‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 27 sur 58 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

WiSk. correction doit être fondée sur la justice.

La justice demande deux choses : la première, qUe le Supérieur, dans l'acceplalion cl l'apprécialion des faits inculpables , se prémunisse contre les influences que les faux rapports et ses propres passions pourraient exercer sur son jugement; la seconde, qu'il soit vrai dans les termes employés pour Taccusation , et équitable dans la peine infligée par la sentence.

ARTICLE PREMIER

LE SUPÉRIEUR, DANS l' ACCEPTATION ET L^APPRÉCIATION DES FAIT» INCULPABLES, DOIT SE PRÉMUNIR CONTRE LES INFLUENCES QUE LES FAUX RAPPORTS ET SES PROPRES PASSIONS POURRAIENT EXERCER SUR SON JUGEMENT.

PARAGRAPHE fler.

Comment le Supérieur doit se prémunir contre les faux rapports,

Qu'il craigne de passer pour un homme crédule qui reçoit argent comptant les rapports et se met à la merci des rapporteurs.

Le Supérieur a sans doute besoin d'être averti, attendu qu'il ne peut par lui-même tout observer. C'est à lui principalement que s'adresse cette parole : « Achetez la vérité. » (Prov. xxïii). Mais qu'il prenne garde à ne point payer des trompeurs, cUà ne point acheter le mensonge. Dans chaque communauté, il

est un religieux chargé de la discipline extérieure, qui transmet et fait exécuter les ordres, et à qui il appartient de tenir le Supérieur au courant de tout. Le plus propre à cet emploi est le religieux qui a une plus vive horreur du métier de rapporteur. Il n'avertira le Supérieur que des faits de quelque importance, non de ces bagatelles sur lesquelles il convient de fermer les yeux et de laisser même une certaine latitude ; du moins il ne lui donnera les choses douteuses que comme douteuses, les légères que comme léiiAtes, et ce sera au Supérieur de les négliger ou de les approfondir, selon qu'il le jugera convenable. Sous un Supérieur averti par un officier prudent et discret, tout marche dans l'ordre , personne n'ose mal faire. On croit toujours l'avoir présent \ il semble presque qu'il devine les pensées. Les avis lui arrivent à propos 5 il en sait faire le discernement, et rien d'important n'échappe à sa connaissance.

Mais, de tous les Supérieurs, le plus mal informé , le plus ingénieux à se tourmenter en pure perte, le plus prompt à ruiner son crédit, serait celui qui s'entourerait d'un cortège d'esprits chagrins ou jaloux, leur livrerait exclusivement son oreille, accepterait sans défiance de leurs mains le bulletin de la journée, déposerait dans sa galerie le portrait de chaque religieux tel qu'ils le lui auraient tracé, et, à force de recourir à leurs avis et de mettre sa simplicité au service de leur ambition ou de leur malice , passerait dans la communauté pour leur esclave et leur jouet; capable de se conduire par ses propres lumières, aimant mieux s'asservir à celles d'aulrui; exempt lui-même de passions , se faisant l'instrument docile de passions étrangères, et par là serait Supérieur sans l'être.

Il n'est point permis à un Supérieur de n'écouter et de iie croire qu'un certain nombre de gens. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre, surtout s'ils sont liés par les mêmes intérêts ou les mêmes sentiments, on s'engage à recevoir toutes leurs passions, tous leurs préjugés , et Ton court sciemment au-devant de l'erreur et de l'injustice. Les bons eux-mêmes ont leurs défauts et leurs préventions, car ils sont hommes j

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fussent-ils incorruptibles, ils ne sont pas infaillibles. C'est le propre des Supérieurs livrés à certains esprits d'être crédules et impressionnables à rexccs.

Saint Bernard énumère trois effets de la crédulité : de grandes colères sans motif, la condamnation des innocents, et les préjugés contre les absents. Ce qui lui fait dire au Pape, son ancien disciple ; « Gardez-vous du vice qui dresse des « embûches aux princes : ce vice , c'est la crédulité , espèce « de renarde infiniment rusée , aux artifices de laquelle je « n'ai vu, dit-il , personne encore parmi les grands échapper « lout-à-fait. » (De Comid., lib. ii, cap. 14.)

