il était rencontré inopinément, qu'on jugeait aisément qu'il portait tous ses enfants dans son cœur.

Volontiers il accompagnait ceux qui partaient pour un long voyage. Volontiers aussi il allait prendre les hôtes ou les nouveaux venus dans leur chambre, pour les conduire au réfectoire et les placer près de lui. Plus d'une fois, apercevant un religieux qui ne s'accommodait pas d'un mets, il lui en fit servir un autre. Assez souvent, quand il mangeait avec la communauté, il était le dernier à finir son repas ; et si quelqu'un arrivait après les autres, il poussait la délicatesse jusqu'à s'occuper à un petit morceau de pain, pour lui ôter la honte de manger seul.

Lui demandait-on une chose qu'il ne put accorder, il refusait, mais en donnant la cause de son refus, si la prudence le permettait. Accordait-il, il laissait voir les motifs pour lesquels il eût été en droit de refuser : de cette façon, celui qui recevait la faveur demandée se retirait plus content, et celui qui ne la recevait pas se retirait moins mécontent.

Avant de confier un emploi de quelque difficulté, il avertissait le sujet de se recueillir devant Dieu etde considérer 1* s'il était prêt à accomplir tout ce qui lui serait ordonné; 2° s'il avait plus d'inclination pour un emploi que pour un autre ; 3" dans le cas où le Supérieur lui laisserait le choix entre deux emplois, lequel il préférerait à l'autre. Comme il connaissait les forces spirituelles et corporelles de chacun, il ne donnait à chacun que la charge proportionnée à ses forces, n'excédant jamais et demeurant même un peu au-dessous. Dans ses Constitutions , il recommande aux Supérieurs la même conduite. « Le seul soupçon de sévérité, disait-il, est fatal aux Supérieurs ; « plus l'autorité est douce, plus elle est efiîcace. »

Si jamais gouvernement ne fut plus paternel , jamais aussi obéissance ne fut plus filiale. L'amour qu'il avait pour les siens lui conciliait l'amour ; car l'amour engendre l'amour, et cet amour réciproque n'était en aucune façon altéré

par les réprimandes et les corrections qu'il était parfois obligé de faire.

Pour resserrer entre ses disciples dispersés les nœuds de la charité fraternelle et leur faire goûter autant que possible les douceurs de la vie de famille, il exigeait que les Supérieurs et îes inférieurs lui écrivissent de longues et fréquentes lettres sur leur situation, leurs travaux, leurs succès; puis il en lirait des copies, ou en faisait des extraits qu'il envoyait à toutes les maisons de la Compagnie. On sait que ces correspondances faisaient les délices de saint François Xavier dans les Indes.

Saint François de Sales.

Cette parole peint son âme tout entière : « 11 n*y a presque que Dieu et moi qui aimions les pauvres pécheurs. »

Aux Supérieurs qui se plaignaient de leurs inférieurs et voulaient déserter le poste, il disait : « Et vous, ne faites-vous point de fautes, ou n'en ferez-vous point? Quand vous en ferez, voulez-vous qu'on vous mette en prison ou qu'on vous chasse? La religion n'est pas composée de personnes parfaites, mais de personnes qui tendent à la perfection. Votre heureux naturel vous aiïranchit des faiblesses humaines, mais ignorez-vous combien on a de la peine à être vertueux ? »

Quand on lui reprochait son excessive douceur et sa prédilecticn marquée pour les pécheurs : « L'esprit de douceur, répondait-il, est le véritable esprit de Dieu, l'esprit de souffrances, l'esprit du crucifix. Pour reprendre comme il faut, on doit user d'amour et de douceur : on n'attire pas les colombes en leur jetant des pierres, mais du grain ; on ne gâte rien par la douceur, non plus qu'avec le sucre , ou si l'on fait une faute, c'est une heureuse faute. Ah ! qu'il fait bon être damné, pour avoir été trop doux ! Pourquoi Dieu se nomme-t-il le Dieu des miséricordes? Pourquoi le Verbe incarné se fait-il appeler ftneau? Pourquoi le Saint-Esprit ne se fait-il voir q'i'en formç

de colombe? Me voulez-vous empêcher d'apprendre la leçon que Dieu m'a donnée? S'il avait eu quelque chose de mieux à m'enseigner, m'aurait-il dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur?» A qui ferez-vous miséricorde, si ce la'esl aux pécheurs ? Dieu me les adresse pour les guérir et les retirer de l'abîme, voulez-vous que je m'oppose à ses desseins? Il leur a donné son sang, pourrais-je leur refuser mes larmes? J'aime mieux les convertir que les punir, les envoyer au confessionnal qu'en prison, au purgatoire qu'en enfer. Ces loups se changeront en agneaux, et deviendront de plus grands saints que nous. »

« Pour bien gouverner, disait-il, il faut avoir un cœur de père ou de mère, ou tous les deux ensemble : avec cela , on a des paroles douces, un visage agréable, des regards tendres, une conversation suave , et l'on est enclin à pardonner. 11 faut tout faire pour le prochain, hors se damner. Je suis tout-puissant, je fais ce queje veux, parce que je n'attends des hommes que ce qu'ils peuvent me donner dans leur faiblesse, sinon de fuite, dans un mois, dans un an, peu à peu. »

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