CHAPITRE IV
La correction doit être animée de la charité*
Disons d'abord ce qu'opère h charité dans la correction, nous dirons ensuite comment on parvient à acquérir et a conserver cette charité.
v^RTICLE PREMIER.
CE qu'opère la charité dans la correction.
LA CHARITE , DAKS LA CORRECTION , EPURE L INTENTION , REPAND LA SUA-i VITE DANS LES PAROLES , Eï INSPIRE LA DÉLICATESSE DES PROCEDES.
PARAGRAPHE fler.
La cliarité , dans la correction ^ épure V intention»
L'amendement du coupable est la fin que la charité se proposé dans la correelion.
La correction n'étant que le supplément de la vengeance que Dieu a le droit de tirer du coupable et de la vengeance que le coupable a l'obligation de tirer de lui-même, le Supérieur, dit Modeste de Saint-Amable, ne peut s*y proposer un autre but que celui de Dieu et du coupable. Or Dieu sur la terre ne pu-
nît pas préciséineiU pour punir, mais pour sanclilicr; et le coupable ne meurlrit pas sa chair précisément pour se meurtrir, mais pour s'amender. Les châtiments infligés de Dieu, en lant cpie provenant de sa justice, couvrent nos fronts de confusion et remplissent nos membres d'une douleur amère, mais en lant que provenant de sa miséricorde, ils convertissent notre cœur et opèrent une salutaire réforme dans noire conduite. N'est-il pas évident encore que les frémissements et les apparentes fureurs du coupable contre lui-même, n'ont pas pour butd'abattre et de fracasser le corps, mais d'exterminer le vice? (Parf, Snp., liv. i, chap. 8.)
Saint Grégoire , expliquant cet ordre donné à Aaron : « Vous porterez sans cesse , en présence du Seigneur, le jugement des enfants d'Israël , » dit que , « de la part d'un prêtre , porter « sans cesse, en présence du Seigneur, le jugement des en- « fanls d'Israël , c'est traiter les affaires des fidèles confor- « mément à la volonté de Dieu seul , empêcher qu'il ne se « mêle rien d'humain aux fonctions saintes qu'il remplit , ne « laisser entrer dans ses corrections aucun sentiment d'ani- (( mosité personnelle , et prendre garde de les faire dans la « vue d'un intérêt privé -^ de sorte que son jugement ne soit « ni corrompu par un sentiment de jalousie , ni troublé par « l'ardeur de la colère. » (Past., P. II, cap. 1). Le saint concile de Trente insinue assez clairement qu'on ne peut se proposer (|uc ces trois fins dans la correction : conserver la discipline , remettre le coupable dans le devoir, et , s'il était incurable , prévenir le scandale. (Sess. xiii, cap. 1, do Reform.)
Donc humilier pour humilier ou pour décharger son ressentiment, serait un sacrilège abus du pouvoir divin confié au Supérieur. La correction ne cherche et ne peut chercher que l'amendement ; pour la tristesse et la confusion qui l'accompagnent , elle ne se les propose pas , ou si elle se les propose , c'est à l'exemple de l'Apôtre, en tant qu'elles favorisent et déterminent le renouvellement intérieur. A ceux qui soulagen/, leur amour-propre ou leur anirnosité au moment et dans l'action où ils semblent n'obéir qu'au devoir, et qui, ap^ca
avoir bien humilié et conlristé leur inférieur, s'applaudissent de sa confusion et de son serrement de cœur, comme s'ils avaient fait un coup de maître , saint Augustin et saint Thomas déclarent qu'ils n'ont pas la moindre idée de la correction , et que , puisqu'ils ont donné à la correction un autre motif que l'amendement, la correction qu'ils ont faite n'est plus une effusion de charité, mais la vengeance d'un esprit ulcéré: a car, dit saint Thomas , ce motif n'est pas une simple circonstance dont l'absence diminue simplement l'éclat de l'acte , c'est une partie de la substance même de l'acte ; si bien que , ce motif manquant , la correction n'est plus un exercice de zèle, mais une insulte , plus une vertu digne de récompense , mais un vice digne de châtiment. » Saint Augustin ajoute ce beau mot : « Aimez, et dites ce que vous voudrez , les paroles en apparence les plus acérées ne blesseront pas, si vous pouvez vous rendre ce témoignage , qu'en tirant le glaive de la parole de Dieu, vous vous proposez uniquement d'affranchir un homme assiégé par ses vices. » (Aug. Ep. ad Gai., num, 5Ô, 57 5 Thom. 2. 2. Quœst, 33.)