Ses causes sont : l'' la bonté du Supérieur, qui le porte à juger de la sincérité des autres par la sienne ; 2*^ la pente qu'a l'homme à croire le mal ; 3° la paresse , qui trouve plus court de croire et de décider que de discuter et d'examiner ; 4° le plaisir de donner des exemples d'autorité , qui en fait saisir l'occasion avec empressement ; 5** l'absence de cette faculté précieuse , appelée le discernement , qui distingue le vrai du faux et se garde bien de tout admettre.

Saint François d'Assise, au lit de la mort, marquant les qualités nécessaires à son successeur, indique celle-ci : « Il doit « d'abord tenir pour suspectes toutes les accusations , princi- « paiement lorsque ceux qui les font parlent beaucoup. Qu'il a ne se rende point facile à les écouter, moins encore à les « croire , jusqu'à ce qu'une exacte recherche commence à lui « démontrer la vérité de l'accusation. » Saint François de Borgia disait qu'un Supérieur crédule ne s'attirerait jamais la confiance nécessaire pour bien gouverner ; qu'il valait incomparablement mieux se tromper plusieurs fois en croyant aisément le bien, que de se tromper une seule fois en soupçonnant trop légèrement le mal 3 que , si les jugements téméraires étaient défendus à tout le monde , ils Tétaient plus spécialement à ceux qui doivent conduire leurs frères par l'esprit de douceur et de charité. Saint Ignace de Loyola refusait absolument de condamner les religieux absents, et par conséquent incapables de se défendre. Il ne voulait même pas toujours

croire sur parole le P. Poîanque, son ministre, homme cependant aussi modéré que fidèle, dans le compte qu'il lui rendait de la maison selon sa charge. Pour couper court à tout rapport faux et malin et à tout jugement préconçu et téméraire , il n'acceptait jamais que des rapports écrits , lorsque la chose avait quelque gravité : « car, disait-il , on ne voit pas ce que l'on dit, mais on voit bien ce que l'on écrit. » Quant à ces semeurs de discorde , qui rapportent des uns aux autres les propos blessants , une fois qu'ils lui étaient signalés , il ne souffrait pas qu'ils séjournassent une demi -heure dans la maison.

Qu'il instruise la communauté de ce qu'elle peut et doit en matière de rapports, et qu'il lui inspire la plus vive horreur pour la calomnie.

La question de la dénonciation peut être envisagée et traitée sous un double point de vue : dans le droit commun, et dans le droit particulier.

Dans le droit commun, Jésus-Christ a pris soin de nous tracer lui-même les règles à suivre , ou plutôt , les ménagements à garder. Il faut d'abord que la correction fraternelle se fasse sans témoins , que tout se passe entre le coupable et celui qui le reprend. « S'il ne vous écoute point , prenez encore avec « vous une ou deux personnes , afin que la chose soit appuyée « sur la parole de deux ou de trois témoins. Que s'il ne les « écoute pas, dites-le à l'Eglise. » {Mallh. xvin.)

Qu'on ne s'imagine donc pas que le précepte de la correction fraternelle oblige ou autorise à rapporter indistinctement cl aussitôt au Supérieur tout ce qu'on sait. Si la faute est secrète , connue de vous seul , de nature à être réprimée par vous , et que rien n'indique une habitude ou fasse craindre une rechute, non-seulement vous pouvez, mais vous devez vous borner à la correction fraternelle et privée. Ce n'est qu'après avoir reconnu que cette correction est insuffisante ,

