CHAPITRE II
D« rhnmilité nécessaire au Snpériear*
Le Supérieur humble se croit indigne de sa charge , et ne s'attribue point le bien qui se fait pendant son gouvernement.
II sait q^ue raut^rilé attachée à sa chargcjkii cs^étrangère, c'esl-à-dire qu'il n'en est pas la source, qu'elle lui est seulement prêtée, et comme appliquée par le dehors, sans pouvoir jamais lui appartenir en propre ; parce que Tautorilé dans sa source esta Dieu seul, souverain Seigneur du ciel et de la terre. Dès lors il reconnaît que relevant et dépendant en tout de Dieu comme le moindre d'entre ses inférieurs, il demeure devant Dieu absolument le même (piant à son être intérieur et véritable, quoiqu'il ait sur la communauté une autorité qui ne convient qu'à lui seul. 11 se regarde conmie n'étant Supérieur que par commission et par emprunt, exerçant la juridiction de Dieu jusqu'au jour où il lui plaira de le révoquer, ainsi qu'un officier député par son prince pour le représenter dans un jour de cérémonie, qui ne se fait pas illusion au point de croire que son maître lui a cédé sa place en l'honorant d'une fonction passagère. Il unit dans son esprit la double idée de ce qu'il est dans le fond et de ce qu'il est par le dehors, soutenant devant ses inférieurs le caractère auguste de Supérieur, puisqu'il en a la conduite, et conservant la modestie d'un inférieur devant le Supérieur de tous les Supérieurs, puisqu'il obéit en commandant et ne commande ménae que pour obéir.
Il est convaincu qu*il est né avec les mêmes fai'^lesses que les autres, que la supériorito ne donne par ell'^ même aucun avaniage" personnel (.l'esprit ou de corps, qu'elle n'est pouit inséparable de la sagesse et de la vertu, qu'elle n'est le remède d'aucun défaui, qu'elle sert au contraire souvent à les multiplier et à les rendre publics, et que l'autoriié qui élève un Supérieur au-dessus de ses inlérieurs , le laisse quelquefois fort au-dessous de plusieurs d'entre eux, s'il n'est élevé que par sa place et recommandable que par sa dignité; qu'il se tromperait donc grossièrement si, mesurant son mérite à son rang et sa sainteté à son élévation, oubliant que le rang suppose le mérile, mais ne le donne pas, que l'élévation exige la sainteté, mais ne la produit pas, il concluait de ce qu'il est Supérieur, qu'il est digne de l'être, et s'imaginait surpasser en vertu tous ceux qu'il surpasse en autorité. Afin donc de prévenir, ou du moins d'éioufïer soigneusement dans son cœur tout scnliment de vanité, il regarde sa charge non connue la récompense de son mérite, mais comme la punition de ses péchés; il confronte sans cesse l'étendue de ses obligations avec l'éiendue de sa misère; et, intimement persuadé que ces deux prééminences, la sainteté et la supériorité, qui devraient être toujours unies, le sont moins en lui qu'en tout autre, il n'aspire qu'après le jour oîi il pourra descendre les degrés qu'on lui a fait monter et rentrer dans les joies et la sécurité de la dépendance.
Au lieu de ces sentiments, « combien voit-on de prélats, a dit saint Bernard, qui, au début, se lamentaient de leur in- « dignité, alléguaient leur incapacité , et qui , avec le temps « ont conçu une telle opinion d'eux-mêmes, qu'ils se sont pris « à convoiter des sièges plus hauts et des charges plus dilïîciles « encore? » (De offic. et mor, Episc, cap. 7), « Comme cha- « cun s'empresse à les servir, dit saint Grégoire, et que leurs < ordres sont promptement exécutés; comme on loue leur « conduiie, alors même qu'elle est répréhensiblc, et que nul « ne s'avise de leur reprocher leurs fautes, il arrive que, cor- « romnus nar ton? ces moyens do séduction, leur àme s'en-
tf orgueillit, et que, loin de se croire tels qu'ils sont en effet, « ils se figurent au contraire être tels que la flatterie lessup- « pose. » {Past P. Il, cap. ô). « Si l'homme, ajoute le même « Docteur, s'élève et s'enlle alors qu'il n'est que l'égal des u autres, par la seule penle de sa nature viciée, que sera-ce « lorsqu'il sera devenu leur Supérieur? La tète lui tourne au « fond du vallon où il est assis à l'abri des orages, ne sera-t-il « pas la proie des tempêtes lorsqu*il sera debout à la cime « des monts? » [Ihid, P. II, cap. 6.)
