RÈGLE
Ne faire que les correclions dont on peut se promcUro qu'elles auront lôto«
lard un bon effet sur le coupable ou sur la communaulé , ou du moins
que le bon effet surpassera le mauvais.
On doit corriger lorsque la faute, considérée en cllc-ménic ou dans ses suites , a une véritable importance , et lorsque l'impunité serait préjudiciable au coupable ou à la communauté.
Il faut fermer les yeux sur une foule de minuties. « Ne « reprenez ni trop souvent ni pour peu de chose , disait « Balthazar Alvarez : car, sous prétexte de montrer l'exacti- « tudc et la justice de votre gouvernement , vous en monlre- « riez la rigueur ; et , par un usage trop continu du glaive de « l'autorité, vous en émousseriez infailliblement la pointe, « en même temps que vous feriez perdre le sentiment à ceux « contre qui vous le dirigeriez. » (Sa Fie, chap. 23.)
Quand il y a espoir d'obtenir l'amendement sans le secours de la correction , il est inutile d'en faire usage, ou du moins d'aller jusqu'à la punition 5 car, bien que la nature et la médecine unissent ordinairement leurs forces pour vaincre le mal, néanmoins, comme la médecine ne vient qu'à l'appui de la nature et à son défaut , si la nature se rétablit d'elle-même , il est superflu d'appeler à son aide la médecine.
« Il y a des fautes, dit saint Grégoire, qui, quoique notoires, « doivent être néanmoins sagement tolérées. C'est lorsque les « circonstances sont telles qu'on ne pourrait, sans impru- « dence, les corriger publiquement. Une incision faite mal à « propos envenime les plaies , et leur guérison devient tout-à- (( fait impossible, si l'on néglige de les traiter selon le procédé « qui leur convient. Or le pasteur qui attend le moment « opportun pour infliger au pécheur une peine salutaire , est « obligé de supporter patiemment le poids de ses iniquités; « ce qui a fait dire avec raison au Psalmiste : « Les pécheurs « ont commis leurs iniquités sur mon dos. » (F^.cxxvin).
« C'est sur le dos que nous portons les fardeaux. Lorsque le « Prophète se plaint de ce que les pécheurs ont commis leurs « iniquités sur son dos , c'est comme s'il disait clairement et « sans figure : « Je porte sur mes épaules, comme un « fardeau nécessaire, les fautes que je ne puis corriger. » {PasL.V, 11, cap. 9.)
« Si les fautes sont tellement communes que tous ou la ma- « jeure partie des religieux s'opiniâtrent à les défendre, ne vous « hasardez pas à les retrancher par des corrections générales : « ce serait s'exposer à aigrir la plaie et en faire une nouvelle. « Une prudente dissimulation est ce qui convient pour le mo- « ment. Vous pouvez, enattendant, engager tantôt l'un, tantôt « l'autre, à se réformer. Si tous s'obstinent, contentez -vous « de prier. » (Modeste de Saint-Amable , Parf, Sup,, liv. i, chap. 8.)
Il n'y a point de meilleur remède à certains désordres, que de les laisser passer; car, à la fin, ils s'arrêtent d'euxmêmes. Il faut autant d'habileté au médecin pour ne pas ordonner que pour ordonner, dit Gracian, et quelquefois la perfection de l'art consiste à ne point appliquer de remède.
3e RÈGLE.
Attendre , autant que possible , le moment où l'inférieur est préparé par la grâce et libre de toute prévention.
On connaît ces magnifiques paroles de l'auteur de Vlmilation : « Parlez-moi , Seigneur mon Dieu , vous la lumière de « tous les prophètes, et l'esprit qui les inspirait. Sans eux, « vous pouvez seul pénétrer toute mon âme de votre vérité; et « sans vous, ils ne pourraient rien. Ils peuvent prononcer ce des paroles, mais non les rendre efficaces. Ils exposent la « lettre, mais vous en découvrez le sens. Ils montrent la voie, tt mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n'agissent « qu'au dehors, mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils « arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité.
« Parloz-nioi donc, 6 éternelle Vérité ! parlez-moi, de peur que « je n'écoute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne « suis point intérieurement embrasé. Parlez-moi, pour con- « soler un peu mon âme etm*apprendre à réformer ma vie. » (Lib. III, cap. 2.)
Fénelon écrivait dans le même sens à une Supérieure : « On « ne fait jamais d'incision, sans mettre beaucoup d'onction « sur la plaie, on ne purge le malade qu'en le nourrissant; et on ne hasarde une opération que quand la nature indique « elle-même qu'elle y préparc.
« On attendra des années entières, pour placer un avis sa- « lutaire. On attend que la Providence en donne l'occasion « au dehors, et que la grâce en donne l'ouverture au dedans « du cœur. Si vous voulez cueillir le fruit avant qu'il soit mûr, « vous arracherez à pure perle.
« Les personnes qui nous conduisent ne doivent nous rc- « procher nos défauts que quand Dieu commence à nous y « préparer. Il faut supporter un défaut avec patience, et ne « rien dire au dehors jusqu'à ce que Dieu commence à le re- « procher au dedans; il faut même faire comme Dieu qui « adoucit ce reproche, en sorte que la personne croie que c'est a moins Dieu qu'elle-même qui s'accuse et qui sent ce qui « blesse l'amour. Toute autre conduite est une critique c< humaine , et non une correction de grâce.
« Il faut se familiariser avec les défauts les plus grossiers « dans de bonnes âmes, et les laisser tranquillement jusqu'à « ce que Dieu donne le signal pour les leur ôter peu à peu : « autrement on arracherait le bon grain avec le mauvais. « Dieu laisse dans les âmes les plus avancées certaines fai- « blesses entièrement disproporlionnécs à leur état éminent, « comme des témoins ou restes de ce qu'il en a ôlé de misères. « 11 faut que ces personnes travaillent, chacune selon son degré, « à leur correction, et que vous travailliez au support de leur « faiblesse. » (Lettre 116.)
Que s'il est essentiel, pour le succès delà correction, que Vinféricur soit préparé par la grâce, il ne l'est pas moins qu'U
soit affranchi des préoccupations pénibles vis-à-vîs de son Supérieur; car si le malade est prévenu contre son médecin, quel remède consentira-t-il à accepter de sa main?
Ne négligez donc rien pour faire disparaître d'abord toute défiance ; ne craignez point d'entrer en explication avec lui ; affectez d'ignorer beaucoup de choses qu'il a dites ou faites, de peur que, voyant que vous êtes instruit de tout, il ne se croie irrévocablement ruiné dans votre estime 5 persuadez-lui que vous n'en venez là qu'à l'extrémité et pour son bien : On ne s'occupe que de rendre la santé à un fils malade... On aimerait mieux faire la pénitence que de l'imposer... Dans le même cas on serait bien aise d'être rappelé au devoir... Ce n'est assurément point pour son plaisir qu'un Supérieur punit... Le bien il le fait par inclination, et le mal par nécessité... Combien il serait indigne d'un religieux de regarder la correction comme un acte d'hostilité ou de domination tyrannique, tandis qu'on regarde comme des bienfaiteurs les médecins du corps, au moment même où ils administrent les remèdes les plus violents!.. Un Supérieur qui corrige, est-ce autre chose qu'un ami et le meilleur des amis?... Au reste, un Supérieur répondra devant Dieu pour chacun de ses religieux... Ne s'aperçoit-on pas de sa peine, de la violence qu'il est obligé de se faire?... Dans le ton qu'il a pris, reconnaît-on les accents d'un ennemi qui insulte, ou ceux d'un père qui conjure?...
Les Pères du concile d'Ephèse , condamnant Nestorius, disaient : « Ce n'est que couverts de nos larmes et poussés par la « nécessité, que nous prononçons celte lugubre sentence* »
ARTICLE ir.
LA DISCRÉTION APPREND AU SUPiRIfiUR A SACCOMMODER AUX P£R8C?,:«£3i
Qu il ail égard à l'âge de ceux qu'il veilt corriger.