parce que , déjà faile selon les deux premiers modes indiqués par Jésus-Christ , elle est restée sans effet, ou parée qu'il y a habitude ou crainte fondée d'une rechute , ou parce que la faute est connue de plusieurs ou est de nature à réclamer une répression plus puissante , que vous pouvez et que vous devez recourir à la dénonciation. Dans le doute , il faut consulter prudemment. Saint Thomas prouve que cet ordre prescrit par Jésus-Christ pour la correction , regarde aussi bien les religieux que les simples fidèles 5 qu'un Supérieur pécherait en commandant à ses inférieurs de lui rapporter sans distinction cl immédiatement tout ce qui a pu venir à leur connaissance , et que ses inférieurs ne pécheraient pas moins en lui obéissant. (Quœstio 3, de Correct, frat., art. 1). 11 suppose même, dans le cas où le Supérieur doit être informé, que sa discrétion et sa charité le rendent propre à faire efficacement la correction. (Ibid, art, i , Respons . adprimum)» Règle générale, il convient de prendre le parti qui ménage le plus la réputation et la sensibilité du prochain, tout en procurant son amendement et le maintien de la discipline. C'est précisément ce que Jésus- Christ a eu en vue en ordonnant que la correction secrète et privée précédât la dénonciation à l'Eglise, c'est-à-dire à Fautorilé. Sainte Chantai invoque à l'appui de cette règle le témoignage de saint François de Sales , qui lui-même invoque le précepte divin , ajoutant avec saint François de Sales , qu'il n'est ici question que des fautes importantes, et non des menus défauts qui peuvent être manifestés immédiatement à la Supérieure.

Les canonistes exceptent toutefois la visite générale du Prélat régulier dans les maisons de son Ordre, chacun alors peut et doit, sans la correction fraternelle, lui révéler une faute secrète , même nuisible au seul coupable , attendu que , fette visite étant toute paternelle et nullement judiciaire , le coupable a tout à gagner et rien à perdre.

Dans le droit particulier à certains Ordres , chacun à son entrée ayant renoncé librement au droit d'être repris d'abord ' sans témoins, cl ensuilc en présence de deux ou de trois

témoins, celui qui connaît une faute, et qui n'est d'ailleurs tenu au secret par aucune autre loi naturelle ou divine, peut immédiatement , sans ménagements préalables , la dénoncer au Supérieur. La règle ne dit pas qu'il doit, mais qu'il peut: il le peut toujours , en se conformant d'ailleurs aux lois de la prudence; il ne le doit que dans les cas où, suivant les principes établis pour le droit commun, la correction fraternelle et privée serait insuffisante. Autre chose est d'user en conscience d'un droit, autre chose d'être tenu en conscience d'en user. Nul n'est dispensé et ne peut l'être par aucune règle d'agir selon les lois de la prudence; et quand une chose est licite, il reste encore à examiner si elle est expédiente , comme parle l'Apotre. Dans le cas, par exemple, où, connaissant le peu de discrétion ou de charité du Supérieur , je craindrais pour le coupable quelque effet malheureux , le droit que me donne la règle ne serait-il pas enchaîné par la prudence ? et si je m'avisais d'en user, n'irais-je pas contre l'esprit de la règle et l'intention du législateur?

Quant aux calomniateurs, si toutefois l'on peut supposer qu'ils s'introduisent dans les communautés , chacun sait ce qu'ils méritent. « Avoir fait une calomnie par malice, c'est « une faute à l'égard de laquelle la sévérité la plus rigoureuse « ne l'est jamais trop. L'avoir faite par irréflexion et légèreté, (( cela même est impardonnable et demande une forte répri- « mande. » (Beaufds, Lettre vu). Sans cette rigueur, on ouvre la porte à mille désordres. Saint François d'Assise , apprenant un jour qu'un des frères en avait dénoncé un autre, dit au Vicaire du couvent : « Allez vite vous informer du fait, « et si vous trouvez que l'accusé est innocent, faites à l'accu- « sateur une sévère correction qui le note aux yeux de tous « ses frères. La religion est en danger, la bonne odeur des « vertus qui y fleurissent se perdra , si l'on ne ferme les bou- « ches empoisonnées. Je veux que vous donniez tous vos « soins pour empêcher cette maladie pestilentielle de se « répandre. Un religieux qui a ôté la réputation à son « frère , doit être dépouillé de l'habit ; il ne lui est plu?

ft permis de lever les yeux au ciel , qu'il n'ait restitué ce qu'il a a enlevé. »

Mais écoulons l'Esprit-Saint : « Il y a six choses pour les- « quelles Dieu a de la haine , et il y en a une septième qu'il « déteste : c'est lorsque quelqu'un sème la discorde entre les « frères. » (Prov. vi). « Retirez le bois, le feu s'éteint; « séquestrez le rapporteur, les querelles s'apaisent. » (Ibid. XXVI ). « Tant que ce pécheur sera là , il soufflera la perturba- « tion et la guerre au cœur des hommes les plus amis et les « mieux disposés à la paix. » (Eccli, xxviii.)

