‹ Du hachisch et de l'aliénation mentaleChapitre 7 sur 15 · I. — Action de diverses substances toxiques · texte numérisé non relu

I. — Action de diverses substances toxiques

On sait que plusieurs substances appartenant aux différents règnes de la nature sont douées dune action plus ou moins marquée sur le cerveau , et partant sur les fonctions intellectuelles. L'aliénation mentale la mieux caractérisée peut en être le résultat immédiat , transitoire le plus ordinairement, quelquefois durable et permanent.

Les illusions et les hallucinations en sont un des symptômes les plus fréquents.

Une foule d'auteurs , de toxicologistes entre autres, ont signalé ces effets; mais les descriptions qu'ils en ont laissées sont incomplètes , parce qu'elles ne mettent en relief que les phénomènes principaux, sans tenir compte, des nuances intermédiaires. Ces nuances ont cependant une grande importance ; car ce sont les chaînons qui relient entre eux ces mêmes phénomènes , et permettent de les ramener à une origine commune , quelque éloignés qu'ils se trouvent , en apparence , de leur point de départ.

Les expériences que nous avons faites sur nousmêmes ont dirigé notre attention vers un ordre de symptômes qui, jusqu'ici, avait passé inaperçu. J'ai interrogé avec soin un grand nombre d'individus qui avaient fait usage de substances toxiques

capables de troubler les facultés mentales : toujours nous avons trouvé la modification intellectuelle que nous avons désignée comme fait primordial et générateur des désordres de l'esprit; toujours la même filiation, le même enchaînement de ces désordres. Sans doute cette modification ne se présente pas constamment avec les formes nettes et précises que nous lui avons assignées d'après notre propre observation ; ses caractères sont tels néanmoins qu'il est impossible de ne pas la reconnaître et de récuser sa présence.

A. Protoxide d'azote. — Écoutons sir Humphry Davy racontant les effets merveilleux qu'il ressentit quand il respira pour la première fois du protoxide d'azote. «Je sentis, dit le grand chimiste, se relâcher et se rompre tous les liens qui m attachaient au monde extérieur . Des bouffées d'images distinctes et vivantes (trains of vivid, visible images) traversèrent rapidement mon esprit... Une autre fois, je sentis avec un plaisir indicible le sens du toucher s'accroître dans mes pieds et dans mes mains ; des perspectives éblouissantes fascinaient ma vue J'entendais distinctement les plus imperceptibles bruits qui s'élevaient dans la cloche, et aucun phénomène de mon état ne pouvait m' échapper. Peu à peu, la crise devenant intense , je fus absolument ravi au sentiment ordinaire de nos perceptions naturelles. J'éprouvais comme un détachement physique et involontaire qui m'enlevait des nœuds ter-

restres, et me faisait passer, par des transitions pleines de volupté, dans un milieu de sensations déliées qui m'étaient, humainement parlant, toutà-fait inconnues... Il semblait que, dans mon intelligence privilégiée, tout s'exécutait par instinct et spontanément. Le temps, en un mot, n'existait pas pour ma mémoire, et les traditions les plus lointaines s'y perpétuaient d'un seul coup avec la splendeur et l'instantanéité d'un éclair. »

J'appelle l'attention sur les passages que nous avons soulignés. Ils indiquent suffisamment les phases successives qu'a suivies la modification intellectuelle; quel a été le point de départ, l'origine de l'espèce de scène fantastique qui se jouait dans le cerveau de Davy et à laquelle il semblait assister comme un spectateur étranger.

Dans cette rupture des rapports naturels avec les choses extérieures, cette perte graduée du sentiment ordinaire de nos perceptions , ce détachement physique et involontaire des nœuds terrestres, cette rapidité, cette instantanéité de conception , enfin,

ces images vivantes qui sillonnent son esprit il

est impossible de ne pas reconnaître le fait primordial. Nous pensons qu'on essaierait vainement de le mieux caractériser.

Davy ne perdit pas un seul instant la conscience de son état. Cependant, voulant rendre compte de ce qu'il avait éprouvé , après que «son imagination fut à peu près revenue , comme une mer apaisée (ces expressions sont d'une incroyable vérité ! ) dans

son état normal, il éprouve la même anxiété mélancolique que l'homme qui s'éveille après un songe charmant (l'état de rêve après l'excitation), et qui cherche à réunir les traits effacés de cette illusion fugitive. »

Par les sensations qu'il puisait dans son imagination exaltée , et, d'autre part , par l'intégrité de son sens intime, par le sentiment qu'il avait conservé de son individualité, Davy semblait donc appartenir à deux modes d'existence bien distincts et cependant fondus l'un dans l'autre : il était fou, avec la conscience de sa folie , absolument comme s'il eût pris du hachisch.

