‹ Du gouvernement des communautés religieusesChapitre 34 sur 58 · PARAGRAPHE · texte numérisé non relu

PARAGRAPHE

La charité inspire la délicatesse des procédés*

On doit recourir à mille industries pleines de suavité et de délicatesse , pour triompher de la répugnance du sujet et alléger sa peine.

Avant de faire une opération douloureuse , un habile médecin commence par caresser de la main les parties saines qui environnent la plaie , et à jeter sur celle-ci de l'eau tiède pour faire tomber l'enflure ; c'est ce que doit faire le Supérieur.

« Voulez vous corriger voire frère , dit saint Jean-Chrysos- « tome, pleurez, priez Dieu du fond de votre cœur, aver- « lissez le coupable, prodiguez-lui vos conseils et vos exhorcc tations , montrez-lui votre charité, persuadez-lui que vous « venez non comme un diffamateur qui en veut à sa réputa- « tion , mais comme un conseiller et un ami qui désire faire « remarquer une faute. Prenez ses pieds et baisez-les; ne « rougissez point d'en venir là, si vous avez à cœur de guérir « son âme. N'est-ce pas ce que font les médecins envers les « malades récalcitrants ? » ( Homil. 3 , ad popid, Jntioch,, num. 5. )

Il faut l'entendre ailleurs , faisant l'éloge de la charité de saint Paul. De même qu'un père dont le fils malade refuse et repousse les remèdes, pour l'engager à accepter ce qui doit le guérir, se tient à ses côtés, le flatte, l'embrasse, le serre sur son cœur, et lui prodigue toute sorte de caresses; ainsi l'Apôtre, dont le vaste cœur porte comme un fils unique et contient tous les chrétiens dispersés sur le globe entier , dès qu'il en voit quelques-uns , après avoir été couverts par le péché de plaies mortelles, repousser avec horreur le remède de la correction, ne cesse de les avertir, pleure, gémit, se lamente sur leur sort, afin que ces infortunés, enchaînés par sa charité et ne

pouvant soutenir le louchant spectacle de ses larmes , se décident enfin à prendre le remède et à recouvrer la santé et la vie qu'ils ont perdues. {In illud , hoc scitote quôd,,,y num. 5; deSS, Matyrib.)

Saint Grégoire a écrit du même Apôtre : « C'est la charité « qui lui faisait dire : « Quel est celui qui est infirme , et « dont je ne partage pas les infirmités ? quel est celui qui est « scandalisé, sans que je sois enflammé de zèle? » et ailleurs : « Je suis en quelque sorte devenu Juif avec les Juifs ; » don- « nant à entendre, non pas qu'il eût perdu la foi, mais que la « charité lui avait fait prendre la place de ces infidèles, afin de « mieux connaître comment il devait exercer sa commiséra- <i tion envers eux, et de pouvoir leur donner des soins pareils « à ceux qu'il aurait voulu recevoir lui-même dans une posî- « tion semblable à la leur. » (Past., P. II, cap. 4.)

Dans son 23® discours sur les Canliques , saint Bernard dit aux Supérieurs : « Appliquez-vous, non à être craints, mais à « être aimés. Que s'il faut parfois user de sévérité , que ce « soit une sévérité paternelle, non tyrannique. Soyez mères par « les caresses, soyez pères par les réprimandes. Laissez-vous « fléchir; laissez tomber votre colère; suspendez les coups; « montrez les mamelles ; que votre sein soit gonflé de lait, non « enflé de vanité. » « Oh ! que la charité est une bonne mère, c( s'écrie -t- il ailleurs, elle qui tantôt caresse les petits, « tantôt exerce les forts, tantôt reprend les indociles, donnant « à chacun ce qui lui convient et embrassant dans une af- « fection universelle tous ses enfants ! Elle est bénigne quand « elle corrige , simple quand elle flatte , compatissante quand « elle sévit , ingénue quand elle embrasse , patiente quand « elle se fâche, humble quand elle s'indigne. » {Epist, 2.)

« Oui, dit excellemment l'abbé Rupert, la charité sévit et « flatte , mais elle flatte d'abord et ne sévit que contre ceux « que ses caresses n'ont pu fléchir. N'est-ce pas l'ordre que la « charité a observé en Jésus-Christ? Un de ses avènements est. « tout de bonté, l'autre tout de justice; mais celui-ci ne vient « qu après celui-là : la bonté ouvre la marche. )>(/^i«aiS. Paçom,)

Quelques exemples de celle délicatesse de procédés.