Qu'il s'applique prudemment à démêler ce qu'il y a de vrai dans les rapports et le degré de confiance que méritent ceux qui les font.

La faiblesse humaine étant sujette à se tromper, et la charge du Supérieur l'obligeant à prendre des informations , on doit user d'une grande réserve avant de juger , surtout en matière grave , pour ne point condamner sans connaissance de cause 2t pour ne point découvrir inconsidérément le résultat de ses recherches.

Le premier devoir du Supérieur , en entendant une dénonciation, est de la tenir pour suspecte. Mieux vaut ici, sans contredit , pécher par défaut que par excès , laisser passer quelques fautes inaperçues que de multiplier les enquêtes : « Qui « croit aisément a le cœur léger , dit l'Esprit-SaiiM , et il se dé- « grade lui-même. Ne croyez donc pas à toute parole. » (Eccli. XIX ). « Pesez tout dans une juste balance , comptez et pe- « sez. » (Ibid. xlii). 11 faut entendre et non point croire, c'est-à-dire peser les raisons et ne point ajouter foi à la parole du premier venu : « Le simple croit tout ce qu'on lui dit , « le sage entend ses voies. » (Prov. xiv). « Le prince qui prend « plaisir à écouter les mensonges, n'a que des méchants pour « ses ministres. » (Ibid, xxix). On jugera de vous par les personnes auxquelles vous donnez créance : « Le méchant écoute

« la langue méchante , et le trompeur écoute les lèvres trom- « peuses. » (Ibid, xvii.) La droiture de l'âme non moins que la maturité du jugement se connaissent à la difficulté de croire. Il est très-ordinaire de mentir , il doit donc être extraordinaire de croire.

Entre les deux extrêmes, de n*écouter rien et de croire tout, il existe un milieu sage et raisonnable, qui est d'écouter et de ne croire que ce qui est prouvé.

Le second devoir du Supérieur est donc d'aller aux informations ; celle qui passe avant toutes les autres et souvent en pourra tenir lieu , c'est la recherche du caractère, des passions, des intentions de celui qui a fait le rapport : car il en est du rapport comme d'une source qui prend les qualités des mines et des terroirs qu'elle traverse. Le Supérieur se tromperait étrangement s'il se figurait que les religieux, par cela qu'ils sont consacrés à Dieu, ou ses officiers, par cela qu'ils sont investis d'une part d'autorité, sont dépouillés de toutes les passions humaines, et ne cèdent jamais à des sentiments d'amour -propre, de colère, etc.

Dans le monde , le délateur est un accusateur caché qui fuit la lumière et redoute la confrontation ; qui veut être cru sur parole ou sur celle de ses complices ; qui conseille les voies de répression les plus rigoureuses et les plus expéditives ; qui recommande le secret le plus inviolable, et a soin luimême de se servir de termes vagues sous lesquels il puisse au besoin se mettre à couvert ; qui , pour n'être point soupçonné, choisit avec grand soin le temps et le lieu propres à son dessein ; qui désire fermer à l'accusé tout accès auprès du juge , lui ôter tout moyen de se justifier , et s'en prend à son adresse, «'il manque de preuves convaincantes. 11 met en avant le zèle de la justice , la sécurité des citoyens. Tantôt il affecte une douceur hypocrite , mêlant quelques louanges , plaignant le sort du coupable , s'apitoyant sur la misère humaine, ne voulant pas pénétrer dans les intentions , ni même dire tout ce qu'il sait ; tantôt il procède avec audace, revenant sans cesse à la charge , dressant de nouvelles batteries , empruntant des

voix auxiliaires, cherchant un appui auprès des confidents du juge. Qu'on se Iiàle, la patrie est en péril \ un coup d éclat peut seul la sauver.