B. Opium. — L'opium paraît jouir à un haut dégré de la faculté de développer cette sorte d'état mixte dans lequel l'imagination et la raison apportent un égal contingent. L'observation que nous allons transcrire nous a paru offrir, à cet égard, un vif intérêt. On me permettra d'interrompre le récit fait par l'auteur lui-même et d'y intercaler les réflexions que je jugerai convenables. Les charmes delà narration pourront en souffrir, mais la vérité scientifique n'en ressortira que mieux ; il y aura plus que compensation.

Un Anglais résidant dans l'Inde, qui, pendant un grand nombre d'années, s'était enivré tous les jours avec de l'opium , a décrit les sensations que lui faisait éprouver celte funeste habitude*

«Le premier changement que je remarquai en

moi , dit-il , se manifesta par des visions. Ce fut vers le milieu de l'année 1817 que la faculté de me peindre dans l'obscurité toute sorte de fantômes vint décidément s'attacher à moi. Au moment où s'augmentait dans mes yeux la faculté de créer , une espèce de sympathie s'établissait entre l'état de RÈ\Eet l'état de veille oh je me trouvais. Tous les objets qu'il m'arrivait d'appeler et de me retracer volontairement dans l'obscurité étaient aussitôt transformés en apparition, de sorte que j'avais peur d'exercer celte faculté redoutable; car je ne pouvais penser à une chose dans les ténèbres, sans qu'aussitôt elle ne m'apparùt comme un fantôme. »

Tels étaient donc les résultats de la «sympathie établie entre l'état de rêve et l'état de veille» chez notre mangeur d'opium ! Les images qu'il lui plaisait d'évoquer avaient toute la véracité et , si je puis m'exprimer ainsi, toute Y extériorité <\& celles perçues par le concours du centre cérébral et des sens spéciaux. La fusion ou, si l'on veut , la sympathie établie entre l'état de rêve et l'état de veille est si complète, que celui qui l'éprouve en a à peine conscience , et que, pour rendre compte de ses visions, il nes'exprime pasautrementqu'ilnele ferait s'il s'agissait de sensations ordinaires. C'est avec ses yeux qu'il croyait voir les fantômes dont il redoutait la présence et qu'il n'évoquait qu'en tremblant.

Quelle différence , je ne dis pas essentielle, mais si petite qu'elle soit, pourrait-on trouver entre cet homme et un fou ordinaire ; entre son langage , les

expressions dont il se sert, et le langage, les expressions familiers aux fous hallucinés ? Il avait conscience des désordres de son esprit? Mais combien d'hallucinés se trouvent dans le même cas, et rendent compte de leur état avec la même netteté , la même précision que sir X....! Il percevait confusément la modification psychologique, source première de ses aberrations; il parle de sympathie qui s'établit entre l'état de rêve et l'état de veille ? Mais ces mêmes expressions ou d'autres analogues ne sortent-elles pas à chaque instant de la bouche des aliénés, quand ils veulent faire connaître ce qu'ils éprouvent pendant le cours de la maladie , et surtout lorsqu'ils veulent faire comprendre dans quel état ils étaient, après qu'une franche guérison est venue mettre de l'ordre dans leurs idées!

Parmi les visions dont sir X... se plaît à rendre compte, il en est une au sujet de laquelle il s'exprime ainsi :

«J'avais toujours beaucoup aimé l'histoire romaine ; d'autre part , je m'étais rendu familier avec une période de l'histoire d'Angleterre , celle de la guerre du parlement. Ces deux branches princjpalesdemes connaissances, qui, en santé, étaient le sujet ordinaire de mes réflexions, devinrent le sujet de mes rêves. » (On sait que ce mot : rêves est employé par sir X... pour désigner l'état d'hallucination que lui procurait l'opium.) "Souvent, après m'être représenté involontairement, dans les ténèbres, une espèce d'assemblée, un cercle de dames,

une fêle el des danses ., j'entendais dire ou je me disais : Ce sont des dames anglaises des malheureux temps de Charles I er . Ce sont les femmes et les filles de ceux qui se sont rencontrés dans la paix, se sont assis à la même table, alliés par le mariage. ou le sang. Les dames dansaient et souriaient comme à la cour de Georges IV. Cependant je savais qu'elles étaient mortes depuis près de deux siècles. Tout-à-coup on frappait des mains, j'entendais prononcer le formidable mot Consul romanus, el venaient immédiatement Paulus ou Marins, entourés par une compagnie de centurions, à la tunique écarlale, et suivis des alalagenos des légions romaines. »

Comme cela arrive presque toujours, ce sont les objets qui , à diverses époques de son existence , avaient le plus habituellement fixé son attention, dont les images s'étaient le plus souvent retracées dans son esprit, qui se retrouvent sons la forme hallucinatoire, et que le prisme de l'excitation et de l'état de rêve colore d'une sorte d'actualité.

