CHAPITRE IV
Du gonvernement ù. vie, et du gouvernement À temps.
EaisoDS en faveur du gouvernement à vie.
V La supériorité perpétuelle coupe court à la multiplicité des assemblées, qui nécessitent de grandes dépenses, de longs voyages et des absences regrettables , où s'éveillent les ambitions , et s'engendrent quelquefois des divisions funestes.
2* Celui qui a longtemps rempli une charge s'est trouvé en mille circonstances, en face de mille événements, qui ont développé son talent, excité sa prudence, formé son expérience ; tandis que, au bout de son triennat, le Supérieur à temps peut à peine se répondre de bien connaître l'état de son Ordre ou de sa communauté. On ne saurait en disconvenir : rien ne donne plus d'ascendant à un Supérieur , et n'inspire aux inférieurs plus de confiance et d'estime que la stabilité et l'uniformité du pouvoir, comme rien n'inspire aux inférieurs plus d'arrogance , et ne donne au Supérieur plus de timidité et de crainte que la perspective d'une déposition et d'un changement; et c'est sans doute ce qui avait porté les premiers fondateurs d'Ordres, saint Basile, saint Augustin, saint Benoît, saint Dominique , saint François d'Assise , à rendre perpétuels leurs Supérieurs généraux; ce qui s'est maintenu longtemps.
S*' On prend plus à cœur un emploi qui est confié pour la vie entière, qu'un emploi qu'on devra bientôt céder à un »utre. Quand on est assuré de voir soi-même le terme et les
heureux résultats d'une grande entreprise d'utilité publique, et qu'on trouve d'ailleurs dans son crédit et sa connaissance des affaires les moyens de la conduire à bonne fin, on est bien plus hardi à la tenter et plus habile à l'exécuter. Isocrate, dans le discours qu'il prête à Nicoclès, exprime ainsi son opinion sur ce point : « Les hommes qui ne sont investis des magistratures « que pour une année, rentrent dans la vie privée avant « d'avoir pu connaître les intérêts de leur pays et acquérir « l'habitude des affaires ; tandis que ceux qui se perpétuent dans « l'exercice de la même autorité, fussent-ils d'une capacité a inférieure, ont toujours sur les premiers l'avantage que donne « l'expérience. Ceux dont l'autorité est temporaire , se repo- « sant mutuellement les uns sur les autres , négligent beau- « coup de choses ; les autres ne négligent rien , parce qu'ils « savent que tout doit être fait par eux. »
4^* Chaque Supérieur ayant sa trempe de caractère et sa manière de voir , une communauté peut être exposée , par le changement fréquent de Supérieurs, à des vicissitudes et des variations qui la dénaturent et l'ébranlent plus ou moins.
5^ Le Supérieur perpétuel, n'ayant rien à craindre ni à espérer du côté de ses inférieurs , tant pour le succès d'une réélection que pour ses rapports avec eux quand il serait redevenu leur égal , peut avec plus de liberté écarter des emplois les indignes , et travailler à la réforme des abus avec plus de hardiesse.
6" Comme il est plus facile de trouver un bon Supérieur que plusieurs , le gouvernement perpétuel ne court pas les chances que font courir des élections périodiques. En effet , avec le gouvernement temporaire , on peut être réduit à mettre la suprême autorité entre les mains de jeunes religieux qui, n'ayant encore que les sentiments et les dehors de la piété , non les vertus solides et éprouvées , ignorant d'ailleurs les voies spirituelles et les principes de direction , se contentent de former une communauté à la régularité extérieure , sans se soucier trop de rintérieur et du fond , et s'imaginept avoir tout obtenu
et tout fait, quand les pièces de la machine fonctionnent avec ensemble et régularité.
7** Le changement de Supérieurs est pour les inférieurs de vertu médiocre une occasion de ne jamais obéir parfaitement. Comme ils espèrent être plus litres sous le futur Supérieur , ils ne sentent point la nécessité de conformer leurs vues et leur jugement aux vues et au jugement du Supérieur actuel , et ne songent qu'à se tirer d'affaire au jour le jour, ou du moins de triennat en triennat. Sous un gouvernement à vie , au contraire , ces mêmes religieux , pour n'être point en perpétuel conflit avec l'autorité , en prennent leur parti , et se décident à plier une fois pour toutes.
Ajoutons que le Supérieur déposé, vivant souvent côte à côte avec son successeur , et ne sachant pas toujours éviter certains froissements , l'esprit de critique , les signes de mécontentement , peut scandaliser plus ou moins la communauté 5 ce qui n'a pas lieu quand le gouvernement est perpétuel.
8" La supériorité à vie retranche jusqu'à la possibilité des conventions simoniaques par lesquelles on s'engage à donner à quelqu'un son suffrage , avec la promesse expresse ou l'espérance tacite de recevoir plus tard le sien. Nulle indulgence coupable pour ceux qui ont donné leur voix , nul ressentiment contre ceux qui Font refusée.