« Grt^goirede Nazianze, de vénérable mémoire, l'a dit long- « temps avant nous : il n*est pas possible de suivre une seule « et même méthode pour instruire les hommes , attendu que « les dispositions ne sont pas les mômes dans chacun d'eux. M Ce qui est utile aux uns deviendrait souvent nuisible aux « autres : les herbes, qui servent de nourriture à certains « animaux, sont pour d'autres un poison mortel, le sifflement « léger, qui calme l'ardeur des chevaux, excite celle des petits u chiens \ le médicament, qui arrête le progris d'une maladie, « favorise celui d'une autre 5 et le pain, qui fortifie la santé « des personnes robustes, détruit celle des estomacs délicats. « Les dispositions intérieures des hommes ressemblent, en « quelque sorte, aux cordes d'un violon, dont l'artiste habile « ne tire un son convenable qu'à l'aide d'une impulsion variée. « C'est bien le même archet qui les met en mouvement, mais « c'est parce que la touche est différente, qu'elles rendent un « son harmonieux. Que le pasteur ait donc soin de varier sa c méthode. » (P«s;., P. III, ProL)
« Ne traitez pas les vieillards comme vous traitez les jeunes a gens. Un avertissement sévère conduit souvent la jeunesse à « la pratique du bien, tandis qu'une invitation bienveillante a « toujours plus d'empire sur la vieillesse. C'est pourquoi il çst « dit : Ne faites point de reproches au vieillard, conjurez-le « plutôt comme un père(I. Tim, v). » (Jhid. cap. 2.)
« La correction étant la chose qui attaque le plus l'honneur, « et l'honneur étant l'apanage des vieillards, on doit les repren- « dre avec plus de déférence ; couvrant, autant que possible,
« leurs défauts; ayant quelquefois recours à des voies obli- « ques, comme de paraître corriger une faute commune à ffl tous 5 ou faisant entendre à demi-mot ce qu'on désire.
« Non que le vieillard doive prétendre à l'impunité : ce « serait un orgueil bien ridicule et une triste récompense de « ses travaux; mais il est de la bienséance et de l'équité na- « turelle de lui parler autrement qu'à un jeune religieux. Il « est déjà si pénible d'avoir pour Supérieur un homme moins « âgé que soi !
« Si le vieillard est insensible aux égards qu'on a pour lui, <c et ne s'amende point, il n'y a ni services ni cheveux blancs « qui puissent le garantir de la correction. 11 est plus obligé à la « perfection, les taches sur son front sont plus difformes, les « mauvais exemples qu'il donne sont plus pernicieux. Puisque « la douceur ne suffît pas, il faut employer la rigueur : de là « dépend son salut. » (Modeste de Saint-Amable, Parf. Sup., liv. I, chap, 8.)
Quant aux jeunes, le Supérieur saura allier la condescendance avec la sévérité. Ce sont des arbres encore tendres, que l'on plie comme on veut; des cires propres à recevoir toutes les impressions et toutes les figures ; des ruisseaux voisins de leur source , dont il est aisé de régler le cours. Si l'on ne se hâte, plus tard le pli sera pris, les habitudes contractées, et la réforme deviendra comme impossible.
« Combien donc se trompent ces Supérieurs qui épargnent « la correction aux jeunes, sous prétexte qu'ils sont encore « faibles; aux vieillards, sous prétexte de ménager leur sensi- « bilité ! La correction est un remède nécessaire et convenable « en tout temps et à toutes sortes de personnes: aux jeunes, « pour réprimer la fougue de leurs appétits; aux vieillards, « pour les consommer dans la vertu. » (Modeste de Saint-Ama- « ble, ibid.). Saint Grégoire, pape, a dit cette parole : « Les « Supérieurs épargnent en n'épargnant pas, quand ils punissent « à propos. En épargnant ils n'épargneraient pas , s'ils perte mettaient aux coupables impunis de courir à leur perle. » (Moral,, lib. xii, cap. 3.)
Qu'il ait égard à la condition de ceux qu'it veut corriger.
On nedoitjamais, sans une grave nécessité, reprendre ou corriger en public les pères spirituels, ceux qui ont été dans les charges élevées, ni les religieux actuellement revêtus de quelque autorité, pour ne pas les déconsidérer.
On doit avoir la même déférence pour les religieux réputés réguliers et édifiants, de peur de paralyser l'effet de leurs bons exemples et de scandaliser les faibles : mieux vaut alors laisser une faute impunie ou reprendre en secret.
S'il s'agit de Supérieurs locaux, le Supérieur majeur, en les reprenant, ne doit point toucher à leur autorité ; car, encore qu'elle soit mal exercée, elle ne laisse pas d'être une participation de celle de Dieu, d'être digne de tout respect, et d'avoir besoin, dans l'intérêt général, de toute sa majesté et de tout son poids, il faut, en présence des inférieurs, diminuer les fautes de leur Supérieur, les ensevelir même dans l'oubli, si elles ne sont pas publiques. Que s'il est nécessaire de faire un éclat, on doit toujours mettre l'autorité en dehors, et montrer qu'on est prêt à la défendre contre quiconque voudrait s'autoriser des fautes du Supérieur pour mépriser ses ordres. Dieu frappa Marie, sœur de Moise ; mais il épargna Aaron, son prêtre, quoique aussi coupable qu'elle.
Quand un conflit s'élève entre un Supérieur local et un inférieur, s'il y a doute, le Supérieur majeur doit incliner en faveur de l'autorité.
Le respect que manifestera le Supérieur pour l'autorité, quelque part qu'elle se trouve, est la mesure de celui qu'on manifestera pour la sienne.
« Il y a des circonstances, dit saint Grégoire, où, pour cor- •c riger les puissants du siècle, il est utile de les consulter, « comme si la faute dont on parle leur était étrangère. Quand « ils ont justement condamné leur conduite dans la personne
.^ JiQO — « d'un autre, on use alors des moyens les plus convenables « pour les forcer de reconnaître leurs torts. De cette manière, « leur orgueil, terrasse par lui-même, ne peut, quelque enflés « qu'ils soient de leur puissance, se soulever contre celui qui « l'attaque. Ils restent sans défense , liés par l'arrêt même « sorti de leur bouche. De là vient que le prophète Nathan, « avant de reprocher au roi le crime dont il s'était rendu « coupable, lui parlait comme s'il avait à lui demander justice « pour un homme pauvre , opprimé par un riche , afin qu'il « prononçât lui-même sa condamnation , et qu'il ne pût en « aucune façon la trouver injuste, lorsqu'il lui ferait ensuite « connaître qu'elle s'appliquait à sa propre conduite.
« L'homme de Dieu , considérant qu'il était en présence « d'un pécheur et d'un roi, chercha donc à lier d'abord par « ses propres aveux ce coupable audacieux , afin de pouvoir « ensuite lui appliquer la sévérité de ses corrections. Il lui « cacha son dessein durant quelques instants, mais ce fut pour « le frapper àl'improviste, après l'avoir mis dans ses liens. Les « coups qu'il lui porta n'auraient pas été aussi vivement sen- « tis, s'il avait montré de prime abord l'intention de les dirsr « ger sur lui. Le détour qu'il prit, rendit sa correction plus « efficace. Il était venu comme médecin auprès du malade, « il connaissait la partie sur laquelle il était urgent d'opérer; « mais il se défiait du patient. Il enveloppa donc le fer sous « son manteau, d'où il le sortit pour l'appliquer avec tant de « promptitude, que le malade le sentit avant de l'avoir vu; « car il craignait qu'il ne se refusât à subir l'opération, si on « la lui laissait pressentir. » (Past., P. lll, cap, 3.)
Qu'il ait égard au dogré de vertu et de bonne voîcnté de ceux qu'il
veut corriger.
Une brebis malade qu'on fatigue trop meurt, au lieu dî guérir. Lorsqu'on veut enlever la rouille à un vase fragile pax un frollement trop prolongé, on le brise, au lieu de le net»
loyer. Que sert le meilleur remède dans un corps épuisé, incapable de le porter? Que peuvent les plus sages ordonnances dans un état où l'esprit public retourne tout contre le prince? Usez donc, en faisant k correction, déplus ou moins de précaution, selon que rinfirmité spirituelle est plus ou moins grande.
Avec les religieux solidement vertueux et capables d'une haute perfection, on peut être plus pressant et plus fort, pour les aider à se purifier toujours davantage, sans toutefois les irriter ni tomber dans l'injustice ou la rigueur. Que si les fautes sont assez rares, on fera semblant de ne pas les voir \ la honte et la conscience obligeront les coupables à s'en retirer promptement , comme on se relève d'un faux pas qu'on s'imagine n'avoir pas été aperçu des autres et qui leur serait un sujet de moquerie.
