‹ Du hachisch et de l'aliénation mentaleChapitre 10 sur 15 · V. — Excitation fébrile · texte numérisé non relu

V. — Excitation fébrile

Tout mouvement fébrile, quelle que soit son origine , à quelque lésion ou trouble local organique qu'il se rattache, lorsqu'il acquiert une certaine violence, ou simplement en vertu de la spécificité de sa nature (i), est susceptible de déterminer dans les facultés intellectuelles des modifications ou même des désordres plus ou moins graves.

Ces désordres peuvent se présenter au début même de la fièvre, à l'issue de la période d'incubation , alors que l'individu qui est menacé se rend

(1) On sait que les fièvres dites contagieuses, la fièvre jaune , la peste, etc., s'accompagnent fréquemment de symptômes cérébraux extrêmement variés ; que le délire qui en est la suite se montre sous des formes qui rappellent les caractères de la folie la mieux dessinée. Pour n'en citer qu'un exemple , dans l'épidémie pestilentielle qui , vers le iv e siècle avant notre ère , ravagea Carthage , la plupart des malades , agités d'un transport frénétique , sortaient en armes pour repousser l'ennemi , qu'ils croyaient avoir pénétré dans la ville,

à peine compte de ce qu'il éprouve. I| en est de même au déclin delà maladie, lorsque commence la convalescence.

Entre autres symptômes qui ouvrent pour ainsi dire la scène, lorsque surtout le système nerveux paraît devoir être le plus en butte aux efforts de la maladie qui se déclare, il faut remarquer le sentiment de pesanteur à la tête, le serrement des tempes, |ps bouffées de cbaleur, les étourdissements, le vague, l'incertitude des perceptions, des idées, la propension à la rêvasserie , la privation absolue ou incomplète du sommeil , que remplacent tantôt une activité exubérante des idées qui errent vagabondes et incoercibles d'un sujet à l'autre, ou bien sont incessamment et comme irrésistiblement attirées vers un sujet particulier, tantôt des rêves con tinuels, bizarres, extravagants.

Los mêmes symptômes, ceux du moins qui ont rapport aux facultés morales, peuvent se reproduire sur le déclin des fièvres graves; ce sont comme les dernières lueurs du délire intense qui a précédé.

On les observe principalement lorsque le mal a nécessité d'abondantes émissions sanguines et qu'un étal d 'anémie en est résulté.

On a dit et on sait depuis longtemps que les sous- I raclions de sang exagérées, que l'absence clans ce liquide de principes suffisamment annualisés, de certains principes Ioniques excitateurs, lels que le fer, peuvent donner lieu aux mêmes accidents nerveux, aux mêmes anomalies intellectuelles que les

raptus congestifs ou que l'introduction de principes délétères dans le torrent circulatoire.

De ce qui précède, il faut conclure que l'excitation fébrile reproduit les mêmes modifications psycho-cérébrales dont il a été si souvent question jusqu'ici, modifications qui se retrouvent inévitablement toutes les fois que la raison doit subir quelque altération, au début de tout désordre partiel ou général des facultés intellectuelles, et qui sont comme les prolégomènes naturels et nécessaires du délire, sous quelque forme et sous quelque type qu'il se présente.

Voici quelques exemples d'hallucinations qui se sont développées dans les circonstances dont nous venons de faire mention.

«... Un ami de Ross montait dans sa chambre; au moment où il quittait les dernières marches de l'escalier pour entier clans cette pièce, il se voit et sent embrassé par une femme vêtue de blanc ; vainement se récriait-il contre cette marque de tendresse, on ne lui répond pas. Ne voyant plus et ne sentant plus le fantôme dont les caresses avaient été rapides et instantanées comme l'éclair , il s'aperçoit d'un malaise dans tous ses membres ; il se couche , la fièvre le prend , et , dix jours après, il meurt (i). »

«... A l'issue d'une fièvre nerveuse, disait Nicolaï (2), lorsque la convalescence était encore faible, un de mes amis, se trouvant couché et éveillé aussi

(1) Rose s Arcana.