Volontiers, dit Modeste de Saint-Àmable, le capitaine s'attribue les hauts faits de son armée, le ministre d'Etat la prospérité du royaume , et trop souvent aussi ie Supérieur le bien qui se fait dans sa communauté. J'ai construit cet édifice, j'ai terminé heureusement cette fâcheuse a lia ire , j'ai concilié à la maison des amis et des protecteurs, etc. Comme ce roi de Babylone qui disait : IS'est-ce pas là cette belle et puissante cité que j'ai fait bàlir par mon industrie et mes richesses?...
Saint Grégoire pape écrivait à Boniface, évêque de Beggio : a Si d'un côté je suis rempli de joie en apprenant vos œuvres de miséricorde, de l'autre je suis profondément affligé en vous entendant publier sans cesse et partout que c'est vous qui avez assisté ce pauvre, vous qui avez délivré cet orpheHn de Toppression, vous qui avez fait ces beaux statuts, vous qui avez réformé les abus et rétabli la discipline dans votre diocèse. Une pareille ostentation est un énorme attentat à la Majesté divine, à qui doit revenir la gloire de tout. »
Les Saints attribuaient tout à Dieu et au mérite de leurs frères. Saint Ignace avouait que de tous les péchés la vaine gloire était celui dont il avait le moins à se confesser, habitué qu'il était à renvoyer tout le bien à Dieu et à ses religieux. La bienheureuse Colèle, apprenant qu'on la louait, répondit « : Je n'ai jamais rien fait de bon, et si j'avais fait quelque chose, il faudrait l'attribuer à Dieu et aux prières de mes sœurs. » xMaximilien, duc de Bavière, après une victoire, disait : « J'ai combattu, et Dieu et les bonnes âmes ont remporté la victoire. * {Parf, Sup,, iiv. ii, chap. 8.)
Le Supérieur humble ne se complaît point dans les honneur» qu'on lui rend.
Au Supérieur est justement du le respect et la vénération, car c'est Dieu qu'il représente, c'est l'autorité de Dieu qu'il exerce. Mais plus il est certain que les honneurs rendus à la supériorité sont nécessaires et légitimes, parce qu elle est établie de Dieu et a pour but le bien public, plus il est évident qu'ils se rapportent moins à la personne du Supérieur qu'au rang qu'il occupe. Ils sont une suite naturelle de la supériorité, et il en faut porter le même jugement : ils ne donnent, comme elle, rien d'intérieur et de personnel ; ils ne' sont point nécessairement liés à la vertu, et n'en sont point une preuve ; ils laissent tous les défauts, et n'ont la propriété d'en corriger aucun ; s'ils trouvent le Supérieur destitué de quelques qualités essentielles, ils n'en sont point le supplément. Dès lors le Supérieur s'abuserait étrangement, s'il voulait s'attribuer à lui-même des honneurs rendus à son autorité , et croyait mériter tout ce que mérite sa place. Ces deux choses sont très-différentes, le caractère et la personne : l'un est sacré et divin , l'autre peut avoir plus ou moins d'imperfections et de misères; et le Supérieur ne saurait mettre trop avant dans son esprit, qu'en lui connant une autorité qu'il ordonne de respecter. Dieu n'a point prétendu fournir une matière à sa vanité, mais lui faire entendre combien il doit craindre de déshonorer une autorité si respectable et s'efforcer de concilier à la sainteté de sa conduite la vénération due à la sublimité de son caractère. Quelle puissante exhortation, en effet, quel stimulant pour un Supérieur, que ces respects, cette espèce de culte plus religieux encore que filial l N'éprouverait-il pas une répugnance invincible à les recevoir, s'il ne travaillait à s'en rendre digne? Ne les prendrait-il pas pour un reproche public et solennel, si sa conscience l'avertissait tout bas que ces hommages s'adressent à sa place et à son autorité, non à sa personne et à son mérite?
— (58 — Et nvec quelle confusion verrait-il à ses pieds des religieux d'une sainleté émincnle , auxquels lui-même devrait rendre tous les honneurs qu'il en reçoit et de plus grands encore, s'il s'agissait de les régler sur la vertu et non sur le rang!
