COMMENT ON PARVIENT A ACQUÉRIR ET A CONSERVER CETTE CHARITÉ
Od parvient à acquérir el à conserver cette charité, i** en ne perdant jamais de vne sa propre infirmité , 2° en maintenant son âme dans une paix inaltérable , 8" en étudiant dans Dieu même l'art de corriger.
PARAGRAPHE fer.
On parvient à acquérir et à conserver cette charité, 1° en ne perdant jamais de vue sa propre infiiinilé.
Que le Supérieur se dise à lui-même ; Y a-t-il faute commise par un autre , que je n'aie commise ou que je ne puisse commettre?
C'est le conseil de l'Apôtre : « Considérez-vous vous-même, « de peur d'être tenté à votre tour. » (Gai. vi). Par rapport au passé : « IN'ai-je rien fait de semblable ?» Par rapport au présent : « Suis-jc irréprochable ? » Par rapport à l'avenir '
^ 507 — « Qu'en sera-t-il de moi, si je me trouve jamais dans les mêmes circonstances ? »
Le Supérieur devrait se figurer que Jésus-Christ lui dit , comme autrefois aux filles de Jérusalem : « Pleurez sur vous- « même ^ » et comme aux accusateurs de la femme adultère : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre; » c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin : « Usez de clé- « mence envers les autres , si vous voulez qu'on en use envers « vous. » {DeJdult. conjug,, 1. ii,^cap. 14). « Supportez, dit- « il ailleurs , car c'est pour cela que vous êtes né ; supportez, « car peut-être êtes-vous vous-même supporté. Si vous avez « toujours été bon , faites miséricorde ; si vous avez été quel- « qucfois méchant, n'en perdez point le souvenir. Et puis, « quel est celui qui est toujours bon ?» (5. 47, de Ovibiis^ num. 6). Le même Docteur écrivait à l'évêque Auxilius : « Nous sommes encore hommes , exposés à tous les pièges « des tentations : l'épiscopat n'a point détruit l'humanité. » {Ep, 250). Nous sied- il d'être présomptueux et sévères, comme si notre dignité nous eût rendus impeccables ?
« Voulez-vous être un parfait athlète de Jésus-Christ , disait « saint Ignace martyr à saint Polycarpe , supportez les in- « firmités de tous comme Jésus-Christ les a supportées 5 car « lui aussi a porté nos infirmités. Où il y a plus de travail , « il y a aussi plus de récompense. En n'aimant que les dis- « cipîes bons et dociles , où serait votre mérite ? Je veux que « vous domptiez par votre douceur les plus rebelles. »
Le Père Villanova jésuite , recteur d'Alcala , s'apostrophait souvent en ces termes : « Villanova , souffre dans les autres « ce que tu veux que les autres souffrent en toi. Ne perds « point de vue tes plaies, lorsque tu entreprends de guérir « celles des autres. Le spectacle de ta misère aura pour « effet de te rendre doux , patient , compatissant et cha- « ritable. »
Un Père du désert disait : « Celui-ci tombe aujourd'hui ; « hélas ! peut-être tomberai-je demain. »
« Pourquoi me poursuivez-vous de vos reproches, comme
« si vous étiez Dieu ? » répliquait Job à ses accusateurs (cttj). XIX ) , c'est-à-dire , selon le commentaire de saint Grégoire , pourquoi m'affligez-vous pour mes infirmités , comme si vous étiez vous-mêmes affranchis de toute infirmité , et en cela semblables à Dieu? (L. xiv Moral,, cap. 25). « Encore, s'écrie Gerson , si c'était un ange qui reprît avec tant de hauteur ! mais un homme pécheur î C'est ce qui outrage l'équité naturelle, qui ordonne de prendre sur soi-même la règle des jugements qu'on veut porter sur autrui. » (Serm, de Circumc), « C'est précisément , remarque saint Jean-Chrysostôme , pour donner aux pécheurs des censeurs et des guides pleins de miséricorde , que Dieu a choisi pour docteurs et pour prêtres, non les anges, être purs et inaccessibles à nos misères, mais les enfants d'Adam, sujets à l'ignorance et à la concupiscence : les malades, pour en faire des médecins ; les faibles, pour tendre la main à ceux qui tombent ; ceux qui pleurent , pour essuyer les larmes. » (De non concion. ad grat,)
Qu'il regarde intérieurement ses frères comme meilleurs que lui , et s'accuse d'être la cause de leurs fautes.
« Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement « une faute , même une faute très - grave , dit Fauteur de « \ Imitation , ne pensez pas cependant être meilleur que lui , « car vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans « le bien. Nous sommes tous fragiles ; mais croyez que per- « sonne n'est plus fragile que vous. » (Lib. i , cap. 2.)
Notre-Seigneur daigna donner lui-même cette règle de conduite à sainte Marie-Magdeleine de Pazzi : « Tu ne noteras aucun défaut et tu ne reprendras personne, sans avoir reconnu préalablement que tu es pire que les autres. »
Ecoutons saint Grégoire : « Un Supérieur qui sévit contre « la conduite criminelle de ses subordonnés doit, comme « l'humilité le demande , se rappeler qu'il est de même na-
« ture que ceux dont le bon ordre veut qu'il punisse les fautes, « en vertu de son autorité ; souvent même il doit être inté- « rieuremcnt convaincu qu'ils valent mieux que lui : car nous « usons de la sévérité de la loi pour punir les fautes des c< autres , et il ne se trouve personne qui ose seulement blâ- « mer celles que nous faisons. Nous aurons par conséquent un « compte d'autant plus rigoureux à rendre devant le tribunal « de Dieu, que nous aurons pu l'offenser plus impunément « devant les hommes ; tandis que les châtiments que nous « infligeons au pécheur l'acquittent vis-à-vis de la justice di- « vine, et cela d'autant plus sûrement que nous sommes « plus sévères à son égard. Il faut donc s'humilier intérieure- « ment , en même temps qu'on fait à l'extérieur l'application « de la loi. » {Past., P. II, cap. 5.)