Il faut si bien distinguer la personne de la faute , qu'on puisse , en punissant celle-ci , continuer d'aimer celle-là.
« Soyez bien persuadé , écrivait saint Grégoire à Cyriaque , « patriarche de Constantinople , que , lorsque je déploie exté- « rieurement une plus grande sévérité contre les crimes , c'est « alors que je nourris intérieurement plus de charité pour les « criminels. Ou je me trompe fort, ou je crois pouvoir affîr- « mer que celui-là ne comprend pas la correction , qui ne « saisit pas la distinction qui existe entre la personne et la « faute , et qui , dans ses réprimandes , négligeant de séparer « l'une de l'autre , ne témoigne pas d'autant plus d'amour « et de tendresse à la personne , qu'il montre plus d'indi- « gnation et de sévérité à l'égard de la faute. » {Ep, 5*, ad Cyr,,\, VI,)
« Beaucoup, dit Trithème , sont fort justes dans leurs cor m reclions, mais peu sont assez sages. Est-il rare, en effet, « de rencontrer des Supérieurs qui poursuivent le coupable , « «^t de 1 apreté de leurs paroles et de la rigueur de leurs châ- « timents ? ce qui est exercer fort exactement la justice ; cl « quoi de plus facile ? Mais la sagesse consisterait à savoir tirer « de la dureté de cette pierre , je veux dire , de la sévérité de « ces reproches, l'eau douce et salutaire de la pénitence qui « nettoie les fautes , or c'est ce qu'on rencontre rarement , « parce qu'on ne sait pas séparer la faute de la personne. » ( fn cap» 2 Regul. et alibL)
« Nul 5 dit saint Dorothée , n'a autant hai le péché que les « Saints ; cependant les Saints ne haïssaient pas les pécheurs. « Ils ne les ont ni condamnés ni regardés avec aversion; « mais, pleins de compassion, de respect et d'amour, sans « les maltraiter ni les contraindre jamais , ils ont pris à tâche « de les gagner par la suavité de leurs remontrances , imitant a une mère qui , ayant mis au monde un en Tant difforme , ne « le méprise point à cause de sa difformité , mais redouble a pour lui ses soins et ses caresses. »
^ Saint Bernard représente aux Supérieurs qu'ils n'ont pas de quoi tant se prévaloir pour la verge qui leur a été confiée , puisque cette verge ne se porte qu'à la main et non dans le cœur, et qu'en frappant les vices ils ne doivent pas cesser d'embrasser affectueusement les vicieux. « On ne vous a pas établis prélats , leur dit-il , pour dompter des loups de vive force , mais pour conduire amoureusement des brebis ; ce n'est point pour opprimer, mais pour relever. » ( In Dom. 11^ post. Pasch,)
Le Père Jean de Jésus-Marie , carme , dans ses instructions aux Maîtres des novices , leur dit : « Quand il faudra repren- « dre les fautes , séparez si bien la faute de la personne, qu'il « paraisse qu'en punissant la faute vous ne laissez pas d'ai- « mer la personne 5 ce dont vous viendrez aisément à bout si, " par abstraction, vous faites ressortir la difformité de la faute « pour la rendre odieuse , ayant soin en môme temps d'inter*
« caler des paroles douces et bénignes pour la personne quî , « envisagée à part , est aussi digne de votre amour que sa « faute est digne de votre réprobation. Evitez, autant que « possible , d'user de paroles qui sentent l'autorité du maître ; « mais soyez comme l'un de vos inférieurs , encore novice a dans la vertu , toujours obligé de descendre dans la lice , « et s'efforçant, conjointement avec ses frères et ses com- « pagnons d'armes , d'obtenir la palme promise à la gêné- « rosité. »
PARAGRAPHE ^e.