(2) Nicolaï, Nicolsim's Journal.

parfaitement que possible, s'aperçut que la porte de sa chambre s'ouvrait, et, en même temps, la figure ou l'apparence d'une femme marcha vers le pied de son lit. Il regarda le fantôme pendant quelques minutes, et, comme ses yeux à la fin étaient fatigués de contempler cette perspective, il se tourna sur lui-même dans son lit et réveilla sa femme; mais, quand il reporta de nouveau la vue sur la chambre, le fantôme n'existait plus. »

« Le marquis de Rambouillet , frère aîné de madame la duchesse de Montausier , et le marquis de Précy, aîné de la maison de Nantouillet , tous deux jeunes hommes de vingt- cinq à trente ans, étaient intimes amis, et allaient à la guerre comme y vont en France toutes les personnes de qualité. Comme ils s'entretenaient un jour ensemble des affaires de l'autre monde, après plusieurs discours qui témoignaient qu'ils n'étaient pas trop persuadés de ce qu'on en dit , ils se promirent l'un à l'autre que le premier qui mourrait en viendrait apporter des nouvelles à son compagnon. Au bout de trois mois, le marquis de Rambouillet partit pour les Flandres, où était la guerre, et de Précy, arrêté par -une grosse fièvre , demeura à Paris. Six semaines après, de Précy convalescent entendit , sur les cinq heures du malin, tirer les rideaux de son lit, et, se tournant pour voir qui c'était, il aperçut le marquis de Rambouillet, en buffle et botté. Il sortit de son lit, et voulut sauter à son cou pour lui témoigner la joie qu'il avait de son retour ; mais Ram-

bouillet, reculant de quelques pas en arrière, lui ditque ses caresses n'étaient plus do saison; qu'il ne venait que pour s'acquitter de la parole qu'il lui avait donnée; qu'il avait été tué la veille dans la tranchée ; que tout ce que l'on disait de l'autre monde était très certain ; qu'il-devait songer à vivre d'une autre manière, et qu'il n'avait point de temps à perdre, parce qu'il serait tué dans la première occasion où il se trouverait.

» On ne peut exprimer la surprise où fut le marquis de Précy à ce discours. Ne pouvant croire ce qu'il entendait , il fit de nouveaux efforts pour embrasser son ami, qu'il croyait le vouloir abuser; mais il n'embrassa que du vent, et Rambouillet, voyant qu'il était incrédule, lui montra l'endroit où il avait reçu le coup, qui était dans les reins, d'où le sang paraissait encore couler.

«Après cela, le fanlome disparut, laissant de Précy dans une frayeur plus aisée à comprendre qu'à décrire... 11 raconta à toute sa maison ce qu'il venait de voir; mais on attribua cette vision à l'ardeur de la fièvre, qui pouvait altérer son imagination (i). »

« Dans l'état d'affaisseme:it qui suivit une maladie inflammatoire, un homme, également distingué par son esprit et par ses talents militaires, fut assailli de visions d'autant plus étranges qu'il jouissait, en même temps, de la plénitude de sa raison ;

( I ) Mémoires de Roeheforl

qu'aucun de ses sens n'était altéré, et que néanmoins les objets fantastiques qui l'obsédaient, et qu'il savait bien ne pas exister, frappaient sa vue aussi fortement et lui étaient aussi faciles à énumérer et à décrire que les objets réels dont il élait environné ( i). »

VI — Affections convulsives.

On sait que ces sortes d'affections, l'épilepsie , l'hystérie, pour ne mentionner que les principales d'entre elles, s'accompagnent fréquemment d hallucinations d'un ou plusieurs sens, c'est à-dire d'un état hallucinatoire général ou partiel. Disons même que, dans aucun cas, le phénomène hallucinatoire, en lanl principalement qu'il se rapporte à la sensibilité générale , ne se montre ni plus varié ni plus étrange.

Ces faits ont été signalés par tous les auteurs avec plus ou moins d'exactitude. On ne saurait en dire autant des symptômes ou accidents psycho-cérébrauxau milieu desquels l'étal hallucinatoire prend naissance, et qui ne sont autres que le fait primordial.

Si l'on interroge avec soin les malades; si , par des questions appropriées, on vient en aide à leur jugement ou à leur conscience intime naturellement incertaine et peu clairvoyante en pareille matière,

(l) E. Salwrte, Sciences occultes.

il sera facile d'avoir une idée claire et précise des phénomènes qui s'accomplissent dans le cas dont il s'agit.

