‹ Du hachisch et de l'aliénation mentaleChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

£ I er . — Hallucinations chez les aliénés.

Dans les chapitres précédents, nous avons démontré expérimentalement que toutes les fois que

(I) Rapport fait à la Société de médecine (novembre 1843).

le phénomène si curieux des hallucinations s'offrait à notre observation , que partout où ce phénomène se mêlait aux actes delà vie réelle, nous retrouvions infailliblement les conditions psychiques, les modifications intellectuelles , en d'autres termes, la lésion dynamique nerveuse que l'action de l'éx trait de chanvre indien nous a appris à connaître, et nous avait signalée déjà comme la source primitive , le fait primordial et générateur de tous les autres phénomènes pathologiques des facultés morales.

Nous l'avons constatée, cette lésion : 1" dans l'état hallucinatoire produit par l'action des substances toxiques; y." dans celui qui se développe sous l'influence de circonstances physiologiques (elles que nulle faculté mentale ne paraît être coïncidemmenl lésée, et que, dans l'impossibilité où l'on était de le rattacher à aucun fait morbide, on s'est borné à, faire remarquer cette bizarre et curieuse coïncidence des hallucinations et de Y état sain; 3" dans l'étal intermédiaire à la veille et au sommeil cl dans le sommeil complet; 4" enfin, dans cerlains étals pathologiques autres que l'état de folie, susceptibles de faire naître l'état hallucinatoire, tels que :

a — les congestions cérébrales,

b — l'état fébrile, à son époque d'inva-sion et à son déclin ,

c — les névroses,

d — enfin la privation d'aliments, de boissons, le froid intense et prolongé.

La continuation des recherches auxquelles nous venons de nous livrer, et dont nous exposions toutà-1'heure les résultats, nous amène naturellement à faire application de l'opinion que l'observation intime nous a suggérée concernant la nature psychique du délire, à l'aliénation mentale, à l'état de folie caractérisée, dont, comme on sait, l'état hallucinatoire est un des symptômes les plus fréquents, un des faits fondamentaux.

Et d'abord, d'après tout ce qui a été dit, nous sommes porté à conclure à priori que l'excitation intellectuelle, la désnssociation brusque ou graduée des idées . l'affaiblissement ou la rupture complète de l'équilibre entre les divers pouvoirs intellectuels , en un mot , ce que nous avons désigné sous la dénomination collective de fait primordial , est la source des phénomènes d'hallucination propres à l'état de folie.

Voyons maintenant les faits et soumettons à leur contrôle les enseignements du hachisch concernant la nature psychologique de l'état hallucinatoire.

Afin d'éclairer notre marche, nous arrêterons d'abord notre attention sur les faits les mieux connus, les plus évidents, pour arriver ensuite à ceux qui , par leur nature , sont moins accessibles à l'investigation. Là où nous ne pourrons pénétrer par l'observation directe, immédiate, l'induction nous montrera la voie; l'induction , ce guide précieux auquel il faut bien avoir recours toutes les fois que l'élude des faits sur lesquels on a besoin de s'ap-

puyer a été incomplète , ce qui arrive fréquemment, car de quels faits pourrait-on dire qu'ils ont été examinés sous toutes leurs faces, épuisés, si je puis m'exprimer de la sorte , dans toute leur fécondité? Nous examinerons donc les cas de folie dans lesquels on voit l'état hallucinatoire atteindre son plus haut degré de développement , sans nous arrêter à ceux de moindre importance. Bien que la folie par ivresse soit assurément une des aliénalions mentales dans lesquelles les hallucinations se produisent sous les formes les plus variées, nous n'en parlerons point ici, d'abord parce que, dans un de nos précédents articles, nous avons signalé les phénomènes palhologiquesqui lui sontpropres, et dans lesquels nous avons retrouvé \e fait primordial; en second lieu parce que, par la nature de sa cause déterminante, elle se confond, jusqu'à un certain point, avec les désordres intellectuels causés par le hachisch.

Il n'est pas de forme d'aliénation mentale dans laquelle l'état hallucinatoire se rencontre à un degré aussi élevé que dans la stupidité.

C'est aussi dans la stupidité que le fait primordial ou générateur apparaît dans sa plus grande évidence.

M. Baillarger, dans un excellent mémoire, inséré dans le premier numéro des Annales médico-psychologiques, a appelé l'attention sur la nature réelle (aa point de vue symplomatologique) du délire de certains aliénés, confondus jusqu'ici avec ceux aux-

— SIO — quels les auleurs onl donné le nom de stupides, et dont l'état avait reçu d'Esquirol la dénomination de démence aiguë.

Qu'on lise attentivement les observations rapportées par M. Baillargcr, et l'on verra que les aliénés dits stupides vivent au milieu d'illusions et d'hallucinations de toute espèce; que chez eux, pour me servir des expressions de ce médecin , les impressions externes ont subi une sorle de transformation, à loi point qu ils semblent ne plus exister que dans un monde imaginaire.

Groupant les principaux caractères du délire observé chez les stupides, M. B .. les résume ainsi qu'il suit : « ...L'aliéné stupide n'a cessé d'être en proie à des illusions et à des hallucinations terri' blés. Il était dans un désert ou aux galères, dans une maison de proslilution, dans un pays étranger et en prison; une salle de bains élait pour lui l'en* fer. 11 prenait des baignoires pour des barques , un vésicaloire pour la marque des forçais, des aliénés pour des morts ressuscites, pour des fdles publiques , des soldats déguisés. Les figures qu'il voyait étaient hideuses et menaçantes ; il lui semblait que tout le monde était ivre. II apercevait autour de lui des voitures cbargées de cercueils , son frère au milieu des supplices, une ombre au pied de son lit , des cratères de volcans, des abîmes sans fond qui allaient l'engloutir, les trappesd'un soulerrain. De tout ce qu'il entendait , il ne ressortait pour lui que ces mois : Il faut le Umr, le brûler, etc. On

— 3*20 — lui disait des injures , sa tête était remplie de bruils de cloches ; des détonations d'armes à feu éclataient autour de lui; ses parents, en lutte avec des assassins, imploraient son secours. On l'interrogeait sur toutes les actions de sa vie, et il répondait ; il entendait une mécanique avec laquelle on torturait ses enfants ; son corps était traversé par des balles, son sang coulait dans la terre; il avait sur la poitrine quelqu'un qui l'élouffait; il s'accusait de tous

les malheurs, elc

• • . Le plus souvent, il comprenait les questions qu'on lui faisait; mais il ne peut dire pourquoi il ne répondait pas, pourquoi il ne criait pas au milieu des dangers imaginaires qui le menaçaient. Qu'est-ce qui retenait sa volonté? Qu'estce qui paralysait sa voix et ses membres ? Il n'en sait rien ; quelquefois il aurait voulu crier, se lever, il ne le pouvait pas. Quand cet état a cessé, le malade a semblé sortir d'un long assoupissement; il a demandé où il était et depuis quand. Il ne peut, dit-il, mieux comparer ce qu'il a éprouvé qu'à un mauvais rêve. »

Les points de contact que présente l'état des aliénés stupides avec l'état de rêve sont nombreux et ne pouvaient échapper à l'esprit observateur de M. Baillarger, qui fait remarquer que « l'homme qui rêve, comme l'aliéné frappé de stupidité, a perdu la conscience du temps, des lieux, des personnes ; qu'il a des hallucinations nombreuses, et que s'il perçoit quelques impressions externes, elles de-

viennent la source d'autant d'illusions. . La volonté est suspendue, et l'esprit laisse errer les idées, comme cela a lieu pendant la veille, dans l'état de rêverie... »

Une des malades qu'il avait observée et qui lui avait rendu très exactement compte de son état, lui dit qu'elle ne pouvait mieux comparer ce qu'elle avait éprouvé qu'à un mauvais rêve!

