‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 26 sur 58 · I. VIII · texte numérisé non relu

I. VIII

« 0 mercenaire, s'écrie saint Grégoire pape, vous avez vu venir le loup , et vous avez pris la fuite ! — C'est une calomnie, dites-vous peut-être ; voyez, je suis à mon poste. — Et moi je soutiens que vous avez pris la fuite , par cela seul que vous avez gardé le silence; vous êtes présent de corps, fugitif et absent d'esprit. » (Hom. 14). Le même Docteur écrivait à un évêque de Catane , à l'occasion d'un trouble arrivé dans son diocèse : « Ou vous avez connu le désordre après l'événement , et vous êtes coupable de n'y avoir pas remédié; ou vous l'avez ignoré, et vous êtes inexcusable d'avoir veillé si négligemment, qu'un malheur immense a pu arriver à votre insu. » (Lib. wiiReg., ind. 3, Ep. 21.)

Un démon, exorcisé par saint Dominique, lui fît cet aveu : « Le Chapitre , où l'on corrige les religieux de leurs fautes , est le lieu et le moment de mon supplice , car l'humiliation et la pénitence m'enlèvent là tout ce que j'avais gagné ailleurs, p (Theod., de JppoL, in Fila S, Dom.)

Loin donc du camp de la religion une sentinelle qui confon'drait les ennemis avec les amis, ou dont les mains ne brandiraient que des flèches de liégc. Il nous faut une sentinelle qui sache crier paix quand il y a paix , et guerre quand il y a

guerre : une sciUinellc dont les flèches , quoique (remp(!'cs dans riuiile de la charité, soient cependant de fer ou d'acier* Israël eut autrefois de ces sentinelles à Fceil stupidement égare et à la voix homicidement flatteuse, qui prophétisèrent la paix juscju'au jour où Jérusalem fut renversée et qu'eux-mêmes furent ensevelis sous ses mines.

' Cette obligation , loin d'ctrc opposée à la cliarilc, la suppose.

La correction non-seulement ne détruit pas la charité chrétienne et n'altère pas la douceur religieuse dans le Supérieur, mais elle en est une condition essentielle et comme une partie intégrante, puisqu'il ne se décide à en faire usage que dans l'intérêt du coupable et après avoir épuisé toutes les autres industries du zèle. La colombe n'a point de fiel, et pourtant elle combat du bec et de l'aile pour ses petits ; elle sévit sans amertume : c'est ainsi que le Supérieur sévit pour le maintien de la discipline; il combat, non comme le corbeau arec méchanceté, mais comme la colombe avec douceur. Dans la charité même, il y a une certaine fermeté et une sorte de rigueur. Comme tenant lieu de tout à ses religieux, le Supérieur nourrit dans son cœur la tendresse et la compassion d'une mère; mais, en tant que gardien de la règle, il doit montrer l'énergie et quelquefois la sévérité d'un père.

Saint Pierre fit tomber morts a ses pieds Ananie et Saphire. Saint Bernard, saint Ignace, tous les Fondateurs d'Ordres infligèrent des peines souvent très-fortes pour des fautes légères. Saint Pierre d'Amiens priva de vin pendant quarante jours un religieux qui avait proféré une parole mondaine. Sainte Thérèse emprisonna une de ses filles pour avoir gardé un peu de fil sans permission. Le plus grand tort qu'on puisse faire à des rehgieux, surtout à des esprits altiers , écrivait saint François Xavier au P. Gaspard Barzée, c'est de ne pas les reprendre dans leurs manquements, et, au besoin , de ne pas les renvoyer de

l'Ordre qui les avait accueillis. Est-ce compatir à un malade , que de lui égargner le fer et le feu? Est-ce soulager un homme accablé , que de surcharger de nouveaux fardeaux ses épaules débiles ? Quiconque brave Dieu, ne faut-il pas qu'il craigne au moins son Supérieur? L'appréhension des jugements humains ne doit-elle pas arrêter celui que ne peuvent retenir les foudres et les menaces du Ciel?

