CHAPITRE PREMIER
De Tobligation i|u'a le !J»upérîeur de corriger ses inférieurs.
Celle ot)ligation est plus stricte et plus étendue pour le Supérieur que ^ pour les particuliers.
L'obligation des particuliers n'est fondée que sur la chanté générale , en vertu de laquelle les membres d'un même corps doivent se prêter un mutuel secours '^ celle du Supérieur est fondée sur la charité spéciale, en vertu de laquelle le chef doit non-seulement secourir , mais encore surveiller les membres. II suiïît aux particuliers de faire la correction, quand ils aperçoivent ou apprennent les fautes de leurs frères , le Supérieur doit aller jusqu'à la recherche, jusqu'au soupçon même des fautes , pour les prévenir ou les arrêter dès le principe. L'obli-
galion des premiers a pour objet unique les fautes certaines j celle du second s'étend même aux fautes douteuses. Que le particulier, dans les cas ordinaires , se contente de faire la correction comme il fait l'aumône , quand il rencontre le nécessiteux sur son chemin ; il faut que le Supérieur, ainsi que le débiteur à l'égard de son créancier, mande ses inférieurs ou leur porte la correction à domicile , aussitôt que le moment opportun est arrivé. Les autres , pour faire la correction fraternelle , ne sont point obligés de s'exposera un danger considérable , sauf le cas d'une nécessité extrême 5 le Supérieur doit même affronter les chances de ce danger, nonseulement dans le cas d'une nécessité extrême , mais encore dans le cas d'une nécessité quelconque , dès qu'elle est véritable. Le docteur Soto va jusqu'à dire que le Supérieur est tenu, au péril même de sa vie, de s'opposer aux fautes vénielles qui se commettent habituellement contre la règle. L'obligation cesse pour les particuliers, dès que l'espoir de rendre la correction profitable leur est enlevé , elle continue de presser le Supérieur , alors même qu'il a perdu tout espoir de procurer l'amendement du coupable , comme nous le dirons bientôt. Ceux-là, dans la correction , peuvent ne tenir aucun compte des conseils évangéliques auxquels ne sont pas astreints les simples fidèles ; celui-ci s'en préoccupe autant et plus que de la pratique des préceptes. Tout se borne pour les uns à un avertissement et, au plus , à une dénonciation à l'Eglise 5 la mission de l'autre ne fait pour ainsi dire que commencer quand il reprend, il faut qu'il menace et punisse jusqu'à ce que la faute ait cessé ou qu'une juste réparation ait été faite à la règle outragée.
Cette obligation va jusqu'à rendre le Supérieur responsable des fautes que l'impunité ferait commettre.
Tout Supérieur canoniquement élu est, dans un sens réel, le chef responsable, le conducteur d'otticc, le propre pasteur île
sa conimiinaulc : Dieu cl l'Eglise Tonl chargé du soin d'in- IBlruire cl de diriger, d'avertir cl de corriger ses frères. A lui d'avoir l'œil toujours ouvert, Torcille toujours attentive, la main toujours levée. A lui de détourner des précipices , de protéger contre les loups , d'indiquer les pâturages sains et salutaires. S'il ne fait entendre la menace , s'il ne frappe au besoin de sa houlette , ce n'est plus qu'un lâche mercenaire qui livre le troupeau, un prévaricateur sacrilège qui trahit la confiance de l'Eglise.
Saint Bonaventure n'hésite pas à dire que le Supérieur, infidèle au devoir de la correction , pèche à la fois contre Dieu , dont il profane le pouvoir *, contre ses frères, qu'il laisse croupir dans leurs dérèglements ; contre sa conscience, où, avec ses propres fautes , il entasse encore les fautes d'autrui. {De sex ahs, cap. 3), Toute la différence qu'il voit entre une communauté relâchée et une communauté réformée , c'est que dans la seconde on punit les fautes , tandis que dans la première elles restent impunies.
Qu'arrive-t-il, en effet , lorsque le Supérieur, par crainte ou par intérêt, par imprudence ou par faiblesse, néglige la correction? l'une de ces trois choses : les coupables ignorent complètement leurs fautes, ou ils y persévèrent indéfiniment, ou ils s'y enfoncent plus profondément. Dans tous les cas , la discipline s'énerve, le scandale se propage 5 et comme, d'aorès le Droit, chacun répond du mal qu'il peut et doit empêcher, le Supérieur, volontairement muet ou aveugle, assume sur sa tète la responsabilité de tous les abus qui s'introduisent non moins que de toutes les fautes qui se commettent, par l'effet de l'impunité, dans sa communauté.
Veut-on savoir ce que c'est que Timpunité? Saint Bernard répond que c'est la fille de la riégligence , la mère de l'inso^ lencc , la nourrice des transgressions (Lib. ni, de ConsicL^^ cap. 5). Gerson soutient que c'est la ruine de la paix et une source permanente de discorde , puisque, si d'un côté les bons témoignent leur surprise et leur affliction aux méchants , de Fautre les méchants s'indignent des reproches et des avertis-
semenls des bons. Trilhème , dans ses Commentaires sur la Règle de saint Benoit , affirme que l'impunité est un principe de décadence inévitable : « car, dit-il, nulle communauté ne saurait subsister , si la correction ne la vivifie sans relâche et ne la | soutient sur l'abîme où les fautes journalières tendent inces- * samment à la précipiter. » Lainez , deuxième Général de la Compagnie de Jésus , la compare à l'impureté : « De même, dit-il, que l'impureté est de tous les vices celui qui fait le plus de victimes pour l'enfer, ainsi de tous les désordres l'impunité est celui qui perd le plus de religions , d'inférieurs et de Supérieurs : de religions, puisqu'elle nourrit dans leur sein leurs plus furieux persécuteurs ; d'inférieurs , puisqu'elle ouvre la porte à tous les excès ; de Supérieurs , puisqu'elle les rend responsables de tout le mal qui se fait. » (Hist, Soc, P. Il,