Que l'on veuille bien se rappeler ce que nous avons dit de l'étal de rêve en particulier, de cet état qui précède ou suit le sommeil, état mixte qui semble participer également de la veille et du sommeil; combien nous avons insisté sur l'analogie ou mieux l'identité de cet état avec celui que nous comprenons sous le nom de fait primordial; n'aurons-nous pas la preuve qu'à ce même fait se rattache, comme à une source essentielle, l'état des aliénés stupides?

M. Baillarger signale chez les aliénés stupides « la perle de la conscience du temps, des lieux...,» et ce sont là précisément les symptômes fondamentaux de la modification intellectuelle produite par le hachisch : c'est ce que nous avons fait observer au commencement de ce travail , comme nous l'avions, du reste, déjà fait, il y a quatre ans, dans notre mémoire sur le traitement des hallucinations ; nouvelle preuve fournie par l'observation, nouveau fait qui établit la consanguinité des désordres intellectuels chez les aliénés slupides, et de ceux qui sont dus à l'action du hachisch, et conséquemment

relie les uns et les autres, au point de vue de leur origine psychique, au fait primordial.

La similitude qui se fait remarquer entre la stupidité et l'étal de rôve ne décèle pas seule l'existence du fait primordial.

Certains symptômes qui ont apparu lors de l'invasion de la maladie, certaines circonstances dan9 lesquelles elle a (ait explosion, ou, si l'on veut, les accidents contemporains de la naissance du délire, etc., en portent une empreinte non douteuse. C'est ainsi que des six observations recueillies par M. Baillarger (une seule exceptée, la deuxième, qui est nulle quant aux antécédents de la maladie), il n'en est pas une seule dans laquelle on ne retrouve quelqu'une des causes les plus actives du fait primordial, telles que céphalalgie intense, fièvre cérébrale , convulsion (obs. i' e ), migraines habituelles, aménorrhée, pertes utérines, usage inaccoutumé du café noir (obs. 3 P ). douleurs sus-orbitaires, étourdissements, suppression d'hémorrhagies habituelles (obs. 4')> suites de couches (obs. 5 e ), arrêt subit d'un flux hémorrhoïdal abondant (obs. (>').

Ces données, quelqueincomplètesqu'ellessoient, ne nous permettent pas de douter que, convenablement interrogés (nous entendons à notre point de vue) et mis sur la voie de se rendre compte de ce qu'ils éprouvaient, d'analyser leurs sensations intimes, les malades n'eussent signalé et précisé nettement l'affaiblissement de leur volonté, la désagrégation de leurs idées, dont la conscience

éclairée, la volonté réfléchie ne réglait plus l'association normale, source première des désordres intellectuels qui éclatèrent plus tard. Nous voyons même que l'une des malades avait déclaré qu'elle croyait devenir comme imbécile; une autre se persuadait que tout le monde était ivre, etc.

Généralement, en décrivant un fait quelconque, on ne s'attache qu'aux côtés les plus saillants , ou bien encore aux facettes que des idées préconçues et systématiques mettent le plus en relief, éclairent d'une lumière qui manque aux autres; de là vient que, dans les descriptions que les auteurs nous ont laissées des cas d'hallucination, nous trouvons rarement et à peine indiqué le fait primordial, qui, bien que capital au double point de vue ctiologique et du traitement, échappe facilement, en raison de ses caractères peu tranchés et essentiellement transitoires, à l'observation.

En étudiant le point de départ physiologique du phénomène hallucinatoire, nous trouverons rarement à nous étayer de l'observation de nos devanciers. Heureusement que nous serons assez riche de notre propre fonds pour qu'il nous soit facile de démontrer que, dans les cas où l'on peut se procurer des renseignements clairs, précis sur le début de la maladie; où l'halluciné, en étal d'apprécier le jeu de ses facultés intellectuelles, d'analyser le désordre qui les envahissait, a pu s'apercevoir de ce qui s'est passé dans son esprit lorsque le mal a fait explosion, s'en rendre compte, ou pour le moins

on garder le souvenir, etc., que dans ces cas, dis-jev la lésion primordiale a invariablement offert les caractères que nous nous sommes appliqué à faire connaître.

Madame *** croit s'être rendue coupable d'une foule de crimes qoï l'ont rendue abominable aux. yeux de Dieu. Elle est damnée, et, à cause d'elle, toutes les créatures de Dieu vont être anéanties. En novembre i84 / Ji il survient une légère excitation maniaque; le visage s'agile et se colore; les yeux brillent d'un éclat inaccoutumé; les lèvres se sèchent: le pouls est petit et accéléré... Madame *** n'a jamais été plus tourmentée, ses angoisses n'ont jamais clé plus vives. Elle n'a plus un instant de sommeil ; elle a conçu des idées de suicide, et elle met tout en œuvre pour les exécuter. Elle ne comprend pa9

qu'on laisse vivre un monstre de son espèce

Comme les idées fixes, les hallucinations se multiplient sous l'influence de l'excitation maniaque. Lorsqu'au matin on enlr'ouvre les volets de sa chambre et que la lumière y pénètre , madame *'* s'écrie que c'est un rayon des feux de l'enfer ; les démons vont paraître et s'emparer de son corps.

La nuit, elle a entendu la voix de sa mère qui l'appelait à elle ; sa mère l'avertissait que deux démons l'attendaient à la porte de sa chambre pour l'emporter en enfer. Elle lui disaitencore : « Toules les fois que tu sentiras de la chaleur te monter au cerveau, tu devras t'attenrlre à mourir, la dernière heure aura sonné, etc. »

Je lui demandai si effectivement elle sentait ces chaleurs : « Toujours, quand ma mère ou mon fils me parlent : c'est le signal qui m'avertit de leur arrivée. »

Une jeune dame fait une fausse couche. Il survient une métro-péritonite qui s'accompagne de délire général au milieu duquel apparaissent quelques idées fixes, et parfois des illusions et des hallucinations. Après un certain temps, les accidents physiques disparaissent à peu près complètement ; le désordre des facultés morales persiste , moins intense et modifié dans sa forme. L'incohérence des idées a cessé , mais il reste des convictions délirantes et des hallucinations- Ces anomalies intellectuelles affectent le type intermittent, irrégulier, et s'enveloppent, pour ainsi dire , de formes étranges et insolites. L'émotion la plus légère, une simple observation faite avec douceur, suffisent pour les faire naître. Madame *** passe lout-à-coup, et sans transition aucune, de l'état de santé à l'état de maladie , absolument comme on passe de la veille au sommeil. Madame**' se sent étourdie; ses idées se troublent, s'égarent; insensiblement elle perd la conscience d'elle-même, elle est emportée dans un monde imaginaire... Il n'y a qu'une manière d'exprimer l'idée que font naître ces accidents : madame *** s 'endort les yeux ouverts. En effet, son regard devient fixe, immobile; l'attention s'en est retirée; aucun rayon intellectuel n'en jaillit plus. Les mouvements du corps sont incertains, ra-

pides , désordonnés; les mains cherchent, saisissent au hasard les divers objets qui se trouvent à leur portée : c'est une espèce de carphologie semblable à celle des fébricitants. Madame *** parle seule, murmure des paroles le plus souvent inintelligibles.