«J'entendais dire, ou je me disais...» Ces mots que notre halluciné jette comme en passant et sans y attacher d'importance, méritent d'être remarqués. Il arrive, en effet, que l'hallucination soit assez peu tranchée pour manquer de son principal caractère, l'extériorité. Alors elle se présente avec sa nature primitive, et reste, pour ainsi dire, dans le cerveau où elle est née et d'où elle ne sort que lorsque l'état de rêve est plus complet. Delà l'incerti-

tude où l'on est si l'on voit dans sa télé ou au, dehors , si l'on entend parler ou si l'on se parle à soi-même , si l'on entend dire ou si l'on se dit.

Nous avons eu précédemment occasion de signaler ce phénomène, d'après l'observation que nous en avions faite sur nous-même.

C. Liqueurs alcooliques. — L'abus des liqueurs alcooliques est, comme chacun sait , une cause fréquente de folie. Le délire qui en est la suite affecte les formes les plus variées. Les illusions et les hallucinations sont au nombre des symptômes les plus constants elles mieux caractérisés

Un fait intéressant dans la question qui nous occupe, c'est qu'il n'est pas rare de voir l'ivrognerie ( l'habitude de l'ivresse) développer ces modifications spéciales de l'intelligence qui tiennent comme le milieu entre l'état de folie et l'état de raison, cet état crépusculaire de l'esprit qu'il importe tant et qu'il est si difficile de bien comprendre. Nous avons souvent occasion d'en citer des exemples dans la Revue médico-légale que nous publions dans les Annales médico-psychologiques.

En général, dans la folie suite d'ivresse, comme dans tous les cas de délire provoqué artificiellement, l'invasion des désordres intellectuels n'est pas tellement brusque que la raison ne puisse lutter pendant plus ou moins de temps. Tant que dure cette lutte, 1 individu est fou et raisonnable alternativement, jusqu'à ce que la folie ou la raison

prenne tout-à-lait le dessus , suivant que les excès se renouvellent ou cessent complètement.

Dans ce cas, on a vu des individus être le jouet des plus étranges hallucinations, sans que d'ailleurs l'intégrité de leurs facultés morales parût avoir reçu d'autre atteinte. En voici deux exemples remarquables entre beaucoup d'autres que chacun peut avoir présents à l'esprit. Je cite ceux-là de préférence, parce qu'à une époque encore peu éloignée, ils ont servi à alimenter certaines discussions relatives aux apparitions. On trouverait difficilement des exemples plus tranchés de folie hallucinée sans délire.

« M. Cassio Burroughs était un des plus beaux hommes de Londres , d'une valeur brillante, mais singulièrement hautain et un peu bretteur. Il devint l'amant d'une charmante Italienne qui se trouvait en Angleterre, où elle mourut. Un soir, quelque temps après la mort de sa maîtresse, M. Burroughs, étant dans une taverne, se vanta publiquement de son ancienne liaison : c'était violer une promesse qu'il avait faite au lit de mort de la dame , dont il avait juré de ne jamais révéler la faiblesse. L'indiscrétion était à peine commise que l'ombre de la belle Italienne lui apparut, et ce phénomène se reproduisit dorénavant dans ses orgies de cabaret. M. Burroughs déclara que la vue du fantôme était précédée d'un frisson terrible qui le surprenait au milieu des fumées du vin, et faisait vibrer comme des cordes toutes les parties osseuses ou molles de sa

tète. Plus lard il fut lue en duel ; l'Italienne se montra à son amant le matin môme de la catastrophe (1). »

« La conversion du colonel Gardiner, arrivée en 1719 , racontée par le pieux Doddrige, est vivante encore dans la mémoire de tous les illuminés de l'Ecosse ; elle passait à leurs yeux pour une révélation qu'il eût été profane d'expliquer par les sciences naturelles. — On sait que le colonel Gardiner, ayant soupe avec une joyeuse compagnie le jour du sabbat, quitta ses convives vers onze heures du soir pour se préparer à un rendez-vous galant où l'attendait à minuit une femme mariée, et que, pour se recueillir dans une amoureuse impatience, durant les dernières minutes qui précédaient ce doux instant, il lira un livre quelconque de son porte-manteau : c'était le Soldat du Christ, ou les deux conquis d'assaut , par Thomas Watson; la bonne tante du colonel avait , par mégarde, ou à dessein plutôt, glissé cet ouvrage divin dans le bagage de son neveu. Quelques phrases sur la profession militaire attirèrent d'abord l'attenlion de Gardiner, qui parcourut bientôt les pages du volume avec enthousiasme. Tout-à-coup un léger brandon de feu , une sorte de flamme errante vient tomber sur le livre ouvert. Le colonel s'imagine voir une étincelle détachée de la mèche de sa lampe ; mais en levant les yeux il aperçoit, à sa grande sur-