« Les Supérieurs véritablement appelés de Dieu à la conte duite des âmes, dit saint Prosper, ne s'enflent point de va- « nité au milieu des honneurs, mais ils songent plutôt au trace vail qu'on leur demande, ils ne se préoccupent point de a l'éminence de leur degré, mais du fardeau mis sur leurs « épaules j ils ne se laissent pas éblouir par l'éclat de leur « ofiice, mais ils géniisticnt sous le poids des obligations qui « y sont annexées. » {De vUd conicnipl. , lib. ii). «Un homme, a dit saint Basile, occupé à essuyer et à bander les plaies d'un « grand nombre de blessés, loin de trouver dans ce ministère « un sujet d'orgueil, n'y irouNcrail-il pas, au contraire, un juste a sujet d'humiliié? » {Rrg disp /îr,vp.)? Or, telle est la fonction du Supérieur. « Sachez , dit saint Grégoire, qu en vous a élevant inlérieurement au-dessus de vos frères, vous vous « précipitez dans l'alime de la bassesse*, et qu'en rivalisant « d'orgueil avec Satan qui prenait son vol à traNcrs les cieux « des cieux , vous l'imilez dans sa (hute, frappé du même « coup de foudre, perdant comme lui la possession d'un bien « réel parle désir d'un bien imaginaire. » {Pas*. P. Il, cap. 5)« « L'humilité, dit ailleurs le même Docteur,avaii fait choisir Saûl, « l'orgueil le fit rejeter. Le Seigneur le déclare expressément « dans ce reproche qu'il lui adresse : « Lorsque vous étiez petit « à vos propres yeux, ne vous ai-je point placé à la tète des « tribus d'Israël? » Donc, lorsqu'il était petit à ses y( ux, il était « grand aux yeux de Dieu *, et quand il fut grand à ses yeux, a il fut petit aux yeux de Dieu. » {Moral, lib. xxvr, cap. 15.)
Que le Supérieur, uniquement jaloux de voir Dieu honoré dans son minisire , lui renvoie soigneusement les respects, les soumissions et les déférences, sans rien réserver pour la vanité et Tamour-propre.
« Certes , dit saint Grégoire , ne serait-ce pas une trahison « et un adultère, si un serviteur, député par son maître
« pour porter des prc^scnts à son (épouse, les lui prcsenlaît « comme siens, afin de gagner ses bonnes grâces? » {Past, P. II, cap, 7.)
D'ailleurs , le Supérieur peut-il toujours se fier à ces démonstrations extérieures? Que de choses fëinles en ce monde, et même en religion! que d'apparences sans réalité! Qu'il est facile et ordinaire à la flatterie et à Tintérêt de prodiguer la louange et de se couvrir du masque du respect l
Le Supérieur humble se porte volonliôrs aux offices !es plus bas.
Erreur, dit Modeste de Saint-Âmable (Pcfr/*. Svp,, liv. i, chap. 16), de se figurer qu'on compromet son autorité et sa réputation en embrassant les emplois les moins relevés de la communauté. C'est le moyen, au contraire, de fortifier et de faire éclater la vertu en laquelle seule reposent l'autorité et la réputation.
Car 1° il n'est pointt de degré si noble dans la hiérarchie sacrée qui puisse rougir de la croix de Jésus-Christ , puisque c'est la croix qui fait toute notre gloire. Plus le poste du Supérieur est éminent, plus il doit s'abaisser pour se rapprocher du divin Maître et se conformer à lui. « Qu'en toute « chose, dit TEcclésiastique, la profondeur de votre humilité « réponde à l'élévation de votre rang. » (Cap. 3). Et Jésus- Christ : « Les princes des nations les dominent avec hauteur; K pour vous, il n'en sera pas de même : que celui qui, parmi « vous, voudra être le premier, commence par se faire le « serviteur des autres. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour « être servi , mais pour servir , et donner sa vie en rédemp- « tion, » (Malth. xx.)