En religion , si jamais un Supérieur les souffrait , les délateurs seraient presque toujours , ainsi que le remarque le P. BcauOls dans sa septième Lettre, des esprits bornés que la lettre tue et qui prennent pour une infraction à la règle son plus légitime accomplissement; des esprits légers, qui pren nent des apparences pour des réalités , et des rumeurs sans fondement pour des témoignages incontestables; des esprits flatteurs,qui veulent se faire bien venir du Supérieur; des esprits rusés qui, pour distraire de leurs propres torts , détournent adroitement l'attention sur un autre ; des esprits passionnés qui, sans s'en rendre compte peut-être, cèdent à un sentiment moins droit d'envie, de rancune, d'amour-propre, etc. ; enfin des esprits hardis et téméraires , qui exagèrent et dénaturent tout ce qu'ils touchent, déguisent les circonstances favorables ou atténuantes , brodent les faits au gré de leur malice ou de leur imagination , font mille suppositions gratuites, et, dans un rapport enflé comme une montagne , font à peine entrer quelques grains de vérité.

C'est le cas, pour le Supérieur, de faire usage de la connais-» sance des hommes ; de comparer le religieux accusé avec l'accusateur ; de démêler les intérêts cachés qui peuvent faire agir celui-ci; de découvrir ses liaisons; d'examiner qui l'envoie, qui l'a instruit , qui profitera du succès de la dénonciation ; de juger de son génie , de sa trempe d'âme , de son degré de lumière. Mettant ensuite à part tout ce qui n'est que discours et éloquence, comptant pour rien les louanges et les insinuations, se défiant même de ces préambules qui marquent plus l'artifice que la sincérité , qu'il ne soit attentif qu'aux preuves , et s'il ne trouve que des conjectures, au plus des vraisemblances, qu'il se prévienne contre celui qui a construit cet échafaudage ruineux, non contre celui qu'on a voulu lui rendre suspect ; qu'il conclue que l'un a un solide mérite, puisqu'on lui porte envie, el que l'autre est sans venu, puisqu'il ne peut la souifrir dans

autrui ; qu'il se mette à la place du religieux à qui Ton rend de rilauvais offices , pour connaître quelle justice il lui doit; qu'il n'admette pas contre lui des soupçons qu'il trouverait iniques, si dans de pareilles circonstances on les formait contre lui-même ; et que , par conséquent , il n'entre point en doute et en défiance pour des choses qui, n'étant pas prouvées, pourraient être aussi bien imputées au premier venu.

Si les rapports viennent d'un religieux jeune, peu régulier, immortifié , il faut, en le remerciant, paraître faire peu de cas de sa déposition , même reconnue vraie , afin de réprimer plutôt que d'encourager sa facilité à charger ses frères. Plus il insiste, plus on doit se défier : le vrai zèle , appuyé sur la vérité et libre de passions, n'a pas ces impatiences.

Si les rapports viennent d'un religieux grave , fervent, il faut les prendre en considération, sans toutefois leur accorder une créance aveugle; et si, après l'information, le fait est reconnu faux, il convient de le lui dire.

Quand vous soupçonnerez de l'exagération dans le rapport , répondez que vous considérerez et que vous ferez tout pour le mieux 5 puis, quelque temps après, rencontrant comme par hasard le dénonciateur, dites-lui avec bonté que, tout examiné, vous n'avez pas trouvé que la chose fût ce qu'on avait cru d'abord.

Montrez-vous difficile à accueillir un rapport contre un religieux ancien et régulier : son passé doit former une forte présomption en sa faveur.

Quand un inférieur , au compte de conscience ou autrement, se plaint d'un mauvais procédé, écoutez-le avec patience : car à qui se plaindra-t-il , si ce n'est à son Supérieur? sauf à examiner si la plainte est fondée. En tâchant de dissiper ses préventions, évitez de provoquer de nouvelles accusations.

On doit prendre en considération spéciale le rapport d'un complice sur son complice ; et, pour procéder avec plus de douceur, on pourrait dire au premier que , si le second venait de lui-même faire son aveu , il serait bien reçu.