Avec les imparfaits et les indisciplinés qu'il faudrait être sans cesse à punir et qu'on rendrait à la fin insensibles, il convient de dissimuler les fautes les plus légères, pour reprendre avec force celles qui tendent au relâchement et au scandale. Que si leur épuisement spirituel était si extrême qu'ils ne pussent porter une correction publique, on pourrait les avertir en particulier, et même, si la déclaration manifeste de la faute était pour eux un reproche accablant, recourir à une parabole comme celle de Nathan, ou à quelque autre industrie que suggéreraient l'amour paternel et l'esprit de Dieu.
Les rebelles eux-mêmos ne veulent pas être tourmentés sans relâche; on doit leur accorder quelque trêve, le temps de se reconnaître et de respirer. Saint Jean-Chrysostôme nous donne à la fois sur ce point la leçon et l'exemple. Il vient de déclamer avec véhémence contre les pirates; tout-à-coup il s'arrête: « C'est assez pour aujourd'hui, laissons-les respirer un peu, « de peur qu'ils ne s'irritent contre nous et ne repoussent dé- « sormais toute correction. Aussi bien les médecins, après « une opération, se hâtent d'appliquer des émoliients, afin de « permettre à la nature de reprendre ses forces et d'aviser eux- « mêmes, en attendant, aux moyens de compléter la guérison. » {In Palcr, sipossibile esl, tom. iv.)
C'est , sans doute, la guérison plutôt que le goût du malade qu'il faut consulter ; cependant, comme la guérison dépend, ici, plus de la volonté du malade que du remède , le point capital est de s'accommoder à cette volonté pour la gagner et lui faire vouloir ce qu'il est nécessaire qu'elle veuille. Quand on reprochait à saint Philippe de Néri et à saint François de Sales de ne pas exiger tout d'abord de leurs pénitentes le retranchement de certaines parures , ils répondaient qu'ils attaquaient avant tout le cœur, persuadés que, ce donjon une fois pris, le reste ne tient plus, et que la réforme de l'intérieur amène prompiement et nécessairement la réforme de l'extérieur : « Quand il est entré un peu de piété dans ces âmes, disait le « premier, elles quittent d'elles-mêmes toutes ces parures, et « vont même au-delà des désirs du confesseur. C'est pour « cela que je dissimule d'abord le mieux que je puis. » — « Voyez -vous, disait le second, comme, quand le feu est dans « une maison, on jette tous les meubles par la fenêtre? Ainsi, « dès que le vrai amour de Dieu possède un cœur, tout ce qui « n'est point de Dieu semble frivole et on a hâte de s'en dé- « barrasscr. »
Qu'il ait égard au caractère de ceux qu'il veut corriger.
Quand on a affaire à des esprits raisonnables, on peut adoucir la correction par quelque louange ^ il suffit même, quelquefois, de leur représenter leurs torts , ce dont on vient aisément à bout lorsqu'on a su gagner leur confiance et s'attirer leur affection. Souvent il serait superflu de les avertir : pourquoi faire subir la honte d'une correction à un esprit déjà assez confus et impatient d'expier sa faute par une ferveur toute nouvelle ?
Avec les caractères sensibles, il faut employer la douceur; elle a sur eux un effet prompt et infaillible. Ce qu'on peut faire par la douceur, il n'y faut pas employer la jusiire. Ce qu'on
peut fléchir, il ne le faut pas briser. On n*usc de la houlette que lorsqu'un signe de la main ou une parole de la bouche ne su (lit pas.
' Gardez-vous d'insister longtemps avec les caractères vifs et impétueux, de peur de leur faire prendre feu. Interrompez un moment et parlez de ce qui les intéresse. Pendant celte digression, les premiers bouillons de la colère tomberont , et vous pourrez ensuite revenir doucement à la charge.
S'il s'agit d'esprits difficiles, de cœurs susceptibles à l'excès, à moins d'une rare prudence et d'un très-grand ascendant, il est souvent plus nuisible qu'utile de les reprendre. Cependant pour les fautes essentielles, et quand il y a lieu d'appréhender le scandale ou une nouvelle audace, la correction est nécessaire; si elle n'est pas profitable aux. coupables, elle le sera à îa communauté. Evitez , en les ménageant , de leur laisser croire que vous les craignez ; ce serait entretenir leur fierté et leur esprit d'indépendance.
« Pour corriger le présomptueux, il faut analyser sa con- « duite, et lui montrer que ce qui plaît à sa suffisance, déplaît « à Dieu : ce moyen est le plus efficace ; car , en lui montrant « que les actions dont il se glorifie sont mauvaises, nous cou- « vrons sa vanité d'une confusion salutaire. Souvent, lorsque « ces sortes de personnes ne se connaissent pas , on parvient « plus promptement à les corriger, si on leur reproche une « faute évidemment mauvaise et sur laquelle on puisse les « convaincre. L'impossibilité où elles seront d'en soutenir la « défense, leur donnera lieu de sentir la justice des autres re- «. proches qu'on leur fait.
« Nous ramènerons plus sûrement au bien ceux qui seront « pusillanimes, si nous cherchons dans leur conduite quelques « actions bonnes que nous puissions louer en même temps ^ que nous blâmons ce qu'ils ont fait de répréhensibîe : leur « âme, fortifiée par nos éloges, sera mieux en éîat de sup- « porter nos corrections. Quelquefois aussi, il sera plus utile « de leur rappeler le bien qu'ils ont fait, et de blâmer les fautes « dans lesquelles ils sont tombés, comme des choses possibles,
« ne montrant d'autre intention que celle de les en préserver. » (JPasL, P. III, cap. 9.)
a Nos reproches sont ordinairement plus utiles aux or- « gueilleux , lorsque nous les accompagnons de quelques « éloges bienveillants. Il convient d'abord de faire ressortir « ou les bonnes qualités qu'ils ont, ou celles qu'ils pourraient « avoir. Après avoir écouté avec satisfaction les louanges « qu'ils aiment , ils seront mieux disposés à écouter les cor- « rections qu'ils haïssent. Il nous sera quelquefois plus facile « de persuader aux orgueilleux de faire le bien , si nous leur a donnons lieu de penser que notre intérêt le demande , et si « nous les prions de le faire plutôt pour nous que pour eux. « Leur vanité n'opposera plus de résistance , dès l'instant « où ils seront persuadés qu'ils agissent dans le but de rendre « service aux autres. » (Ibid., cap. 18.)
Qu'il ait égard à la faiblesse d'esprit et aux maladies imaginaires de ceux
qu'il veut corriger.
Sainte Thérèse ne veut pas qu*on exige rigoureusement certaines observances des religieuses qui n'ont pas assez d'esprit pour en apprécier la raison , quoique d'ailleurs excellentes et éclairées : par exemple, la règle qui enjoint d'accuser ses sœurs , règle qu'elles sont tentées de croire opposée à la charité. On se contente alors de l'obéissance aux points essentiels, attendant que Dieu réforme par son Esprit leur manière de juger et de faire. « Lorsqu'une Supérieure, dit-elle, pour « morîificr une religieuse , lui commande une chose qui, bien « que légère en elle-même, lui est pénible -, si elle voit qu'en « l'exécutant elle soit inquiète, et si tentée qu'il lui eût été « avantageux de ne point recevoir d'injonction , qu'elle adou- « cisse sa conduite , qu'elle dissimule et se contente de la faire « avancer à petits pas. Pour n'avoir pu se surmonter en ce « point, elle ne laissera pas d'être une bonne religieuse j taaa dis qu'en la troublant, on pourrait tout gâter. »
Quand une malade imaginaire venait se plaindre , elle Vécoutait avec le plus grand sérieux, paraissait croire à ses douleurs , appelait le médecin , et la soumettait à un traitement jusqu'à ce qu'elle se crut en convalescence, puis parfaitement guérie.
Le Père Âquaviva , dont nous allons citer les paroles, avertit d'abord le Supérieur de ne point traiter de malade imaginaire un religieux, d'ailleurs régulier et laborieux , qui demande du repos et des exemptions : on doit l'en croire. Mais si , sur le rapport du médecin, par les habitudes du religieux ou d'autres indices , on reconnaît que l'imagination ou Tamour de l'oisiveté le fait parler, voici les règles qu'il prescrit au Supérieur à son égard :
« V Après lui avoir témoigné beaucoup d'intérêt, avertissez le médecin , l'infirmier, tous ceux qui l'approchent , de l'animer et de le soutenir, en lui faisant entendre qu'il sera bientôt guéri. En attendant , prodiguez-lui des soins si assidus, qu'il se persuade que le mal ne pourra tenir longtemps.
