II. — ESQUIROL
Pinel avait élevé, dans son Traité philosophique , le monument impérissable de la classification des maladies mentales. Mais ce bel édifice , assis sur les solides fondements de l'observation, et dont les lignes architecturales ont tout à la fois tant de grandeur et de simplicité, était loin d'être complet dans toutes ses parties. Une foule de détails avaient été omis. Des travaux importants, nécessaires, résilient à exécuter et réclamaient un nouvel architecte dont le génie sût comprendre celui de Pinel, se substituer à lui dans beaucoup de cas, et compléter son oeuvre.
Cette tache était réservée à Etienne Esquirol. Su plaçant au même point de vue que son maître, adoptant., sauf quelques restrictions, les grandes divisions tracées par lui, doué d'un génie plus investigateur peut-être, et se plaisant davantage dans les détails , Esquirol ne fut pas toujours rigoureusement fidèle à la marche qu'il déclare s'être tracée, dès le début de son livre , et manqua, heureusement selon nous, à la résolution qu'il disait avoir prise, à l'exemple de son illustre prédécesseur, de ne s'écarter jamais de la simple et sévère observalion des caractères distinctifs des maladies et de leurs signes extérieurs.
Il osa faire de fréquentes et heureuses excursions dans le domaine de la psychologie.
En présence des faits nombreux que sa perspicacité, sa profonde connaissance de l'homme moral , lui faisaient si facilement envisager sous toutes leurs faces , l'observateur n'a pas toujours résisté à la tentation de se rendre compte de ces phénomènes que Pincl avait signalés, sans chercher même à soulever un coin du voile qui cache leur nature psychologique. Disons aussi qu'Esquirol se trouva placé dans les circonstances les plus favorables pour juger et approfondir ce côté delà pathologie de l'homme. Dès le début de sa carrière, il avait fondé un établissement pour le traitement des maladies mentales. Dans cet établissement se trouvaient réunis des malades appartenant aux premières classes de la société, et dont l'instruction et
— 36/i — 1 éducation morale avaient eu tout le développe ment possible. C'était là un champ nouveau d'observation, qui offrait à l'homme de l'art une riche moisson de détails psychologiques , de renseignements, de faits d'observation intime que l'on chercherait en vain dans les nombreuses réunions d'aliénés qui d'ordinaire peuplent les hospices. Tous les médecins d'aliénés savent qu'il y a infiniment plus à apprendre avec les malades dont l'éducation a été soignée qu'avec ceux dont l'intelligence est restée inculte. Je ne craindrais pas d'avancer môme que l'étude, la connaissance exacte des maladies mentales ne saurait être puisée qu'à cette source. Il s'agit ici du désordre des fonctions intellectuelles. L'exercice, l'activité de ses fonctions, diffère immensément suivant les individus. Une partie seulement des troubles de l'esprit est appréciable par l'observation ordinaire ou extérieure. Leur mécanisme nous demeurera inconnu tant que les malades eux-mêmes ne nous auront pas initié à ce qui se passe au fond de leur âme ; et ceux-là seulement en sont capables qui, par une instruction solide et philosophique, auront été mis à môme de se rendre compte, du moins jusqu'à un certain point, du jeu des facultés mentales, de décomposer et d'analyser leur action.
Esquirol sut mettre à profit la position dans laquelle il se trouvait, et presque toutes ses études psychologiques sur l'aliénation mentale ont été laites sur des malades de son établissement. Que
— 3G5 — l'on me permette de jeter un coup d'œil rapide sur les principaux résultats qu'il a obtenus, et de voir jusqu'à quel point ils confirment ceux qui nous sont propres.
Partisan des doctrines philosophiques du célèbre Laromiguière, dont il était l'ami, Esquirol a voulu faire l'application de ses doctrines aux troubles des facultés mentales. Laissant à l'attention le rôle souverain que lui avait assigné le professeur du collège de France, il admit que cette faculté était essentiellement lésée dans la folie , et que « toutes les lésions de l'entendement pouvaient être ramenées à celle de l'attention. »
Dans la manie, emportée, distraite par des impressions fugitives et nombreuses, l'attention est incapable de s'arrêter suffisamment sur aucune idée.