Ces accidents (que madame**' appelle ses étourdissements!) ont une durée extrêmement variable. Souvent ils passent avec une telle rapidité, que la malade est seule à s'en apercevoir. Lorsqu'ils se prolongent, il n'y a qu'un moyen de les faire cesser, c'est de toucher la malade, qui se réveille alors toutà-coup, comme frappée d'une commotion électrique. Le toucher paraît être le seul sens qui soit alors susceptible de ressentir les impressions extérieures; rien ne paraît pouvoir tirer de leur engourdissement les sens de la vue, de l'ouïe ou de l'odorat.

Jusqu'ici, les accidents que nous venons de décrire ont, comme on le voit, une grande ressemblance avec ceux qui sont propres au somnambulisme ou plutôt à l'extase, mais ils sont loin de caractériser à eux seuls la maladie de madame ***. On pourrait dire, en quelque sorte, qu'ils ne sont que le canevas sur lequel viennent se dessiner d'autres désordres intellectuels, qui semblent participer également de l'état de rêve et de la folie ordinaire. Rarement il arrive de voir l'état de veille et l'état de sommeil plus distincts tout à la fois et plus intimement confondus. En voici quelques exemples :

Il est arrivé à madame*** (c'est d'elle même que nous tenons ces détails) de parcourir la rue Saint- Denis dans presque toute sa longueur, seule et plongée dans cet état mixte dont nous parlons. Bien qu'absorbée tout entière par ses sensations intérieures, elle conservait assez néanmoins la conscience des objets extérieurs pour éviter d'être heurtée soit par les voitures, soit par les individus qui se trouvaient sur son passage. Lorsqu'elle se réveilla, madame*** s'aperçut qu'elle avait fait beaucoup plus de chemin qu'elle ne devait, et revint sur ses pas.

Une autre fois, se trouvant avec son mari et moi dans une chambre où était un piano, il lui prit envie de faire de la musique. Après avoir essayé quelques airs, nous la vîmes se pencher légèrement à droite et prêter attentivement l'oreille-, puis, sans cesser de jouer du piano, entrer en conversation avec un être imaginaire , conversation à bâtons rompus qu'elle entremêlait de tirades harmoniques.

Le plus ordinairement madame *** méconnaît les personnes qui l'entouraient et jusqu'à son mari, qu'elle aime éperdument. Elle redoute pour lui toute sorte de dangers; on veut le lui enlever; on veut l'assassiner, etc. Elle est persuadée qu'elle a eu un enfant, et que cet enfant lui a été pris Une de ses hallucinations les plus fréquentes consiste à voir un homme à figure sinistre qui tient entre ses bras cet enfant meurtri et sanglant. Quand son mari s'absente, des voix lui répètcntsans cesse qu'il est perdu

pour elle, qu'elle ne le reverra plus, ou bien encore qu'il lui est infidèle.

Celte intéressante malade apprécie parfaitement sa situation.

Nous avons en ce moment, dans notre établissement d'Ivry , une jeune personne dont la maladie a quelques rapports avec le cas précédent , mais qui se rapproche bien plus de la folie ordinaire, (délire partiel avec hallucinations).

Mademoiselle *** éprouve des illusions et des hallucinations de l'ouïe, et principalement de la sensibilité générale, lesquelles entraînent le plus sou-r vent des convictions extravagantes. Sa conduite extérieure, sans être irréprochable, ne traduit qu'imparfaitement les pensées bizarres qui la dominent. Mademoiselle *** apprécie assez bien, au moins dans les moments apyrétiques, la nature de ses idées et de ses fausses sensations; elle en rend compte parfois avec une lucidité remarquable.

Il se fait un bruit étrange dans sa tête; elle entend la voix de diverses personnes de sa connaissance; souvent aussi les voix lui sont tout-à-fait inconnues.Toutlemondeexerceuneinfluencequelconque sur son esprit ou sur son corps On lui fait pousser des bosses , on la fait regarder de travers ; elle s'imagine avoir une figure monstrueuse, toute boursouflée; elle se plaint de ce que telle dame de la maison «a pris possession de son être , est entrée dans son corps et parle par sa bouche, proférant souvent des mots inconvenants , poussant des cris

à la manière des fous. » (Mademoiselle ** éprouve parfois une sorte d'excitation maniaque de courte durée. ) Elle se persuade encore qu'une dame qui occupe une chambre voisine de la sienne vient lui tirer les pieds «pendant son sommeil , » et contrefait la voix des personnes de sa connaissance pour lui faire peur . etc..

Un jour que mademoiselle*** se trouvait dans un moment de lucidité presque complète , j'en profitai pour lui adresser quelques questions. Après lui avoir rappelé les extravagances qu'elle débitait quelques jours auparavant : — Vous appréciez maintenant, lui dis-je, comme il convient, toutes ces folies ?

— Parfaitement; mais je n'en sens pas moins qu'elles me dominent complètement: j'ai une tendance extrême à y croire; c'est-à-dire que j'y crois encore, mais plutôt d'instinct que par raison.

— Veuillez rappeler vos souvenirs. Lorsque vous éprouvez ces illusions, ces sensations bizarres dont vous m'avez quelquefois entretenu , votre esprit est-il bien dans son état accoutumé, dans son calme habituel, dans l'état où, je pense , il se trouve maintenant , par exemple ; en un mot , n'éprouvez-vous rien d'extraordinaire?

— Oh ! si vraiment ; je sens bien que je perds la tète; il me semble que je m'évanouis; je ne sais plus où j'en suis, j'ai peur et je sens mon cœur qui bat ; je sens dans mon cerveau comme des vapeurs qui le font gonfler ; je crois même que c'est pour cela que je m'imagine que ma figure esldéna-

turée et monstrueuse ; quelque chose de semblable

aussi me passe dans les membres Alors il me

vient à l'esprit une foule d'idées dont je ne puis me débarrasser et auxquels il faut que je m'arrête malgré moi. Il me parait évident qu'on influence ma pensée , qu'on me fait penser et même parler malgré moi. Toutcela est fortsingulier et j'en souffre beaucoup.

Je ne ferai ici qu'une remarque dont on appréciera facilement l'importance : mademoiselle *** aurait pris du hachisch, qu'elle ne s'exprimerait pas autrement pour rendre compte de ce qu'elle aurait éprouvé.

Mademoiselle *** assure que c'est principalement au moment où elle va s'endormir , et quelquefois aussi au moment du réveil, qu'elle entend les voix. Un jour que mademoiselle*** prenait un bain, j'entrai dans la salle où elle était. Elle venait de s'assou pir ; je m'assis près d'elle, en évitant de faire le moindre bruit. Quelques minutes après, mademoiselle*** ouvrit les yeux , les promena autour d'elle , sans paraître fairealtenlion à moi. Evidemment elle était encore sous l'influence de quelque rêve, car elle murmurait des mots que je ne pouvais comprendre. Ses yeux s'arrêtèrent enfin sur moi... «Cette fois, me dit-elle, vouslesavezentenduesaussi bien que moi ; elles criaient assez fort. — De quoi parlez-vous ? Vous avez parlé si bas , que je n'ai ab solument rien entendu.— Une s'agit pas de moi; ce sont les voix qui ont parlé. — Je vous répète que je n'ai rien entendu ; vous-même, les entendez- vous

encore? — Non, je ne les entends plus. — Ecoutez bien. » Mademoiselle *** ferme les jeux , paraît prêter attentivement l'oreille : «Maintenant je les

entends: c'est la voix de M. d'H qui se met

en colère ; est-ce que vous ne l'entendez pas ? — M. d'H n'est pas ici; comment voulezvous que je l'entende? — Je sais bien qu'il n'est pas ici ; sa voix est dans ma tête ; mais il me semble que le bruit quelle fait sort par mon oreille droite et que vous devez l'entendre aussi bien que moi. »

La fusion de l'état de rêve et de l'état de veille ne saurait être plus évidente, et le pbénomène hallucinatoire se montrer, pour ainsi dire, plus à nu.