2° On n'élève le Supérieur au-dessus de tous qu'afin qu'il Bcrve de modèle à tous; or comment servira-t-il de modèle dans les exercices pénibles et humiliants , s'il les dédaigne pour son compte et refuse d'y loucher? « Avez-vous été con-
« stîtué en dignité, dit encore l'Ecclésiastique, ne vous aban- « donnez pas à la vanité, mais soyez au milieu de vos frères « comme Tun d*eux. » (Cap. 32). Sur quoi saint Bernard : « Comment serez-vous comme l'un d'eux , si vous êtes orgueil- « leux au milieu des simples , hautain parmi les modestes , « dur à l'égard des doux? » ( Off. Episc, cap. 9). Saint Grégoire, après avoir dit que le bon prélat sait conserver l'égalité avec ses frères dans l'inégalité du rang , s'étudiant à être utile , non à dominer , et arrêtant sa vue sur sa charge, non sur sa dignité , ajoute : « C'est pour cela qu'il est toujours « attentif à deux choses également nécessaires , à se servir de « son autorité et à ne jamais servir son ambition, à faire ce « qu'il doit et à ne point faire ce qu'il veut. » (Past, P. II, c. 6). Saint Bernard a dit dans le même sens, sur l'Epître aux Romains : « Honorez votre ministère, à l'exemple de l'Apôtre; « je dis votre ministère, et non votre domination : c'est à votre « ministère , non à votre personne , que vous devez faire hon- « neur; celui qui recherche son intérêt , fait honneur à sa per- « sonne, et non à son ministère ; et lorsque vous faites hon- « neur à votre ministère , ne le faites pas par de beaux habits, « des équipages , des bâtiments superbes, mais parla pureté « de vos mœurs, l'application aux choses spirituelles, etFabon- «c dance de vos bonnes œuvres. »
3° C'est mal raisonner, au point de vue de la foi et de la raison , que d'accuser les travaux de la sainteté et du zèle entrepris et exécutés avec courage et patience d'aiïaiblir l'éclat de la réputation: comme si l'humilité, la mortification, la pauvreté, les œuvres de miséricorde et toutes les vertus portaient avec elles une sorte d'infamie. « Le solide honneur, dit « saint Jean - Chrysostôme , c'est celui que donne la vertu. « Pour celui-là , il n'a ni fard , ni masque, ni aucun artifice « emprunté ; il ne s'obtient pas par l'adulation, il ne s'achète « pas à prix d'argent, et nul ne peut se porter pour accusateur « contre lui. » ( Quôd nemo lœdilur nisî à se ipso ). Le Fils de Dieu lave les pieds à ses Apôtres ; saint Paul travaille de ses mains pour gagner sa vie ; saint François de Paule lave les
robes de ses frères , les sert à table , balaie Téglise , nettoie le marchepied des autels; saint Ignace, à peine élu Général de son Ordre , va remplir les plus vils emplois à la cuisine ; sainte Claire prend pour maxime et pour règle de conduite de se porter elle-même à ce qu'il y a de plus humble et de plus pénible , plutôt que de le commander. Quel Supérieur se persuadera jamais que la réputation et l'autorité se trouvent là où Jésus-Christ et les Saints ne les ont point cherchées , ou se flattera d'arriver au même but en prenant une voie diamétralement opposée à celle qu'ils ont suivie ?
Non, non, ce n'est ni l'humeur altière, ni le ton despotique, ni la recherche des distinctions , ni la délicatesse sur le point d'honneur qui donnent l'autorité et le crédit , mais la sagesse et la sainteté. La supériorité n'est ni une domination arbitraire, ni une dignité de faste , ni une retraite que puisse convoiter la paresse ou l'égoïsme -^ c'est une servitude, un poste de dévouement , une continuation de la vie humiliée et mortifiée de Jésus-Christ. Les païens ne tenaient pas un autre langage sur la royauté. « Le prince veut-il primer sur ses sujets, disait « Agésilas , que ce soit par la tempérance et le courage , non « par la mollesse et les délices. » « La gloire unique et légi- « time que je souhaite au prince , dit Pline , c'est celle que « donnent la vertu et le mérite , non celle qui résulte des por- « traits et des statues ; celle-ci se brise, l'autre demeure inex- « pugnable dans l'esprit des peuples. » « Donnez à un « cheval des rênes d'or, en deviendra -t- il meilleur? de- « mande Sénèque ; et couvrez vos épaules d'un manteau royal, « enrichi de mille pierreries , me pcrsuaderez-vous que vous a avez les qualités d'un parfait monarque? » Alexandre voyant tant de meubles magnifiques dans le palais de Darius , s'écria : « A quoi cela siir»-il donc nour régner? »
Le Supérieur humble ne cache pas ses vertus el ses talents , et ne laisse paj
avilir son autorité.
