‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 28 sur 58 · PAR LA SENTENCE · texte numérisé non relu

PAR LA SENTENCE

PARACiRAPiSS^ 1er.

Vérité des (ci'mes employés par le Supérieur pour l'accusation»

La vérité exige que , si le fait e3t douteux , le Supérieur le donne à l'inférieur comme douteux, et que, s'il est certain , il ne parle point de l'intention.

La confusion causée par la correction étant ce qu'il y a de plus sensible , il n'est rien que l'inférieur ne fasse pour s'en mettre à couvert : toutes les démarches, toutes les paroles du Supérieur sont pesées, discutées, interprétées. S il vous arrive une seule fois d'imputer à faux quelque faute, le religieux, fort de son innocence, s'étudiera à faire passer tout ce que vous lui avez jamais reproché pour des suppositions gratuites, et il trouvera créance dans plus d'un esprit.

Si, dans toute la procédure, vous devez montrer une modération, une impartialité, on pourrait presque dire une impassibilité telle que l'inférieur n'aperçoive pas le moindre nuage sur son compte, combien plus, quand le fait est douteux, devez-vous éviter de rien dire et de rien faire qui lui donne à croire que vous avez ajouté foi aux rapports ou que vous en

avez tiré quelque conséquence défavorable I Parlez~luî sous la fopme dubitative, en vous défiant de vous-même, comme faisant part d'un soupçon : « Je ne vous accuse point,.., j'ai de la peine aie croire..., je me persuade qu'il n'en est rien..., vous restez dans mon affection et mon estime ce que vous y avez toujours été ; mais ma charge m'oblige à écouter ce qu'on me dit, et la charité et l'amitié veulent que je m'ouvre avec vous. »

Dans certains cas , pour le bien du sujet ou de la communauté , le Supérieur peut licitement agir d'après un doute , un soupçon , en s'abstenant néanmoms d'un jugement formel et arrêté. Il y a, en effet, des soupçons, fruits delà malignité : ce sont ceux des calomniateurs ; et il y a des soupçons , fruits de la charité : ce sont ceux des Supérieurs, Il est permis au père de soupçonner son fils d'une faute , non de le calomnier* Vous soupçonnez votre fils d'être méchant , mais vous souhaitez de vous tromper. Quiconque soupçonne sans malignité, souhaite de se tromper 5 et, dès qu'il reconnaît son erreur, il éprouve une joie aussi sincère que légitime.

Cependant, plus un religieux se distingue par sa régularité, moins on doit se montrer facile à admettre sur lui des soupçons. Si la chose était importante , ou que le rapport revînt plusieurs fois , on pourrait lui dire en passant, sans l'accuser ni même l'interroger directement : « Vous ne l'ignorez pas , on raconte souvent bien des choses , les plus vertueux ne sont pas toujours épargnés^ ne dit-on pas cela de vous? »

En général , il est mieux de s'assurer du fait avant de parler, de peur que l'inférieur n'accuse à son tour le Supérieur d'agir inconsidérément , par manie , crédulité , esprit chagrin.

Alors même que le fait est certain , il faut bien se gxirder de parler de l'intention , si ce n'est peut-être sous la forme du doute et de l'interrogation : « V^oyez si tel discours, si telle démarche n'aurait pas ce motif, cette signification présumable; je l'ignore, mais réfléchissez devant Dieu: c'est à vous de voir... >î « Le pasteur, dit saint Bernard, ne doit pas être négli- « gent dans l'inspection de la conduite extérieure, mais aussi

« ne iloit-il pas se montrer soupçonneux en recherchant et « punissant les intentions du cœur. » (^Àd Prœl. in Concil. gen.). Car, encore que l'action puisse aider à former un doute ou un soupçon sur l'intention , on ne peut néanmoins former un jugement complet et définitif , attendu que rien n'est plus invisible ni plus variable que l'intention ; l'inférieur pourrait toutnier et demander pourquoi, entre tant de motifs différents, les uns bons, les autres mauvais, on lui impute l'un plutôt que l'autre, le plus coupable au lieu du plus innocent.

La vérité exige qu'on ne dédu'se contre le prévenu que ce qui est strictement renfermé dans les données , sans exagération et sans sophismes.

C'est une exagération de dire : « On vous a vu ou entendu souvent..., » quand l'individu n'a été vu ou entendu qu'une ou deux fois , ou rarement 5 ou bien : « On trouve que vous êtes très-sujet à tel manquement, à telle infraction à la règle...,» lorsqu'il n'y a eu lieu qu'à quelques remarques. « C'est faire « en homme sage , dit Gracian , de ne parler jamais en suce perlatifs ; car cette manière de parler blesse toujours ou « la vérité ou la prudence. Les exagérations découvrent la « petitesse de l'entendement et le mauvais goût du discou- « reur. »

C'est une exagération de dire : « Nous sommes maintenant convaincus...,» quand on ne sait la chose que par un de ces ouï-dire au moyen desquels les plus grossiers mensonges s'accréditent chaque jour comme les plus constantes vérités.