Écoutons maintenant un monomaniaque halluciné qui est venu de lui-même cherchera Bicêtre un remède contre la maladie dont il est atteint depuis quelques années (i ).

C'est un ancien instituteur que son instruction met à même d'apprécier l'état dans lequel il se trouve, et qu'il décrit de la manière suivante. Je copie textuellement une partie du manuscrit qu'il m'a remis.

« i° Hallucination de la vue. — Lorsque je suis dans un accès, j'aperçois devant moi des hommes qui me font d'horribles grimaces ou des gestes menaçants. Je les vois partout où je me trouve, seul ou en compagnie. Je les vois aussi distinctement que cela pourrait m'arriver dans l'état normal. Ils me causent de la frayeur, parce que je ne puis m'empêcher de croire à leur existence. Quand l'ac-

(1) Ce malade fait partie du service de M. Voisin.'

ces touche à sa fin, j'ai parfois le courage d'aller vers l'endroit où je les vois : alors la vision disparaît, et je reconnais mon erreur. Si je suis contraint de garder la chambre, je vois des personnes partout, sur les chaises, dans les angles des murs, dans mon lit, et toutes sortes de figures dans les glaces, à la chandelle surtout. Si je veux lire ou écrire, je ne le fais qu'avec une peine extrême, car mes yeux s'obscurcissent, et ma main, comme tous mes autres membres, est agitée de mouvements nerveux. Je vois quelqu'un à côté de moi (la vision est toujours à ma droite). J'entends sa respiration. Souvent, tremblant de frayeur , je reste des heures entières sans oser remuer; quelquefois, n'y tenant plus , j'allonge vivement le bras vers l'endroit, comme pour atteindre le fantôme, qui disparaît aussitôt. «Durant sept ou huit nuits consécutives, je ne goûte pas un instant de sommeil. Quand l'accès est sur son déclin , j'ai un peu de sommeil , presque toujours troublé par un pénible cauchemar dont je sors par un effet extraordinaire -, on dirait un ressort qui éclate, qui se brise dans ma tête avec un bruit violent. Je ne puis mieux comparer ce bruit qu'à l'explosion d'un pistolet ; j'en éprouve néanmoins du soulagemenl. La nuit d'après , je dors mieux; mais je suis assiégé par des rêves extrêmement pénibles, qui m'impressionnent autant que la réalité. Il est rare que je m'éveille sans me trouver inondé de larmes ou bien riant aux éclats. Enfin, mon sommeil finit par ne plus être troublé par rien... L'accès est passé.

» a" Hallucination de l'ouïe. — Elles sont plus fréquentes que celles de la vue : elles ont lieu principalement pendant la nuit. Ce sont des injures, des railleries. On se moque de moi , delà manière misérable dont je suis vêtu ; on compare ce que j'étais, ce que j'aurais pu, être avec la position où je me trouve actuellement. Je n'entends pas toujours des paroles fâcheuses ; on m'adresse aussi des consolations, on me plaint, on cherche à relever mon espoir ; par-dessus toutes ces voix , j'en entends une grave, imposante, qui ne cesse de me prédire, et cela dans tous mes accès, qu'un jour enfin je serai à ma place dans la société , que je deviendrai très riche et puissant.

«Cette voix me fait tant d'impression que, même jouissant de toute ma raison, de la plénitude de ma santé, je ne puis m'empêcher de croire encore à toutes ces richesses et à cette puissance que l'on me promet.

» Souvent aussi des voix répondent à mes pensées. 11 n'est pas rare que je tienne conversation, moi parlant à haute voix , répondant ou questionnant suivant ce que j'entends.

» Quand je suis dans la rue, je me crois l'objet de l'attention de tous les passants. Si je vois deux ou trois personnes causer ensemble, c'est de mot qu'elles parlent; elles se concertent sur les moyens de me faire du mal, etc. Je crains d'être assailli , assassiné... »

Je venais de parcourir rapidement le manuscrit

que je viens de transcrire : — D'après ce que je viens de lire , il paraît , dis je à R.. ., que vous appréciez l'état dans lequel vous êtes? — Parfaitement; c'est le résultat de mon imagination vivement excitée. — Mais vous dites que vous voyez et que vous entendez aussi distinctement que si les objets étaient réels; or, entre les impressions des sens, soit de la vue , soit de l'ouïe, et cet acte mental qui consiste à imaginer voir ou entendre, il y a, vous en conviendrez, une différence fondamenlale.Ce sont deux faits psychologiques que vous ne sauriez confondre.

— Je ne les confonds pas non plus. Cela est , en effet, dans l'état ordinaire; mais je dis que, par suite delà maladie, du désordre survenu dans mon esprit, mon imagination acquiert la facullé de se représenter les objets au naturel, comme si ces objets existaient réellement. Je vois et j'entends de la même manière que nous voyons et que nous entendons dans les rêves: aussi m'arrive-t- il quelquefois d'avancer la main pour saisir les objets ; mais ils s'évanouissent tout-à-coup, comme cela arrive encore dans les rêves, quand on est réveillé en sursaut.

Il me semble que je rêve tout éveillé ; je ne puis mieux m'exprimer pour faire bien comprendre ce que j'éprouve.

Au reste, cette puissance de l'imagination, qui paraît si fort vous surprendre, est un fait beaucoup moins étonnant pour moi, tant j'y suis, pour ainsi dire, accoutumé. Ainsi, je puis me donner à vo-

lonlé une foule d'hallucinations. Dans le silence de la nuit, les yeux fermés , la tête dans les mains, je concentre toute ma puissance imaginative vers l'objet que je veux me représenter; cet objet ne m'apparaît pas, tout d'abord, bien distinct, tel que je le veux ; mais, à la fin, je le vois aussi clairement, aussi frappant que les objets réels qui sont sous mes yeux en plein jour. Ainsi donc, à ma volonté, j'évoque la représentation d'une personne que je connais, d'un paysage quelconque , que je l'aie vu ou non; d'une armée rangée en bataille, etc, etc.

— Ne se passe-t-il rien en vous-même quand vous avez vos visions? Votre tête est-elle dans son étal ordinaire?

— Oh ! vraiment non. J'ai de grandes chaleurs; mon cerveau est en ébullilion. Voyez ce que je dis dans mon manuscrit : « Outre l'exaltation de l'imagination représentative , j'ai une surabondance d'idées qui se pressent, se heurtent dans mon cerveau ; ce qui provient, selon moi, de l'exaltation de X imagination de pensées. » De temps à autre, tous les mois à peu près, c'est comme cela que mon accès commence. Je me sens disposé à parler, à chanter, à dire une foule de choses qui me passent par la tête ; mais je sens que cela serait ridicule, et je me retiens. Mais ce que je ne puis absolument empêcher, ce sont les visions, qui, alors, me tourmentent horriblement.

— C'est-à-dire que, cette fois, vos visions sont lout-à-fail involontaires?

— Sans doute.

— Mais, lorsque vous n'êtes pas sous l'influence de cette excitation, vous n'avez donc jamais de visions?

— Non , à moins , comme je vous le disais toutà-1'heure, que je ne fasse des efforts pour cela.

— Essayez, maintenant.