« 2® S'il persiste à se croire malade, à se plaindre de l'affaiblissement de ses forces , et de ses douleurs , sans qu'on découvre aucun symptôme d'un mal réel , proposez-lui ce qu'il croit lui-même capable de le soulager, par exemple, des promenades plus fréquentes , une nourriture plus délicate , un sommeil plus prolongé , etc. Quand il aura été traité quelque temps avec ces attentions et ces prévenances, et qu'il sera convaincu de rintérêt qu'on lui porte , demandez-lui si son inaction ne lui cause pas de l'ennui et je ne sais quelle mélancolie. 11 en conviendra aisément. Faites-lui dire à lui-même ce qu'il souhaite. Peut-être indiquera -t-il des choses qui ne sont point dans les usages de la communauté ; montrez-lui qu'il n'est point en votre pouvoir de les lui accorder j mais, pour tout ce qui s'allie avec la discipline et les coutumes , soyez facile.
« 3® Au lieu de lui procurer des entretiens et des visites , comme il convient de le faire pour les vrais infirmes , recommandez de le laisser seul , afin que son isolement lui devienne fnfîn insupportable.
« 4" Si le changement d'air lui paraissait utile , acquiescez à son désir ; les craintes et les impressions de ces sortes de gens cont singulières. Il pourrait arriver, ce qu'on a vu souvent , que ce religieux , par le fait seul du changement d'air, se crût bientôt rétabli. S'il tenait beaucoup à la maison qu'il habite , le médecin devrait insister sur la nécessité du changement ; peut-être alors , pour n'être point obligé de s'éloigner d'une maison où il se plaît , sera-t-il le premier à dire qu'il commence à se mieux porter. »
Le Père Aquaviva passe ensuite au religieux qui feint d'être malade par indolence et paresse : « 1" On lui demandera quelles choses lui coûtent et lui pèsent , afin qu'il les laisse pour s'appliquer à d'autres 5 car il n'est pas possible qu'il se dise et qu'il soit impropre à tout. 2** On l'engagera insensiblement à entreprendre des choses un peu plus difficiles , on lui fera faire des efforts progressifs, l'excitant par divers motifs à prendre courage et à se rendre utile. 3^ On lui citera des exemples de religieux préoccupés comme lui de leur santé, et qui trouvèrent dans l'obéissance une parfaite et prompte guérison ; on évitera également, et de paraître douter de la réalité de son mal, de peur de l'attrister, et d'y ajouter une foi entière , de peur de le confirmer dans ses craintes chimériques.
Ces sortes de maladies sont l'apanage de notre pauvre nature ; on doit traiter avec beaucoup de patience, de charité et d'égards ceux qui en sont atteints. » {^IndusL nïï*)
ARTICLE m*.
UL DISCRÉTION APPREND AU SUPÉRIEUR A PROCÉDER AVEC «LAUATIOR ET MESURE DANS l'aPPLICATION DES REMÈDES.
Constatez d'abord la nature et la cause de la maladie , et contraignez le religieux de la reconnaître et de l'avouer.
Lorsque vous devez soumettre à un traitement un religieux atteint de quelque maladie , examinez soigneusement le principe du mal , ses symptômes , son interruption ou sa continuité ; depuis quel temps il persévère , quelles circonstances l'entretiennent ou l'affaiblissent ; quels sont ses effets , si le tempérament 5 le caractère , l'emploi , quelque passion désordonnée l'ont fait naître 5 quels efforts le sujet a tentés pour surmonter son mal ^ s'il se place dans l'occasion , si les remèdes administrés jusque-là ont nui ou apporté quelque soulagement.
« La première chose, dit Modeste de Saint-Amable , que « doit faire le Supérieur obligé de punir, est de représenter « au coupable la" grandeur de sa faute , pour le disposer à c( accepter la pénitence *, car c'est un renversement , remarque « saint Grégoire dans ses Morales (lib. x, cap. 5), de comte mencer par punir pour donner une idée de la faute, au lieu (c de commencer par convaincre le coupable pour lui faire « sentir la justice de la punition. De même que le chirurgien « explique au malade l'état de putréfaction où se trouve un de « ses membres, pour qu'il supporte plus volontiers Topéra- « lion ; ainsi le Supérieur, avant de traiter avec le fer de la « pénitence ses inférieurs, doit leur inculquer préalablem.ent « la grièveté de leurs fautes , pour qu'ils reçoivent avec moins « de peine les incisions douloureuses qu'il va leur faire. »
(Parf, Sup,, liv. i, cliap. 8). « Et ce n*est pas. ajoute Lancitius, par raboiidance et l'exagération des paroles qu'on doit faire sentir la grièveté de la faute , mais par le poids et l'importance des choses mêmes. » {De Condit» boni Siip,)
Amenez donc le malade à reconnaître et à avouer son infirmité. Pour cela , adressez-lui prudemment quelques questions. Posez un principe dont nul ne puisse disconvenir ; tirez-en des conséquences applicables au sujet , ou plutôt, faites-les tirer au sujet lui-même. Par ce moyen , vous le conduirez sans peine et sans danger à une conclusion juste , de la conclusion à la détermination, de la détermination à l'exécution désirée.
Le plus souvent, le malade s'obstine à méconnaître son mal. Alors représentez-lui que les symptômes des maladies de l'âme sont presque toujours imperceptibles ; que celui qui est atteint de ces maladies les voit moins qu'un autre , attendu que l'orgueil et l'amour-propre nous aveuglent sur nos faiblesses 9 qu'il faut s'en rapporter au jugement des Supérieurs , faire comme un acte de foi sur ce qu'ils nous disent , sauf à reconnaître plus tard la vérité de leurs paroles j qu'au reste , si les remèdes appliqués à faux dans les maladies du corps peuvent parfois être nuisibles , les remèdes spirituels, tels que l'abnégation et la mortification, non-seulement ne sont jamais pernicieux , mais sont même toujours utiles , soit que l'àme soit saine , soit qu'elle soit infirme 5 qu'il serait souverainement honteux à un religieux de se défier à ce point des soins qu'on veut donner à son âme , lui qui ne trouve jamais rien d'excessif dans les soins qu'on prodigue à son corps. Que penserait-on d'un malade qui tiendrait au médecin ce langage : « Devinez , si vous pouvez , mes maux ; tâchez de les découvrir ; mais ne vous attendez pas que je vous les manifeste, ni même que je les avoue ? »
« Le pasteur, dit saint Grégoire, doit quelquefois aussi se « servir habilement des circonstances qui lui sont connues « pour découvrir, dans la conscience de ses subordonnés , « tout ce qu'il y a de plus caché, administrant ses corrections
« de manière à pouvoir arriver, par la connaissance des « pclilcs Tautcs , à la découverte des plus grandes. C'est pour c< cette raison que l'Esprit dit à Ezéchîel : « Fils de l'homme , « perce le mur. » Le Prophète ajoute : « Lorsque i*eus percé « le mur, je découvris une porte, et l'Esprit me dit : « Entre, « et tu verras les ahominalions détestables qui se font en ce « lieu. » Etant entré , je vis , et Tabomination s'offrit à mes (« regards , sous la forme de toute espèce de reptiles et d'ani- « maux : toutes les idoles de la maison d'Israël étaient peintes « sur le mur. » (Ezech. vi). Ezéchiel est la figure du pasteur; « le mur désigne la dissimulation de ceux qui lui sant sou- « mis. Percer le mur, c'est, par des efforts adroitement « dirigés , découvrir l'intérieur de la conscience. Après avoir « percé le mur, le Prophète vit une porte ; de même, quand, « après des recherches sérieuses et des corrections faites à « propos , on a percé le mur dont le cœur est environné , on « découvre une porte par où Ton peut entrer et voir tout ce « qui se passe dans l'intérieur de ceux qu'on veut corriger. » (Past.y P. Il, cap. 9.)
Ailleurs, le môme Père dit: « La parole du pasteur qui « corrige est semblable à une clé qui ouvre , parce qu'elle « découvre des iniquités qu'ignore souvent celui-là même qui « les a conmiises, » {Ibid,, cap. 3.)
Engagez le religieux à vaquer aux choses spirituelles , cl vous-même suggérez-lui des pensées fortes et saisissantes.