(1) Aubrey.

prise, et comme suspendu dans l'air au milieu de sa chambre , le tableau du supplice de Jésus et la croix entourée d'une auréole; une voix, ou quelque chose qui ressemblait à une voix, dit le révérend Doddridge (something équivalent toavoice) lui adressa même un discours assez pathétique et qui fut conservé, etc.... (1). »

Dans le cas suivant, que nous empruntons à W. Scott, nous trouvons les deux conditions psychologiques les plus favorables au développement des hallucinations : r un état habituel d'excitation résultant de l'abus de liqueurs fortes, et une prédisposition naturelle à la colère et à l'emportement; 2° une vive impression morale qui semble tont-àcoup concentrer le trouble intellectuel sur une séried'idées, exclusivement à toute autre.

«Le capitaine d'un vaisseau négrier était un liomme très variable , quelquefois doux et affable avec les marins de son équipage, mais plus souvent, en proie à des accès de colère, de violence et d'aversion pendant lesquels il rugissait comme un tigre sur le pont. Le soleil d'Afrique semblait avoir passé dans ses veines comme une liqueur de feu , et ses prunelles devenaient aussi rouges que le dos des noirs quand leur peau volait sous le fouet. On ne lui parlait à bord que le pistolet à la main.

»Ce capitaine avait conçu une haine particulière contre un matelot, vieillard qui n'avait plus sur le

(I) André Delrieu.

crâne qu'un toupet de poils blancs, et dont le nom était Bill Jones, ou quelque nom semblable. L'équipage respectaitce vieux marin, qui n'avait jamais couché hors du navire; mais, sans doute à cause de ce respect, notre bête fauve ne lui adressait que des menaces et des injures. Le vieillard, avec la licence que se permettent les matelots sur les bâtiments marchands , lui ripostait sur le même (on. Un jour, Bill Jones mit de la lenteur à monter sur la vergue pour ferler une voile. Il était si cassé! En ce moment, le capitaine parut, tin peu ivre, à la porte de la cabine. — Obé, cria-t-il, vieux requin, maudite charogne, vessie gonflée de rhum!

ferle ou crève!

>i La réponse du matelot exaspéra le capitaine, qui rentra dans la cabine, et en sortit bientôt avec une espingole chargée, à la main. Il coueba en joue le

prétendu mutin, fitfeu La mitraille frappa dans

les vergues avec le bruit de la grêle. Bill Jones resta un moment au milieu de la fumée, comme suspendu en travers sur le ventre. Puis il s'affala lourdement au pied du grand mât , en tenant ses intestins qui sortaient. On l'étendit sur le pont, évidemment mourant. Il leva les yeux sur le capitaine , et lui dit : — Vous m'avez donné mon compte, monsieur; mais je ne vous quitterai jamais 1

»Le capitaine, en haussanllesepaules.se contenta de lui répondre qu'il le ferait jeter dans la chaudière où l'on préparait la nourriture des esclaves , afin

de voir combien il avait dégraisse. Le malheureux mourut; son corps fut réellement jeté dans la

chaudière

» Le capitaine ordonna, avec des jurements terribles, qu'on gardât le plus profond silence sur ce qui s'était passé. Cependant les marins étaient tous frappés de l'idée que Bill Jones n'avait pas abandonné le navire; ils croyaient que son esprit travaillait avec l'équipage à la manœuvre, surtout lorsqu'il s'agissait de ferler une voile, auquel cas le spectre ne manquait pas d'être le premier à cheval sur la vergue. Je finis , dit le passager dans la bouche duquel Walter Scott place ce récit, par le voir moi-même, comme les autres, et si distinctement, un soir de tempête, près des Açores, que je l'appelai à voix basse : Jones! mais il ne me répondit pas, et grimpa dans la hune, où il disparut. Le capitaine seul paraissait ne faire aucune attention à cette chose étrange , et comme on redoutait la violence de son caractère, personne ne lui en parlait. L'équipage, morne et inquiet, dévorait des yeux l'espace qui nous séparait encore des côtes de l'Angleterre. Un certain soir (nous avions passé le golfe de Biscaye), le capitaine m'invita à descendre dans sa cabine pour y prendre un verre de grog avec lui. Sa figure était soucieuse; enfin, il s'ouvrit à moi d'une voix un peu émue.

„ — Je n'ai pas besoin de vous dire, Jack, quelle espèce de compagnon nous avons à bord avec nous.