La charilé répand la suavité dans les paroles»
Quoique la colère soit parfois légitime , il faut éviter de prendre souvent le ton du courroux et de l'indignation.
La colère, avouons-le tout d'abord, n'est point blâmable ^ si elle est juste dans son motif, tempérée dans ses mouvements, dégagée de toute insolence et de toute insulte j si elle ne vient qu'après la douceur, rarement , dans les grandes occasions , pour l'amendement et non pour la ruine du coupable ; si , après un premier ou un second éclat , elle s'apaise et fait place à la bénignité et à la clémence. « Toute émotion , dit saint « Jean-Ghrysostôme , n'est pas péché , mais seulement celle « qui s'élève sans cause légitime ou qui franchit les bornes. ï< Le Créateur n'a rien mis en nous d'inutile ; dans sa pensée, « les passions , celle surtout de la colère , doivent être à notre « âme ce que l'éperon est au cheval , pour exciter notre « paresse , et ce que le tranchant est à l'épée , pour cou- « per court à mille diTicultés. » (Hom. 6 , de Laudibus S, Pauli.)
Un ancien avait dit : « La colère est le corps-de-garde de « la raison 5 » c'est clic qui va à son secours, lui prête main*
forte et exécute ses ordres. « N'éteignez pas votre colère, « disait saint Ignace aux Supérieurs de sa Compagnie , con- « tentez-vous de la modérer -, ce n'est pas à elle de gouverner « le Supérieur, mais au Supérieur de la gouverner, et de s'en •t servir au besoin pour gouverner ses inférieurs. »
Ce principe avoué , n'oubliez pas que , si la sévérité produit la crainte , la bonté fait naître l'amour, et que c'est celle-ci qui doit dominer dans la correction , en sorte que la sévérité même ait sa cause et sa raison d'être dans l'amour. Ces paroles du concile de Trente méritent d'être pesées : « Les prélats « doivent se souvenir qu'ils ont été établis pour être pasteurs « et non persécuteurs , et qu'ils doivent se conduire de telle « sorte à l'égard de leurs inférieurs , que leur supériorité ne « dégénère pas en une domination hautaine , mais qu'ils les « aiment et les traitent comme leurs enfants et leurs frères» « mettant toute leur application à les détourner du mal par « leurs exhortations et leurs avis , pour n'être point obligés « d'en venir aux châtiments que les fautes rendent néces- « saires. S'il arrivait à quelques-uns de succomber sous le « poids de la fragilité humaine , les prélats doivent à leur « égard observer ce précepte de l'Apôtre : « Reprenez , con- « jurez, redressez avec toute sorte de bonté et de patience ; « les témoignages d'affection faisant souvent plus pour la corce rection que la rigueur, l'exhortation plus que la menace, et m la charité plus que la force.» (Sess.xiii, de Reform. decr. 1""°). « Tous les jou»6 , écrivait sainte Chantai à une Supérieure, « l'expérience m'enseigne qu'il faut faire rarement des correc- « tiens fortes et sévères, et qu'elles profitent incomparable- « ment davantage, étant faites avec une douceur vive, cordiale, « sérieuse et aimante : car cette façon dilate le cœur de celle « qui parle et de celle qui écoute, et la renvoie toute gaie et « encouragée au bien, et toute détrempée en la suave force « qu'elle a trouvée en celle que Dieu lui a donnée pour mère.» {Letlre 9% liv. ii.)
^ Malheur donc aux Supérieurs durs et violents qui accableraient d'invectives leurs inférieurs ! Une fois entrés dans cette
voie, ïl leur serait comme impossible d'en sortir 5 ce serait là leur premier châtiment. Lorsque à plusieurs reprises on s'est laissé aller à de tels emportements, on en contracte Thabitude, on est incapable de se contenir, on ne sait plus rien dire avec douceur, on devient de plus en plus terrible sans même s'en apercevoir.
Qu arrive-t-il de là ? Les religieux s'accoutument à ces dehors furieux, qu'ils croient un accompagnement nécessaire de la correction 5 leur sensibilité émoussée ne peut plus être excitée que par des mots piquants ; ils s'attendent à ces éclats comme à un orage qui doit passer, et s'en inquiètent peu.