Beaucoup de malades ne sont pas frappés avec cette promptitude qui leur ôte tout moyen de se reconnaître. Ils sont avertis de l'approche du mal ; certains accidents physiques et moraux les préviennent et les font se mettre sur leurs gardes.

Quelque temps à l'avance, plusieurs jours ou seulement quelques heures, quelques minutes môme, ils éprouvent à la tête une sensation particulière ; sensation qu'ils comparent le plus ordinairement à des étourdissements , à des vapeurs passagères. Ils ont des absences d'esprit, des distractions involontaires; des nuages leur passent devant les yeux; ils se surprennent à avoir les idées les plus bizarres, les plus incohérentes, et même à articuler des mots qui ne se rattachent à aucune idée librement conçue et dont ils aient conscience.

Chez quelques uns , les hystériques principalement, aux désordres intellectuels que nous venons de signaler s'en joignent bientôt d'autres qui ont exclusivement rapport aux facultés affectives; ce sont des terreurs paniques, des craintes non fondées, une vive anxiété, etc.

Quand les hallucinations se montrent , l'accès est proche et ne tarde pas à éclater.

J'ai eu, plusieurs mois, dans mon service, à Bicêtre . un épileptique dont les accès étaient presque toujours précédés d'hallucinations. En même

temps que certains douleurs se faisaient sentir dans les articulations, que ses doigts devenaient froids et roides, cet homme, qui était d'habitude fort calme, laborieux et d'une grande douceur de caractère, devenait, peu à peu, turbulent, bavard , indocile. 11 continuait son travail, mais d'une manière distraite, et, comme il le disait lui môme, « il avait beau faire, il n'était plus à son affaire, sa tète n'y était plus...»

Insensiblement L*" devenait sombre, taciturne, évitait ses camarades , manifestait des craintes d'empoisonnement , une vive défiance à l'égard de tous ceux qui vivaient près de lui. Enfin, il entendait des voix menaçantes, injurieuses; il se croyait suivi par des espions. Un soir, il quitte la maison où il habitait, faubourg Saint-Antoine, en criant à l'assassin; il fuit à toutes jambes le long du canal Saint-Martin, se croyant poursuivi par trois hommes armés qui en voulaient à sa vie. Il ne rentra chez lui que le lendemain, au jour. Il avait passé la nuit blotti derrière des tas de bois qui se trouvent le long du quai.

11 y a trois mois , environ, j'ai été consulté par un jeune homme qui me donna sur sa maladie les détails que voici : «Je ne sais ce que j'éprouve; mais comme j'ai longtemps vécu avec S..., que vous avez traité pour des attaques d'épilepsie, j'ai peur d'avoir gagné son mal. Je remplis des fonctions reli gieuses dans un temple hébreu. Lorsque mon mal me prend, je ne sais plus ce que je fais, je suis

contraint de m'arrêter à chaque instant. Je suis distrait au-delà de tout ce que je peux dire; je pense à toute autre chose qu'à ce dont je dois m 'occuper: il me vient mémo à l'idée de prononcer d'autres paroles que celles que je veux dire; j'ai grande peine à m'en empêcher, ,1e suis un peu dur d'oreille, naturellement, et cela depuis que je me connais; dans mes crises , je crois que je n'entends plus du tout, ou j'entends fort mal ; la tête me tourne; enfin je deviens comme idiot , et je n'ai rien de mieux à faire que de cesser toute occupation, sous peine, je le sais bien . de faire tout de travers. — Je n'ai jamais mal à la tête; je n'y ressens point de chaleur extraordinaire; ma vue ne se Irouhle jamais. Quelquefois , sans avoir froid , sans éprouver aucun malaise, il me passe des frissons par tout le corps, et, au même moment, je cligne des yeuœ malgré moi ; il me semble que le frisson a aussi passé dans

mon cerveau cle.»