L'affaiblissement des organes produit un résultat semblable chez les déments.
Enfin, sa concentration exclusive sur une ou plusieurs idées, dans le délire partiel, est la cause des convictions délirantes ou idées fixes.
Je ne rappellerai pas ce que j'ai dit de l'état maniaque. J'ai fait voir qu'il pouvait être regardé comme type de la modification primordiale.
On doit s'étonner qu'Esquirol , qui a si admirablement décrit cet état, n'en ait pas constaté l'existence dans les autres phénomènes principaux du délire, les convictions délirantes (délire partiel ), les illusions et les hallucinations.
Suivant lui, en effet, si l'attention est lésée, dans la monomanie, c'est d'une manière diamétralement opposée à ce qui a lieu dans le délire maniaque. Mais, fixité des idées, concentration de l'attention, ce sont là des phénomènes secondaires qui se rattachent à une lésion primitive, toujours la même, et qui n'est autre que l'excitation intellectuelle. De ces deux ordres de symptômes ou accidents psychologiques, Esquirol n'a reconnu que les premiers, qui, en effet, finissent par prédominer chez les monomaniaques ; les autres lui ont complètement échappé. Aussi déclare-t-il positivement qu'il regarde les divers genres de vésanie « comme trop distincts pour pouvoir jamais être confondus. »
Quant à l'identité psychique dans laquelle nous croyons qu'il faut confondre la folie et l'état de rêve , Esquirol fait si fréquemment allusion aux nombreuses analogies qui s'observent entre ces deux états , il a si souvent recours à l'un pour expliquer l'autre, que nous nous croirions presque le droit de nous appuyer de son autorité , et d'invoquer en notre faveur ses doutes, ses soupçons, comme des affirmations positives. C'est ainsi qu'il se plaît à répéter avec les lypémaniaques, qui, dit-il, « sont hors de la raison , parce qu'ils perçoivent mal les impressions, » qu'un abîme les sépare du monde extérieur. — J'entends, disait un de ces malades, je vois; mais je n'entends pas, je ne vois pas comme autrefois; les objets ne viennent pas à moi ; ils ne s'identifient pas avec mon être; un nuage épais, un voile
change la teinte et l'aspect des corps; les corps les mieux polis me paraissent hérissés d'aspérités, etc. « Dans les hallucinations, dit-il ailleurs, il n'y a ni sensation, ni perception, pas plus que dans les rêves et le somnambulisme, puisque les objets extérieurs n'agissent plus sur les sens. — Celui qui est en délire, celui qui rêve, ne pouvant commander à son attention, ne peut la diriger, ni la détourner de ces objets fantastiques; il reste livré à ses hallucinations,
à ses rêves // rêve tout éveillé. Chez
celui qui rêve, les idées de la veille se continuent pendant le sommeil; tandis que celui qui est dans le délire achève, pour ainsi dire, son rêve, quoique tout éveillé. Les rêves, comme les hallucinations, reproduisent toujours des sensations, des idées anciennes. Comme dans le rêve, la série des images est quelquefois régulière; plus souvent, les images et les idées se reproduisent dans la plus grande confusion et offrent les associations les plus étranges. Comme dans le rêve, ceux qui ont des hallucinations ont quelquefois la conscience qu'ils sont dans le délire, sans pouvoir en dégager leur esprit On observe, chez les hallucinés, une sorte d'à parte, comme chez les hommes les plus raisonnables , qui sont absorbés par quelque profonde méditation. »
Illusions. — Si l'on se rappelle ce que nous avons dit des illusions provoquées par le hachisch, on concevra que nous ne partagions pas l'opinion d'Esquirol, qui pense que, « dans les illusions , la sen-
sibililé des extrémités nerveuses est altérée, est exaltée, affaiblie ou pervertie. »
Selon nous, il n'y a désordre que dans l'entendement , et ce désordre est amené à l'occasion de l'exercice de la sensibilité ou de l'action des sens spéciaux.
Je n'ai point d'exception à faire pour les cas si curieux et en apparence si inexplicables, rapportés par Reil et Esquirol (1).