Fidèles imitateurs de leur Supérieur, les inférieurs sont durs et blessants les uns envers les autres, impolis et grossiers envers lui.
N'avez-vous pas remarqué qu'en général les mères sont bien moins écoutées des enfants que les pères ? Elles parlent beaucoup , reprennent souvent , menacent sans cesse , et ne produisent presque aucun effet. Le père parle rarement, menace peu et se fait obéir.
Les réprimandes fortes et sévères doivent être pour l'inférieur des accidents rares et désagréables, il faut qu'il en conserve un souvenir pénible et en redoute le retour; mais, s'il entend gronder autour de lui une tempête continuelle, il deviendra comme ces sourds que le bruit du tonnerre peut seul réveiller, ou comme ces peuples qui habitent auprès des grandes cataractes, et qui, passant leur vie au milieu du fracas des eaux , finissent par ne plus Tentendre.
Oïl doit s'abstenir avec grand soin des aposlroplies injurieuses, et n'oserdd l'ironie qu'avec une extrême réserve.
Il est vrai que Jésus-Christ a lancé celte apostrophe:» 0 « hommes fous et tardifs de cœur ! » et saint Paul celle-ci î
« 0 Galalcs insensés î » mais ce langage, qui ne tombe que sur la faute , ne doit être employé que pour le plus grand bien dob coupables , dans une grave nécessité , lorsqu'on a épuisé toutes les autres ressources , et si rarement , que saint Cajetan , annotant ces conditions énumérées par saint Thomas , alfirmc que , pour être autorisé à se le permettre , il faut une inspiration particulière de l'Esprit-Saint, attendu que les inférieurs ont bien de la peine à se persuader que ce soit la charité, non la passion, qui s'exprime en pareils termes. (la 2. 2. S. Thom^.)
11 faudrait , ce semble , affirmer la même chose de l'ironie s car, quoique le Supérieur puisse quelquefois en faire usage , par exemple, reprendre quelque petite bassesse par un sourire moqueur, ou réprimer un léger emportement par un sourire sérieux 5 néanmoins , à parler en général , on ne doit user que sobrement d'un langage qui ne convient guère de supérieur à inférieur, qui révolte ordinairement ce dernier, et allume mille dissensions entre égaux. Si Ton emploie la raillerie, qu'elle ne tombe que sur le fait , non sur le coupable 5 qu'elle se borne à faire ressortir le ridicule du vice , laissant toujours sauf l'honneur de l'individu.
Au livre premier de la Clémence, Sénèque fait cette réflexion judicieuse : « Il n'y a point d'animal plus susceptible et qu'il « faille traiter avec plus d'égards, de ménagements et de déli- « catesse , que l'homme. On n'ose appesantir sa vengeance « sur un chien ou sur une bête de somme , et l'on agirait « envers l'homme comme s'il était de pire condition ! Nous « ne nous mettons pas en colère contre les malades , nous « les soulageons 5 or l'âme a aussi ses maladies, l'âme ré- « clame aussi un remède qui adoucisse son mal, et un mé- « decin qui ne vienne pas à elle en ennemi. Que le prince « ne s'occupe donc pas moins de sauver l'honneur en « cicatrisant la plaie , que de sauver la vie en appliquant le « remède. »
A quoi aboutissent d'ailleurs ces corrections pleines de paroles offensantes? Saint François de Sales répond : « à faire
a commettre , à propos d'une faute vénielle , une faute peut* « être mortelle. » Du moment que l'inférieur a pu croire que son Supérieur le méprise, il se concentre en lui-même, prend tout en mauvaise part, et ne veut rien entendre de ce qu'on lui dite Bientôt le démon, profitant de l'occasion, redoublera ses efforts 5 et comme l'infortuné ne sera soutenu ni par son courage que la tristesse abat , ni par la sagesse du Supérieur que la défiance lui rend désormais inutile , il tombera , et qui sait s'il pourra jamais se relever ? Un religieux peut aisément souffrir qu'on exige de lui des choses arbitraires et môme excessives, il peut croire que la gloire de Dieu et le plus grand bien de la communauté y sont intéressés ; mais quand on lui fait un affront, il ne sent plus que son malheur et peut se porter à une réaction violente, peut-être à une résolution extrême. Non, les injures ne convertirent jamais, et plus d'une fois elles achevèrent de pervertir. « Ceux-là mêmes, dit saint Jean- « Chrysostôme , qui n'hésitent pas à se plonger dans les plus « abominables excès , trouvent étrange et fort mauvais qu'on « les qualifie par le nom qui leur convient. » (Lib. m, adv. opp, vit. monast,, num. 7.)