Un jeune Israélite, celui dont il était question tout-à-1'heure, S... était atteint, depuis plusieurs années, d'une affection convulsive dans laquelle prédominaient les caractères les mieux tranchés de l'hystérie. S. ..ne perdait jamais la conscience de son état , au plus fort même de ses accès, qui , parfois, avaient une intensité effrayante. Pendant près le deux années qu'il a passées dans ma salle d'infirmerie, j'ai pu, bien souvent, lui demander compte de ce qu'il éprouvait, au début de l'accès. C'étaient, à peu de chose près, quant au moral,

les mêmes désordres que ceux que je décrivais dans l'observation précédente. Cependant ils duraient moins de temps, et, d'un autre cote, ils avaient beaucoup plus de gravité. S... comparait l'état dans* lequel il se trouvait alors à une ivresse passagère. «C'est absolument, m'a-t il dit plusieurs fois, comme si j'avais bu lout d'un coup une bouteille de fort vin ; je sens quelque chose qui me monte à la tèle, les oreilles me tintent, mes idées se perdent, quelquefois je voudrais parier et je ne peux pas ; d'autres fois , je parle malgré moi ; il me semble que je m'en vais dans l'autre monde...»

A cette période du mal , quelquefois auparavant, surviennent les convulsions; S... se jette sur son lit, après avoir averti les infirmiers ou quelques uns de ses camarades de salle, et il attend que l'accès soit terminé Souvent il pouvait encore répondre, par signes, aux questions qu'on lui adressait; d'autres fois il semblait étranger à tout ce qui se disait autour de lui ; il n'en était rien , cependant , car, l'accès fini, S... nous racontait tout ce qui s'était dit ou fait durant «sa léthargie. »

Il me serait facile de multiplier ces observations; mais celles qui précèdent suffiront pour appeler l'attention sur le fait de psychologie morbide que nous avons en vue et établir que les désordres de l'esprit, et en particulier l'état hallucinatoire, qui accompagnent certaines névroses , découlent de la même modification psychique , ou, si l'on veut, commencent par celte même modification psychique

que nous essayons de mettre en évidence à chaque division de ce travail.

VII. — Causes débilitantes. Privations : la faim, la soif. lie froid.

Il est une condition physiologique , de toutes la plus indispensable au jeu régulier des différents rouages de l'organisation : c'est la nutrition , ou l'acte par lequel des subslances solides ou liquides sont introduites dans l'économie pour contribuer à l'accroissement des organes et remplacer les matériaux qui ont été expulsés par suite du mouvement excrémentiliel.

Cette condition venant à manquer, le système d'organes auquel ont été départies les fonctions intellectuelles manifeste son état de souffrance par des symptômes dont l'élrangeté, la bizarrerie, le singulier contraste qu'ils présentent avec la situation de l'individu ont, de tout temps, excité la surprise des observateurs.

Nous verrons bientôt, qu'étudiés à notre point de vue, ces symptômes, loin de paraître extraordinaires, il y aurait bien plutôt lieu de s'étonner s'ils se montraient différents de ce qu'ils sont, en d'autres termes, si les modifications intellectuelles ne présentaient pas les caractères que nous leur connaissons.

Je n'ai point à m'occuper du mode d'action des causes énumérées en tête de cet article , de la manière dont la privation d'aliments solides ou liqui-

des agit sur le système cérébral , jette le trouble clans son organisation la plus intime, et, par une suite nécessaire , dans les fonctions dont il est chargé. Je ne rechercherai point s'il y a réaction sympathique de l'estomac, ou, comme l'aurait dit Broussais, retentissement de l'excitation gastrique sur le système cérébral; ou bien encore, si l'impression morbide ressentie par le cerveau n'est pas le résultat de la vicialion des liquides, du sang en particulier, causée par l'absence des molécules réparatrices La solution de ces questions n'est ici d'aucun intérêt. Il importe que nous portions notre attention sur la nature des désordres intellectuels qui s'observent dans les circonstances dont il s'agit.

Ici, comme toujours, la scène s'ouvre par tous les indices les mieux tranchés de l'excitation maniaque, ou de la dissociation graduelle des idées, de la transformation de la vie positive, réelle, qui s'alimente de sensations venues du dehors, en une existence toute d'imagination, nourrie de sensations internes, ou, pour parler plus exactement, du mélange, de la fusion de ces deux existences.

Que si je signale ces phénomènes avec une assurance qui surprendra peut-être ^l'observation , en pareil cas, est si restreinte , si difficile !), c'est que je me fonde sur mon expérience personnelle, et que je parle d'après mes propres sensations.