Des examens plus fréquents et plus sérieux, surtout sur le vice dominant; la lecture réfléchie de son institut et de ses règles i la vie du Fondateur ou des Saints de l'Ordre ; quelques oraisons jaculatoires appropriée* à ses besoins; des visites plus prolongées et plus souvent réitérées au Très-Saint-Sacrement ; un recueil de quelques traits d'histoire et de quelques maximes qu'il composera sur la vertu qui lui manque;
la considération de cette vertu dans Jésus-Christ et les Saints; l'interruption partielle et même totale de ses occupations pour prier et rentrer plus profondément en lui-même ; quelque exercice d'humilité et de mortification , des communions extraordinaires faites avec une préparation spéciale ; une revue ou une confession générale : telles sont les pratiques qu'on peut lui conseiller.
Avant la retraite générale ou particulière , vous vous informerez en conseil ou auprès du religieux chargé de la discipline extérieure , de la conduite du sujet, afin de lui indiquer le point sur lequel il doit insister dans ses exercices spirituels. Après la retraite , vous lui demanderez s'il a pris de bonne» résolutions, et vous achèverez de l'éclairer sur son état.
Entre autres considérations , vous pourrez lui suggérer celles-ci ; Etre un saint ou un réprouvé , pas de milieu. — Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. — On va peu à peu à l'abîme , combien de pas m'en séparent encore ? — La transgression des règles n'est presque jamais sans péché et sans une diminution de grâce. — S'affranchir de sa règle et persévérer dans sa vocation , deux choses incompatibles. — Un païen se convertira plutôt à la foi qu'un religieux tiède ou relâché ne reviendra à la ferveur. — Pourquoi suis-je religieux? est-ce seulement pour porter l'habit et éviter les vices grossiers? C'était bien la peine de quitter famille, patrie, fortune , plaisirs! — Est-il possible qu'un religieux perde dans des bagatelles un temps si précieux et si court ! — 0h ! combien ma vocation est sublime! combien haute la perfection à laquelle je dois tendre ! mais combien j'en suis éloigné ! — Pourquoi imiter plutôt les tièdes que les fervents ? Trouverai-je ma justification devant Dieu dans la conduite de tels et tels , fussent-ils d'ailleurs recommandables par leur âge, leurs talents ou leurs emplois ? — Voudrais-je mourir dans l'état où je suis ? Ai-je satisfait pour mes fautes? ai-jc atteint ma lin t'— Pourquoi dire, plus tard, plus tard? c'est aujourd'hui, oui, aujourd'hui, qu'il faut vivre en saint. — Si je ne mets pas maintenant sérieusement la main à l'œuvre, je serai, jusqu'au
bout de ma carrière, ce que je suis aujourtriuii, et pire encore : pas une vertu ajoutée, pas un vice retranché. — Quel tort ne fais-je pas à ma communauté que je devais édifier , à l'Eglise que je suis appelé à servir, à mon âme que je pourrais enrichir de mérites I — Quand l'Eglise est attaquée par tant et de si acharnés ennemis , est-ce d'un religieux purement honnête homme qu'elle a besoin ? — Les âmes qui me sont confiées se sanctifieront, si je me sanctifie, et croupiront dans le vice, si je croupis dans ma lâcheté. — Eh ! qui suis-je pour m'opposer aux desseins de Dieu en n'acceptant la grâce et en ne faisant valoir mon talent qu'à demi? — O ingratitude! ô perle irréparable ! d'être fervent pendant quelques jours et tiède pendant de longs mois ! — La vertu qui me manque est si belle, si nécessaire, si facile à acquérir! — Ne pourrai-je ce qu'ont pu tant de Saints ? — Ne ferai-je jamais ce que je recommande aux autres ? — Vouloir sauver les autres et se perdre soi-même ! — O mon âme, si tu savais le don de Dieu ! — Courage I à chaque efi'ort répond un degré de grâce et de gloire immortelle. — Le cœur de Jésus est le trésor de toutes grâces, et la confiance en est la clé.
C'est encore une habileté dans le Supérieur, non moins que dans le prédicateur, de remarquer avec soin les traits dont il a éprouvé l'efficacité sur lui-môme ou sur les autres , pour les reproduire au besoin avec les modifications exigées par les circonstances.
Efforcez-vous de gagner sa confiance et multipliez avec lui les entrevues.
Un Supérieur ne doit point douter qu'un religieux, lombé en langueur, n'ait quelque désir de recouvrer sa ferveur première : l'essentiel est de l'engager par voie de persuasion à faire usage des moyens nécessaires. Le refus de ces moyens est un vice de la volonté qui peut disparaître. C'est l'affabilité du Supérieur , l'intérêt sincère et cordial qu'il prend au rétiV
blissement de son inférieur, qui rend celui-ci plus iraitable et plus disposé à guérir. Cette difficulté levée ou diminuée , on peut affirmer que le mal disparaîtra promptement et infailliblement. Engagez donc l'inférieur à vous visiter souvent, rassurant qu'il sera toujours bien reçu , que vous aurez avec lui des conférences spirituelles , qu'il pourra vous avouer toutes ses fautes , et que vous l'estimerez et l'aimerez en proportion de la confiance qu'il vous témoignera. Avertissez-le que , si vous venez à apprendre une faute par un autre que par luimême , vous lui en ferez des reproches, attendu que ce défaut de confiance lui enlèverait le mérite de l'aveu et lui causerait plus de honte. Dites-lui que dans l'état religieux on est exposé à bien des illusions et à bien des manquements, qu'une main paternelle nous est indispensable pour nous diriger et nous relever, et que , comme le déclare saint Grégoire, c'est travailler à la guérison de nos plaies que de faciliter par l'ouverture l'évacuation de la pourriture qui les entretient 5 tandis que les cacher et les tenir fermées, c'est les rendre plus cuisantes et peut-être incurables. (Past., P. III, cap. 15.)
a Savez-vous , dit le Père Aquaviva dans sa deuxième In- « dustrie , quand le Supérieur sera ce qu'il doit être ? c'est « lorsqu'il recevra ses inférieurs avec tant de charité et de « tendresse, qu'ils iront sans peine déposer dans son sein, « comme dans celui d'une mère , toutes leurs tentations 5 et « que la correction et tout ce qui viendra de lui , quelque pé- « nible qu'il soit à la nature, sera reçu d'eux comme un bience fait de son amour, et ne provoquera pas dans leur âme le c( moindre ressentiment. »
Dans la correction , c'est le cœur qui est en cause : or le cœur a un tact infaillible pour reconnaître ce qui part du cœur; et au lieu qu'il repousse comme une menace tout ce que la passion lui apporte, il reçoit comme d'une main amie tout ce que la charité lui présente. Visez donc à gagner le cœur par les effusions d'une charité sincère.
Le brigand qui en veut à mes jours, et le médecin qui en veut à mon abcès , s'approchent de moi avec des inlentions,
certes, bien différentes. L'un, qui veut me tuer, se soucie fort peu par quelles douloureuses meurtrissures il m'arrachera la vie ; l'autre, qui veut me soulager , s étudie , en perçant ma plaie , à me faire le moins de mal possible. Ne demandez pas si, à la simple allure, je devine leur pensée, et quelles dispositions m'animent à l'égard de l'un et de l'autre. Retire -loi , barbare , qui nourris contre moi un projet homicide : à ton aspect , tout mon être se soulève et frémit. Fuis , aussi bien je ramasse le reste de mes forces, et, puisque tu viens pour me livrer combat, je vais m'armer pour la défense. Mais toi, médecin prudent et charitable, viens : je sais que ta main est dirigée, non contre ma vie , mais contre ma plaie; que ce n'est pas la haine, mais l'amour qui t'amène. Tu souffres autant et plus que moi , par la compassion que tu me portes; ou si tu te réjouis, ce n'est pas dans la douleur que tu vas me causer, mais dans la guérison que tu vas me procurer. Fais de moi ce que ta charité, plus encore que ton art, t'inspirera. S'il faut couper, saisis le fer -, s'il faut brûler, approche la flamme. N'écoute ni mes gémissements ni mes cris; je m'abandonne à toi.
Suspendez , s'il le faut, le traitement, surtout ne punissez jamais sans avoir
averti le coupable.
Autre chose, négliger^la correction ; autre chose, l'adoucir et même la suspendre pour un temps. Céder à propos un peu de ses droits, n'est pas seulement un acte de libéralité, c'est souvent un acte de prudence et un moyen de gagner davantage. Dieu lui-même autorisa pour les Hébreux le Libellum rc" pudii, après avoir déclaré l'indissolubilité du mariage, et leur permit de sacrifier ailleurs qu'à Jérusalem, malgré la défense expresse qu'il en avait faite d'abord. Quand on n'aurait eu pour résultat que d'empêcher le sujet de s'abattre et de laisser au remède le temps d'opérer, c'est déjà un motif plus que suffisant d'interrompre la cure spirituelle , sauf à la reprendre bientôt , ou tout au moins de la modifier.
