II. — Hallucinations sans désordre intellectuel (apparent
On a dit que les hallucinations pouvaient se montrer dans l'état le plus normal des facultés intellectuelles. Les auteurs ont consigné dans leurs livres un grand nombre de faits de ce genre.
Les hallucinations sont assurément un des phénomènes morbides qui s'écartent le plus de l'ordre naturel. Entendre, voir, sentir même , sans qu'aucune impression extérieure ail mis en jeu ces facultés , dont l'importance est telle cependant , aux yeux de certaine école philosophique, qu'elle en a fait le fondement même de nos facultés morales! Qu'un pareil phénomène puisse se produire sans que notre intelligence soit autrement troublée, sans qu'elle ait reçu aucune autre atteinte, c'est là un fait psychologique que , de prime abord, on trouve au moins fort extraordinaire ; disons plus , auquel on est porté instinctivement à ne pas ajouter foi.
J'ajouterai encore qu'il semble se prêter merveilleusement aux idées de ceux qui ne veulent voir dans l'aliénation qu'un trouble fonctionnel, une modification toute psychique qui n'a rien à \oir avec les lésions de l'organe intellectuel. En effet, ne répugne-t il pas de faire intervenir ces lésions , lorsque l'on voit l'un des principaux et des plus graves symptômes de la folie se manifes-
1er, sans entraîner nécessairement la perle de la raison ? L'aliéné , n'est-ce pas tout simplement un individu ayant une manière de voir particulière , des pensées à lui , qui diffèrent bien, par la forme, des pensées qu'on rencontre chez les autres hommes, mais qui , en elles-mêmes , ne diffèrent point de celles appartenant à l'état normal? Pourquoi vouloir expliquer ces pensées par n'importe quels désordres organiques? S'avise-t-on de chercher à quelle modification de la matière cérébrale il faut rapporter les erreurs sans nombre qui germent parfois dans les cerveaux les mieux organisés ? Plus d'un homme de génie a mis en circulation des idées qui ont plus d'un rapport avec celles qu'enfante le délire; et vous n'avez sans doute jamais songé à demander à la substance grise ou blanche de leur cerveau raison de leurs opinions!...
Les partisans du trouble dynamique ou fonctionnel ne sauraient , je crois, appuyer leur manière de voir sur des raisons plus spécieuses que celles que nous venons d'indiquer , sans répéter à satiété : Je ne croirai point à vos lésions organiques, tant que vous ne me les aurez point fait voir. On sentira toutefois la faiblesse de ces raisons, lorsque nous démontrerons que les hallucinations , même dans le cas où l'intégrité des facultés morales paraît le plus évidemment avoir été conservée, sont , comme en toute autre circonstance, le résultat d'un bouleversement général, mais rapide et instantané de ces facultés.
Los hallucinations qui paraissent s'allier à un état de santé morale irréprochable, sous le rapport pathogénique , doivent être rangées sur la même ligne que les autres phénomènes de l'aliénation mentale.
Avant d'étayer cette proposition de preuves directes ou empruntées à l'observation intime, nous pourrions d'abord avoir recours à l'induction. Les hallucinations, quelle que soit d'ailleursla situation morale de l'individu chez lequel on les observe , constituent dans tous les cas un désordre mental , peu étendu , si l'on veut , mais réel. On pourrait comparer l'halluciné qui a conscience de ses hallucinations à l'épileptique qui n'éprouve que des vertiges, jamais de grands accès. Le vertige passe , la santé générale n'en est troublée ni au physique ni au moral. Or, de même que l'on n'établit aucune distinction entre la cause qui produit les vertiges et celle à laquelle sont dues ces attaques effroyables que tout le monde connaît, de même on doit admettre une origine commune pour les hallucinations dites de Yélat sain et pour la folie sensoriale la plus complète.
En effet, la modification primordiale est la même dans les deux cas , mais elle est facilement méconnue lorsque les hallucinations sont isolées , soit parce qu'elle n'a eu qu'une durée éphémère , soit parce qu'elle a été peu intense , soit enfin parce que, n'appréciant pas son importance, on a négligé d'en tenir compte , préoccupé que l'on était exclu-
sivement des phénomènes les plus apparents et extérieurs, l'hallucination d'une part , de l'autre le jugement qu'en portait l'halluciné lui-même.