En juillet 18.37, j e traversais celte partie du désert africain qui s'étend le long du littoral méditerranéen , de Damiette , ou plutôt du lac Men-

— âto —

zalé à El-Arich. Un domestique français , un drogman turc , et trois conducteurs de chameaux formaient le personnel de la caravane. Après huit jours de marche dans les sables, par une température de 36 à 38% notre provision d'eau étant entièrement épuisée, il nous fallut avoir recours à l'eau saumâtre que l'on peut se procurer en creusant le sable à une certaine profondeur. Celle détestable boisson nous répugnait si fort, que nous ne nous décidions qu'avec une peine extrême à en avaler quelques gorgées pour étancher la soif ardente qui nous dévorait.

J.. (le domestique), homme d'une cinquantaine d'années, plein de santé, et qui, un peu plus tard, devait mourir de dysenterie, fui le premier à ressentir les inconvénients de la privation d'un liquide potable; son activité, sa vigueur, que les fatigues du voyage, l'élévation de la température, les rafales du Kamsin n'avaient pu abattre, semblèrent l'abandonner insensiblement. Il était devenu singulièrement indolent, et j'avais besoin do stimuler son courage, ce qui n'avait jamais été nécessaire auparavant. Tout en cheminant sur son dromadaire, il éprouvait une lendance invincible au sommeil. Il ne dormait pas ; cependant il était absorbé par des pensées, des souvenirs qui tous le reportaient vers son pays. — « C'est étonnant, me disait-il, j'ai beau faire, mais je ne peux pas m'ôter tout cela de l'idée. Je ne dors pas cependant. Eh bien, malgré cela, je croyais y être; c'est absolument comme si j'y avais

été. — Où donc croyiez-vous être?— Mais dans mon pays, à Cuillhat, en Auvergne, quoi donc! — Vous rêviez. — Mais non, pas plus qu'a présent que je parle h monsieur; je voyais nos montagnes couvertes de verdure, des ruisseaux, des sources d'eau claire comme du cristal... Quel malheur que tout cela ne soit pas plus vrai que cette eau et ces arbres qui sont là-bas devant nous et qui s'éloignent à mesure que nous croyons en approcher ! »(i... voulait parler des effets du mirage.)

Une fois en train de parler, J... ne tarissait plus sur ce sujet. Impossible de porter sa pensée ailleurs.

Vers la fin du onzième jour de marche, nous arrivâmes à El-Arich, où nous trouvâmes de l'eau douce eu abondance. Il était temps pour le pauvre J...,car son excitation n'eût pas tardé, je crois, do dégénérer en une véritable manie.

J'avais éprouvé, à peu de chose près, les mémos accidents que mon domestique, et je pus les étudier sur moi-même. J'étais, au reste, toujours parvenu à avaler de temps à autre quelques gorgées d'eau; c'est à cela sans doute que je dus de n'avoir ressenti que de légers maux d'estomac et un peu de sécheresse dans la gorge.

Cependant je m'étais senti peu à peu dominé par un invincible penchant au sommeil. L'éclatante lumière qui Inondait l'espace et était reflétée par lc\, sables brûlants me fatiguait la vue. Lassé de la mo notonic du déaerl et de l'éternel aspect de vastes

plaines de sable, bornées à l'horizon par de fantastiques rivières, j'avais pris l'habitude de lire en marchant. Je me trouvai tellement distrait que j'avais toutes les peines du monde à suivre une idée. Mon attention , de plus en plus incertaine, vacillante, semblait s'affaiblir. Plus je faisais d'efforts pour tromper le temps, comme on dit, et surtout la soif qui devenait à chaque instant plus pressante, plus je sentais mon impuissance. Bientôt, je ne songeai plus qu'au moment où, arrivé à EI-Arich, nous aurions de l'eau à discrétion, au bonheur extrême que j'éprouverais à me désaltérer, et à boire autant que je voudrais et quand je voudrais. Je m'efforçai de combattre ces idées, en portant ailleurs mon attention, en appelant pour ainsi dire à mon aide le souvenir de sensations passées, en évoquant dans mon imagination les tableaux les plus faits pour m'émouvoir... Impossible! La jouissance, la félicité sans égale qui m'obsédait sans cesse, m'absorbait tout entier, c'était celle d'étancher ma soif, et j'aurais donné tous les plaisirs du monde pour l'ineffable jouissance d'un verre d'eau. Je ne rêvais que glaces, sorbets; je me représentais surtout avec délices, et une telle vivacité de souvenir que cela ressemblait presque à une hallucination, certain café de la place ciel Castello, à Naples, où j'avais habitude d'aller le soir, pendant les chaleurs du mois d'août, prendre de délicieuses granité. C'était une véritable monomanie de mon imagination enchaînée dans le cercle des idées des souvenirs qui se rattachaient à