Ce serait un crime de provoquer une réponse insolente, comme pour avoir lieu de punir avec plus de raison.
Le Sage répète souvent qu'un homme emporté provoque des rixes, et que la parole aigre produit des ulcères de cœur. (Prov, xv). Pythagore, cité par saint Jérôme , disait : « N'attisez point le feu avec un glaive j » c'est-à-dire : Ne harcelez point par des paroles dures un esprit irascible et hautain. « Celui qui aiguillonne un sujet qui déjà se contient à peine, savez-vous ce qu'il fait? dit saint Bonaventure; il agace un chien déjà furieux, pour se faire mordre. » (i9e sex alis^ cap. 4.)
« 0 pères ! s'écrie saint Paul , gardez-vous de pousser vos « enfants à la colère, de peur qu'ils ne vous ferment leur « cœur. » {Col. m). « Cette recommandation , reprend saint
« Bonavcntiire , le Supérieur doit la suivre pour le mémo « molif^ car, pour peu que ses inférieurs remarquent dans sa « voix , dans ses gestes, sur son visage, quelques signes d'im- « patience, ils n'oseront plus lui découvrir leurs peines, et ils « seront dans la disposition qui faisait dire aux amis de Job : « Si nous commençons à vous parler, peut-être prendrez-vous (c nos discours en mauvaise part. {Joh. iv). Que le Supérieur « réprime donc les saillies de sa colère, et qu'à chaque parole « de son inférieur , il réponde avec modestie , maturité et « bénignité. » {Ibid., cap. 5). « Les bons et fidèles prélats, « dit à son tour saint Bernard , savent qu'ils sont au-dessus « des autres, non pour faire parade de leur dignité, mais pour « avoir soin des âmes malades. Lors donc qu'une parole de « plainte, un emportement, une injure devient pour eux l'in- « dice non équivoque d'une plaie intime et profonde, se sou- « venant alors de leur profession , ils courent aux remèdes , « et, loin de se venger comme des despotes outragés , ils ne « songent qu'à calmer les accès de la fièvre, comme des me- « decins charitables. » {In Cant. Serm, 25.)
Le Père .lean de Jésus-Marie, carme , fait sur ce sujet un raisonnement plein de sens :« Lorsque vous vous serez servi de ces paroles provocatrices, dit-il, il arrivera de deux choses l'une : ou ces paroles seront relevées avec colère, ou elles seront reçues avec patience. Dans le premier cas, le sujet se raidira contre la correction et la prendra en haine ; dans le second, il s'intimidera et se concentrera en lui-même, peut-être pour des années entières. En définitive, quel fruit retirez-vous de votre conduite? »
0 vous que le devoir appelle à faire la correction , persuadez-vous bien que toutes vos paroles pénètrent au fond du cœur comme autant de flèches aiguës : on les tourne, on les retourne, on les envisage sous toutes les faces, on se les redit mdle fois à soi-même le jour et surtout la nuit, on en calcule toute la portée, on en savoure à loisir toute l'amertume. Soumettez donc à un examen scrupuleux vos expressions 5 quel* ^ue attention que vous mettiez à les choisir, les cœurs sur qui
elles tomberont, en sentiront toujours le poids bien mieux que vous. Aussi est-ce à leur balance, non à la vôtre, qu'il faut les peser. Est-il rare qu'avec les meilleures intentions un Supérieur laisse échapper par légèreté ce que l'inférieur ne peut entendre sans un profond chagrin?