Mais de ce que l'halluciné ne perd point conscience de sa situation, est-on en droit de penser qu'aucun dérangement , en dehors des hallucinations , n'est survenu dans ses facultés? En aucune manière ; car nous avons vu que dans le hachisch , on peut avoir des hallucinations et conserver la faculté de juger sainement la position dans laquelle on se trouve, et de plus , en étudier la cause psychologique, c'est-à-dire remonter à la modification intellectuelle où elle prend sa source; pourquoi n'en serait-il pas de même dans la folie hallucinée sans délire? Nous avons trouvé l'occasion, depuis que notre attention est fixée sur ce point de pathologie mentale, d'interroger dans ce sens plusieurs hallucinés qui étaient en état de rendre compte, avec une certaine précision , de leurs sensations; je n'aurais pas employé, pour faire comprendre ce que moi-même j'ai souvent éprouvé, d'autres expressions que celles dont ils se servaient. Je citerai , plus tard , quelques uns des cas les plus remoiquahles que j'aie recueillis.
Au reste , si nous réfléchissons un instant à la nature des causes occasionnelles des hallucinations, nou^ ne serons point surpris de voir se développer sous leur influence le fait psychique que nous regardons comme la source immédiate de toutes le s anomalies de l'intelligence.
Ces causes, ce sont, parmi les plus actives, les émotions vives de l'âme, ces passions brusques dont la soudaine explosion entrave tout-à-coup , suspend momentanément, mais d'une manière absolue, le jeu régulier des facultés intellectuelles, exactement à la manière des congestions cérébrales ou d'un vertige épilcptique. Sous leur terrible étreinte, on est comme abasourdi, on ne sait plus ce que l'on fait, on perd momentanément la conscience de soi-même, on ne se connaît plus, on agit machinalement, à contresens, au rebours de sa volonté et de ses idées , on est le jouet de l'impulsion qui domine., quelque absurde qu'elle soit....
Toutes ces locutions consacrées par le langage vulgaire traduisent avec vérité l'état dans lequel se trouve la machine intellectuelle lorsqu'elle est puissamment ébranlée par les passions , état de trouble, de désorganisation rapide, d'anéantissement momentané de la faculté d'association.
Et ne sont-ce pas là , dans leur plus haute intensité, les effets développés par le hachisch, par l'opium et par les autres narcotiques? L'excitation maniaque à son maximum de violence présente-t-elle d'autres caractères?
Les hallucinations de la nature de celles dont nous nous occupons ici n'entraînent point avec elles l'idée de maladie ou de désordre intellectuel : aussi , à moins qu'elles ne finissent par inspirer de l'inquiétude, par leur retour fréquent et leur persistance, ne songe-t-on jamais à recourir à un Irai-
tcment régulier pour s'en débarrasser. Ces faits sont donc perdus pour la science; ou , si les auteurs la plupart étrangers à la médecine, en ont consigné quelques uns, les détails dans lesquels ils entrent no sauraient satisfaire à toutes les exigences de la science. Si l'on veut cependant les étudier avec quelque soin , on ne manquera pas d'y trouver des preuves non douteuses à l'appui de notre manière de voir sur la théorie des hallucinations.
Que l'on me permette, d'abord , de rapporter un fait extrêmement curieux d'état hallucinatoire sans délire. Je possède sur ce fait des documents complets et non moins précis que s'il m'était personnel. C'est une jeune dame de mes plus proches parentes qui en est le sujet.
En 182.., cette dame, dont la santé a toujours été parfaite et qui est douée d'une vive imagination, éprouva de violents chagrins qui d'ailleurs n'apportèrent aucun changement apparent clans son état physique ou moral habituel. Un soir, rentrant chez elle , en compagnie d'une jeune sœur , tout-à-coup, sur le point de poser le pied sur la première marche de l'escalier qui conduisait à sa chambre, au premier étage, elle vit cet escalier tout en feu. Après un instant d'hésitation, ne pouvant douter qu'elle ne fût le jouet de quoique illusion , elle s'avança courageusement, et tout disparut. Arrivée dans son appartement, et étant sans lumière, elle chercha à tâtons le briquet phosphorique.Elle était encore toute tremblante de la peur qu'elle
avait eue, et elle laisse tomber le briquet. Elle se baisse pour le ramasser; mais elle se relève aussi tôt en poussant un cri d'effroi : elle avait aperçu un cadavre étendu à ses pieds. Sa sœur , qui ne comprenait rien à ses terreurs et à ses cris, cherche le briquet et allume elle même la bougie. Toute illusion s'évanouit.