Cependant, mettez rinférieur en rapport avec ceux qui peuvent Fédifier, les plus pieux d'entre ses amis , quelques religieux édifiants et prudents, surtout le Père spirituel ; mais il faut soigneusement écarter ceux qui seraient atteints du même mal, ou dont la conversation ne serait propre qu'à le favoriser.
De quelque sévérité qu'il faille user dans la correction , la douceur et la condescendance doivent l'emporter, comme l'huile surnage parmi toutes les liqueurs avec lesquelles on la mêle. La correction triomphe presque à coup sûr du cœur, quand la douceur et la condescendance lui préparent les voies et tempèrent ce qu'elle a d'amer. On l'aime, quand celui qui la fait sait lui-même se faire aimer. Ce sont nos fautes alors qui nous choquent , non les punitions qui les expient \ et tout ce que produit une correction ainsi assaisonnée , c'est d'inspirer la reconnaissance pour celui qui la fait et le désir de la lui témoigner en s'amendant.
Ne faites donc entrer dans la correction que la sévérité strictement nécessaire. Les médecins n'ordonnent pas des remèdes plus amers ni plus dégoûtants que ne l'exige le mal ; ils ont même soin d'en tempérer, autant qu'ils le peuvent, l'amertume , en dorant la pilule et en faisant avaler immédiatement un peu de sucre.
N'imposez point de pénitence sans avertir le coupable , et sans lui présenter quelques motifs de foi , afin qu'il se prépare et change en vertu l'acceptation de la peine. Que diraiton d'un chirurgien qui se jetterait brutalement sur un abcès, sans remèdes et sans avertissements préalables donnés au malade? L'ange gardien de la vénérable Mère Agnès de Langeac lui reprocha un jour de faire éclater un zèle trop subit et trop ardent contre certaines fautes, avant de les avoir fait reconnaître par les coupables , et d'infliger des pénitences , avant d'avoir proposé des vues de foi capables de les faire accepter.
Vous pourrez, dans certains cas, avertir le sujet de se disposer, pendant deux ou trois jours, à remplir un ordre que vous avez dcssciii de lui donner, afin de combattre sa passionj
et, la chose exécutée, vous vous montrerez satisfait. Quand il demandera quelque chose qui tendrait à favoriser sa passion ou à adoucir l'ordre intimé pour la combattre , vous ne refuserez pas brusquement ; vous l'engagerez à prier encore et à se former à la résignation , puis à se présenter , s'il le juge utile pour le bien de son âme. D'autres fois, vous exigerez quelque chose de plus pénible à la nature , quelque acte presque héroïque pour lui ; et , selon qu'il aura été plus ou moins courageux, vous le louerez ou le blâmerez avec modération. Tantôt vous lui permettrez de se hasarder , mais après l'avoir averti de prier , de se tenir sur ses gardes ; puis au retour, vous lui direz de s'examiner et de s'humilier.
Enfin vous aurez tout gagné lorsque vous aurez amené le sujet à vous prier de l'exercer, de le mortifier, de lui prescrire ce qui lui répugne davantage , de lui accorder des corrections publiques, et même quand il s'y attend le moins.
Commencez par la correction secrète , pardonnez les fautes avouées de
bonne foi, et laissez le coupable en quelque façon juge de la
pénitence qu"il doit faire.
Commencez toujours par la correction secrète, sauf à en venir plus tard, s'il est nécessaire, à la correction publique. Dans ce dernier cas , vous ferez la correction comme de concert avec le coupable, que vous en préviendrez et qui y sera moins sensible, s'étant rendu auparavant à vos raisons.
Ayez pour règle bien connue , que les fautes avouées de bonne foi , et plus encore celles apprises deja bouche même du coupable , seront aussitôt pardonnées : sauf le cas où il y aurait eu scandale, et alors même il faudrait adoucir la réparation; sauf aussi le cas où le coupable n'aurait point ou presque point d'attention à se corriger. Recevez alors avec un abord facile , des paroles douces et consolantes : on viendra plus souvent, plus volontiers et plus utilement s'ouvrir à vous ;
de votre côié, vous pourrez parler avec plus de liberté et d'efficacité.
En général , il convient de n'être pas trop difficile à recevoir les aveux que le coupable vient faire avec humilité et promesse de se réformer , alors même que la seule crainte d'être prévenu par l'accusation des autres le porte à s'accuser lui-même. Il faut se contenter d'une légère réprimande sans punition, à moins qu'après bien des promesses on ne remarque encore en lui aucun amendement.
Quand une punition grave devra être infligée, ne prononcez pas d'abord toute la sentence , prenez le témoignage du coupable contre lui-même, lui disant : « 11 n'est pas nécessaire que vous appreniez de moi ce qui convient, vous savez... »
Telle était dans certains cas la pratique de saint Ignace et de sainte Chantai : ils amenaient l'inférieur à demander luimême la pénitence, et s'en rapportaient à son choix. Jamais , en effet , la correction n'est plus salutaire que lorsqu'elle est ainsi reçue sans résistance et accomplie de plein gré.
11 faut excepter le cas où l'on devrait tirer de la léthargie , par un coup violent, un cœur endurci.
On peut encore rappeler les peines infligées pour telle faute , et laisser prononcer au sujet s'il ne les a pas bien méritées 3 puis, comptant qu'un coup moins rude produira le même effet, on consentira à retrancher quelque chose de la stricte justice. On lui dira , par exemple , que s'il n'est pas puni en présence de ses frères , c'est qu'on veut le ménager et éviter le scandale.
Si la peine est fixée par les statuts , le Supérieur n'est pas libre d'en imposer une autre ; toutefois il peut épargner quelques circonstances et n'exiger pas ce qui dépend de sa volonté.
Il faut préférer les peines qui servent autant et plus à réparer les fautes et à prévenir les rechutes qu'à punir.
La raison de cette discrétion et de cette condescendance se trouve en partie dans une pensée de Pascal : « L'aversion pour « la vérité, dit-il, est dans tous les hommes à quelque degré, « parce qu'elle est inséparable de l'amour-propre. C'est cette
« mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la né-
« ccssilé de reprendre les autres, de choisir tant de tours et de
« tempérauients pour éviter de les choquer. Il faut qu'ils di-
« minuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser,
« qu'ils y mêlent des louanges et des témoignages d'affection
« et d'estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas
« d'être amère à l'amour-propre. 11 en prend le moins qu'il
a peut, et toujours avec dégoût , et souvent même avec un
o secret dépit contre ceux qui la lui présentent. »
Que vos corrections soient courtes et précises , ne recourez aux remèdes
violents qu'à l'extrémité , n'exigez jamais ou presque jamais
jusqu'aux dernières satisfactions.
Il faut faire les corrections comme les chirurgiens font îes incisions, le plus lestement possible, pour en rendre l'impression moins longue et moins douloureuse. Elles n'en seront pas moins utiles : au contraire , on sera sensible à ces ménagements et par là plus disposé à se réformer. Si vous vous répandez en de longs discours , vous enlèverez à vos réprimandes de leur force et de leur onction , vous donnerez lieu de relever quelques paroles peu réfléchies , vous affligerez en pure perte le sujet, peut-être même le pousserez -vous au désespoir ou à une réaction déplorable. Plus un discours est court , plus il est efficace, parce qu'il donne plus à réfléchir. C'est une maxime avouée des sages, qu'il faut parler peu quand on veut se faire obéir. « Le laconisme convient à celui qui « commande. » (Sénèque). « C'est quelque chose de royal. » (Tacite, Hist, i). « Il faut parler comme on fait dans un « testament, attendu qu'à moins de paroles moins de procès. « Quiconque est prompt à parler , est toujours sur le point « d'être vaincu et convaincu. » (Gracian). « Le pasteur, dit «c à son tour saint Grégoire , doit non-seulement prendre garde « qu'il ne lui arrive jamais de dire des choses mauvaises, il doit
--> 478 — « éviter aussi de dire hors de propos et avec exagération les « choses qui sont bonnes. La vérité perd ordinairement de sa « force lorsqu'elle ne paraît aux auditeurs qu'à travers un flwx « de paroles qui l'affaiblissent. Une pareille loquacité est même « nuisible à l'orateur, car elle annonce qu'il ne sait pas accom- « moder ses discours aux besoins de ceux qui l'écouient. » {Past.,V. II, cap. 3.)