Que l'action des sens soit irrégulière, il n'importe; il n'y a erreur , méprise , en un mot , illusion, que par le désordre de l'entendement qui n'est plus en état de juger, d'apprécier le produit des sens. On
(4 ) « Une dame aliénée avait des accès d'agitation et môme de fureur. La femme de chambre de cette dame, voulant un jour contenir la malade , posa la main sur ses yeux ; aussitôt la malade , revenue à elle, fut parfaitement calme, en disant qu'elle ne voyait plus rien. » (Reil.)
« J'ai donné des soins , dit Esquirol , à un jeune militaire allié a la famille de Bonaparte. Après beaucoup d'écarts de régime et des mécomptes de fortune, il devint maniaque, et me fut confié. Il voyait dans toutes les personnes qui l'entouraient des membres de la famille impériale ; il s'irritait et s'emportait dès qu'il voyait les domestiques remplir quelque devoir servile; il se prosternait aux pieds de l'un d'eux, qu'il prenait pour l'empereur; il demandait grâce et protection. Je m'avisai un jour de lui bander les yeux avec un mouchoir ; dès ce moment , le malade fut calme et tranquille, et parla raisonnablement lui-même de ses illusions. J'ai répété plusieurs fois la même expérience avec le même succès. Une fois entre autres, j'ai conservé pendant douze heures le bandeau sur les yeux du malade, qui n'a point déraisonné pendant tout ce temps: mais, aussitôt qu'il put voir, le délire recommença. »
n*a pas d'illusion (dans le sens pathologique de ce mot) , parce qu'une affection des yeux ou des organes de l'audition défigurera les images et les sons, mais on aura véritablement une illusion alors que, par suite du trouble intellectuel , on portera un jugement erroné.
L'excitation maniaque n'est pas toujours et essentiellement du délire, c'est-à-dire, n'implique ni incohérence des idées , ni convictions délirantes. Assurément il y a modification intellectuelle, et cette modification, on peut même la regarder comme une véritable période d'incubation , mais ce n'est pas encore la maladie déclarée, ce n'est pas du délire.
Cependant , qu'on ne l'oublie pas , sous le coup de cette incubation , de cette influence morbide dont les symptômes ne sont pas encore de la déraison, l'intelligence peut tout-à-coup tomber dans le désordre le plus complet , et cela , pour la cause la plus futile, la plus insignifiante.
C'est le cas dont il s'agit. Ici c'est l'action des sens ou de l'un des sens spéciaux qui est la cause déterminante du délire ; c'est l'étincelle qui met le feu aux poudres. Il y a réaction de l'effet sur la cause, et par suite , accroissement de l'intensité de cette dernière. L'excitation maniaque est cause de l'illusion, et l'illusion, réagissant sur l'entendement, porte jusqu'au délire furieux celte simple excitation.
Ainsi il arrive dans la modification mentale produite par le hachisch. Tant que les sens ne sont
impressionnés par aucun objet, au moins d'une manière particulière, le trouble de l'entendement se borne à la mobilité , à la rapidité parfois excessive des idées et des conceptions. Qu'une impression quelconque vienne jeter sur cet incendie encore mal allumé une illusion , cette illusion deviendra le point de départ d'idées extravagantes, de fausses convictions , de folles joies ou de craintes exagérées. C'est le cas où je me suis trouvé, lorsque, la bougie qui éclairait ma chambre venant à se multiplier et à se transformer en cierges funéraires, j'eus, un instant , la pensée que j'avais cessé de vivre et que déjà on faisait les apprêts de mon enterrement. On emporta la bougie, l'illusion disparut, et, avec elle, la terreur qui commençait à s'emparer de moi. Je ferai encore une remarque concernant les illusions parmi lesquelles ont été compris certains faits pathologiques qui, selon nous, leur sont étrangers.
Si l'observation intérieure ne nous trompe pas , l'illusion ne diffère de l'hallucination qu'en tant qu'elle est provoquée par une impression scnsoriale. L'imagination meta la place de la sensation causée par les sens de la vue ou de l'ouïe une autre sensation purement intérieure , née dans le sensorium commune à l'occasion de la sensation réelle et normale.
Cela est vrai pour les deux sens que je viens de nommer, sens intellectuels par excellence, car ce sont ceux qui fournissent à l'intellect les notions les
plus étendues et le plus complexes. Mais je n'oserais affirmer qu'il en soit ainsi des sens du goût, de l'odorat et du toucher.