J'ai transcrit fidèlement l'observation qu'on vient de lire de notes rédigées par moi, à l'époque de ma première année d'internat à Charenton (1826). J'ai depuis questionné à diverses reprises la personne qu'elle concerne, en la mettant, en quelque sorte, sur la voie de détails plus intimes. Madame *** est parfaitement sûre de n'avoir pas été dupe de sa première vision ; mais elle n'oserait pas en dire autant de la seconde. « J'avais dit-elle, été trop effrayée pour bien me rappeler ce que j'éprouvais alors. J'ai bien vu un cadavre , et cette fois il ne m'est pas du tout venu à l'idée que c'était encore une illusion comme l'incendie de l'escalier. »
« — Vous êtes sûre également que vous jouissiez bien de toutes vos facultés, lorsqu'il vous sembla que l'escalier brûlait? — Sans doute : seulement, en ce moment-là, j'éprouvais plus de chagrin que je n'en avais encore eu ; je sentais ma tête lourde ; j'avais comme la fièvre: j'avais froid, j'avais chaud, et puis, je ne sais pourquoi, quand je parlais, je m'embrouillais dans mes idées. Au reste , ce n'est pas étonnant, j'étais si préoccupée et j'avais tant de chagrin ! Dans des moments pareils , on perd facile-
ment la tète. Je vous assure bien cependant que je n'étais pas du tout folle , etc. , etc. — »
Est-il besoin de relever ce qu'il y a, dans ce langage, de caractéristique du fait primordial? Ces pesanteurs de tète, cet état fébrile ou quelque chose d'analogue , et surtout ce désordre des idées que madame*** ne peut plus diriger, qui fait, comme elle le dit si énergiquement, qu'elle s'embrouille lorsqu'elle parle, qui même va- jusqu'à lui faire perdre la tête! Et cela serait arrivé indubitablement si, par suite de quelque prédisposition héréditaire, constitutionnelle ou autre , l'état dont parle madame ""se fût prolongé quelque temps au lieu de passer avec la rapidité de certaines attaques nerveuses. Au point de vue psychique, un pareil état ne saurait se distinguer , autrement que par la durée, de l'excitation maniaque ou de la stupidité.
Voici quelques autres faits que nous croyons pouvoir assimiler à celui qui précède.
« Une femme, dit E. Salvcrte, pleurait un frère qu'elle venait de perdre; tout-à-coup elle croit entendre sa voix, que, par une déception condamnable , on contrefaisait près d'elle. Égarée par l'effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui est apparue resplendissante de lumière... »
« Jarvis Matcham était sergent-payeur d'un régiment. Cet homme jouissait d'une telle estime dans ses fonctions de comptable, qu'il ne lui fut pas difficile de soustraire de la caisse du corps une forte somme d'argent. On L'avait envoyé dans une
— '217 — ville voisine, à quelques lieues de la garnison, pour y faire des recrues. Jarvis se douta que cette absence était ménagée pour visiter ses papiers. Il crut toucher à l'instant où sa conduite serait dévoilée, d'autant plus que son colonel lui avait donné un petit tambour, comme société , dans sa tournée de campagne.
» Le sergent vit un espion dans ce tambour. La tête de ce malheureux s'exalte; il veut déserter, et, pour anéantir le seul témoin de sa fuite, il lue l'enfant.