Dans aucun cas, ne vous paissez impressionner au point de

dire contre raccusc ce que vous savez ou ce que vous pensez ; vous auriez beau recommander le silence, tout arriverait à son oreille. Sachant Tidée que vous avez de lui, l'accusé perdrait en vous toute confiance ; et le dénonciateur , voyant votre conduite, conclurait que, le cas échéant , vous le traiteriez de la même manière. A moins qu'il ne faille avertir le religieux de s'éloigner de celui qui est pour lui une occasion de péché , ne manifestez contre l'accusé ni indignation ni soupçon injurieux 5 essayez môme de le justifier, s'il est possible : cet acte de charité édifiera le dénonciateur et consolera plus tard le prévenu, qui ne manquera pas d'en être instruit.

Lorsque l'enquête est nécessaire , n'employez jamais Tauleur du rapport, quelque droit et sincère qu'il vous paraisse; et s'il faut donner la commission à plusieurs , qu'ils ignorent tous qu'ils ont des adjoints.

S'il Vous revient qu'une faute a été^ commise au dehors , au lieu d'interroger vous-même les étrangers, servez-vous d'un de leurs amis, qui, sans paraître attacher à la chose une grande importance , les mettra sur la voie de dire ce qu'ils savent. Un Supérieur qui, dans la maison ou dehors , ferait facilement ces questions : « Qu'a dit ce religieux ? qu'a-t-il fait? qu'avezvous remarqué?» ce Supérieur décréditeraît sa communauté et se décréditerait lui-même dans l'esprit de ceux à qui il prétendrait donner cette marque de confiance.

Au reste , moins un Supérieur est soupçonneux et défiant, plus on est porté par amour et par zèle à lui dire ce qu'il est nécessaire qu'il sache.

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^ 424 — Comment le Supérieur doit se 'prémunir contre ses propres passiotiSt

Qu'il examine si quelque passion n'influe pas comme à son insu .«ur son

jugement.

Le pouvoir étant donné au Supérieur , non pour son propre avantage, mais pour celui de ses inférieurs , de quelle injustice criante ne se rendrait-il pas coupable, s'il s'en servait pour servir les intérêts de ses passions , sous prétexte de servir les intérêts de Dieu ? Or toutes les passions, s'il ne veillait sur luimême, s'efforceraient de débaucher son esprit et de se faire un instrument et un appui des forces dont il dispose.

V L'orgueiL II abaisserait ses frères, pour s'élever sur leurs ruines , il ferait tomber la couronne de dessus leur tête , pour la poser sur la sienne ^ il regarderait la correction comme un chemin abrégé à la gloire j il se figurerait qu'il ajoute à sa beauté en montrant la difformité de ses inférieurs, qu'il cache ou qu'il guérit ses plaies en étalant et en maniant rudement leurs plaies.

2^ La jalousie. Une dénonciation sur un concurrent serait une bonne fortune dont la jalousie aurait hâte de profiter pour l'humilier et lui ôter toute chance pour l'avenir. Ombrageuse, elle soupçonnerait j hardie, elle inventerait, emportée, elle irait jusqu'à la violence,

3° La colère, « Ceux qui ont l'humeur irascible , dit saint « Grégoire, sont quelquefois poussés parleur fougue naturelle « à faire des extravagances , et mettent ainsi le désordre à la « place du repos dont jouissaient leurs subordonnés. Dans « leur transport, ils ne sentent ni ce qu'ils font, ni les inquié- « tudcs qu'ils procurent aux autres. Quelquefois môme , et K c'est le pire , ils prennent rai<s;uillon de la colère pour le K zèle de la justice.

« On accumule les fautes sans remords, lorsqu'on attribue K à la vertu ce qui est l'effet du vice. ^y^Past., P. 111, cap. 17.)

4*^ La défiance. Tout le bien serait suspect à un Supérieur défiant qui connaîtrait peu la vertu. De peur d'être trompé par une fausse apparence, il repousserait même la vérité. Il croirait toujours voir ce qui est invisible, et se laisserait aller au désir inquiet de découvrir les plus intimes mystères de la conscience. Dans son propre cœur, il trouverait des vraisemblances qui justifieraient à ses yeux tous les soupçons dont le cœur des autres serait l'objet. Faire le bien pour le bien même lui paraîtrait une chimère; aux actions les plus innocentes il supposerait des motifs pervers ; il regarderait en pitié les jugements favorables que ses frères s'aviseraient de former, et il s'imaginerait l'emporter sur leur simplicité en proportion de la pénétration qu'il s'attribuerait,