» — Capitaine , fis-je en affectant une grande indifférence , tout cela est une plaisanterie...

» — Non , non , ce n'est pas une plaisanterie ; il m'a dit qu'il ne me quitterait jamais , et il a tenu parole.

» — Comment! m'écriai-je avec un geste de surprise.

» — Vous ne le voyez, vous, que de temps en temps; mais il est toujours à mon côté : il n'est jamais hors de ma vue... Tenez, Jack !... dans ce moment même , je le vois là , derrière vous !...

»Le capitaine devint très pâle; ses regards prirent une expression indéfinissable. 11 se leva fort agité. » — Je ne supporterai pas sa présence plus longtemps , il faut que je vous quitte.

» A ces paroles incohérentes , à ces allées et venues que le capitaine faisait dans la cabine, comme pour éviter le spectre, je lui répondis tranquillement, afin de le calmer par mon incrédulité apparente, qu'il pouvait se rasseoir; qu'il n'y avait pas moyen d'abandonner le navire, puisque la terre ne se montrait pas encore , et que le seul parti raisonnable à prendre, c'était de naviguer vers l'ouest de la France ou vers l'Irlande , d'y débarquer secrètement, et de me laisser le soin de reconduire le bâtiment à Liverpool. Mais il secoua la tête d'un air sombre, et me répéta, comme s'il ne m'eût pas écouté :

» — Il faut que je vous quitte, Jack !

..En parlant ainsi , le capitaine s'arrêta tout d'un

coup , avec l'inquiétude d'un homme qui écoute une rumeur lointaine, et me demanda si je n'entendais pas du bruit sur le pont. Dans la situation extraordinaire où se trouvait le navire , on était toujours sur le qui vive. Je monte rapidement l'échelle de poupe ; mes pieds avaient à peine franchi le dernier échelon que le bruit d'un corps pesant qui tombait dans l'eau me fit tressaillir. J'allongeai la tête sur le bord du bâtiment , et je m'aperçus que le capitaine s'était jeté dans la mer, tandis que nous filions six noeuds par heure. A l'instant où le malheureux s'enfonçait, il sembla faire un effort désespéré, s'éleva à demi au-dessus de l'eau, et me tendit la main , en s'écriant :

» — My God ! Bill est encore avec moi !

«Cela dit , la mer se referma , et je tombai à genoux, frappé de terreur, derrière le bastingage. »

Les effets de 1 ivresse ont été trop souvent décrits pour que nous ne nous bornions pas à les rappeler

Avec un peu d'attention , on s'apercevra facilement qu'ils ne sont autres que la modification intolleetuciïe primordiale que tant d'influences diverses peuvent développer, et qui se retrouve inévitablement partout où l'on voit surgir quelques symptômes de délire. Quelle qu'ait été leur cause, occasionnelle ou déterminante, toutes les aliénations mentales se résument dans une modification identique à leur début. La folie par excès alcooliques confirme cette loi de pathogénie mentale que

nous avons posée au commencement de ce travail.

Qu'on se rappelle ce sentiment de bien-être qui marque les premiers effets de l'intoxication , cotte facilité de conception , ces pensées, ces perceptions devenues plus rapides, plus instantanées, ces émotions faciles, cette impressionnabilité inaccoutumée... Les signes de l'excitation pourraient-ils être plus tranchés? Et n'est-ce pas alors que cette excitation a acquis une certaine intensité, lorsque l'intelligence est emportée dans un tourbillon de pensées, do souvenirs, et, comme on dit si bien , d'imaginations de toute sorte , que surgissent et se dressent devant la raison émue les illusions , les hallucinations, les idées fixes, les instincts désordonnés et irrésistibles, en un mot, tout le fantastique cortège du délire le plus complet"?

A ce degré de trouble et de bouleversement des facultés morales, l'observation s'arrête-, car, pou après , l'ivrogne tombe dans un état de torpeur et de somnolence qui le rend presque totalement étranger au monde extérieur. S'il se montre encore accessible à des impressions venues du dehors , les idées que ces impressions éveillent en lui sont, pour ainsi dire, marquées du sceau de ses préoccupalions intérieures et de ses fausses convictions.

Il appartient tout entier au monde de son imagination. La réalité ne l'impressionne plus assez vivement pour pénétrer au fond de sa conscience. 11 est dans le cas du rêveur qui, apportant dans ses songes des souvenirs de la vie réelle et ayant con-

science de son rèvc, cherche à rectifier, à l'aide de ces mêmes souvenirs , les produite plus ou moins bizarres de son imagination.