Si le coupable est un esprit léger, superficiel, on devra insister davantage , afin de faire sentir l'importance des choses et d'inculquer plus profondément ce qui autrement serait presque aussitôt oublié qu'entendu.
Ne prodiguez pas certains remèdes violents : ils perdraient leur efficacité. Ne les employez jamais sur des esprits droits et des cœurs bien faits : ceux-ci se gagnent par la raison et la douceur. N'y arrivez que par degrés en tâtant, pour ainsi dire, les dispositions du sujet, pour voir, par la manière dont il prend la correction , s'il est à propos de vous arrêter ou de continuer : en sorte que, si son mal demande que vous lui fassiez quelque plaie profonde, vous l'y prépariez insensiblement par de petites incisions , que vous adoucirez encore le plus que vous pourrez , selon sa faiblesse et sa sensibilité. « Mais si la grièveté de la faute , dit le concile de Trente , <t était telle que la verge fût nécessaire , il faut alors si bien « tempérer l'austérité par la douceur , la justice par la misées ricorde, et la sévérité par la bénignité , que , sans faire pa- « raître une dureté excessive , on ne laisse pas de maintenir « parmi les peuples la discipline , qui est si utile et si néces- « sa ire; afin que ceux qui auront été châtiés puissent s'a- « mender, ou, s'ils ne le veulent pas, que les autres au moins « soient détournés du vice par l'exemple salutaire de cette pu- « nition. » (Sess. xiii, cap. 1 , de Reform.)
Dès que le sujet commence à s'amender, sachez tenir compte de ses efforts , et remetiez-lui une partie de la peine. On pourrait presque établir en règle générale , qu'il faut toujours punir au-dessous du mérite : par là on est moins exposé à la «évcrité, et, en exerçant la justice, on trouve encore le moyen
d'exercer la miséricorde , ce qui est non-seulement plus parfait, mais presque indispensable pour le succès de la correction. Un Supérieur qui appliquerait la sanction de la loi dans toute sa rigueur, exigeant la dette jusqu'à la dernière obole , ne serait ni père ni médecin j il aurait les entrailles inflexibles d'un juge elle bras de fer d'un bourreau; de plus, il donnerait à penser que la passion a été pour quelque chose dans la correction, et qu'il n'est pas sans quelque satisfaction de voir un sujet humilié, puisqu'il ne sait plus s'arrêter dès qu'il a commencé à mortifier. «Prenez garde, dit YEcclésiaste, d'être trop « juste » (cap. vil) : c'est-à-dire, n'atteignez même pas jusqu'aux limites de la justice dans la correction , loin de les franchir, a C'est une faute , disait Sénèque , de punir toute la faute. » Dieu même, au témoignage des théologiens, ne proportionne pas strictement dans l'enfer la peine aux péchés.
Saint Clément pape, disciple des Apôtres, disait aux prêtres : « Recevez avec joie, douceur et bénignité, les pécheurs repena tants; donnez-leur bonne espérance, et ne craignez point par « votre charité de vous rendre complices d'une rechute. Si un « homme , se promenant aux bords d'une rivière , venait à « tomber, et que, sur le point d'être englouti, il vous tendît la « main, le frapperiez-vous à coups de bâton pour le rejeter dans « les flots? et si vous agissiez de la sorte envers votre frère, « ne vous rendriez-vous pas coupables d'un homicide ? » {De Constil., can. 2.)
Un ecclésiastique , renfermé dans la prison de l'évêché d'Annecy à cause de ses scandales , ayant demandé une audience à saint François de Sales , les officiers ne voulurent point y consentir; le saint Evêque l'apprit : «Eh bienlleur dit-il, si vous lui défendez de paraître devant moi, vous ne me défendrez pas de paraître devant lui ; vous ne voulez pas qu'il sorte de prison, j'irai l'y trouver. » 11 y va , en effet, et, voyant le coupable à ses pieds , il le relève, l'embrasse et lui fait grâce. — « Monseigneur , dit le prisonnier tout en pleurs , je me démets librement de mon bénéfice en punition de mon péché. — J'en serais bien fâché , reprit François ; d'au-
— 480 -^ tant que j'espère que le clocher qui, en tombant, a écrasé Tôgïîse par son scandale , l'ornera désormais , étant remis sur pied. » Sa prédiction se trouva véritable , et le Saint disait à ce propos : « On fait des pénitents par la douceur, et des hypocrites parla sévérité. » (Sa Vie.)
Après la punition , ne laissez jamais le sujet abattu et désolé ; redoublez au contraire pour lui de cordialité et de complaisance*
Après avoir reçu Taveu et fait la correction en secret, agissez au dehors avec le coupable comme si la faute était non avenue ; qu'il n'ait jamais à craindre dans la suite un reproche tacite : fatale crainte, qui lui ferait supposer qu'il est dans la disgrâce de son Supérieur 5 témoignez-lui la même estime, et évitez de rien dire qui puisse donner l'éveil.
Quand la correction , surtout , a été publique , la pénitence faite , redoublez de cordialité pour le sujet , visitez-le , accordez-lui quelques faveurs. C'est alors que le cœur doit parler au cœur , et que , pour guérir la douleur causée, il faut se hâter de retirer la flèche de la blessure , et faire disparaître jusqu'à la cicatrice. Rien n'est plus propre à concilier les cœurs au Supérieur et à les ramener au devoir, que ces témoignages d'affection et d'estime qui terminent la correction. Le vénérable Pierre, abbé de Caves, disait: «Je vois bien que je vous ai fait de la peine; mais je vous prie de croire que mon unique dessein a été, non de vous affliger, mais de vous amender 5 il faut que je vous tire au ciel malgré vous par les chaînes de mon amour. »
Un Supérieur, après la faute d'un sujet, ne devient pas son ennemi, il reste son père; il doit même prendre les entrailles d*une mère qui relève un enfant après sa chute, ou qui met l'appareil sur la plaie. Le médecin ne cesse point d'aimer son ami devenu malade ; il redouble au contraire pour lui d'intérêt «it de sollicitude. Comment se résoudre à traiter rudement un«
pauvre brebis que Jésus-Christ est venu chercher avec tant de peine, qu'il a portée avec tant de fatigue sur ses épaules, qu'il a été si heureux de rencontrer, pour le retour de laquelle il invite tout le ciel à se réjouir? Un berger rencontrant une brebis blessée, se venge-t-il en lui faisant une nouvelle blessure? Qu'aurions-nous fait à la place du père du prodigue? Peut-être aurions-nous laissé gémir et pleurer longtemps ce fils rebelle , le menaçant et lui imposant une rude pénitence : et voilà que son père se jette à son cou, n'attend même pas qu'il ait achevé son aveu, et convie tous ses amis à une grande réjouissance. S'il eût été sévère, son fds était perdu pour jamais.
Quelques Supérieurs, après avoir fortement corrigé un sujet, l'abandonnent à sa tristesse, supposant toujours qu'il ne souffre que ce qu'il mérite , et l'obligent à trouver lui-même des ressources dans sa vertu, sans s'embarrasser s'il est effectivement vertueux. Hélas! que deviendra-t-il, s'il n'a un père pour le soulager et le consoler? N'est-ce pas au Supérieur de suppléer ce qui manque du côté de la vertu et du courage? Mais il en coûterait à la nature pour avoir cette condescendance ; il faudrait, dit Beaufds, êlre humble, patient, charitable, compatissant, au lieu que ces Supérieurs sont d'autant plus durs qu'ils ne cherchent qu'à dominer. {Lttlre 8^)
Notre-Seigneur dit un jour à sainte Gertrude ; « Il en est « qui font volontiers du bien aux bons pour l'amour de Dieu, « mais qui reprenant avec dureté, quelquefois même avec « impatience, les défauts des méchants ou des imparfaits, « paraissent plutôt déchirer qu'amender les cœurs. L'Eglise est « un corps dont je suis le chef très-pur, mais j'ai beaucoup de « membres chargés d'imperfections et couverts de plaies. Que « font donc ces censeurs impitoyables ? ils se jettent à coups « de poing sur mes ulcères, et font jaillir sur leur visage un « pus qui les souille eux-mêmes et les déshonore. Toutefois, « moi, leur doux Seigneur, vaincu par ma propre tendresse, v engagé d'ailleurs par l'amour de mes intimes amis auxquels « ils s'intéressent, feignant de ne pas ressentir cette dureté,
— ■ 482 — B je ne fais attention qu'aux services qu'ils rendent h mes amis, « et, avec mon vêlement de gloire, c'est-à-dire, en vue des « mérites de mes élus, j'essuie et fais disparaître ces tacher « qu'ils se sont faites. »
Admirable leçon, à laquelle la Sainte fut si docile, qu'elle semblait, au dire de ses historiens, avoir trempé sa langue dans le sang de Jésus-Christ, avant de s'en servir pour percer le cœur de ses filles par la correction *, et la correction ainsi faile, au lien d'éloigner les filles de la mère, les en rapprochait, au lieu d^ resserrer les cœurs, les dilatait.