9° Unité et perpétuité , deux cachets imprimés par la main de Dieu même à toute puissance , image ou dépositaire de la sienne : un seul Pontife suprême dans TEglise , un seul roi dans les Etats fortement constitués , un seul Evêque dans un diocèse , un seul chef dans la famille.
Raisons en faveur du gouvernement à temps.
1° Le gouvernement à vie peut dégénérer facilement en despotisme, celui qui l'exerce n'en devant compte à personne et n'ayant aucune appréhension d'en être dépouillé. C*est
mcîns l'amour paternel qu'une certaine fierté qui présidera peut-être un jour aux actes et aux paroles d'un Supérieur inamovible , qui ne saura plus par expérience combien il est pénible d'obéir. Pour se maintenir dans leurs emplois , les religieux qui pourraient faire au Supérieur de justes représentations , se taisant ou le flattant bassement, sacrifieront les intérêts de la règle et de leurs frères. L'autorité , dit Bossuet , croit toujours de sa nature. L'homme est ainsi fait : toujours plus avide de pouvoir à mesure qu'il en a davantage , après avoir eu beaucoup , il finit par désirer tout ; et si on ne lui oppose des barrières, il s'attribue insensiblement le peu de liberté que les lois laissaient aux inférieurs. ' 2° Le gouvernement à vie ne îaisse pas d'être , sous un rapport, une source de discorde et de jalousie, lorsque le Supérieur , consultant son humeur plus que le mérite , met presque exclusivement ses amis dans les charges. Qui pourrait dire à quelles plaintes sourdes, quelquefois ouvertes, donne lieu cette préférence?
3" Les Romains élisaient leurs officiers publics tous les trois ans 5 et l'on peut attribuer en partie à ce régime l'état florissant de leur empire. V II n'y a point entre eux de jalousie j dit le Livre des iVJachabées ; 2" ils ont la gloire de dominer le monde entier j 3° on voit beaucoup de modération dans leurs chefs.
4" Les meilleurs sujets demeurent inutiles par le peu d'inclination qu'nuia quelquefois pour eux un Supérieur à vie. IS*est-il pas naturel , en effet, qu'il approprie ses officiers à son caractère, choisissant des hommes sanguins ou flegmatiques , c'est-à-dire souples et faciles , s'il est lui-même bilieux el dominateur; ou des, hommes forts et entreprenants, s'il se sent moine capable et moins énergique? Quand le gouvernement est à temps, au contraire , on a toujours sous la main, pour toute espèce de charges et île prélaiures , des hommes habiles et expérimentés , formés par l'usaiic ilc l'autorité.
b° Qu'on n'objecte pas que le iiouvcrnemeni épiscopal est perpétuel; car, outre que l'EvcQue a coulracté comm^ tin
mariage indissoluble avec son Eglise , et qu'il peut , dans certains cas , passer à un autre siège , ses diocésains et ses prêtres ne sont pas constamment dans sa maison , sous ses yeux , dépendants de lui par vœu pour le temporel comme pour le spirituel.
6* Sous le gouvernement temporaire , l'espérance d'un changement prochain rend plus supportable le joug trop rude de la domination ; mais si le Supérieur à vie est d'une humeur fâcheuse, quelle patience ne faut- il pas avoir I On n'obéit plus que par crainte et en esclave à celui qui peut vous faire porter toute la vie le poids de son ressentiment. Les inférieurs, froissés ou moins aimés, objet peut-être d'une antipatliie , ne sachant plus de qui se promettre du secours et de la consolation , et tournant vainement leurs regards vers l'avenir , n'ont plus qu'à s'abandonner à la tristesse , au dégoût de leur état, au découragement.
7° Les Supérieurs perpétuels ont sans doute dans leur vie des périodes de zèle ; mais ils peuvent avoir aussi , par l'effet de l'âge ou de la lassitude, des périodes d'insouciance et de laisser-aller. Les Supérieurs à temps , au contraire , n'ayant que quelques années d'action libre , et se trouvant d'ailleurs dans la vigueur de l'âge, cherchent à signaler leur gouvernement par quelque entreprise utile j par ce moyen , la communauté marche à sa fin sans interruption , et prend , dans l'intérêt de la gloire de Dieu , tout le développement dont elle est capable.
8° L'état religieux étant un état de sujétion et d'humilité , comment le Supérieur perpétuel , soumis !i la seule autorité de l'Evêque ou du Pape, dont l'exercice est toujours fort rare, pourra-t-il acquérir la vertu d'obéissance et les autres vertus qui découlent de celle-ci , surtout l'art de commander , puisque rien n'apprend mieux à commander que d'obéir ? Accoutumé à donner des ordres , on n*en veut plus recevoir. Pouvant aisément contenter la nature , on ne lui refuse rien. Habitué aux honneurs et à la domination , on se laisse aller à la présomption et à l'orgueil. N'est-il pas à craindre surtout
qu'il ne regarde le temporel comme son bien propre, et n'en dispose à sa fantaisie? Avec ce pouvoir qu'aucun contrôle n'arrête , qu'aucune crainte ne contient , ne peut -il pas se donner carrière et contenter tous ses caprices ? Ce qu'il se permet à lui-même , il ne manquera pas de le permettre aux autres : dépenses folles , sorties fréquentes , transgression des règles , etc. ; et alors que deviendra la discipline? Ajoutez cette autre considération : dans le gouvernement perpétuel , l'égalité, qui contribue si puissamment à la charité et à la paix , n'existe plus relativement à celui qui est toujours à la tète de ses frères-, ceux-ci l'édifient paft^leur soumission , ne serait-il pas juste que , redevenant à son tour inférieur, il les édifiât par la sienne?