Ces sens sont fréquemment modifiés chez les aliénés , surtout au début de la maladie. Cette modi. ficalionpeut donner lieu à des idées, à des convictions extravagantes. Le mauvais goût qui provient de l'état saburral de la langue peut faire croire à un malade qu'on a mis du poison dans ses aliments; cet autre peut prendre pour des gaz pestilentiels les mauvaises odeurs répandues dans l'air, s'emporter contre les misérables qui en veulent à ses
jours, etc Ce sont là des idées absurdes, dos
convictions non fondées qu'une impression sensoriale a fait naître; mais je n'y vois pas ^illusion. L'acte sensorial n'avait rien d'irrégulier ; il ne pouvait être autrement qu'il n'a été en vertu des lois de l'organisme. L'intellect seul est en défaut, il a conclu illogiquement.
Ces réflexions trouvent une juste application aux phénomènes morbides rangés par les auteurs , après Esquirol, parmi les illusions internes.
— Un général, en proie à des douleurs de dents, accuse le soleil d'en être la cause et menace d'aller l'exterminer avec sa division; éprouve-t-il des douleurs dans le genou , il croit qu'un voleur s'est logé là et il le frappe du poing en s écriant : «Coquin, lu ne t'en iras pas ! » — Rongée par un affreux cancer de l'estomac, une malheureuse femme assure qu'elle a des chiens dans le ventre et qu'elle les entend
aboyer. — Une jeune dame, que j'ai beaucoup connue à Cbarenton, tourmentée par de vifs besoins erotiques, s'imagine que des hommes, des singes môme, viennent coucher avec elle toutes les nuils et l'épuisent par leurs emportements lubriques. — Je n'y puis voir que de faux jugements portés à l'occasion de sensations internes positives et vraies , et qui sont si bien indépendantes des erreurs du jugement qu'il n'est pas rare de voir ces erreurs se modifier , changer de caractère comme cela arrive chez les hypochondriaques , principalement, qui se forment tour à tour les convictions les plus opposées.
Ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut, il est des cas , cependant , où la sensibilité interne subit une telle modification qu'on pourrait dire à bon droit qu'elle est illusionnée , qu'il y a véritablement illusion.
11 y a de véritables illusions de la sensibilité générale; les seules dignes de cette dénomination, car , par ce mot , on prétend , sans doute , désigner une maladie, une lésion, et cette lésion ne saurait résider ailleurs que dans la fonction môme à laquelle on l'applique.
On entend certains malades accuser des modifications étranges de la sensibilité générale. J'ai parlé d'une jeune personne actuellement dans notre établissement d'Ivry , qui assure que sa tôte , sa figure sont horriblement gonflées, que son dos a tourné et qu'elle est toute contrefaite. — Un jeune homme qui , par moments, apprécie assez bien sa maladie,
me disait l'autre jour qu'il éprouvait une sensation fort singulière : il lui semblait que son cerveau coulait dans ses talons. — Jugeant les sensations d'autrui par ce que j'ai éprouvé moi-même, je ne saurais douter que ces sensations ne soient telles, en effet , que les malades le disent. La sensibilité est donc positivement lésée ; c'est-à-dire que, dans ces cas singuliers , l'impression qui arrive au sensoritim commun , est essentiellement fausse eu égard à ce qui se passe réellement dans les organes ; elle est telle qu'une erreur invincible, une idée fausse relativement à l'état réel des organes d'où elle part et rayonne vers les centres nerveux , en est le résultat nécessaire; nul moyen, nul pouvoir intellectuel de jugement ou de réflexion ne peut rectifier celte erreur.
§ m. — M. Leuret.
Dans ses Fragments psychologiques, M. le docteur Leuret combat l'opinion des auteurs qui ont attribué le phénomène des hallucinations soit à la mémoire, soit à l'imagination. A l'exemple de son maître Esquirol, il en fait un phénomène purement cérébral, une véritable sensation produite sans la présence d'un corps extérieur impressionnant l'un ou l'autre des sens spéciaux ou tous à la fois. Dans l'hallucination, il y a, pour me servir des expressions <1<! M Leuret, « un élément nouveau arrivé dans l'esprit de l'halluciné, un élément étranger aux autres hommes. »
Celte manière de voir est celle d'Esquirol. Si je l'ai rappelée, c'est uniquement à cause des conséquences que l'auteur s'est cru le droit d'en tirer et que nous ne saurions admettre.