R... va s'asseoir près de son lit, cache à moitié sa tête sous son oreiller, puis, après quelques minutes : Cela m'est impossible aujourd'hui, dit-il; je ne le pourrai que d'ici à quelques jours, quand mon accès approchera.

— Mais alors votre ébullition de cerveau reviendra?

— C'est possible: cependant, je ne m'en aperçois pas sitôt.

B..., en entrant à l'hospice de Bicêtre, fut d'abord placé dans le service de M. le docteur Voisin. Je ne l'ai point observé dans les premiers jours qui suivirent son arrivée. J'ai appris qu'il avait eu une légère excitation maniaque compliquée d'idées fixes et d'hallucinations.

Lorsqu'il entra dans mon service particulier, l'excitation avait cessé entièrement; restaient les idées fixes et les hallucinations.

B.. . est persuadé qu'il est en puissance d'un être qu'il ne peut définir autrement qu'en disant que c'est une souveraine.

Cette souveraine exerce sur lui l'empire le plus absolu. Non seulement elle est la cause première de tout ce qui lui est arrivé, mais elle règle jusqu'à

ses moindres actions, jusqu'à ses pensées les plus intimes. B. .. n'est rien par lui-même ; il n'est rien que par sa souveraine. Lorsqu'elle lui rend visite, ce qui arrive la nuit principalement , il l'entend parler; il sent très distinctement sa présence dans son corps, la reconnaît, dit-il , à certaines douleurs, à certaines sensations qu'il éprouve, tantôt dans une partie, tantôt dans une autre. Il ne l'a jamais vue. Il a continuellement le mot de souveraine à la bouche; ses camarades, dans l'hospice, l'ont surnommé la Souveraine.

Vers le commencement de décembre 1 843 jusqu'au 7 février i844i B... parut renoncera ses fausses convictions, et nous le regardâmes comme guéri. Il était le premier à se moquer de ses idées de souveraine ; il prétendait qu'elles lui étaient venues en rêve, et qu'il ne sait pourquoi ni comment il avait été assez simple pour y croire.

Le 7 février, en entrant dans la salle, j'apprends (pue B... est retombé. En effet, bien qu'il se tienne calme au pied de son lit, on s'aperçoit , à la première vue, que des changements sont survenus dans son moral. Sa figure est plus animée que de coutume ; ses yeux sont brillants et humides; le nez . en particulier, a pris cette couleur rouge-cramoisi (jui est propre aux ivrognes. Le pouls est normal ; les fonctions du ventre sont régulières : cependant la langue est blanchâtre, un peu saburrale.

A peine ai-je adressé la parole à B..., qu'il se met à parler avec volubilité pour se plaindre des

infirmiers, de ses voisins, de tout le monde. Ses paroles sont souvent incohérentes, décousues; ses lèvres, les muscles dune partie de la face sont agilés d'un petit tremblement convulsif; l'excitation maniaque est évidente. Cependant il suffit d'une légère remontrance pour que B... devienne réservé , écoute ce que je lui dis et réponde avec beaucoup de justesse à mes questions.

— Vous voilà donc revenu à vos anciennes extravagances, mon pauvre B...? Vous avez reçu de nouveau la visite de la souveraine?

— Monsieur le docteur Moreau , ce ne sont vraiment point des extravagances. C'est bien vrai que je ne l'avais plus sentie depuis longtemps; mais elle est revenue cette nuit. J'étais endormi, elle m'a réveillé; elle me forçait de parler , de dire un las de choses auxquelles je ne comprenais rien; elle me faisait même siffler et chanter.

— Tout ce que vous dites là est absurde ; vous avez rêvé, voilà tout. Comment voulez-vous que ce que vous appelez votre souveraine vous force à parler, à chanter malgré vous? C'est impossible.

— Monsieur le docteur Moreau, c'est en remuant ma langue qu'elle me fait parler.

— Vous n'avez pas oublié que je l'avais fait taire, que je l'avais même chassée de votre corps en menaçant de vous faire une ouverture dans le côté avec un bistouri , et de l'en arracher?

— Monsieur le docteur Moreau, la souveraine m'a dit que cela lui était égal, et que, cette fois, elle ne s'en irait pas pour cela.

--Où est-elle en ce moment?

— Monsieur le docteur Moreau, elle est dans ma tête.

— Vous parle telle? Écoutez bien.

B... sourit en me regardant. 11 sent bien, dit-il, qu'elle est dans sa tête, mais elle ne veut pas parler.

— Écoulez encore-, peut-être se décidera- t-elle à parler.

B... sourit de nouveau. — Monsieur le docteur Moreau, la souveraine dit qu'elle ne veut pas parler.

11 est évident pour tout le monde, je pense, que le trouble général des facultés, la désassocialion des idées a précédé les fausses convictions et les hallucinations. Il ne l'est pas moins, selon nous, que ces derniers phénomènes procèdent immédiatement des premiers. En effet, c'est parce que B... se sent irrésistiblement entraîné à parler, à chanter, à faire des actions qu'il voudrait ne pas faire, qu'il croit être sous l'influence d'un être invisible et mystérieux ; de là son idée fixe de souveraine.

De plus, déjà convaincu qu'on le fait parler malgré lui , il arrive sans peine à croire que l'être mystérieux qui est en lui parle pour son propre compte; et, dès lors, il lui attribue ses propres pensées; il parle haut mentalement, et prend ses pensées parlées pour les paroles d'un autre être que lui.

Ne sont-cepaslà essentiellement les phénomènes du rêve; et la folie de B. .. , que nous avons vue débuter durant le sommeil, est-elle autre chose qu'un rêve continué pendant l'état de veille?

Je rapporterai une dernière observation clans laquelle le fait primordial et sa conséquence immédiate, l'état de rêve, ne sont pas moins évidents que dans les cas qui précèdent. Cette observation est encore excessivement curieuse, à cause de la parfaite analogie que présentent les symptômes de la maladie avec ceux qui se développent d'ordinaire sous l'influence du hachisch.

Depuis huit ou dix ans , M *** éprouvait dans les organes génitaux un état d'éréthisme qui se manifestait par des chaleurs et des érections fréquentes. Rarement, à peine une ou deux fois toutes les cinq ou six semaines, ces érections amenaient des pollutions nocturnes. M *** cependant était loin d'abuser des plaisirs vénériens, pour lesquels il n a jamais eu de penchant bien prononcé. C'est tout au plus si. dans le cours d'une année, il lui arrivait une vingtaine de fois d'avoir des relations avec une femme. Jamais, autant du moins qu'il puisse s'en souvenir, il ne s'est livré à des plaisirs solitaires.

Sans prendre beaucoup de souci de son étal, M*** a néanmoins demandé plusieurs fois conseil à des médecins. Il craignait que les accidents dont il se plaignait, et surtout (ceci est digne de remarque) que l'exiguïté de ses organes , ne fussent pour lui une cause d'impuissance.

Du reste, la santé générale a toujours été bonne : seulement M *** croit avoir entendu dire à sa mère qu'il avait eu quelques convulsionsdans son enfance, déterminées par la présence de vers intestinaux.

Depuis deux mois environ, M *** s'aperçut que ses érections étaient moins fréquentes. De plus, il ressentait comme une sensation inaccoutumée de chaleur dans la région épigastrique.