ô** La prévention. C'est une espèce de folie qui empêche de raisonner. « Le fou n'écoute pas les paroles du prudent , » dit le Proverbe (cap. xvni), et ne veut entendre autre chose que ce qu'il a dans le cœur. Le Supérieur prévenu ne vous écouterait pas, il serait sourd, la place serait remplie, et la vérité n'en trouverait plus. Ce qu'il approuve chez moi , il le blâmerait chez vous ; ce qu'il portait hier jusqu'aux nues, il le dégraderait et le flétrirait aujourd'hui. Parée que vous êtes répréhensible sur un point , il vous croirait répréhensible sur tous ; et parée que vous avez failli quelquefois , il se persuaderait que vous êtes à jamais incorrigible.

Si les préventions sont injustes et dangereuses dans leurs effets, elles sont presque toujours fausses et trompeuses dans leurs principes. Préventions causées par les défauts naturels; hélas ! l'inférieur n'en est pas coupable, il n'a droit qu'à plus de charité, il est bien assez humilié. Préventions causées par la vue d'une faute; quelque considérable que soit la faute, le sujet ne laisse pas d'être enfant de Dieu et membre de Jésus- Christ : en présence de ce double titre , quelle prévention ne doit disparaître?

Que le Supérieur ne prenne donc et ne garde aucune pré-

venlion , qu*il n'agisse jamais en conséquence de celles qu'il a de la peine à détruire , qu'il se prémunisse contre quiconque voudrait lui en donner. L'esprit du Supérieur doit être une glace claire et unie où tout ce qui vient, de quelque côté qu*il vienne, soit représenté comme il est, selon la vérité et la justice.

Il y a deux moyens d'échapper à l'influence des passions : l'un est de considérer que nos jugements seront revus par Celui quia dit: «Je jugerai les justices » (Ps. lxxiv), l'autre, de suivre cette règle donnée par V Ecclésiastique : « Jugez de « votre prochain par vous-même. » (Cap. xxxi). Sortant ainsi de son égoisme et entrant dans l'esprit du Juge suprême, on juge purement, simplement , et comme on voudrait être soimême jugé.

Qu'il dépose avec soin tout ressentiment pour offense personnelle.

Quelle honte et quelle prévarication, si, oubliant que par son élection il est devenu un nouvel homme, le Supérieur ressuscitait ses rancunes de particulier, et s'appliquait à faire peser son pouvoir sur ceux dont il eut jadis à se plaindre! Il lui est permis sans doute de punir les offenses dont il est l'objet j mais ici le pas est glissant : en croyant n'écouter que la raison, il est aisé de se laisser entraîner à la passion.

« Souvent, dit saint Grégoire, il arrive que les bruits et les « tumultes qu'excitent des esprits séditieux et turbulents s'at- « laquent à ceux mêmes qui sont préposés sur eux, et que ces « insolents s'emportent par leurs entreprises déréglées au-delà « des bornes de Tordre. Alors, si ceux qui leur commandent « ne sont conduits dans leurs mouvements comme par les « rênes du Saint-Esprit, ils se livrent facilement à l'indigna- « tion et à la vengeance, s'imaginant que tout ce qu'ils peu- « vent faire de mal à leurs sujets est licite. Et en effet, l'impa- « tience est la compagne ordinaire du pouvoir, et, quoiqu'il

« soit peu propre h se soumettre, elle a néanmoins la force de « le subjuguer au point de lui faire exécuter ce qu'elle ressent « et ce qu'elle désire. Mais les saints s'assujettissent d'autant « plus humblement dans leur cœur au joug de la patience, « qu'ils exercent au dehors une autorité plus absolue, n'usant « jamais mieux à l'extérieur de la puissance, que lorsqu'ils « obéissent plus parfaitement à Dieu au dedans. Plus ils sont « à même de se venger, plus ils sont endurants ; et, de peur « d'outre-passer leurs droits, ils s'abstiennent d'en user. Leur « douceur croît en proportion de Tinsolence des rebelles, et « leur charité en proportion de leur malice. » (Moral., lib. xx, « cap. 21). Saint Isidore de Péluse écrivait à un évêque : « Ce n'est pas sans raison que le Sage nous dit : « Gardez- « vous d'être trop juste. » (Eccle, vu). Je désirerais que, pour « toutes les injures qui vous sont personnelles, la bonté l'em- « portât sur la justice, et que vous pardonnassiez de préféa rence les offenses réputées moins pardonnables. » (Lib. m, « EpisL cxxxi, adLampret.)