Un Supérieur, loin de relever, du moins sur-le-<;hamp , les réponses passionnées de ses inférieurs , ou de disputer avec eux , doit se taire ou emprunter le langage de la compassion et de la tendresse.
Que des inférieurs disputent et contestent ensemble , c'est déjà une chose inconvenante. Mais qu'un Supérieur dispute et conteste avec un inférieur, qu'il lui tienne tête et fasse pour ainsi dire assaut avec lui, c'est ce qui ne peut que compromettre gravement son autorité. Celte observation est générale pour tous les cas. Saint Grégoire, pape, stigmatise ainsi les Supérieurs qui tiennent une conduite opposée : « Ils s'imagi- « nent faire parade de leur autorité et de leur sagesse aux « yeux de quelques flatteurs qui applaudissent, et ils ne font « tout simplement que s'assimiler à des chevaux qui s'cmpor- « tent. Le Proverbe, en effet, ne dit -il pas : « Ne répondez « point au fou selon sa folie, en lui rendant injure pom « injure, de peur que vous ne lui deveniez semblable? » (Prov. xxvi). (Lib. %-%.\\i Moral., cap. 10.)
Si l'inférieur donc , en se justifiant, s'échauffe un peu, ne refusez pas de l'écouter. Savoir écouter, voilà le grand art d'un Supérieur qui veut apaiser et corriger un sujet. Celui que vous avez bien écouté, s'en retourne toujours content de lui et devons aussi. C'est déjà lui faire beaucoup de bien que de l'écouler. Laissez-le se plaindre et déraisonner, laissez-le jetei tout le fiel que contient son cœur 5 ce sont les ennemis qui s'en vont, et c'est autant de moins que vous avez à combattre. Après cette explosion , redoublez de bonté, prenez-le par le cœur, il ne vous attendait pas de ce côté.
D'ailleurs, csl-il défendu à un cœur oppresse d'exhaler sa plainte? La vertu anéantit-elle la nature? En entendant Job maudire le jour de sa naissance , nous eussions peutctrc, comme ses amis, bouché nos oreilles et crié au blasphème ; et pourtant l'Ecriture lui rend ce témoignage , qu'il n*a pas péché dans ses paroles. Eussions-nous donc interdit à Noire-Seigneur de dire au moment de son agonie : « Mon Père, « loin de moi ce calice , s'il est possible ; » et sur la croix : m Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? »
Quelquefois l'inférieur est poussé à la désobéissance par la colère; il s'allume en lui une sorte de fièvre qui s'annonce au dehors par un refus formel ou un silence obstiné. Usez alors de ménagement, surtout si c'est un religieux de quelque importance ; n'insistez pas, laissez-lui le temps de se reconnaître, prévenez les suites que son indocilité pourrait entraîner. Quand une fois l'inférieur s'est oublié jusqu'à regarder son Supérieur d'un air courroucé, ou qu'il s'est livré en sa présence à quelque accès de colère, il n'y a plus d'espoir, il faut que le Supérieur et l'inférieur se séparent. Ne croyez pas alors l'avoir dompté, parce que vous aurez fait retentir à son oreille des paroles sévères, ou que vous l'aurez condamné à une réparation exemplaire ^ vous n'avez fait que l'irriter et l'aigrir. Son air ennuyé dans les exercices, ses reparties toujours calculées pour vous déplaire, sa promptitude à saisir toutes les occasions où il pourra faire éclater un mauvais esprit, seront autant de signes non équivoques de sa rancune et comme une perpétuelle déclaration de guerre à la discipline.
Alors même qu'il s'échapperait publiquement en paroles injurieuses, insolentes, il n'en faudrait témoigner aucun ressentiment, mais se montrer autant Supérieur en humilité et en modération qu'on l'est en rang et en dignité. Il n'appartient qu'aux pédagogues de doubler et de tripier le pensum, à mesure que l'écolier s'obstine et s'effarouche. Ce qui relève un Supérieur en ces circonstances , ce n'est pas d'éclater et de punir, mais de céder noblement et de pardonner généreusementi S'il convient de faire sentir à l'inférieur son tort, il faut
renvoyer ravertissement à un nionient plus favorable à la réflexion; et s'il y a lieu d'exiger une réparation, c'es\ le cas d'accorder une remise entière ou de n'imposer qu'unepénitence minime.