Enfin, il y a huit ou dix jours, se trouvant dans un salon où l'on faisait de la musique , M *** se sentit impressionné d'une manière extraordinaire. Jamais la musique n'avait produit sur lui un tel effet. Je le laisse parler : « Toutes les fibres de mon être étaient ébranlées ; je me relirai dans un coin de la salle, me couvrant le visage avec les deux mains, afin de jouir avec recueillement de toutes les émotions qui venaient m'assaillir. Rentré chez moi et près de me mettre au lit, je me trouvai dans un état fort singulier. J'éprouvais un sentiment de bien-être, de bonheur inexprimable. Tout cela était plutôt physique que moral. Je me persuadai que c'était un effet de la musique que je venais d'entendre. Toula-coup il me semble que mon cerveau s'agrandit, se dilate; un instant après, c'est tout mon corps que je crois sentir s'accroître et se rapetisser alternativement et dans tous les sens... A. partir de ce moment, je cesse, à proprement parler, d'être moi. Il ne me reste qu'un souvenir vague de ce qui s'est passé depuis. Je me souviens pourtant d'avoir fait un voyage en voiture, en compagnie de trois person nés de ma connaissance. Ces personnes parlaient beaucoup, criaient très fort, et tout ce qu'elles disaient me concernait, à ce que je croyais du moins. J'ai cru plusieurs fois qu'elles voulaient m'étouffer dans mon manteau, ou se servir de ma cravate pour

m'étrangler. J'ai eu l'idée de me jeter par la croisée de la voilure, mais je n'en avais pas les moyens. Quand j'étais seul dans ma chambre ou dans mon lit (je ne crois pas avoir dormi depuis cinq ou six jours), j'entendais des voix qui m'injuriaient, se moquaient de moi, m'entretenaient de sujets lubriques...

La manière dont M *** rend compte de son état passé indique, comme on le voit, qu'une grande amélioration est déjà survenue dans sa situation. Elle est loin d'être complète cependant , et il reste encore assez de symptômes graves pour nous faire redouter la démence prochaine, peut-être la paralysie générale.

M *** dit être poursuivi par une forte odeur de sperme qui s'échappait par toute la surface de son corps, principalement par les doigts et les cheveux (1).

En causant avec quelqu'un qui fixe fortement son attention, la refrène par de nombreuses questions, il se possède assez bien ; mais sa mémoire est excessivement paresseuse. « Je crois que telle chose m'est arrivée. — C'est possible que cela soit ainsi. — Il me

(I) Comme toute illusion , celle-ci doit avoir et a en effet manifestement sa source dans une idée fixe. Voici quelle est cette idée, dont nous avons oublié de parler précédemment. M *** avait entendu dire que l'excès de continence avait rendu fous quelques individus, de môme que l'abus du mercure qui s'emploie d'ordinaire contre les affections vénériennes On lui avait dit également que le sperme et le mercure, après avoir circulé longtemps dans les veines, finissaient pnr prendre leur cours à travers les pores delà peau.

semble que. . . , etc. , » telles sont les expressions qui l emploie, pour ainsi dire, à chaque phrase. C'est un homme qui rend compte d'un rêve dont il n'a gardé qu'un souvenir confus. Au reste cette expression de rêve revient également à chaque instant dans ses discours. — « J'ai vu dans mon rêve. — Mon rêve me disait que, etc.. » — Rêvez-vous encore?

lui ai-je demandé. — Pas maintenant que nous causons, mais quand je serai seul. — Et, il n'y a qu'un instant, lorsque vous étiez dans la salle de billard, avec tous ces messieurs, rêviez-vous?— Je ne sais pas; c'est bien possible; car il me semblait que ces messieurs, que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas, parlaient de moi, étaient parfaitement au courant de ce qui vient de m'arriver, et s'en entretenaient. — Mais c'est impossible; les conversations dont vous parlez se passaient dans votre tête et pas ailleurs. — C'est sans doute vrai ; alors je rêvais; et pourtant c'est bien extraordinaire, car enfin je ne dormais pas plus que je ne dors maintenant.

Au milieu de ma conversation avec M"*, je me trouve distrait, pour une demi-minute à peine, par un autre malade qui vient m'adresser la parole. M'étant retourné vers lui, il n'était déjà plus le même-, il commença par balbutier quelques mots sans suite ; puis il me dit qu'il n'avait jamais craint la mort, mais qu'après tout il était bon de prendre ses précautions, qu'il pouvait mourir d'un instant à l'autre, qu'il désirait voir un prêtre.

Depuis qu'il est tombé malade, les organes génitaux n'ont pas éprouvé la plus légère excitation ; ils sont présentement dans un état de flaccidité complète (5 janvier).

Il me serait facile de multiplier les observations qu'on vient de lire; mais ce serait grossir inutilement ce travail ; elles suffiront pour éveiller l'attention et mettre cbacun sur la voie de constater ce que nous appellerions volontiers la loi étiologique ou de génération du délire en général, loi dont nous avons trouvé à faire l'application aux hallucinations , comme à toutes les autres lésions partielles de l'intelligence.

Au reste, sans demander aux observations de nos devanciers un appui que nous ne saurions y trouver, puisqu'elles sont nécessairement incomplètes au point de vue qui nous occupe, ce serait à tort que nous regarderions ces observations comme tout-àf ait stériles.

Avec un peu d'attention, nous manquerons rarement d'y découvrir des signes non douteux du fait primordial. Toutefois, méconnu sous sa forme la plus simple, insaisissable pour l'observateur, si le malade lui-même n'est pas en état de lui en rendre compte, ce fait ne s'offrira à nous que sous ses caractères les plus tranchés, ceux de la simple excitation ou de l'agitation maniaque.

Que l'on jette les yeux, par exemple, sur l'article Hallucinations, dû au plus illustre desmaaigraph.es modernes, on verra que toutes ou presque toutes

les observations qui s'y trouvent consignées, et qui ont été choisies parmi beaucoup d'autres parce qu'elles « montrent les hallucinations aussi isolées que possible des autres symptômes de la folie, » signalent, au début, un désordre général de l'excitation ou de l'agitation maniaque, ou du moins quelques uns des signes que nous savons être propres au fait primordial.

Pour abréger, je ne citerai des commémoratifs que ce qui a rapport à ce que nous venons de dire.

i re observation. — M. N..., tempérament biliososanguin, le cou court et la face colorée, se croit accusé de haute trahison et déshonoré. Il se coupe la gorge avec un rasoir. Dès qu'il a repris ses sens, il entend des voix qui l'accusent..., etc.

La prédisposition du malade aux congestions cérébrales, le délire aigu, l'impulsion irrésistible qui le porta à se couper la gorge, l'apparition des hallucinations immédiatement après une hémorrhagic et un évanouissement, etc., sont autant de signes certains de l'existence du fait primordial, dans le cas dont il s'agit. Bien que peu nombreux, ils ont une certaine valeur, parce qu'il est clair que l'auteur de l'observation avait toute autre chose en vue que de faire ressortir cette modification psychologique à laquelle il ne songeait même pas.

Celte remarque, du reste, trouve son application dans tous les cas qui suivent.