On dit de saint François de Borgia , qu'il ne donnait jamais plus d'horreur des fautes qu'en excusant le coupable 5 et c'était une de ses manières les plus ordinaires d'en éloigner, que de témoigner une grande estime pour le mérite du coupable , et une confiance particulière en sa vertu. « Je le reconnais , di- « sait-il , c'est pour la punition de mes fautes que le bon « Dieu a permis que vous fussiez tombé en celle-là. Puisque « je suis aussi coupable que vous de votre faute , il est bien « juste que j'en porte avec vous la peine. Partageons la péni- « tence : voici celle que je ferai de mon côté , voyez celle que f< vous voudrez faire du vôtre. »

Saint Jean-l'Aumônier , voyant un de ses proches se plaindre avec colère d'une offense : « Je ne souffrirai jamais , dit-il , « qu'on offense ainsi mon parent ; je tirerai de cet affront « une vengeance exemplaire... » Puis, quand il vit cet homme un peu calmé : « Je vous déclare, dit-il, que, si vous voulez « que je vous reconnaisse pour mon parent, il faut que vous « pardonniez et que vous ne songiez plus à cette injure. » (Metaphr., in Fila S, Joan.)

Saint Thomas de Villeneuve avait un chanoine fort corrompu; il le chargea d'une importante commission pour Rome 5 mais, au moment du départ, il lui dit : « Vous ferez bien, avant « d'entreprendre un si long voyage, de mettre ordre à votre « conscience; » ce qu'il fit.

Saint Ignace fit sa confession générale à un religieux qui craignait de lui avouer un crime. Un frère passant un jour à ses côtés avec un air évaporé: « Frère Dominique, lui dit-il, « Dieu vous a donné une si grande modestie intérieure , que « ne la faites-vous aussi paraître à l'extérieur et dans vos « yeux?... » Quelqu'un avait-il proféré devant lui une pavole peu mesurée, il ne disait mot pour l'heure ; mais il faisais

en sorte, d'un regard ou d'un geste, que l'individu se tînt pour averti. Ribadeneyra fait remarquer que , parm?, cette foule de religieux que punissait saint Ignace, souvent sévèrement pour des fautes légères , nul ne s'indigna contre lui, mais bien contre soi-même , soit parce qu'il s'attachait à faire ressortir aux yeux du coupable l'importance de la faute , moins par l'emphase des paroles que par la considération de la chose même, soit parce qu'il laissait au coupable le soin de s'imposer à lui-même la peine méritée , ne se réservant que le droit d'y retrancher , et d'y retrancher beaucoup , si elle lui paraissait trop forte.

Lancitius, dans son Traité des conditions du bon gouverne^ mmt, ne veut pas qu'on donne des pénitences le soir à souper, de peur que l'inférieur ne puisse dormir en paix. Il ne veut pas non plus qu'on en donne la veille d'un jour de communion , de peur que la joie de la préparation ne soit troublée. On doit encore éviter de faire la correction à un cuisinier, lorsqu'il prépare le repas 5 à un professeur, au moment où il vient de faire sa classe; à un prédicateur, lorsqu'il s'apprête à monter en chaire ou qu'il est dans l'embarras d'une cérémonie.

Si le sujet souffre actuellement quelque infirmité corporelle, on doit attendre : la première douleur pourrait rendre excessive la seconde. Si c'est une peine intérieure qui l'afflige, une tentation, une épreuve, loin de le surcharger , il faut, après une parole pleine de suavité, le consoler et le fortifier.

Heureux les Supérieurs que l'Esprit de Dieu rempli! de son onction î A l'exemple des Saints, ils menacent longtemps pour ne pas punir-, ils ouvrent leur cœur au coupable, pour l'engager à leur ouvrir le sien i ils lui témoignent leur estime , pour mériter sa confiance; ils se glorifient en lui, pour qu'il se glorifie en eux ; ils se réjouissent de ses progrès , pour qu'il en ajoute de nouveaux ; même en reprenant , ils trouvent le secret de louer , d'applaudir aux efforts , de récompenser les premières victoires, d'accorder des privilèges. Tantôt ils excusent la faute, la rejetant sur l'erreur , la fragilité , la surprise ; en blâmant

Taction, ils justifient rintention. Tantôt ils confessent qu'euxmêmes ont failli souvent , qu'ils failliront encore , que pour eux comme pour les autres la vertu consiste surtout à se relever ou du moins à se laisser relever par ceux qui leur tendent 2a main. Tantôt ils se servent de paroles flatteuses pour apprivoiser les cœurs rebelles : à la vérité , la faute est grave ; mais la conscience est délicate , le caractère docile , la vertu solide...^ le passé répond pour l'avenir...; pour peu que le coupable veuille se contraindre, il se remettra dans la voie...; ne serait-il pas inexcusable de se refuser à un léger effort et de rendre inutiles tant de bonnes qualités?

ARTICLE II*

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