Le cardinal Ximénès, à son lit de mort, disait qu'il emportait ce témoignage de sa conscience, que, dans la distribution des peines et des récompenses, durant les longues années qu'il avait été ministre , il n'avait point excédé par faveur ou par aversion les lois exactes de la justice, et qu'il n'avait jamais eu d'ennemis que ceux qui l'étaient de l'Etat et du bien public.

Lorsque Moïse, après tant de services, se vit accablé d'outrages et même menacé par le peuple , au lieu de s'irriter et de se venger , il alla se cacher dans le tabernacle , afin de prier pour ces ingrats et d'offrir à Dieu sa vie pour garantir la leur.

Avant donc de prendre un parti et de former un jugement, il faut s'arrêter, sonder son cœur, voir si Ton est affranchi de tout mouvement capable de faire pencher injustement la balance ; et si l'on s'aperçoit que l'humeur bouillonne, que l'àme n'est pas dans une assiette parfaitement calme, la justice et la charité veulent qu'on suspende et qu'on attende : c'est le moyen de s'épargner bien des chagrins et de se mettre eu

~- 428 — Haute réputation. Sans cette précaution, on se précipitera en aveugle, au risque de revenir bientôt sur ses pas; on convertira les simples soupçons en preuves ; on sera d'autant plus impitoyablement sourd aux explications et aux excuses, qu'on sera plus jaloux de son honneur et de ses droits ; et, sous le masque d'une tristesse feinte et d'un zèle pur et sincère, on cachera toute la malignité et toute la joie d'une passion qui se satisfait. Tibère, se défiant de lui-même, avait ordonné de suspendre l'exécution des sentences capitales qu'il avait portées jusqu'au dixième jour ; l'empereur Théodose , jusqu'au trentième.

Le Supérieur doit même redoubler de charité et d'indulgence envers ceux qui l'ont blessé, les obliger en toute rencontre, dire du bien d'eux , empêcher qu'on ne les humilie, dissimuler la peine qu'il ressent : d'abord, pour ne point s'exposer à quelque injustice et à quelque acte de vengeance, sous prétexte de défendre l'autorité et de réprimer l'insolence 5 ensuite, pour édifier la communauté en triomphant du mal par le bien, comme l'ordonne l'Apôtre, et enfin pour gagner les coupables. « Je tue mon ennemi, disait l'empereur Sigismond, lorsque je lui pardonne, et je m'en fais un ami quand je le porte aux honneurs. » Pour peu qu'il se montre ardent , on croira que les religieux punis étaient dans leurs droits ; que le Supérieur, par ces corrections exagérées, veut faire oublier ses torts : car c'est une maxime constante, que l'innocence, sûre de la bonté de sa cause, demeure calme et mesurée.

Pour termmer et résumer cet article, rappelons trois avis que donnait à un jeune prince son instituteur :

1^ Appliquez-vous à ne regarder personne comme ennemi, mais agissez avec tous comme avec des amis. C'est justice, s'ils le sont en effet, et prudence, s'ils ne le sont pas : ils pour^

ront amsi être gagnes.

2° Soyez plus porté à juger en faveur qu'au désavantage du prévenu, du moins suspendez votre jugement jusqu'à preuve. Il ne faudrait presque juger de vos amis que comme s'ils vous étaient indifférents, et de vos ennemis ou de ceux qui vous pamissent tels que comme s'ils étaient vos amis.

3" Supposez-vous à la place île vos sujets, et vVgisscz à leur égard comme vous voudriez qu'on le fît au vôtre. Par exemple, prenez la défense des absents, et en général de quiconque est sous le coup d'une accusation : cela opérera des merveilles sur les esprits indisposés contre vous.

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