l'appétit , au besoin instinctif qui était en souffrance

Le fait primordial, les conséquences psychiques qu'il entraîne, ne ressortent pas moins évidemment de ce qui vient d'être dit que des considérations auxquelles nous nous sommes livré dans les articles précédents.

L'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté. Certaines idées, celles qui étaient présentes à l'esprit au moment même où il perdait sa liberté et sa spontanéité d'action , deviennent de plus en plus prépondérantes au fur et à mesure que le désordre général s'accroît et que l'ébranlement intellectuel est plus considérable.

Pour les mêmes motifs, les liens qui nous rattachent au monde extérieur se relâchent, se brisent; la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à celle de l'imagination ; insensiblement, les objets qui n'existent que par celte dernière faculté nous impressionnent comme la réalité même, comme cela arrive dans un songe; répétons-le encore , nous rêvons tout éveillés ; nous confondons ensemble les perceptions de la vie réelle avec les perceptions de la vie imaginaire.

Quand la soif se fait sentir, il est naturel que nous pensions aux moyens les plus propres à la calmer. Celte pensée, qui doit se présenter la première à l'esprit , devient le point de départ d'une foule d'autres qui ont avec elle des rapports plus ou moins éloignés, et cela en vertu de la loi d'association des idées, association qui, dans le cas

dont il s'agit, comme dans l'excitation maniaque et dans les rêves, s'exerce avec toute son énergie native et, pour ainsi dire, organique, sans ôtre refrénée par la volonté libre et réfléchie.

Ainsi , en proie aux tourments d'une soif ardente, au milieu des sables brûlants du désert, c'est au souvenir d'eaux limpides, de lieux qu'une puissante végétation inonde de fraîcheur et d'ombre que s'attache , de préférence , notre imagination. On sait que les malheureuses victimes d'un naufrage célèbre, livrées à toutes les tortures de la faim et de la soif, à toutes les angoisses du désespoir, à chaque instantprêtes à descendre dans l'abîme, éprouvaient des visions dont le charme contrastait affreusement avec leur situation.

Le froid intense et prolongé peut jeler dans le délire et développer l'état hallucinatoire. Ces effets doivent-ils être attribués, ainsi qu'on l'a prédendu, à une sorte d'engourdissement , de torpeur do la sensibilité et des fonctions nerveuses? Pour nous, nous croyons qu'ils sont dus plutôt au refoulement du sang de la périphérie du corps au centre, refoulement qui produirait une sorte d'état congeslif des organes intérieurs, et en particulier du cerveau. Quoi qu'il en soit, nous retrouvons dans ces effets, comme dans toutes les autres conditions du délire, que nous avons passées successivement en revue, les symptômes les mieux tranchés de l'excitation intellectuelle, de cet état de demi -sommeil, de rêve coïncidant avec l'état de veille, qui décèlent l'étal primordial.

M. le docteur Prus, que tout le monde sait être si bon juge en fait d'accidents nerveux, éprouva sur lui-même l'influence d'un froid extrême, lorsque , en 1814, il quitta le corps d'armée auquel il était attaché pour aller à deux lieues de lavoir sa famille. «A peine avais-je fait une lieue par le froid le plus rigoureux, que je m'aperçus, dit M. Prus, que je n'étais pas dans une disposition normale. Je marchais par habitude plutôt que par la force de ma volonté; tout mon corps me semblait d'une légèreté extrême. Connaissant la cause et le danger de cet état , je voulus, mais en vain , hâter ma marche; ce qui me gênait davantage , c'est que mes yeux à chaque instant se fermaient malgré moi . A lors j 'étais assiégé par une foule d'images gracieuses; je me croyais transporté dans des jardins délicieux ; je voyais , par la pensée , des arbres , des prairies, des ruisseaux (1). »

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