‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 31 sur 58 · ÉCUEIL · texte numérisé non relu

ÉCUEIL

Etre trop prompt à corriger.

« La discrétion sans la ferveur de la charité est rampante « et pusillanime, dit saint Bernard 5 et la ferveur de la charité « sans le frein de la discrétion conduit au précipice. » (Serm, 23, in Cant.). Sa pensée est que le Supérieur avec la discrétion, mais sans la chanté, tombe et fait tomber infailliblement sa communauté dans l'apathie et la langueur , et qu'avec la charité, sans la discrétion, il ne peut manquer de donner dans l'excès de la rigidité d'abord , et après dans celui du relâchement.

On ne fait pas moins paraître la force de l'amour en supportant les vices qu'en les punissant; et c'est les supporter que de savoir les dissimuler pour un temps. Cette dissimulation est souvent plus profitable que toute la sévérité dont on pourrait user pour remettre les sujets dans le devoir. Nul doute , en effet, qu'en beaucoup de cas il ne soit plus avantageux de les abandonner momentanément à leur faiblesse , que de les violenter sans relâche pour qu'ils ne tombent jamais, ou

que d'entreprendre de les relever sur-le-champ et après chaque faute. Ce n'est pas un médiocre avantage d'avoir convaincu le coupable, ou plutôt de l'avoir laissé se convaincre lui-même de son inOrmité, et de l'avoir prémuni , par le fait seul de ses expériences, contre de nouvelles rechutes. Plus un malade a souffert de ses imprudences et de ses excès , plus il accepte volontiers le remède et se tient désormais sur ses gardes.

11 faut tenir compte de la force d'une longue habitude et de respèce de prescription constituée par un usage non interrompu. Ceux qui connaissent l'humanité et son orgueilleuse faiblesse , savent qu'on n'arrive à réformer ses imperfections que par une pente insensible, et qu'on ne la retient jamais plus fortement dans le mal qu'en voulant la précipiter dans le bien.

Le temps est un excellent médecin à qui sait en bien user. « Beaucoup de choses , qui étaient de quelque importance , « n'ont rien été , parce que l'on ne s'en est pas mis en peine ; « et d'autres , qui n'étaient rien , sont devenues importantes , « pour en avoir fait grand cas. Très-souvent le mal vient du « remède même. Ce n'est donc pas la pire règle de la vie que « de laisser aller certaines choses, » (Gracian, Homme de com\ max. 121). Pour les maladies de l'àme comme pour celles du corps, il est un moment de crise qu'il ne faut point prévenir , sous peine d'envenimer le mal et peut-être de causer la mort. Combien de plaies qu'on doit laisser mûrir, et dont il est nécessaire de dissiper l'inflammation avant d'y appliquer la lancette! Ainsi il est certaines passions qu'on ne peut utilement attaquer , pour les réduire à la raison , que lorsqu'elles commencent à s'affaiblir par une sorte de lassitude.

Souvent une correction qu'on fait attendre fait plus d'effet qu*une correction prompte, dont on se croit quitte sitôt qu'elle estfaite. Ajoutons qu'il est telle maladie, le chancre par exemple, qui ne se traite que par des palhatifs, moins pour la guérir , puisqu'elle est inguérissable, que pour Tempècher de faire de trop rapides progrès. Il est aussi tel remède qui serait plus pernicieux qu'utile, s'il était administré dès qu'il est composé»

et avant qu'on ait bien broyé et mêlé les drogues . Ce quî aigrirait infailliblement le mal aujourd'hui , ne pourra que l'adoucir dans quelques jours, lorsque la fièvre sera calmée. Plusieurs avoueront, s'ils veulent être sincères , que tant de corrections précipitées et intempestives doivent être moins attribuées au zèle qu'à l'impatience, au dépit, au chagrin de se voir contrariés dans le plan de réforme qu'ils avaient conçu. Les Supérieurs étant, d'une part, établis de Dieu pour porter le noble fardeau de leur communauté, et les faiblesses inséparables de notre nature étant , de l'autre , une partie considérable de leur charge , si , loin de condescendre à ces faiblesses et de porter charitablement ce fardeau , selon le précepte de l'Apôtre , ils se posent en réformateurs austères et inexorables qui ne savent ni attendre, ni dissimuler, ni pardonner, il arrivera nécessairement tôt ou tard l'une de ces deux choses : les inférieurs , harcelés et poussés à bout , prendront en haine le Supérieur; ou bien celui-ci, irrité et découragé, prendra en haine sa communauté : double effet, l'un et Vautre également déplorable et fatal.

3e ÉCUEIL.

Vouloir corriger chaque faute.