Saint Thomas, examinant si le soin de conserver sa réputation ne serait pas un fruit de la vaine gloire, avoue que cela pourrait être dans certains cas, par exemple, lorsqu'on a pour Lut les applaudissements humains; mais si c'est dans un but d'utilité publique, oh ! alors c'est le fruit d'une charité généreuse et digne d'éloges. (2. 2. q. 132, a. 1 ad 3.)
Saint Pierre Damien écrivait à un de ses disciples promu a l'épiscopat : « Appliquez-vous à mener une conduite religieuse « et à conserver une réputation intacte; la conduite sera pour « vous, la réputation pour vous et pour moi ; ou plutôt, moins « pour vous que pour vos ouailles. » (Lib. iv, Ep. 1). L'Epouse des Cantiques se compare à un lis; car le lis a reçu de la nature deux qualités singulières, la beauté et le parfum « Or, dit « saint Bernard, la vertu a aussi sa couleur et son odeur, el « elle n'est point parfaite, si elle n'a l'une et l'autre ; car il ser- « virait peu qu'elle fût pure, si elle n'était odoriférante : c'est « à la conscience qu'il faut demander la couleur, et c'est à la « réputation qu'il faut demander l'odeur. >» ( Serm 7, in f^anl.). Combien de saints personnages, tels que Léon 11, saint Charles Borromée, Dom Bartliélemi des Martyrs, et une infinité d'autres, sous le coup de noires calomnies, n'omirent rien pour faire constater leur innocence, moins, disaient-ils, pour eux que pour les peuples confiés à leurs soins ! ,j
Tibère , au dire de Tacite {Annal. , lib. iv), affirmait que, pour le commun des mortels, les intérêts sont relatifs, mais que, pour les princes, le point capital, c'est la réputation. Il fallait ajouter qu'après avoir établi leur réputation, les princes ia devaient faire servir tout entière au profit de leurs sujets, car les Supérieurs ne possèdent rien que pour leurs inférieurs.
Et parce que la réputation s'appuie aussi sur la science,
Thumililé ne consiste pas non plus à la cacher. « Ce qui ne « se voit pas , est comme s'il n'était pas , dit le jésuite Gra- « cian. Votre savoir n'est rien , si les autres ignorent que « vous savez. Savoir et le savoir montrer, c'est doublement « savoir. Les choses ne passent pas pour ce qu'elles sont, mais « bien pour ce qu'elles paraissent être. A quoi servirait la réa- « liic sans l'apparence? Qu'il y a de choses d'elles-mêmes « grandes qui ne le paraissent pas! et combien d'autres de « minime valeur paraissent beaucoup ! J'aime mieux une once a de talents connus, que cent livres de talents enfouis. » {Hotmiiede cour, max. 99, 130, 277.)
Si l'humilité ne consiste pas à cacher ses bonnes qualités, elle ne saurait aussi consister à laisser avilir son autorité. Il faut unir inséparablement l'amour de l'humilité et le soin de l'aulorité; car l'autorité sans humilité dégénère en arrogance, et l'humilité sans autorité n'est que pusillanimité. « Que « le Pasteur, dit saint Grégoire, prenne garde de laisser les « droits de l'autorité s'affaiblir entre ses mains par suite d'une « humilité mal entendue. Il doit craindre qu'un mépris trop « profond de lui-même, ne l'empêche de maintenir dans les « bornes du devoir ceux dont il a la direction. Qu'il fasse donc « respecter au dehors l'autorité dont il a été investi, dans l'in- « térèt de ses frères *, et qu'il conserve en même temps dans son « ôme la crainte de se laisser dominer par la vanité. » [PasL, P. îî, cap. 5). « Ayez une humilité telle, dit saint Augustin « dans sa Règle, que l'autorité nécessaire pour gouverner n'en « soit pas énervée, » telle que les inférieurs aperçoivent dans l'autc rite ce qu'ils doivent redouter, et dans l'humilité ce qu'ils doivent imiter. Si vous insistez trop sur l'humilité, vous brisez le nerf de l'autorité \ car le frein de la discipline, indispensable pour plier les inférieurs sous le joug de la règle, échappe des mains du Supérieur qui s'abaisse plus qu'il ne convient. Entre une humilité pusillanime et une fierté arrogante est le juste milieu qu'il faut tenir.