« Ne vous imaginez pas , dit saint Augustin , qu'en lançant « sur les Pharisiens tant de formidables anathèmes , Jésus- « Christ n'eût d'autre intention que de les exaspérer et de « consommer leur perte. Loin de là ; il les frappait à coups rc- « doublés dans ses discours , afin de pouvoir les épargner « dans ses jugements : car il les voyait dans cette alternative, « ou d'accepter le remède qu'il leur offrait, ou de subir le châ- « liment qu'il leur réservait. » {In Ps. 93, n. 7). Sur ce principe , les saints Pères reconnaisaent que la marque la moins équivoque de la bienveillance de Dieu est celle qu'expriment ces paroles d*Amos : « Je vous ai choisis entre toutes les familles de « la terre , c'est pour cela que je vous visiterai dans vos ini- « quités » (cap. in) , et qu'au contrau'e , le plus terrible châtiment de Dieu est celui que renferment ces paroles d'Ezéchiel : « Mon zèle s'est retiré de vous, je ne m'irriterai plus à « l'avenir contre vous » (cap, vi), et ces autres d'Isaïe : « Faisons miséricorde à l'impie, et il n'apprendra point la jus- « tice. » (Cap. xxvi). Ce qui faisait dire à saint Bernard ; «Je « ne veux point de cette miséricorde, ô mon Dieu; c'est la « pire de toutes les vengeances. Qu'ai-je à faire d'une miséri- « corde qui devient un obstacle à l'amendement et au repen- « tir? Je veux que vous vous fâchiez contre moi, ô Père des « miséricordes i non de cette colère qui écarte de la voie , mais « de celle qui y ramène. C'est votre bénigne colère qui opère cet « heureux retour , c'est votre redoutable dissimulation qui le « rend impossible. » (Serm. 40, in Cant.)

Qu'on n'objecte pas que , le religieux s'étant donné librement à Dieu, il n'est pas juste de le presser plus qu'il ne veut «lans le chemin de la vertu.

Autant vaudrait dire qu'il n*est pas juste de réclamer l'cxccutîon d'un contrat, par la raison qu'une des parties s'est engagée bénévolement envers l'autre. Nos vœux , n'est-ce pas comme une dette de perfection que nous avons contractée ? En sollicitant l'admission dans tel institut, n'avons-nous pas pris l'engagement formel d'en suivre les règles? Or le Supérieur n'est là que pour exiger , au nom de Dieu et de l'Eglise , le paiement de notre dette et l'accomplissement de nos promesses : c'est son emploi , le but et le terme de son autorité. S'il doit, d'une part , fournir aux religieux tous les moyens d'atteindre à la perfection , il doit , de l'autre , écarter tous les obstacles qui s'opposeraient à cette perfection. De quoi nous plaindrions-nous? n'étionsnous pas avertis? ou bien, aurionsnous prétendu nous moquer de Dieu par des vœux dérisoires?

Cette obligation est quelquefois indépendante des effets heureux ou fâcheux que la correction produit immédiatement sur le coupable.

Il suffit qu'elle lui serve plus tard ou à la communauté.

Supposé que la correction dût envenimer momentanément fe mal, bien loin de le guéri.* , que conclure de là? qu'il la faut supprimer à cause des mauvaises dispositions du sujet? non, certes. « Quiconque refuse la correction, dit saint Augustin, c'est précisément parce qu'il la refuse qu'on la lui doit accorder. Ah ! vous ne voulez pas qu'on vous montre vos vices, les plaies de votre âme, pour vous forcer de recourir au médecin ! Vous ne voulez pas qu'on vous montre vous-même à vousmême avec votre laideur et vos taches, pour vous contraindre d'appeler à votre secours une main charitable qui vous rende votre beauté première î Eh ! qui plus que vous a besoin qu'on étale à ses yeux, comme dans un miroir fidèle, les plaies qui la rongent et les taches qui le déshonorent? (Lib. de Corr, et Grat,, cap. 5). Si le coupable ne profite pas immédiatement de la correction, il en pourra profiter plus tard.

Le Supérieur, d'ailleurs, outre le bien particulier, doit encore procurer le bien général ; sa correction n'est pas moins paternelle que fraternelle, en ce sens que la (in qu'il se propose est autant d'instruire que d'avertir, de maintenir la discipline que de retirer du désordre celui qui s'y est engagé ; si donc le coupable ne veut pas profiter de la correction, la communauté au moins en profitera. Lorsque Euphémius, patriarche de Constantinople, pressait le Pape Gélase de réintégrer Acace, dans l'intérêt de la paix, disait-il, et pour ne point pousser à bout un évoque aigri, le Pape lui répondit : « Quelle « paix me proposez-vous ! de remettre un loup au milieu des « brebis ! Jugez s'il y a quelque apparence qu'ils puissent co- « habiter paisiblement. Et, pour ce que vous ajoutez, qu'ily « va du salut ou de la perte d'Acace, je vous dis, moi, qu'il est « plus expédient de conserver les bons, que d'exposer et les (c bons et les méchants au danger de se perdre, parla crainte « mal entendue d'offenser les méchants. Quand on se penche <c pour retirer quelqu'un de l'abîme, il faut veiller à ne pas « s'y jeter avec lui. » {Ep. V ad Euph.)