Si le sujet s'obstine et se montre incorrigible, après avoir fait retentir à son oreille les menaces divines, procédez contre lui selon les règles de
l'instituU
ic Ceux que les aflîlctions ne retirent pas du vice, dit saint « Grégoire, ont hesoin d être repris avec un zèle d'autant plus
« ardent que leur insensibilité est plus grande. 11 esta propos
« de leur rappeler ce que les Livres saints renferment de plus
« terrible, afin de les ramener au devoir par la crainte de la
« damnation éternelle. Dites-leur donc qu'en eux s'accom-
« plissent les paroles du Sage : Si vous mettez l'insensé dans
« le mortier, ce sera comme si vous vouliez broyer de l'eau
« (Prov. xxvii) ; que c'est d'eux que parle le prophète, lorsqu'il
« adresse au Seigneur les plaintes suivantes : Vous les avez
« réduits en poudre, et ils n'ont pas voulu mettre à profit vos
« châtiments (Jer. v) ; que c'est pour eux que le Seigneur a
« dit : J'ai frappé ce peuple, je l'ai détruit et, malgré cela, il
c< n'est point revenu de ses égarements {ibiiL xv); et ailleurs :
•f Le peuple n'est point revenu à celui qui l'affligeait (/s. ix);
a que c'est contre eux que se dirigent les reproches que fait
« Jcrémic par la bouche des ministres delà vengeance divine :
K iNous avons donné nos soins à Babylonc, et elle n'a pas été
« guérie » (cap. li) (Past., P 111, cap. 14.)
Après cola, il n'y a que deux moyens a prendre, si le dt^.sordre est grave : laire changer le sujoi de maison, ou le renvoyer.
Saint Ignace disait que le ehangomenl do maison n'amcnv; pas toujours le changement de la persomie, attendu qu'en tout lieu, rhomme étant inséparahle de lui-même, reste semblable à lui-même. Pour cette raison, il ne croyait pas que, dans l'espoir d'une paix plus grande et d'un amendement plus probable, il rallùt liure changer de maison les turbulents et les imparfaits, parce que l'ordre qui doit être observé partout, les mettait partout en désordre.
Que le Supérieur, dit Lancitius, pour quelques défauts, ne demande pas facilement un changement de maison ou d'emploi, tant parce qu'il est contraire à la charité de faire passer à un autre Supérieur un sujet incapable dont on ne veut plus , que parce que, dans cette vie, il est bien rare de trouver des hommes sans défauts et tels qu'on les désire. Peut-être le remplaçant scra-t-il pire. N est-il pas plus simple et plus raisonnable de travailler à réformer les sujets qu'on a ? Quand un cocher demande fréquemment à changer son attelage, on finit parle soupçonner lui-même d'ignorer son art.
Un solitaire du monastère de l'abbé Elie , ayant été chassé pour une faute, recourut à saint Antoine qui le garda quelque temps avec lui et le renvoya ensuite à son monastère. Les religieux , au lieu de le recevoir, le chassèrent de nouveau. Alors le Saint leur écrivit en ces termes : «Un vaisseau, après avoir fait naufrage et perdu sa cargaison, est entin arrivé au port; et, bien que vous le voyiez tout maltraité par l'ouragan, vous voulez le faire périr! » Ils comprirent la pensée du Saint et reçurent le solitaire.
Rahhazar Alvarez priait les provinciaux d'envoyer dans son collège les sujets revêches et dilliciles, afin de les gagner par sa prudence et sa douceur. D'autres font tout le contraire ; mais hélas ! ces infirmes spirituels, ainsi promenés de maison en maison, changeant à tout moment de médecin et de traitement, devenus odieux à tous les Supérieurs et regardés comme
încurables , désespèrent bientôt d'eux-mêmes , et , s'ils ne perdent à la fin leur vocation , ils s*en rendent du moins de jour en jour plus indignes.
Cependant , si l'occasion des fautes était ou le Supérieur , ou les autres religieux , ou quelques personnes attachées au lieu même , on pourrait demander un changement.
S'il en fallait venir à une exclusion , ne pas balancer , pour sauver le reste de la communauté , quelquefois le sujet luimême. Saint Ignace jugeait qu'il fallait renvoyer promptemeiit ceux que l'amour de Dieu , le soin paternel des Supérieurs , l'imposition de peines légères étaient incapables de retenir dans le devoir, fussent-ils en grand nombre ou enfants de prince! Il assurait que , vouloir se servir d'un homme pour avancer la gloire de Dieu , au préjudice de la discipline religieuse, c'était justement comme si quelqu'un coupait un arbre pour en tirer après quelques fruits, N'est-il pas plus raisonnable de couper les branches gâtées pour conserver l'arbre? La bonne sève, loin de se perdre, poussera par d'autres endroits, et le retranchement du bois superflu ne fera que rendre les fruits meilleurs. Les cas d'exclusion , à son sentiment , étaient : une faute grave et scandaleuse contre la chasteté , l'attache à son jugement portée jusqu'à la rébellion , les voies étranges et les illusions dans la piété, les opinions dangereuses en matière de doctrine. Le Général d'un Ordre régulier , à qui l'on faisait cette question : Quel est l'institut le mieux pourvu des moyens de conserver le premier esprit de sa vocation, répondit sans hésiter: « Celui de la Compagnie de Jésus, « parce qu'elle garde tous les bons sujets que les dignités ec- « elésiastiques ne peuvent lui enlever , et qu'elle renvoie tous « les mauvais. »
« Le renvoi doit être opéré par l'autorité compétente , qui est le Général , le Provincial , ou tout autre Supérieur revêtu de ce pouvoir, de concert avec le Chapitre de l'Ordre 5 établi à cette fin. Les formes de procédure pour le renvoi , prescrites par les décrets d'Urbain VUI et d'Innocent Xli, sont absolument requises lorsque les vœux sont so-
lenncls. Si les vœux sont simples , il faut se conformer ponctuellement aux formalités déterminées clans les Constitutions de rOrdre ou de la Congrégation, et prendre l'avis du Chapitre; car ni l'Evêque ni la Supérieure ne peuvent de leur seule autorité expulser une religieuse.
« Dans le cas où les religieux ou les religieuses expulsés de leurs comm-unautés n'auraient pas été déliés de leurs vœux, ils seraient tenus de les observer autant que leur position pourrait le leur permettre. Ils devraient, de plus, par un sérieux et sincère amendement de leur vie , s'efforcer d'obtenir la grâce d'y rentrer. Que si la Communauté refusait de les recevoir, ils pourraient réclamer leur admission en s'adressant à la Congrégation des Evèques et des Réguliers établie à Rome, et en prouvant par des certificats de l'Ordinaire qu'ils se sont amendés. » (M. Crsiisson , archives tliéologiques , livr. 54^)
D'après la Règle de saint Benoît, le Frère exclu qui voulait revenir, en promettant de s'amender, devait être reçu de nouveau et jusqu'à trois fois avant d'être à jamais proscrit de la Communauté. Que dirait ce grand Saint, s'il voyait le cas qu'on fait aujourd'hui des vœux et de la vocation ?
Les théologiens affirment qu'un Supérieur est obligé de droit naturel et de droit divin de rechercher l'apostat et le fugitif, et de le faire rentrer, afin qu'il puisse , conformément aux saints Canons , réparer sa faute j et cela pour trois raisons: la première, parce que le religieux, quoique fugitif, n'en reste pas moins son inférieur;, la seconde, parce qu'il dé.^honore l'habit, s'il le porte encore j la troisième, parce qui! scandalise le public.
Dans les pays et aux époques où le bras séculier prête son appui au bras ecclésiastique, on comprend, pour le Supérieur, la possibilité de remplir cette obligation; mais lorsque l'Etal se lient en dehors , que faire ?