« Dans le premier degré de l'ivresse, dit Hoffbauer, les pensées se succèdent avec trop de rapidité pour qu'on ait le temps de les arranger dans l'ordre qu'exige le récit. Cette rapidité s'accroissant de plus en plus, bientôt les sens perdent de leur délicatesse ordinaire , et l'imagination gagne à mesure qu'ils perdent. » Dans le langage plus sévère et le seul exact de l'observation intime, ces paroles du médecin allemand signifient que, sous l'influence croissante de l'excitation alcoolique, l'ivrogne passe du monde réel dans un monde imaginaire, de l'état de veille dans l'état de rêve. Et c'est lorsqu'une sorte de fusion s'est opérée entre des deux états , lorsque l'individu ne sait plus distinguer les phénomènes qui sont exclusivement propres à l'un ou à l'autre, qu'il doit être considéré comme aliéné.

D. Substances narcotiques. — Les substances narcotiques jouissent à un très haut degré de la l'acuité de développer l'état hallucinatoire. L'opium surtout paraît être dans ce cas, comme le prouve le fait remarquable que nous avons rapporté précédemment. Quelques substances analogues nous ont semblé devoir faire l'objet de réflexions particulières , à cause du parti que les sorciers savaient en tirer autrefois pour faire naître des hallucinations.

Ce sont la pomme épineuse , la belladone, lajusquiame, l'aconit, elc.

L'action de ces substances sur les facultés morales a été étudiée avec soin; mais on s'est constamment arrêté aux symptômes extérieurs , aux signes sensibles par lesquels cette action se révélait au dehors. On a noté les changements survenus dans l'état moral, soit sous le rapport intellectuel , soit sous le rapport affectif, mais on n'est pas allé audelà. Les phénomènes intimes ne pouvaient être révélés que par un mode d'observation auquel on se livre peu en général , l'observation directe ou puisée dans des expériences personnelles.

J'ai essayé sur moi-même la plupart des suitstances que nous nommions tout-à-l'lieure; déplus, guidé par mes propres sensations, j'ai interrogé un grand nombre d'individus, d'hallucinés principalement, dont l'affection mentale avait été combattue par l'usage de ces substances. Invariablement , du moins au début, les résultats de leur action sont identiques à ceux du hachisch; désassocialion des idées, rêvasseries qui semblent être le prélude d'un état de rêve plus complet et pendant lequel se formeront de nouvelles associations d'idées plus ou moins bizarres , des perceptions sans excitant extérieur, etc.; associations et perceptions qui, transportées dans la vie réelle, formeront des idées fixes, des convictions délirantes, des hallucinations , elc.

Avant d'éprouver l'assoupissement ou l'état de

stupeur, qui semble être le terme le plus avancé de l'action des narcotiques, on sent très nettement qu'on ne fait que passer d'un mode d'existence intellectuelle à un autre ; on cesse peu à peu tout rapport avec les choses extérieures pour se mettre exclusivement en relation avec les éléments de ses souvenirs ou les créations de son imagination.

Les narcotiques ne l'ont donc point exception parmi les agents modificateurs de l'organe intellectuel. Si la folie, avec tous les caractères qui lui sont propres , peut être la suite de leur action plus ou moins lente , plus ou moins prolongée, cela tient uniquement à la propriété dont ils jouissent de produire l'excitation , de dissoudre, que l'on me permette de m'exprirner ainsi , le composé intellectuel et de donner naissance à l'état de rêve, qui, en lui même , est la plus haute expression possible des désordres de l'esprit , et dont les folies diverses ne sont que des reflets mêlés à l'état de veille.

Aune époque déjà éloignée de nous, certains individus, que l'on esteonvenu aujourd'hui de ranger parmi les fous hallucinés, s'imaginaient, au moyen de certaines pratiques, pouvoir entrer en relation avec les puissances infernales. Pour aller au sabbat et être admis à la cour de Satan , il fallait se soumettre d'abord à l'onction magique. Les sorciers émérites pouvaient s'en dispenser, mais celle pratique était d'une nécessité absolue pour les apprentis sorciers. On est communément d'accord

que l'opium, la jusquiame, le clalura, la belladone el autres substances narcotiques faisaient la base delà recette d'après laquelle se composait la pommade infernale avec laquelle l'onction se pratiquait.

Au point de vue psychologique , l'action des végétaux dont les sorciers faisaient usage doit être envisagée sous le double rapport de ses effets immédiats et de ses effets secondaires.

La modification intellectuelle que nous signalions tout-à-1'heure, cet ébranlement général des facultés, en un mot l'excitation constitue les effets immédiats. L'excitation est, comme nous l'avons dit tant deïois , le fait primordial ou générateur de tout désordre de l'esprit, mais elle est essentiellement étrangère aux formes particulières que ces désordres peuvent revêlir.