Selon M. Leuret, l'élément hallucination ne peut constituer à lui seul la folie ; car on le retrouve chez des individus qui l'apprécient et le jugent sainement. Il ne saurait y avoir de dissidence sur ce point. Mais M. Leuret ajoute : Faites entrer ces mêmes faits (les hallucinations) dans la tète d'un homme grossier et ignorant, et essayez de le dissuader, il croira plutôt ce qu'il a entendu et vu, que ce que vous lui direz: Usera fou: donc la folie peut dépendre uniquement de la condition intellectuelle (d'ailleurs normale), où se trouvera un individu; car le même phénomène, l'hallucination, qui entraîne la folie chez un homme simple et ignorant, laissera intacte la raison d'un homme instruit.
On voit de suite où peut conduire une semblable théorie : à admettre que la folie la mieux caractérisée peut n'être, en réalité, dans sa nature psychologique, qu'une simple erreur, un jugement faux relativement, mais vrai en lui-même, et provenant uniquement, au moins dans certains cas, d'un défaut d'instruction.
Ainsi se trouve reproduite la théorie de la folie morale, de la folie sans lésion organique et de son traitement par des moyens moraux, les mêmes que ceux que l'on emploie pour redresser l'erreur des yens raisonnables.
Nous ne saurions partager l'opinion de M. Leuret. Qu'un individu, quel qu'il soit, croie auxhallucinalions dont il est poursuivi, c'est là un fait de pathologie mentale dont il faut chercher l'origine ailleurs que dans son ignorance ou son incapacité d'apprécier le phénomène auquel son esprit était jusqu'alors resté étranger. Parce que l'homme, dont parle M. Leuret « se confiera plutôt dans sa sensation que dans la parole des autres, »il ne sera pas fou, au moins tant qu'on voudra conserver à celte expression son acception ordinaire. En effet, ayant gardé son jugement et son libre arbitre, pourquoi ne croirait-il pas ceux qui, avec l'autorité de la science et de l'instruction, viendront lui dire que le bruit, les voix qu'il a entendus sont un phénomène maladif, semblable à ceux des rêves ou du délire? Au moins ne pouvez-vous nier que cela ne soit possible et qu'on ne puisse espérer de lui inculquer les mômes idées saines que vous devez, vous, à votre instruction. Dès lors cet homme n'est pas fou ; car qui dit folie, dit irrésistibilité, nécessité dans les actes intellectuels ; un fou croit parce qu'il croit, de même qu'il a peur parce qu'il a peur : il n'y a pas d'autre raison à donner des actes de folie que leur fait môme. Avec un degré de fièvre de plus, M. Leuret ne peut nier qu'il n'eût cru lui-môme à l'hallucination qu'il éprouva un jour, malgré ses connaissances en chimie; il n'aurait point ajouté foi à ce qu'on lui disait pour le tranquilliser.
En second lieu, ([n'importe que le savant dont
M. Leuret rapporte l'histoire d'après Bonnet, apprécie les fausses sensations dont il est le jouet? Ne se rencontre-t-il pas dans nos maisons de santé des hommes instruits qui sont complètement, incurablement dupes de leurs hallucinations? Et cependant leur instruction suffirait au centuple pour leur dessiller les yeux , pour les mettre en état de juger sainement les sensations dont on s'efforce de leur démontrer la fausseté.
Par contre , ne voyons-nous pas tous les jours dans nos hospices les plus simples, les plus grossiers des hommes, avoir une conscience parfaite de leurs hallucinations, alors même que ce phénomène étrange est le plus compliqué, se présente sous les apparences de vérité les plus spécieuses, les plus faites pour forcer leur conviction?