G** Le Supérieur à temps se tient sur ses gardes, sachant qu'il rentrera bientôt dans la vie privée . où les reproches ne lui seront pas épargnés ; et s'il donne le scandale , la communauté a au moins l'espoir que son successeur réparera tout. Mais que le Supérieur à vie vienne à se relâcher ou à entrer dans les voies de l'arbitraire , comme il ne reçoit que des avis impuissants , et que d'ailleurs l'exercice continu de l'autorité rend ordinairement le cœur indocile et entêté , il sera nécessairement un grand obstacle à la perfection de ses religieux. Le Supérieur à temps , s'il est mauvais , c'est la fièvre tierce, qui laisse respirer le malade par intervalles ; le Supérieur à vie , s'il est mauvais , c'est la fièvre continue , très-dangereuse par sa durée , et à laquelle le malade finit par succomber.
Sentiment de Suarez et pratique de l'Eglise.
Après avoir exposé les raisons pour et contre, Suarez, tout en ovouantque dans lesOrdres où l'on peut éviter les inconvénients des nombreuses assemblées, il est plus expédient et plus conforme à l'état religieux que le Général soit temporaire , recon-
naît que dans ceux où les élections sont capitulaires ou dépendent d'un grand nombre de suffrages, il vaut mieux, du moins c'est un moindre mal, que le Général soit nommé à vie ou pour très - longtemps. » {De variis Rcligionibus, tom. iv, Tract. 8, lib. n, cap. 7.)
Pour ce qui est de la pratique, quoique les Abbés puissent être perpétuels ailleurs, Grégoire XIII les a réduits à trois ans pour l'Italie; et partout les Supérieurs des maisons particulières ne le sont que pour trois ou six ans : preuve évidente , dit Suarez , que l'ancienne coutume , souvent improuvée par l'Eglise , a du céder à une coutume contraire jugée à bon droit par l'expérience plus expédiente et meilleure.
Que si la perpétuité du généralat a été maintenue dans quelques Ordres, ce n'a été qu'en plaçant un conseil dans les Assistants et un contrôle dans les Congrégations générales , comme frein à l'ambition et garantie contre l'arbitraire.
« La perpétuité du Supérieur général est rarement admise « par rapport aux instituts de Frères. La Sacrée Congrégation « des Evéques et des Réguliers préfère fixer dix ou douze ans, « à l'expiration desquels elle permet de le confirmer , si son « administration contente l'institut. On obtient par-là tous les « avantages de la perpétuité, sans les inconvénients. » (Jnaiecla Juris Pontificii, livraison 63.)
a Quant aux Ordres de femmes , la Sacrée Congrégation « approuve rarement la supériorité perpétuelle , parce que « c'est toujours une grosse affaire de confier à une femme « l'autorité de gouverner pour toute sa vie. Il est pourtant « certain que le système qui consiste à donner la faculté de « confirmer la Supérieure générale offre de plus grands in- « convénients , parce qu'il entrave la liberté du vote , et qu'il « expose les membres du Chapitre à voter sous l'impression « du respect humain , et à ne pas oser retirer leurs suffrages « à une Supérieure qui est en charge depuis plusieurs années. « Nous ne parlons pas de la tentation qui peut porter une •c Supérieure à se faire des créatures , en conférant les charge ges auxquelles la voix active est annexée. La Sacrée Congre^
— soie gatîon a rarement approuvé le système dont nous venons « de parler, surtout dans ces dernières années ; tout au plus « si elle a permis de confirmer la Générale pour le second « triennat ou quinquennat , avec la permission de l'Evèque « qui préside le Chapitre des religieuses en qualité de délégué « apostolique. D'ordinaire, elle défend de confirmer la Géiié- « raie après les trois ans ou les six ans de sa gestion, sans un a induit apostolique, lequel n'est accordé que lorsqu'il y a w l'unanimité ou la quasi-unanimité des suffrages. Ce système « concilie tous les intérêts et prévient la plupart des inconvé- « nients; la Générale devient perpétuelle, si elle gouverne « bien et si tout le monde est content ; d'autre part , il périt met de l'écarter, pour peu qu'on ait à se plaindre. » (Jbid,, livr. 54.)
C'est à chacun de profiter des avantages et d'éviter les inçimvéïiients que présente sur ce point son institut.