David fait dire à Notre-Seij^neur : « Lorsque le pécheur se « tenait devant moi pour m'accuser, je mettais une garde a devant ma bouche » {Ps. xxxvni); et saint Matthieu, parlant des calomnies dont on le chargeait, ajoute : « Cependant « Jésus se taisait. » Les païens eux-mêmes ont quelquefois donné des exemples de cette modération et de cette grandeur d'âme. Caton, en plein sénat, avait traité César d'ivrogne; César ne dit mot. Helvius Mancia, en plein sénat encore, avait reproché à Pompée plusieurs meurtres; Pompée, quoique au faîte delà puissance, laissa l'injure impunie. Une femme condamnée par Philippe , roi de Macédoine , osa en appeler de Philippe ivre à Philippe à jeun ; le roi prit la chose en riant, et fit droit à cette femme.
C'est un des douze conseils admirables donnés par Balthazar
Alvarez aux Supérieurs : « Quand le refîgieux, irrité, résiste
modérez-vous , dans la pensée qu'il est votre frère , enfant
« de Dieu et membre de Jésus-Christ , momentanément ,
« hélas! troublé par Satan. Vous êtes vous-même sujet
« de semblables faiblesses. Ah! prenez garde de laisser
« périr cette âme pour laquelle Jésus-Christ est mort: votre
« impatience la perdrait, votre douceur la sauvera. » (Sa
/^^e, chap. 23). « Si le sujet se plaint et murmure contre
« son Supérieur, dit le Père Aquaviva dans sa quatrième In-
« diislrie, que celui-ci, devenu comme un homme qui n'en-
« tend pas , évite soigneusement, soit en présence de celui
« qui vient l'avertir, soit en présence de tout autre, de paraî-
« tre irrité et ému. Qu'il ne dise pas avec indignation : Ceci
« est intolérable..., il mérite une punition exemplaire..., de
u tels hommes ne peuvent rester dans la société... Qu'il dise
« plutôt avec douceur : Je suis désolé que ce bon frère se soit
a emporté et oublié de la sorte, alors surtout que je lui re-
« présente la personne même de Notre-Seigneur...; je vc.i-
« drais de tout mon cœur bannir de son esprit toutes ses pré- « ventions...; c'est l'excès de la passion qui lefait ainsi parler...; « je déplore d'autant plus son malheur que des faits de ce « genre ne peuvent, à cause du scandale, passer sans quel- « que réparation. ..5 prions pour lui...; voyons ce que la pru- « dence nous suggérera pour son amendement...; je désire « bien plus sa guérison que son humiliation. » Dans la seconde Industrie, le même Père avertit les Supérieurs qu'une des choses qui font la suavité du gouvernement, c'est lorsque, dans les réprimandes , il n'apparaît ni âpreté , ni colère , ni trouble; mais une paternelle gravité, une tendre compassion, je ne sais quelle douceur accompagnée de fermeté.
Si le Supérieur croit avoir manqué à la charité ou à la justice , qu'il revienne
sans honte et sans délai , quoique prudemment , sur ce qu'il a
dit ou fait.