•2 e observation. — M. P. .. éprouve d'abord, à différentes époques, trois accès de délire (dont la nature

n'est point spécifiée); le quatrième se complique d'idées religieuses. M. P... entreprend le voyage de Rome. « A peine il a mis le pied sur le sol de l'Italie, qu'un jour, harassé de fatigue, il s'assied sur une roche, éprouvequelquechose d'extraordinaire ; Dieu lui apparaît, etc. . »

Une seule remarque, elle est relative à ce quelque chose d'extraordinaire qu'éprouve M. P... au moment d'avoir des visions. C'est, en général, la manière dont s'expriment les malades, quand ils veulent rendre compte de ce trouhle intellectuel, de cette secousse morale, de cet ébranlement nerveux, rapide, parfois, comme une commotion électrique, qui précède immédiatement l'explosion de leurs idées délirantes, de leurs hallucinations. Cette locution était familière, nous devons nous en souvenir, à l'un des plus curieux hallucinés, dont nous , avons rapporté l'observation (page 27 1 ). Elle l'était à mademoiselle *** (page 328) etàR... (page 33 1), qui , lui , ajoutait, sous forme de commentaire, que son cerveau entrait en ébullilion. Combien de fois j'ai entendu des mangeurs de hachisch caractériser ainsi ce qu'ils éprouvaient au début de leur accès ! 3 e observation. — J'ai beaucoup connu le malade dont il est question dans la troisième observation. J'ai été plusieurs fois témoin des accès d'agitation, qui, d'ordinaire, annonçaient une recrudescence dans ses idées délirantes et ses hallucinations. M. H..., il m'en souvient parfaitement, devenait, dans ces moments, aussi absolu, intolérant, impa

tient de loule contradiction , qu'il était doux et facile à toute autre époque.

4 e observation. — Madame S.. ., dans une période de dix années, avait manifesté quelques bizarreries de caractère, quelques excentricités de peu d'importance. Ayant perdu sa fille aînée, elle en fut vivement affectée , manifesta des idées religieuses exagérées. Ayant assisté au service pour l'anniversaire de cette fille, elle rentra triste , morose, sans appétit, sans sommeil. « Tout-à-coup, quelques jours après, cris, plaintes, convulsions, loquacité. Madame S... parle sans cesse de Dieu, qui lui annonce de grands événements. Le ciel lui a été ouvert; elle y a vu sa fille, etc.. »

5 e observation. — Trente ans : madame R. .., étant nourrice, se prend de dispute, a un accès de colère ; le lait se supprime. Délire tranquille, qui persiste pendant dix-huit mois. Depuis lors, bonne santé. — Quarante ans : dispute , accès de colère, dès le soir agitation, délire..., violence, loquacité, cris, chants, danses, manie aiguë qui dure cinq mois... « Elle a vu Jésus- Christ; il a une belle figure, une jolie bouche ; sa voix est douce ainsi que sa parole. Il la prenait par le bras et la conduisait dans la chapelle qui était au bout du jardin, etc., etc.. »

Qu'on me permette de citer eneore ici en passant quelques traits du délire de madame R..., à cause de l'analogie qu'il présente avec l'état de rêve : « Étant à la Salpôtrièrc, J.-C. visitait tous les soirs madame R...; il a promis qu'il y aurait une récolte

abondante; il lui donnera des routes; il lui a adressé plusieurs lettres (elle possède les lettres, mais elle ne veut les montrer à personne); il envoie dans sa cellule les odeurs les plus suaves de jasmin et d'oranger. Sur les parois de cette cellule, il a lait peindre des paysages et des lointains; il l'éclaire tous les soirs par les plus brillantes étoiles ; elle a seule le droit de voir ou d'entendre ces belles choses. »

6 e observation. — Mademoiselle C... A seize ans : chagrins d'amour; mélancolie, refus de nourriture, céphalalgie ; convulsions et syncopes pour la moindre contrariété. — A dix-huit ans , mademoiselle C... perd ses parents; retour de la mélancolie et du désir de mourir ; délire bien prononcé pendant cinq à sept heures tous les jours..., fièvre intermittente avec délire pendant les accès. La malade , voit à ses côtés ses parents morts (première hallucination née dans le délire fébrile). Plus tard, étant à l'église, la Sainte Vierge lui apparut, assise à côté de Dieu , la consolant et lui assurant qu'elle la prend sous sa protection; la même apparition a heu tous les jours, pendant le délire de la fièvre intermittente, qui persiste plus d'un an. — A vingttrois ans : nouveaux chagrins, nouvelle mélancolie. Après quinze jours d'abstinence, elle se rend à l'église, et là, « dans un état qu'elle ne peut exprimer, malgré le tumulte de ses passions et de ses idées, Dieu lui apparaît, et... » — De vingt-cinq à vingtneuf ans: mademoiselle C. vient à Paris; elle s'a-

donne au libertinage avec tout l'emportement d'un tempérament et d'une imagination de feu, et devient enceinte par deux fois. Elle tombe dans une grande misère et le découragement. Elle est prise de fièvre et passe plusieurs jours sans manger ; alors elle voit, comme la première fois, Dieu qui lui apparaît à huit heures du matin; elle est transportée au sixième ciel, etc.. Mademoiselle C. a les mêmes visions pendant trois semaines. Enfin éclate un accès de manie furieuse qui dure plusieurs mois, et pendant lequel elle a de nombreuses visions.

Est-il besoin de faire remarquer combien l'état hallucinatoire, dans tout le cours de la maladie de mademoiselle C..., s'est lié étroitement aune excitation primitive, fébrile ouautre? Les chagrins, la misère, le désespoir, peuvent bien engendrer la mélancolie , pousser le mal même jusqu'aux excès du suicide; puis, pour se développer, les hallucinations attendent que l'excitation vienne, en quelque sorte, les féconder!

-f observation. — M. D... docteur-médecin, après une vive contestation , qui eut lieu dans une consultation, éprouve tout-à-coup du délire et de l'agitation. Incohérence des idées, hallucinations. A son arrivée à Charenton, l'agitation est très grande. M. D... a des hallucinations de l'ouïe et de la vue, etc.

Nous bornerons là nos citations. Le nom de l'écrivain qui nous les a fournies peut nous dispenser

de nouveaux emprunts , qu'il serait d'ailleurs facile de faire aux auteurs dont les observations ont été recueillies avec quelque exactitude.

§ II. — Résumé des deuxième et troisième chapitres.

D'après ce que nous venons de dire concernant les hallucinations, leur origine, les conditions nécessaires de leur développement, etc., voici, selon nous, l'idée que l'on doit se faire de leur nature psychologique, si diversement jugée par les auteurs.

A nos yeux, l'aliénation mentale constitue un mode d'existence à part, une sorte de vie intérieure dont les éléments, les matériaux ont nécessairement été puisés dans la vie réelle ou positive, dont elle n'est que le retlet et comme un écho intérieur.

L'état de rôve en est l'expression la plus complète ; on pourrait dire qu'il en est le type normal ou physiologique. A quelques égards, l'homme en état de rôve éprouve au suprême degré tous les symptômes de la folie : convictions délirantes, incohérence des idées, faux jugements, hallucinations de tous les sens, terreurs paniques, emportements, impulsions irrésistibles, etc., etc. Dans cet état, la conscience de nous-mômes, de notre individualité réelle , de nos rapports avec le monde extérieur , la spontanéité, la liberté de notre activité intellectuelle sont suspendus, ou, si l'on veut,

s'exercent dans des conditions essentiellement différentes de l'état de veille. Une seule faculté survit et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, l'imagination devient souveraine, absorbe, pour ainsi dire, et résume en elle toute l'activité cérébrale; la folle du logis en est devenue la maîtresse.

De ces données générales il résulte : r qu'il n'existe pas. ainsi que nous l'avons dit précédemment , à proprement parler, A' hallucinations , mais bien un état hallucinatoire.

i° 11 faut voir dans les hallucinations un phénomène psychologique très complexe qui n'est, pour ainsi dire, qu'un côté, une face de l'activité de l'âme vivant de la seule vie intrà-cérébrale.

3° L'état hallucinatoire comprend nécessairement tout ce qui , dans l'exercice des facultés morales, a trait aux sens spéciaux, à la sensibilité générale externe et interne. Dans cet état, identique (au point de vue psychique) à l'état de rêve , l'âme, livrée tout entière à la vie intérieure, diversement impressionnée dans ses facultés auditives, visuelles, tactiles, transporte dans la vie réelle ou extérieure les produits ou créations de son imagination, et se persuade avoir entendu, vu, louché, comme dans l'état ordinaire, tandis que, en réalité, elle n'a fait qu'imaginer voir, entendre et toucher.

