‹ Du hachisch et de l'aliénation mentaleChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Opinions des auteurs pouvant se rapporter aux idées émises précédemment.

Lorsqu'on a fait d'un point scientifique quelconque l'objet d'une étude particulière et que des aperçus nouveaux et inattendus en ont démontré l'importance, on est porté à s'enquérir si personne ne s'en était occupé avant nous; si, du moins, quelques idées éparses çà et là dans les ouvrées des maîtres de la science ne sont pas de nature à confirmer les résultats que nous avons annoncés.

Nous croyons que le fait primordial dont nous avons, à diverses reprises, dans le cours de ce travail, suffisamment retracé les caractères, que cette source primitive, nécessaire, des phénomènes fondamentaux ou constitutifs du délire, a complètement échappé à l'observation de nos devanciers.

Quant à la nature psychologique du délire, tous ont admis une certaine analogie ou ressemblance entre les phénomènes qui lui sont propres et l'état de rêve; d'identité, il n'en est question nulle part. Manquant des lumières de l'observation intime ou de conscience, ils ont reculé devant l'apparente impossibilité de fondre ensemble, d'amalgamer, qu'on me passe cette expression, l'état de rêve avec l'état

de veille, d'accoler, pour ainsi dire, les phénomènes propres à l'un et à l'autre de ces étais.

§ I er — PINEL.

Lorsque Pinel entreprit de mettre quelque ordre dans l'étude des maladies mentales et traça cette classification large et lumineuse qui a été adoptée par ses successeurs, il a dû envisager les choses de trop haut, sous un point de vue trop général pour no pas négliger des détails symptomatologiques qui, bien que de la plus haute importance , sont de nature à se soustraire facilement à l'observation.

Pinel voulait que, dans l'étude de la folie, on s'en lint « à ses caractères distinctifs manifestés par des signes extérieurs. Veut-on, dit-il, se rendre raison des phénomènes observés, on a à craindre un autre écueil, celui de mêler des discussions métaphysiques et certaines divagations de l'idéologisme aune science de faits. »

Il faudrait peut-être taxer ces idées d'exagération, si elles ne venaient d'un tel homme que Pinel. De quoi s'agit-il, après tout? de fonctions mentales, désordonnées, perverties. Un examen superficiel ne peut suffire; ce n'est que par l'analyse que l'on peut espérer de pénétrer dans ces troubles si variés, que l'on pourra reconnaître les lésions soit partielles, soit générales des facultés. Or, c'est encore là de l'observation, mais de l'observation psychologique, <•!, en médecine mentale, elle ne saurait être séparée

de celle qui porte sur les phénomènes purement organiques.

Cependant, si le point de vue auquel Pinel s'était placé pour secouer les lueurs brillantes de son génie sur le chaos des aliénations mentales, lui a fait négliger les détails, on n'en trouve pas moins dans son immortel ouvrage de nombreux passages que nous avons droit d'invoquer en faveur de l'opinion que nous soutenons.

Ainsi, pour citer seulement quelques exemples, veut-il donner une idée des désordres qui caractérisent l'excitation maniaque qui, comme on le sait, est l'expression la plus complète du fait primordial, les termes dont il se sert ne sont que l'enveloppe transparente d'idées relatives à la vie imaginaire ou intra cérébrale analogue à l'état de rêve. « Le sentiment intérieur de sa propre existence est entièrement détruit, dit-il (chez le maniaque). Incapable d'aucun retour sur lui-même, il ignore toutes ses relations avec les objets extérieurs. On observe en lui, par ses gestes et ses propos, un autre ordre d'idées que celles que pourraient faire naître des impressions sur les organes des sens, etc.. Un jeune homme , dit-il encore quelques lignes plus bas , tombé dans cet état (l'état de manie), par des excès d'étude, semblait conserver toute sa sagacité, et en l'aire l'usage le plus heureux pour approfondir la source de ses illusions. Les idées anciennes se renouvelaient alors avec une extrême vivacité, aupoinl de rendretrès obscureslcs impressions des objets présents ;

il semblait habiter un monde différent de celui des autres hommes; et il ajoutait qu'il lui serait impossible de se faire entendre d'eux tant qu'il resterait soumis, par une suite de sa maladie, à ce nouvel ordre de choses. »