Les effets secondaires tirent leur origine du genre de préoccupation dans lequel se trouvaient les individus au moment où ils ont fait usage des narcotiques, des idées particulières qui tenaient en ce moment la plus large place dans leur esprit, excitaient davantage leur attention et leurs affections. La passion, les désirs, la curiosité, les croyances généralement reçues imprimaient aux idées de ceux qui devaient être initiés aux mystères du sabbat une direction particulière, et pour ainsi dire une couleur locale que reflétait nécessairement leur délire. L'action narcotique agissait de la même manière que la cause physiologique du sommeil, qui convertit en rêve les préoccupations de l'état de \ cille.

De nos jours , les substances narcotiques peuvent encore occasionner les plus graves désordres de nos facultés, faire naître des visions, des hallucinations , des convictions délirantes; mais elles n'ont plus le pouvoir de nous faire aller au sabbat. En Turquie (i), en Egypte, il n'est pas rare de rencontrer des individus devenus aliénés par suite de l'abus qu'ils avaient fait des narcotiques; rien, dans leur délire, ne rappelle les visions fantastiques des sorciers d'autrefois.

Au reste, même aux temps de la sorcellerie, ces substances n'étaient pas toujours employées dans des vues diaboliques. «C'était surtout l'amour contrarié ou l'amour trahi qui employait leurs secours. En proie à sa passion, qu'une femme en fît usage; préoccupée de ses désirs et de l'espoir de les satisfaire , elle s'endormait; il était naturel que leur unique objet occupât ses songes , et que bientôt elle attribuât aux caresses de l'être adoré les émotions voluptueusesquelui prodiguait le sommeil magique. A son réveil , pouvait elle douter qu'un charme aussi; puissant que délicieux ne l'eût transportée dans les bras de son amant , ou n'eût rendu à ses vœux un infidèle (2) ? »

D'autres idées, d'autres convictions donnaient lieu à des hallucinations d'une autre espèce. « Deux prétendues sorcières, endormies par l'onction ma-

(1) Voir nos Recherches sur les aliénés en Orient (premier numéro des Annales médico-psychologiques).

(2) E. Salverte, Des sciences occultes.

gique, avaient annoncé qu'elles iraient au sabbat el qu'elles reviendraient en s'envolant avec des ailes. Toutes deux crurent que les choses s'étaient passées ainsi , el s'étonnèrent qu'on leur soutînt le contraire. L'une même , en dormant, avait exécuté des mouvements, et s'était élancée, comme si elle eût voulu prendre son vol ( i ). »

Nous sommes complètement do l'avis de l'auteur que nous venons de citer. « Pour expliquer les faits principaux consignés dans les archives sanglantes des tribunaux civils et religieux et dans les volumineux recueils de démonologie ; pour expliquer les aveux de celte foule d'insensés des deux sexes qui ont cru fermement cire sorciers et avoir assisté au sabbat, il suffit de combiner avec l'emploi de l'onction magique l'impression profonde produite par des descriptions antérieurement entendues des cérémonies dont on serait témoin et des divertissements auxquels on prendrait part dans les assemblées du sabbat. •> On sait que Gassendi , dans le but de détromper de pauvres paysans, s'avisa de les faire frictionner avec des drogues stupéfiantes. Les paysans tombèrent dans un profond assoupissement En s'éveillant, ils déclarèrent qu'en effet ils étaient allés au sabbat, et firent le récit détaillé de tout ce qu'ils avaient vu , des sensations qu'ils avaient éprouvées, etc.

Les sorciers étaient de véritables fous hallucinés.

(I) E. Salverte, Des science* occultes.

Cette vérité n'a plus besoin d'être prouvée, aujourd'hui que le flambeau de la science permet d'envisager sous leur véritable jour les visions de toute espèce, quelle que soit la sphère dans laquelle elles transportaient les individus, aux lieux infernaux ou dans les régions célestes, à la cour de Satan ou à celle de Jéhova.

Cependant nous croyons qu'on a oublié de signaler entre les sorciers d'autrefois et les démoniaques de nos jours des différences psychologiques fondamentales. Ces différences tiennent à la cause primitive des hallucinations et des convictions erronées qui s'emparaient de leur esprit.

Les premiers, la plupart d'entre eux au moins, n'étaient hallucinés qu'autant qu'ils étaient placés sous l'influence toxique des onctions stupéfiantes. C'était la nuit principalement que s'exécutaient leurs pérégrinations et leurs danses fantastiques, et que l'enfer célébrait ses orgies. Lorsqu'ils cessaient d'avoir sous les yeux les spectacles et les scènes merveilleuses auxquels ils avaient assisté, les convictions erronées qui s'y rapportaient n'en persistaient pas moins , parce que ces convictions avaient comme un écho dans leur foi et dans leurs croyances religieuses, et que leurs impressions délirantes avaient été si vives qu'ils ne pouvaient ne pas y croire comme â la réalité même.