» Le tambour mort , Jarvis, quoique fort troublé, s'écarta prudemment du chemin de la garnison , changea d'habits et marcha longtemps à travers champs avec une grande vitesse , car il croyait toujours entendre les reproches, les pleurs et le bruit des souliers du pauvre enfant, qui, en se déballant contre le meurtrier , piétinait dans les cailloux de la route. Le sergent arrive enfin dans une auberge, s'y arrête et s y couche , en recommandant qu'on l'éveillât au passage de la diligence. Le garçon de l'auberge n'y manqua pas, et, lorsqu'il entra dans la chambre du voyageur, en le secouant par l'épaule sur le ht, il surprit dans la bouche du sergent ces singulières paroles :
„ — Mon Dieu, mon Dieu, je ne l'ai pas lue!
» Jarvis, réveillé, se souvint de sa position el se hâta de gagner Porlsmoulh par la voiture publi que. Là, il s'embarqua sur un vaisseau de guerre, servit comme marin pendant plusieurs années , et
toujours avec ces mœurs probes et ces manières dociles.qui avaient fait sa réputation dans l'infanterie. Enfin le vaisseau rentra dans le port. Jarvis et un des marins licenciés du bord conviennent de se rendre à Salisbury , et ils en prennent la route. C'était la première fois que Matchain , depuis son départ d'Angleterre , se retrouvait sur la terre ferme.
» Tous deux n'étaient plus qu'à trois milles de cette capitale, quand ils furent surpris par un violent orage , accompagné d'éclairs si terribles et de tonnerres si effrayants que la conscience de Jarvis fut alarmée , malgré un bien long repos. 11 montra un excès de terreur qui n'était pas naturel dans un humme familiarisé avec les dangers de la guerre et des éléments ; il commença môme à parler d'une façon si étrange que le marin, son compagnon de voyage, devina aisément qu'il se passait dans l'àme de Matchain quelque chose d'extraordinaire. Au moindre feu qui brillait dans les nuées, on voyait grelotter l'ancien sergent, comme s'il avait eu froid, et les reflets de l'éclair montraient ses regards qui erraient, à droite et à gauche, mais n'osaient se tourner tout-à-fait en arrière. Enfin , il dit à son camarade :
> — Les pavés se détachent et courent après moi.
» Involontairement', et sans réfléchir à la question, le marin en eifet se retourna pour voir les pavés ; mais aussitôt l'idée de Jarvis lui parut si drôle que, malgré l'orage, il partit d'un éclat de lire. Le
sergent fil un mouvement horrible de peur , comme si la foudre eût frappé sa lôte.
» — Ne riez pas! ne riez pas ! Tenez, jf vous prie de marcher de l'autre côté de la chaussée ; nous verrons si les pierres me poursuivent encore quand je serai seul.
» Le marin, qui n'avait plus envie de rire , ne se fit pas prier pour se séparer d'un homme dont la raison semblait égarée II passa de l'autre côté de la route et se mit à siffler. On marcha ainsi quelque temps. Les éclairs étaient devenus plus vifs.
» — Voyez-vous! s'écria Jarvis, les pavés courent après moi et vous laissent tranquille !... C'est à moi qu'ils en veulent ! . .. . Cette fois , le marin haussa les épaules; il chantait, les mains dans ses poches, une vieille complainte célèbre sur la mortdeNelson.
» — Mais il y a quelque chose de plus fort, ajouta Malcham en traversant la chaussée et en parlant à demi-voix à l'oreille de son camarade (le ton du sergent était alarmé et mystérieux) , — connaissez vous ce petit tambour?
» — Quel tambour ?
« — Là... cet enfant qui nous suit de si près? — Je lie vois personne, dit le marin, atteint définitivement par la contagion de la frayeur superstitieuse de Jarvis.
„ Quoi !... vous ne voyez pas ce petit garçon , avec sa veste ensanglantée?... Comme il se traîne sur les cailloux!... Entendez-vous les cailloux?