II est évident que ce jeune homme se fût trouvé sous l'influence du hachisch, qu'il ne se serait pas exprimé autrement. Ses paroles ne nous font-elles pas ressouvenir du langage que tenait Davy ou le mangeur d'opium, dont il a été question plus haut, essayant de rendre compte des sensations produites par les agents somnifères dont il avait fait usage?

Pinel cite les paroles du jeune maniaque comme étant l'expression vraie de ce qu'il éprouvait durant ses accès; et nous ne saurions mieux caractériser l'état réel de l'aliéné, tel que l'observation intérieure nous l'a fait connaître, qu'en répétant avec lui « qu'il semble habiter un monde différent des autres hommes. -> Enfin , l'analogie entre l'état de manie et l'état de rêve l'impressionne si vivement, à l'occasion d'une certaine malade, qu'il termine son observation en disant « qu'à la cessation de son accès de manie, qui n'avait pas duré moins de vingt-sept années, elle a paru sortir comme d'xmréve profond. »

Le phénomène si curieux des hallucinations ne parait avoir fixé l'attention de Pinel qu'accidentellement, et simplement comme un des signes extélieursdudéliremaniaque principalement. Toutefois, ce qu'il en dit ne permet pas de douter qu'il n'en lasse remonter l'origine à l'imagination, c'est-à-

dire aux erreurs ou écarts de celle facullé qu'il considère comme « le complément de toutes les autres, puisqu'elle semble disposer, à son gré, des perceptions antérieures, de la mémoire, du jugement et des affections morales, pour en composer des tableaux plus ou moins réguliers, etc. (1) »

Avec cette manière d'envisager l'imagination, Piuel était bien près de comprendre l'état hallucinatoire dans toute sa réalité. Évidemment, si ses antipathies contre les discussions idéologiques ne s'y fussent opposées, il se serait vite aperçu que les lésions de cette faculté qu'il définit si bien, s'étendent bien au-delà des perceptions reçues antérieurement, et peuvent atteindre encore le jugement, c'est à-dire la pensée, l'acte intellectuel tout entier, en un mot, que l'état hallucinatoire n'est que l'un des faits isolés de cette vie morale intérieure dont l'imagination est la source.

Parmi les quelques exemples d'hallucination que cite Pinel, il s'en trouve un qui vient merveilleusement à l'appui de cette manière de considérer l'état hallucinatoire. « Rien n'est plus ordinaire, dit cet écrivain, dans l'hospice, que les visions nocturnes et diurnes qu'éprouvent certaines femmes attaquées de la mélancolie religieuse. Une d'entre elles croit voir, pendant la nuit, la sainte Vierge descendre dans sa loge, sous la forme de langue de feu. Elle demande qu'on y construise un autel pour rece-

(IJ Traite médico-philosophique, i' édit., p. 107.

voir dignement la souveraine des cieux, qui vient pour s'entretenir avec elle et la consoler clans ses peines. »

Bien évidemment, ici, il ne s'agit pas seulement d'impressions sensoriales. L'acte intellectuel tout entier est, pour ainsi dire, intéressé et prend part à la scène. Il y a échange de pensées de raisonnement de l'hallucinée avec un être imaginaire. Ces pensées se rapportent à la situation d'esprit où elle se trouve; elle est affligée et ce sont des consolations que la sainte Vierge lui apporte. Ici donc, dans ce fait si brièvement raconté, ne trouvons-nous pas l'imagination délirante disposant à son gré des perceptions, du jugement, des affections?

L'état de rêve est-il autre chose?

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