Ce serait plutôt agir avec la rigueur d'un exacteur impitoyable qu'avec la tendresse d'un père débonnaire , et tout ce qu'on obtiendrait serait de passer pour un esprit altier et chagrin qui ne peut rien supporter. Toute une maison s'éveille et se tient en alarmes aux premiers cris d'un bon et fidèle gardien qui n'aboie jamais qu'à l'approche des voleurs ; mais on déteste l'importunité de ces animaux bruyants qui troublent sans cesse le repos public , et dont les avertissements continuels et déplacés ne se font pas même écouter au moment où ils sont nécessaires. « Il est très-bon, dit sainte Chantai , « de ne pas reprendre à chaque petite faute : cela lasse l'esprit, « l'accoutume à la correction, et l'y rend insensible. » (Letlr»

14", liv. II). Avant de corriger, et pour bien corriger une faute , ce n'est pas trop . quelquefois , d'en dissimuler dix : car, ou ce sont des fautes de surprise, et c'est exiger au-delà de l'infirmité humaine que de vouloir les faire disparaître toutes et toujours ; ou ce sont des fautes de malice , et c'est tenter l'impossible. Le religieux que Ton avertit ou que l'on punit souvent, parce qu'il est léger, finit souvent par devenir méchant et indiscipliné : c'est à quoi l'on ne saurait trop prendre garde avec les caractères susceptibles.

Quelque prudent et expérimenté que soit un Supérieur, bien des fautes échappent , doivent échapper à sa diligence. Il doit savoir attendre , tolérer. On peut même affirmer qu'il est telle faute de l'inférieur qui ne pourrait être corrigée sans une faute du Supérieur.

Mais , objectera-t-on , ne suis-je pas responsable devant Dieu de toutes les fautes que j'aurai permises ? — • Sans doute ; mais tolérer et permettre sont deux choses bien différentes. Qui ne voudrait rien tolérer, réduirait tout bientôt à des maux extrêmes. « Dieu , dit saint Jean-Chrysostôme , fait longtemps gronder son tonnerre avant de lancer sa foudre 5 encore n'en laisse-t-il tomber qu' unv^ étincelle. » {Hom. 22, ad popuL). Tout saint, tout juste , tout puissant qu'il est, il ne tend pas à abolir toute espèce de désordre , mais à tirer le bien du désordre qu'il tolère. Non que Dieu n'eût le pouvoir d'abolir tous les désordres ; mais il a jugé qu'il est plus glorieux de faire naitrx^ le bien du mal , que de faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges du mal. Saint Bernard représente au pape Eugène que les Prophètes, avec tout leur zèle pour la réforme des peuples , avaient laissé beaucori) à faire aux Apôtres ; que ceux-ci n'avaient guère moins laissé à leurs successeurs, et que lui-même laisserait incontestablement beaucoup aux pontifes qui viendraient après lui. (De ConsicL, lib. 11, cap. 6). Ailleurs, il lui recommande d'ouvrir et de fermer les yeux à propos : « Ignorez beaucoup de choses ; dissimulez-en un grand nom- « brc ; oubliez-en quelques-unes , comme si vous n'en aviez « jamais été instruit. « (Ibid. lib. iv, cap. 6.)

Laissons maintenant parler saint Grégoire : « Il est quelque- « fois utile de ne pas punir les fautes secrètes ; mais il faut « alors en prévenir le coupable , afin qu'il sache que sa con- « duite est connue, et que la tolérance dont on use à son « égard le fasse rentrer dans sa conscience , l'empêche de « continuer ses désordres , et lui inspire le dessein de punir « lui-même ce que la bienveillante indulgence du Supérieur « a excusé. C'est ainsi que le Seigneur corrigeait la Judée , « lorsqu'il lui faisait dire par son Prophète : « Tu as menti « et tu m'as oublié , et tu n'es pas rentrée dans ton cœur, « parce que je me suis lu et que je faisais comme si je ne « voyais pas. » (Is* un). Il connaissait donc les fautes de son « peuple , et il fit cependant comme s'il ne les connaissait « pas, puisqu'il garda le silence; mais il ne lui laissa pas « ignorer qu'il avait voulu le garder. » (Past,, P. II , cap. 10). Ailleurs , le même Docteur compare les Supérieurs qui attendent le moment opportun pour la correction à ces lionceaux qui , au dire de Job, se tiennent cachés dans des antres, épiant leur proie.. C'est ainsi que ces Supérieurs se cachent au dedans d'eux-mêmes par le silence, s'abstenant momentanément de tout reproche, et cependant cherchant l'occasion favorable et mettant toutes les industries de leur charité à la faire naître. (L. xxx Moral,, cap. 7.)