On connaît l'énergie de ces convictions, immuables comme le fait pathologique d'où elles tiraient leur origine, qui faisaient braver à de pauvres fa-

viatiques les bûchers cl les tortures les plus atroces.

Du reste , eu dehors du cercle tracé par les impressions délirantes, les sorciers, en véritables monomaniaques qu'ils étaient , conservaient l'intégrité de leurs facultés; et l'on conçoit, dès lors, combien il était facile à la foule de s'abuser sur le véritable état de leur raison, si parfaite sur tout ce qui ne tenait point à leurs visions et à leurs imaginations de la nuit. On conçoit encore l'influence que de pareils hommes devaient exercer sur leurs semblables, dont ils remuaient les instincts superstitieux et les passions les plus entraînantes , la crainte , la terreur. Les préjugés qui régnaient alors justifiaient presque les autres hommes de croire à leurs rêves avec la môme naïveté et la même bonne foi qu'eux-mêmes. Il y avait comme deux hommes distincts en eux : l'homme raisonnable qui se faisait le défenseur et prenait la responsabilité des billevesées et des excentricités de l'homme aliéné.

Ceux des aliénés de notre époque qui ressemblent le plus aux sorciers des temps passés ont reçu le nom de démonomaniaques à cause des relations qu'ils prétendent avoir avec le diable. Chez ceux-ci, le délire est beaucoup plus étendu , la folie plus complète. Jamais, chez eux, on n'observe ces intervalles de lucidité absolue qui étaient la conséquence de la cessation de l'action des narcotiques , chez leurs prédécesseurs. Le délire des démonomaniaques est continu , incessant , comme la cause qui l'a fait naître, cause dont l'origine se cache dans

les profondeur» de l'organisme, et qui, par sa spontanéité, sa persistance , diffère essentiellement ,de l'action éphémère de substances introduites dans l'économie.

Ce n'est pas seulement dans les rêvasseries d'un assoupissement plus ou moins prolongé, dans des circonstances déterminées , préparées volontairement au moyen de certaines pratiques, que le démonomaniaque entre en rapport avec les esprits infernaux; c'est en tout temps, en tous lieux, à toute heure de la nuit et du jour; c'est de mille manières que le diable agit sur lui , le pousse à des actions extravagantes , fait germer en lui des idées, des instincts dépravés , l'accable de coups ou le souille des plus sales caresses.

On peut ajouter encore que le démonomaniaque est toujours déraisonnable sur une foule de points qui n'ont que peu ou point de rapports avec son idée dominante; que son délire ne se renferme jamais exclusivement dans le cercle de ses idées fixes et de ses hallucinations.

Cependant il se rencontre parfois des cas d'aliénation qui offrent de remarquables similitudes avec le délire des sorciers. Ce sont : i' ceux dans lesquels la folie n'existe réellement que pendant le sommeil. Ces cas, dont je rapporterai plus tard un exemple remarquable , sont devenus excessivement rares de nos jours, où les rêves ont perdu la valeur qu'ils avaient aux yeux du vulgaire dans les siècles passés. Les visions, dans les cas dont il s'agit, ont

Irait à des sujets religieux , et laissent après elles, dans l'état de veille, de fausses convictions qui sont la continuation du délire nocturne. 2° Dans quelques cas encore on voit le délire débuter pendant le sommeil et se continuer après. Tel individu qui s'était endormi en parfaite santé se réveille malade, et, dans sa folie, il est exact de dire qu'il ne fait que poursuivre son rêve.

3° Enfin , s'il arrive que le délire , né de causes dont notre constitution seule a le secret, offre de frappantes analogies avec le délire causé par des agents extérieurs , nous pourrions ajouter que, d'autre part , ce dernier , par ses caractères propres , se confond quelquefois entièrement avec la folie ordinaire. On sait, en effet, que l'aliénation mentale la mieux caractérisée, celle qu'Esquirol définit : un délire chronique et sans fièvre, peut résulter d'un empoisonnement par les narcotiques.

C'est qu'en effet, ne nous lassons point de le répéter chaque fois que l'occasion s'en présente, la modification psycho-cérébrale, de laquelle dépend essentiellement le délire, est nécessairement la même dans tous les cas , dans toutes les circonstances, et quelles que soient les causes physiques ou morales qui paraissent lui avoir donné naissance. Partout où se montre une anomalie intellectuelle, là on retrouve , comme fait primordial et généralisa leur, la désagrégation des idées , ou, si l'on veut, l'excitation. La folie qui est due à l'action des nar-

coliques vient de nous en fournir une nouvelle preuve.

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