L'expérience apprenant d'ailleurs à chacun que plus il fait de progrès dans la sainteté , plus il devient doux et compatissant envers ses frères, on pourrait, ce semble, affirmer que plus un Supérieur est rigide, moins il a de vertus solides. « La perfection , dit Fénelon , supporte facilement « l'imperfection d'autrui. Plus l'amour-propre est amour- « propre , plus il est sévère censeur. Il n'y a rien de si cho- « quant que les travers d'un amour-propre à un autre amour- « propre délicat et hautain. Les passions d'autrui paraissent « infiniment ridicules et insupportables à quiconque est livré « aux siennes. Au contraire , l'amour de Dieu est plein d'é- «c gards 5 de supports , de ménagements et de condescen- « dances. Il se proportionne , il se fait tout à tous , il attend, « il ne fait jamais deux pas à la fois : moins on s'aime , plus « on s'accommode aux imperfections de l'amour-propre d'au- « trui, pour les guérir patiemment. » (Lettre IIQ^.)
Outre ces considérations , que le Supérieur fasse un retour sur sa conduite, et impute à ses négligences les fautes qui se commettent et l'inutilité de la correction.
Ne néglige-t-il point le soin de sa propre perfection? S'il cultivait en lui-même l'esprit de piété et d'union avec Dieu , ses exemples seraient de puissantes legons de vertu , et la
discrétion accompagnerait toutes ses démarches ; mais peutêtre est-il peu régulier, jaloux de commander, peu obéissant aux Supérieurs majeurs ; peut-être saisit-il avec empressement les occasions de se répandre au dehors, et se préoccupet-il trop des affaires extérieures : de là perte de temps, négligence de sa charge , dissipation , pesanteur d'esprit , dévotion éteinte , humilité perdue , peut-être oublie-t-il de prier pour ses inférieurs et de se mortifier à leur intention. N'écoute-t-il point la passion dans la correction , punissant avec émotion , par humeur ou dépit j usant de paroles piquantes, injurieuses ; exagérant la faute ; donnant une punition excessive ; invectivant contre un sujet qui , de son côté , a fait tout ce qu'il a pu?
Sainte Chantai écrivait à une Supérieure ; « Prenez de « plus en plus garde que vos corrections ne soient point trop « âpres : cela ne serait ni bienséant ni utile. Ceux qui ont la « charge des autres ne peuvent pas dire pour l'ordinaire « comme saint Paul : « Je suis innocent de votre sang ^ » cela « veut dire, des fautes que ce peuple commettait. Mais nous , « au contraire , nous sommes ordinairement coupables tant « de nos propres fautes que de celles des autres , ou pour « avoir trop corrigé , ou pour avoir trop toléré ; négligeant les « réprimandes, ou n'y mêlant pas le sucre de la sainte cha- « rite. » (Lettre 42% liv. ii). « On a beau me flatter, dit saint « Bernard , que j'ai fait à ce religieux imparfait tout ce que « je devais , que je l'ai averti avec tous les témoignages d'a- « mour les plus capables de toucher un cœur, que je lui ai « adressé toutes les exhortations les plus persuasives , que j'ai « usé dans la punition de toute la discrétion et de toute la « modération désirable , qu'enfin je n'ai rien oublié de tout a ce qui pouvait le ramener au devoir, tout cela étant resté « sans succès , je ne puis me rassurer contre la crainte d'avoir « manqué à quelque chose de ce que j'aurais pu et dû faire. » (Serm. 12, in Cant,), N'est-ce pas ainsi qu'un bon et sage médecin , alors même qu'il a donné tous ses soins à un ami malade , appréhende toujours d'avoir contribué à sa mort.,
ou pour avoir omis quelques remèdes, ou pour en avoir donné de eonlraires , ou pour les avoir administrés à contre-temps ? Une mère ne s'accable-t-elle pas de reproches, lorsqu'elle voit mourir un enfant pour la guérison duquel cependant il lui semble qu'elle n'a rien épargné?
Cette conviction une fois acquise , que les Supérieurs sont hommes comme les autres , que les plus rigides ne sont pas toujours les plus vertueux , et que les fautes des inférieurs leur sont quelquefois imputables, non moins que le mauvais succès de la correction, que faire? laisser les fautes impunies, pactiser avec le désordre ? non, certes ; mais corriger dans un sentiment d'humilité , allier la compassion avec la fermeté , prendre pour règle cette maxime d'un Saint : « Pardonnez , comme ayant vous-même besoin de pardon chaque jour ; évitez les fautes, comme si vous punissiez rigoureusement toutes les fautes ; soyez sans miséricorde pour vous, et plein de miséricorde pour les autres. »
 ce prix , saint Thomas permet à un pécheur de corriger un autre pécheur, même meilleur que lui , attendu que son péché, quoique plus énorme, ne lui aveuglant pas tout-à-fait la raison , sa propre misère l'excitera à la compassion : « car, dit-il, rien ne nous affranchit plus efficacement de l'esprit de haine et n'attire plus efficacement l'esprit de clémence que le souvenir de notre fragilité personnelle. » (2. 2. q. 33, art. 5). En sorte que la compassion est comme la marque et le sceau de l'humanité que chacun porte en soi-même.