Règles propres à assurer le succès de la correction.

Ire REGLE.

Ne jamais corriger quand iinfcrieur est ému , ou quand sa passion est dans tout son feu.

Il se retournerait furieux ; et vous , pour avoir provoqué sa colère , vous répondriez de toutes les fautes que vous l'exposeriez à commettre. « Si Dieu nous prenait ainsi sur le fait,

« dit saint François de Sales, il y aurait des gens biett « étonnés. » Le Supérieur doit toujours laisser au coupable le temps de se calmer et de réflécliir, le temps de reconnaître qu'il a failli, et de se résoudre à combaltre une passion qui l'avait surpris et entraîné.

Quel but se propose-t-on dans la correction? de convaincre le coupable de ses torts et de l'amener au repentir. Or le convaincra-t-on de ses torts tandis que le trouble aveugle son esprit? et ramcnera-t-on au repentir, si l'on ne donne à son cœur serré le temps de s'ouvrir ? Toute correction , pour être profitable , demande , dans celui qui la reçoit et dans celui qui la fait , un cœur calme et un esprit tranquille.

Sur ce principe, saint Augustin permet de différer et même d'omettre la correction lorsqu'on ne voit pas de dispositions à l'amendement, attendu que c'est l'amendement qu'on a principalement en vue. « Le délai , en pareil cas, dit-il , n'est pas une connivence à l'iniquité , mais une mesure de prudence inspirée par la charité » (lib. i de Civil., cap. 9) ; et saint Grégoire, prescrivant aux Supérieurs de faire toutes sortes de personnages pour le succès de la correction , d'être compatissants ou sévères, durs ou tendres, selon le caractère et la situation morale du coupable , n'en donne d'autre raison , sinon que, le but direct de la correction étant l'amendement du coupable , il faut , par une amoureuse et ingénieuse condescendance, s'accommodera ses dispositions , pour favoriser et procurer son amendement. (Past.y P. 111, ProL )

Que si la ))assion de l'inférieur est dans tout son feu , n'entreprenez pas de l'arrêter brusquement et de vive force ; imitez les pêclienrs ([ui, voyant un énorme poisson s'agiter dans leurs filets et troubler l'océan, au lieu de le tirer avec violence des dois, lui lâchent les cordes et le laissent quelque temps nager et se débattre à son gré , jusqu'à ee qu'enfin, sa fougue s'étant ralentie , ils l'amènent doucement sur le rivage. Cette comparaison est de saint Doroihéc. Mieux vaut donner à la passion quelque cours , pour voir si elle ne se lassera pas d'elle-même, ou si, s'apercevaul qu'on a pour elle quelque ménagement,

elle ne se résignera pas avec moins de peine. Vous ferez ainsi avec elle une espèce de composition qui la gagnera et la réduira peu à peu ; car, voyant, qu'on ne veut pas lui ôter tout , elle cédera plus volontiers à la résistance légère qu'on lui oppose 5 et , ses forces diminuant insensiblement , vous serez bientôt en mesure de lui faire une guerre ouverte qui achèvera de la soumettre.

Non, ce n'est point là un paradoxe , mais une vérité démontrée par Texpérience : un excellent moyen de vaincre une passion dans un inférieur, c'est de paraître y condescendre. Que résulte-t-il, en effet, de cette tactique? Ne craignons point de le redire : la passion s'effarouche moins , elle commence à se rapprocher du médecin ; elle fait, sans y prendre garde, quelques concessions , et elle se trouve vaincue et désarmée avant d'avoir soupçonné le piège qu'on lui tendait, et avant d'avoir songé à se mettre sur la défensive. Il n'est pas rare de voir un cheval qui se cabre, secoue le mors, résiste à l'éperon: c'est que celui qui le monte a la main dure et pesante , ou le gourmande mal à propos. Donnez à ce cheval un écuyer habile et intelligent; en paraissant céder à ses caprices et à ses saillies , il les arrêtera et, d'une main caressante et légère, le conduira à son gré.

Donc , quand un religieux s'entête et se raidit , il faut d'abord paraître céder et entrer dans ses vues ; car, de deux choses l'une : ou cet entêtement est son caractère habituel, et alors il romprait plutôt que de plier ; ou c'est la révolte momentanée de quelque passion , et dans ce cas il s'emporterait et s'exaspérerait d'une manière scandaleuse. On doit lui laisser le temps de se calmer, en acceptant et appréciant autant que possible ses raisons, pour lui faire goûter plus tard celles qui le condamnent. C'est un grand art que de forcer rcnncmi q se détruire lui-même.

LJO

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