C'est une exagération de dire : « 11 y a là un vice de caractère, une habitude, un système, un parti pris..., » quand il y a eu à peine quelques rechutes.

Rien ne soulève plus énergiquement ni plus légitimement l'indignation de l'inférieur accusé , que ces exagérations dont, le plus souvent, le Supérieur ne se rend pas môme compte.

C'est un sophisme d'attribuer à toutes les actions semi)lables une même intention : « Vous avez eu telle intention en vous rendant là , en faisant cette démarche ; donc , chaque fois que vous vous rendez au même lieu ou que vous faites la même démarche , vous avez cette même intention. »

C'est un sophisme d'attribuer aux amis de l'accusé ou à toute la communauté le fait d'un seul : «Vous avez formé ce dessein; donc la communauté entière , vos amis du moins , l'ont formé avec vous et comme vous. »

C'est un sophisme de conclure d'un temps à un autre temps, du passé au présent : « Vous étiez sujet à ce défaut autrefois , donc vous y êtes sujet aujourd'hui ; » du présent au passé : « Vous avez été pris en faute aujourcr'kui , donc chaque jour on aurait pu vous y prendre ; » du présent à l'avenir : « Ce que vous êtes aujourd'hui , vous le serez toujours. »

C'est un sophisme de conclure du mauvais succès à l'imprudence ou à la néghgence : « Vous avez échoué, donc c'est votre faute ; il ne tenait qu'à vous de maîtriser les événements les plus inflexibles , de subjuguer les volontés les plus rebelles. »

C'est un sophisme de prendre pour principe ou pour règle ses préjugés ou les systèmes qu'on s'est construits à soi-même : « Tel caractère est sujet à tel vice..., telle éducation première engendre tel défaut..., la noblesse ou la bassesse de l'extraction développe telles qualités bonnes ou mauvaises...; donc je puis conclure certainement et invariablement que.... »

Ne parlons pas de cette espèce de question à laquelle on f-oumettrait un sujet, le tournant et retournant en mille façons , pour l'embarrasser et surprendre une réponse qui ressemblerait à un aveu ou mettrait sur la voie de savoir la vérité.

Quand le prévenu s'obstine à tout nier, et que la certitude ne peut être acquise d'ailleurs, il faut l'abandonner à sa conscience et ne pas se commettre davantage avec lui. Un Supérieur a fait beaucoup , dès qu'il a pris en main la cause de la discipline , et qu'en se désistant et en cédant devant la

dénégation de son inférieur, il a donné une preuve de sa modcralion et un exemple de prudence.

PiiRAGRilPUE «e.

Equité de la peine infligée par la sentence du Supérieur.

L'équité demande qu'avant de condamner raccusê , le Supérieur écoute tout ce qu'il voudra dire pour sa défense.

D'un jugement rendu sans connaissance de cause , et partant sans 6c|uilc, qu'attendre, sinon les murmures, îe mépris, l'insubordination? Autorité et justice, deux attributs inséparables dans toute société et plus spécialement dans les communautés religieuses ; si l'autorité est l'apanage qui rapproche le plus de la Divinité les Supérieurs et les rois, la justice est l'ornement à la fois le plus beau et le plus nécessaire de l'autorité.

Or une des premières règles de la justice , c'est qu'il ne faut condamner qui que ce soit avant de l'avoir entendu et d'avoir acquis des preuves non suspectes de sa culpabilité. Ici îe droit naturel, le droit civil, le droit ecclésiastique, sont unanimes. « Celui , dit Cicéron , qui périt sans avoir été entendu, doit être réputé innocent. » 11 fait remarquer que ni l'esclave n'est condamné par son maître , ni le fds par son père, avant d'avoir été entendu. (Lib. i, de requir, reis), « Ne « corrigez point avant d'avoir interrogé , » dit l'Esprit-Saint. (Eccli. xi). Avant de faire tomber le feu du ciei sur les infâmes villes de Sodome et de Gomorrhe , nous voyons Dieu luimême déclarer qu'il va descendre pour constater l'iniquité monstrueuse dont le cri est monté jusqu'à lui. {Gencs, xvni). N'a-t-il pas fait subir à Adam et à Eve leur interrogatoire, et écoulé leur justification ou plutôt leurs excuses?

Page 1