Dans l'état ordinaire ou normal, s'imaginer être impressionné de telle ou telle manière , diffère es-

senliellement d'être impressionné réellement. Mais il n'en est pas ainsi quand nous sommes en état de rêve; car alors plus de différence aucune, et le rêveur est aussi réellement impressionnéque l'homme qui est en état de veille.

Ce qui est vrai de l'état de rêve l'est également de l'état de folie hallucinée où les sensations sont aussi vives, j'ai presque dit aussi réelles que dans l'état sain.

Comme le rêveur, l'halluciné n'entendra pas seulement des sons qui auront autrefois frappé son oreille, mais il entendra des discours plus ou moins suivis. Dans l'état normal, penser c'est parler intérieurement; dans le cas où se trouve l'halluciné , c'est parler haut: car l'âme ne peut alors parler sa pensée sans l'entendre , en vertu de l'état particulier où elle se trouve, état dans lequel toutes les créations de la faculté imaginalive prennent nécessairement des formes sensibles ( i ). L'hallucination, ou plutôt l'erreur de l'halluciné, se rapportera donc

(1) « Toutes nos idées , dit Bonnet, sont représentées par des signes... Ces signes agissent sur le cerveau par la vue et par l'ouïe, ou par ces deux sens à la fois... »

Quand donc nous pensons . nous parlons mentalement. Nulle idée ne s'éveille en nous, si ce n'est par l'intermédiaire du signe écrit ou sonore qui la représente. Que l'on s'étudie avec soin , et l'on reconnaîtra sans peine que, quand nous pensons, nous enten dons en quelque sorte les sons des paroles ou des mots qui traduisent notre pensée; nous les entendons d'une certaine manière, en imagination, cela est vrai ; mais on sent qu'il n'y a pas loin de la a la réalilé

à ses propres pensées, à celles principalement qui le préoccuperont davantage, sur lesquelles son attention aura été concentrée.

Il pensera, c'est-à-dire , jugera , comparera , raisonnera au lieu et place d'êtres imaginaires dont il entendra les paroles; en d'autres termes, il attribuera , transportera à des êtres fictifs, créés par son imagination, ses propres pensées qui arriveront à son oreille comme si elles venaient réellement d'autres que lui-même.

C'est Tartini composant sa fameuse sonate par l'intermédiaire du diable ; c'est sainte Cécile exécutant sur le clavecin la sublime harmonie qu'une troupe d'esprits célestes faisait entendre au haut des airs; c'est une foule de monomaniaques hallucinés écrivant sous la dictée de voix intérieures , etc.

Un malade de Bicêtre est poursuivi , depuis plus de trois ans , par une voix dont le langage varie peu et qui ne cesse de l'appeler par son nom : Jacques. Bien souvent il m'est arrivé, en passant près de lui , de l'interpeller brusquement : Entendez-vous la voix? — Toujours. — Maintenant, au moment même où je vous parle? — Oh ! non. — Eh bien! écoutez donc. B... (c'est le nom du malade), se recueille en lui-même, ferme les yeux à moitié , ou bien les tient fixes et immobiles ; on le voit remuer sensiblement les lèvres , comme se parlant à lui-même, ou comme quelqu'un qui réfléchit en parlant à voix basse ou seulement du bout des lèvres; puis il rapporte ce que la voix lui

a dit. — Mais c'est vous-même qui avez dit cela et vous croyez que c'est un autre. — Oh ! non , ce n'est pas moi , c'est cette voix. — Je lui prends les lèvres entre le pouce et l'index de chaque main; puis je lui dis d'écouter encore. Je sens très distinctement le mouvement des lèvres qu'une assez forte pression ne peut empêcher complètement.... La réponse est toujours la même.

Il ne suffit pas à B..., pour qu'il entende sa pensée , de la parler intérieurement, il faut encore qu'il exécute les mouvements de la langue et des lèvres d'où résulte l'articulation des sons. On peut dire véritablement qu'ici la nature est prise sur le l'ait. Il est évident que chez lui le phénomène de l'hallucination auditive n'est autre que la pensée parlée, pensée qu'il entend comme si elle était, si je puis m'exprimer ainsi , revêtue du signe sensible des sons articulés.

Un jeune homme d'une trentaine d'années, d'un tempérament lymphatique sanguin , éminemment prédisposé aux congestions cérébrales, était arrivé à Bicêtre dans un état de stupeur complet , mais qui ne dura que huit ou dix jours. Peu après, sans vouloir en dire les motifs, il refusa de prendre de la nourriture et s'obstina à garder le silence quand nous lui adressions la parole. Cependant, la nuit , il parlait seul et parfois riait aux éclats.

Son état s'élant amélioré , nous reconnûmes bientôt qu'il était le jouet d'hallucinations nombreuses de l'ouïe exclusivement. On lui avait dit

d'abord des injures; on l'avait menacé, tourné en ridicule; «on lui avait dit un tas de bêtises auxquelles il ne comprenait rien du tout. » Au reste , inédit une fois C..., à quoi bon m'interroger ?vous savez cela tout aussi bien que moi.

— Mais comment pourrais-je le savoir, si vous ne me le dites pas ? Je ne suis pas devin.

— Bah! est-ce que vous n'entendez pas tout ce qui se dit, en moi? n'entendez-vous pas tout ce que je pense ?

— Je vous entends quand vous parlez; mais il n'y a que la voix qui s'entende et non la pensée. Vous-même , est-ce que vous entendez ce que je pense?

— Oh ! le cas est bien différent ; vos pensées ne sortent pas par votre oreille, comme cela m'arrive à moi.

— C'est une plaisanterie. Est-ce que vous parlez par l'oreille?

— Vraiment, il me semble que j'entends une voix sortir par là (il indique son oreille gauche), et elle dit tout justement ce que je pense. Tenez plutôt, approchez-vous et écoutez bien.

— Je n'entends rien.

— C'est étonnant! mettez votre oreille contre la mienne.

— Je n'entends pas davantage.

— Comment, vous n'avez pas entendu? La voix a dit pourtant assez haut : Bonjour, monsieur Moreau, comment vous portez-vous?

356 — La voix sort-elle par les deux oreilles indistinctement?

Oui, tantôt par l'une, tantôt par l'autre.

— Et par toutes les deux ensemble ?

— Oh ! non , jamais.

— Yous dit-on toujours des injures , vous fait-on encore des menaces?

— Certainement, mais moins souvent.

— Est-ce la même voix que celle qui sort par vos oreilles?

— Non , mais je vois bien qu'on cherche à la contrefaire ; je ne suis pas leur dupe.

— Dupe de qui?

— Mais de ceux qui me parlent.

C a fini par recouvrer la santé, et a quitté

l'hospice. Il n'a jamais pu me rendre compte nettement de ce qu'il avait éprouvé pendant sa maladie. Sa mémoire lui faisait défaut. Il ne pouvait s'expliquer ce qui lui était arrivé. « Je ne comprends pas comment j'ai pu croire de pareilles choses; il fallait que je fusse bien malade; je n'avais pas la tête à moi; j'avais peur de mourir d'un coup de sang, et la voix me disait que cela finirait par m'ar-

river » Là se bornaient ses explications. Au

reste , C... avait l'intelligence peu développée el il n'avait jamais fait qu'un mauvais ouvrier.

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