3° 11 arrive souvent que des hallucinés, dans le cours de leur maladie, soient, à diverses reprises, tantôt en état , tantôt hors d'état d'apprécier leurs fausses sensations. M. Leuret n'a-t-il jamais entendu des hallucinés lui dire : Maintenant, dans ce moment de calme , j'entends très bien les voix , mais je ne m'en inquiète nullement ; je les prends pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles valent; mais peut-être demain, peut-être ce soir, je ne le pourrai plus, je serai entraîné, je croirai ce qu'elles me diront ; alors je ne sais ce qui se passe en moi . je ne sais ce que j'éprouve.
4° Si la théorie que nous combattons était vraie, rien ne serait plus facile que de guérir un hallu-
ciné. Pourvu que le malade ne soit pas un idiot , par une foule de raisonnements convaincants, vous lui ferez bientôt sentir que ces sensations auxquelles il ajoute foi , ne sont autres qu'un phénomène morbide, un fait nouveau arrivé dans leur esprit. Vous lui diriez : je ne conteste pas que vous entendiez , que vous voyiez ce que vous dites voir et entendre; mais, en retour, accordez-moi que cela se passe d'une manière inaccoutumée, qu'il y a là autre chose qu'une sensation ordinaire ; attendez patiemment , que ce trouble de votre esprit, celte espèce de névralgie intellectuelle se dissipe, mais n'en soyez pas volontairement dupe , et surtout ne réglez pas vos actions en conséquence
Et cependant pourrait-on citer un seul fait d'hallucination guérie par le raisonnement ? Que si vous échouez à rencontre de gens sans éducation . d'un esprit peu cultivé, du moins réussirez-vous lorsque vous vous adresserez à des hommes instruits , versés dans les choses psychologiques, à des philosophes, par exemple, à des médecins?... Pas davantage, et cela par la môme raison qui a fait qu'ils ont cru à leurs sensations imaginaires avec le môme abandon, le môme entraînement, disons mieux, la môme fatalité qu'un homme ignorant et dépourvu de toutes lumières.
Au reste, il n'y a rien ici d'exceptionnel ; il en est des fausses sensations comme des idées fixes , des convictions erronées. Or, ne renconlre-l-on pas ces idées ,'ces convictions les plus extravagan-
les, les plus niaises, chez des individus donl les facultés intellectuelles sont d'ailleurs extrêmement distinguées? Par exemple, cet homme d'un esprit si supérieur, qui se croit le maître du monde, qui possède toutes les richesses de la terre, dont la raison pourtant n'est lésée que sur ce seul point, pourquoi, si, comme vous le dites, il est tout simplement dans l'erreur, ne se sert-il pas de sa raison, donl il fait d'ailleurs si bon usage , pour redresser cette erreur? Pourquoi certains malades vont-ils même jusqu'à répondre à ceux qui cherchent à les détromper : « Ce que vous me dites est très sensé, je le sens , mais je ne puis vous croire ; je n'en persiste pas moins dans mes idées?»
Dans votre hypothèse, il ne saurait y avoir de délire partiel ; toute monomanie seraitune chimère, une impossibilité; car la plupart de ceux qui en sont atteints ont cent fois plus d'esprit et de jugement qu'il n'en faudrait pour redresser leurs idées fixes si elles n'étaienl que des erreurs.
Il y a donc, chez l'halluciné, autre chose que ce que vous dites ; il y a plus qu'un fait nouveau dans l'esprit, fait qui serait bien ou mal apprécié, suivant les conditions d'intelligence de chaque individu. 11 y a, outre le phénomène nouveau, un autre fait morbide psycho-cérébral primitif, qui est l'origine nécessaire de ce même phénomène, et en même temps de la foi irrésistible qui s'y attache, contre lequel tout raisonnement doil échouer, parce qu'il est en dehors du libre arbitre, de la raison
et du sens commun. C'est ce même fait qui se révèle obscurément à l'individu qui , au début d'un accès de manie, s'aperçoit qu'il prononce des mots sans suite, des phrases décousues, qui, en exprimant de vives terreurs, des craintes d'empoisonnement, d'assassinat, sent au fond de son âme que ces terreurs et ces craintes sont absurdes et chimériques ; c est ce même fait qui change et modifie toutes les conditions de l'intelligence, arrache l'individu à lui-même, comme il brise tous les rapports avec les personnes et les choses qui l'environnent. Est il besoin de nommer le fait primordial?