Tous étant rappelés à l'ordre par la correction d'un seul, il n'est pas difficile de décider s'il est plus convenable et plus avantageux qu'un seul soit frappé pour le salut de tous, que si tous couraient risque de leur salut par l'impunité d'un seul. Le Supérieur ne peut et ne doit s'abstenir qu'en un cas, c'est celui où la correction, inutile ou nuisible au coupable, serait encore inutile ou nuisible à la communauté.

Cette obligation si stricte et si grave est en même temps la plus diflicile et

la plus délicate.

De tous les devoirs du Supérieur, celui qui demande le plus de fermeté et de douceur, de justice et d'indulgence , de zèle et de modération, et où il soit plus difficile d'allier ensemble ces qualités rares et précieuses, c'est sans contredit celui de la correction.

Qui dit correction, dit un appareil à la fois doux et âpre qu'on applique sur une partie malade qui a perdu ou qui sevait en danger de perdre le sentiment, atin d'exciter par la douleur le patient à reconnaître son état et à se mettre au plus tôt envoie de guérison. La correction suppose donc trois choses: une maladie réelle de l'âme, une certaine âpreté dans le remède, la volonté sincère dans le médecin d'être utile à son malade. Or c'est précisément à constater la présence de la maladie , à tempérer l'âpreté du remède , à conserver envers le patient les dispositions d'une bienveîîiance paternelle, que se (rouve la difficulté.

Dans la cure des maladies corporelles, tout semble venii en aide au médecin : les symptômes presque toujours extérieurs et palpables du mal, les aiguillons de la douleur qui empêchent le sentiment de s'émousser, l'ardent désir qu'éprouve le malade de recouvrer la santé, et son empressement à chercher et à prendre les remèdes. Dans la cure des maladies spirituelles, au contraire, tout se réuni i pour rebuter le médecin et déconcerter son art : les maux plus compliqués se cachent au fond du cœur, à l'abri de tout regard ; le malade ne sent point son mal. ou il l'aime; et, loin de demander à grands cris les remèdes, il met tous ses soins à les repousser, ou du moins à en paralyser l'effet : il faut que le médecin sauve son malade malgré lui. Encore s'il suffisait au Supérieur, pour satisfaire au devoir de sa charge, de relever et de punir les fautes générales qui se commettent! Mais c'est surtout aux fautes individuelles qu'il doit le bienfait de la correction, et cela pour deux raisons : la première, parce que la plupart des religieux ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'appliquer à eux-mêmes la correction : ce qui fait comparer par Plutarque les corrections générales à de riches lampes d'or suspendues aux lambris, mais sans mèche, sans huile et sans feu ; la seconde, parce qu'il est des vices tellement personnels et quelquefois tellement hideux, qu'on ne pourrait les signaler en public sans irriter le coupable et même sans scandaliser toute une communauté. Un médecin qui entre dans un hôpi-

tal, se contente-t-il cVétaler au milieu de la salle les instruments de la chirurgie ou les remèdes de la pharmacie , et d'inviter les malades à user de l'instrument et à prendre le remède qui leur convient?

Aussi est-ce une double maxime généralement répandue , que rien n'est si rare qu'une correction bien faite et qu'une correction bien reçue \ et que cependant, si la correction était bien faite, elle serait presque toujours bien reçue. Au bout de sa carrière , le religieux compte à peine quelques corrections dont il ait sinon pu , du moins voulu profiter.

Que le Supérieur toutefois ne se décourage pas. Ce qus l'on n'obtient pas aussitôt, on l'obtient avec le temps. Si l'on n'obtient pas la suppression totale des fautes , on obtient une diminution ; car, « de même que le regret d'un péché commis « prémunit généralement contre tous les péchés; ainsi, dit « saint Ambroise, la pénitence infligée pour une seule transes gression devient une leçon universelle de discipline, et acte quiert toute la force d'une nouvelle promulgation de la « loi. » (Lib. II, dePœnit., cap. 10.)

Tout en avouant que les maladies invétérées se guérissent difficilement et lentement, reconnaissons, avec saint Basile, qu'il n'y a plaie réputée jusque-là si incurable , dont on ne vienne à bout lorsqu'on s'applique avec zèle et prudence à la traiter. « Ne voyons-nous pas, dit ce Père, la culture changer « la qualité des arbres, au point de faire succéder les fruits « les plus exquis et les plus savoureux aux fruits les plus « âpres et les plus sauvages ? Que le Supérieur ne se laisse « donc arrêter ni par la difficulté de l'entreprise , ni par la ce grièveté du mal, ni par le sentiment de son inhabileté et de « sa faiblesse i mais que, plaçant sa confiance en la puissance « et la miséricorde de Dieu, il mette la main à l'œuvre avec « une patience et un courage sans bornes. » (Rcg. fus, Hom, 5.)

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