« Il est bien difficile, dit saint Grégoire, que le pasteur ne « s'oublie pas quelquefois, dans l'ardeur de son zèle, et qu'il « ne lui arrive pas de dire des choses déplacées. Souvent « même les reproches peuvent sortir des bornes de la modé- « ration. Or une correction trop sévère jette le désespoir dans a l'âme du pécheur. Il faut donc que le pasteur ait soin de n rentrer en lui-même, dès l'instant où il s'aperçoit qu'il a , « dans son exaspération, traité les fidèles avec trop de dureté, 'K et qu'il obtienne de la miséricorde de Dieu, par les larmes « du repentir, le pardon d'une faute dont l'excès même de son « zèle vient de le rendre coupable. C'est le conseil que le « Seigneur nous donne !orsqu*il dit à Moïse : a Si un homme ce va dans la forêt avec son ami, sans autre dessein que celuî « de couper du bois, et que le fer de sa cognée, se détachant, « aille frapper son ami et le tue ; que cet homme se retire « dans une des villes de refuge, et il vivra : car les parents de « celui dont le sang a été répandu , animés du désir de la
t( vengeance , le poursuivraient et le mettraient à mort. » {Dent. XIX )
« Nous allons dans la forêt avec notre ami, chaque fois que « nous travaillons à connaître les fautes dans lesquelles nos « subordonnes sont tombés. Nous coupons du bois sans « mauvais dessein , lorsque nous retranchons charitablement « les occasions qui les ont produites. Mais la cognée nous « échappe lorsque notre zèle s'emporte et va trop loin. Le fer « se détache du manche lorsque la correction devient plus « acerbe qu'elle ne devrait l'être. Notre ami est frappé et mis « à mort, parce que l'aigreur de nos paroles nous prive de « son affection , les reproches trop durs éveillant immédiate- « ment la haine dans l'âme de celui qui les reçoit. Il est donc « indispensable pour celui qui a frappé ainsi son ami , et qui « s'est par imprudence rendu coupable de sa mort , de cher- « cher un asile dans les trois villes de refuge , pour y mettre « sa vie en sûreté ; c'est-à-dire qu'il doit se repentir et se re- « fugier dans la foi, l'espérance et la charité, s'il ne veut pas « qu'on lui demande compte de l'homicide commis. Le parent « du mort ne le tuera pas lorsqu'il le rencontrera, c'est-à-dire, « le souverain Juge, qui est devenu notre frère en prenant la « nature humaine , ne punira point , lorsqu'il viendra , une « faute dont la foi, respérance et la charité nous auront mé- « rite le pardon. » (Past.,V, II, cap. 9 .)
Sous ce litre : Dhine faute n'en faites pas deux, Gracian ajoute: « Il est très-ordinaire, après une sottise faite, d'en faire quatre « autres pour la soutenir : on excuse une impertinence par « une autre plus grande. Le cardinal Madruce ne traitait pas « de sot celui à qui échappe une sottise, mais bien celui qui , « l'ayant faite , ne la sait pas réparer. La défense d'une mau- « vaise cause est pire que la cause même. »
Sans doute, le Supérieur ne peut permettre qu'on prenne le parti du coupable; mais il doit bien recevoir en particulier les représentations d'un ancien qui trouverait que , vu la nature de la faute ou le caractère du sujet, on est allé trop vite ou trop loin. Sans doute , il ne peut aller jusqu'à faire des ex-
cuses , lorsqik'il un agi que par un vèrUablc zcîe, et que sa correction, trop vive, il est vrai, n'a pas revêtu le caractère (le l'injure, surtout à l'égard de certains esprits fiers et mal faits, et dans des cas où la prudence et la crainte de compromettre son autorité lui interdisent cette démarche. Saint Augustin ne pousse pas jusque-là son obligation •, mais s'il n*a agi que par passion , ou s'il s'est servi de termes oiïensants , tout Supérieur qu'il est, c'est pour lui un devoir de justice et un moyen de relever son autorité, de guérir par un humble aveu, des excuses sincères, et des témoignages sensibles d'estime et de bienveillance, les plaies qu'il a faites mal à propos, ou plus grandes qu'il ne fallait. Qu'il ne se persuade pas aisément que son crédit sera perdu dès qu'on découvrira quelqu'un de ses défauts, ni qu'il peut impunément se dispenser de réparer l'honneur injustement ravi. Toutefois que ses excuses et ses satisfactions ne soient ni faibles, ni rampantes, mais nobles et incapables d'avilir le Supérieur et d'enhardir l'inférieur.
D'après le même principe, si le religieux chargé de la suF' veillance générale avait imposé des pénitences excessives , le Supérieur devrait revenir sur ses injonctions, veillant toujours à ne pas briser sans nécessité et sans précaution une autorité qui émane de la sienne. Pour obvier à cet inconvénient, le Supérieur, dans tous les instituts, se réserve les pénitences réputées graves, ou du moins ne permet point qu'on les impose à son insu.
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