»La voix du meurtrier était si déchirante que le
marin, soupçonnant enfin la vérité, conjura Matcham de soulager sa conscience en lui avouant son crime. Alors le sergent , poussé à bout, exhala un soupir profond et déclara qu'il était hors d'état de souffrir plus longtemps les angoisses qu'il avait souffertes depuis plusieurs années. Une confidence entière suivit ce premier élan du remords, et comme la justice avait mis sa tête à prix, il supplia son camarade de le remettre entre les mains des magistrats de Salisbury. Après un combat de générosité assez pénible, le marin obéit. Jarvis Matcham , à l'approche du supplice, rétracta bien ses aveux ; mais convaincu par la déposition du garçon d'auberge, qui avait entendu les paroles échappées au meurtrier durant lesommeil,il fui jugé , condamné et pendu.» « M. le comte Plaler, ce débris illustre de la Pologne soulevée de i83i , raconte que , dans une église située à quelques lieues de Varsovie , et au milieu d'une fête nationale, un jeune homme, vivement ému tout-à-coup par le caractère des chants religieux , s'élança de son banc vers l'entrée du chœur , s'arrêta immobile, les bras croisés et la tête penchée à celte place, et demeura longtemps à contempler le pavé nu du temple, dans une attitude qui troublait le service divin, à la grande anxiété des fidèles. C'était précisément une année avant la mort du grand-duc Constantin; l'insurrection n'avait pas encore éclaté On entoure le jeune homme, on l'interroge sur sa méditation; les chants cessent. Il sort enfin de ce rêve somnambulique.
» — Je vois, dit-il , à mes pieds le cercueil ouvert du grand-duc Constantin.
» L'année s'écoule, la révolution chasse les Russes de Varsovie; Constantin meurt, on célèbre ses funérailles dans celle église, et son cercueil est placé au milieu du chœur, à l'endroit même où l'extatique avait eu la vision (1). »
« Un chimiste de Paris, dit Webster (2) , homme fort habile nommé Lapîerre, et logé près du Temple, reçut des mains d'un prêtre, sur la fin du xvi' siècle, un peu de sang dans une fiole avec mission de le décomposer. L'opérateur se mit à l'oeuvre un samedi, et continua sa besogne durant la semaine qui suivit Ce jour. Il fit successivement passer le liquide contenu dans la fiole par tous les degrés de chaleur dissolvante.
» Le vendredi suivant, six jours après l'installation de son travail, et au milieu de la nuit, le chimiste, qui couchait dans une chambre située près de son laboratoire, fut réveillé au moment où il fermait les yeux , par un horrible bruit semblable au mugissement d'une vache ou au rugissement d'un lion. Quand le bruit eut cessé, le chimiste essaya de se rendormir. Dans cet instant, la lune était dans son plein, et ses rayons éclairaient parfaitement la chambre. Les yeux du chimiste aperçurent distinctement un nuage épais qui glissait comme une
(1) André Delrieu.
(2) Webster, De In sorcellerie (on Wïtchcraft), cité par A. Delrieu.
ombre entre sa vue et la fenêtre. Il crut reconnaître la figure d'un homme, et poussa un long cri de terreur : le nuage s'évanouit... »
" Un médecin anglais s'était procuré le corps d'un pendu pour en faire l'objet d'une dissection savante. On porta le cadavre dans son laboratoire II commença par disséquer les membres et le tronc , ce qui dura quelques jours , et quand l'autopsie de ces divers lambeaux fut épuisée, il passa à la tête, et ordonna à un jeune chirurgien, qui lui servait d'aide pour ses travaux analomiques, de réduire en poudre une certaine partie du crâne , afin d'en composer un remède fameux dans les pharmacies de l'ancienne école. — On appelait cette poudre Usnée (1).
» Le jeune chirurgien, pour obéir à son maître ,
(1) L'Usnée, dit M. A. Delrieu, auquel nous empruntons le fait ci -dessus, est une espèce de lichen humain qu'à une certaine époque on s'imaginait croître au sommet du crâne des pendus, et qu'on regardait comme une mousse engendrée par les sucs animiques de la cervelle du supplicié, comme une orseille soudainement développée au sinciput par le réactif de la strangulation. Au dire des pneumalologistes, la quintessence de l'âme, violemment repoussée hors de la boite encéphalique, abandonnait en s'échappant un précipité ou résidu , tandis que , dans les morts lentes ou ordinaires , elle conservait le temps et le pouvoir d'entraîner vers les régions supérieures tous ses moindres atomes. On croyait que la flamme vitale accidentellement retenue , concentrée dans une végétation particulière, se tenait au sommet du crâne, comme une étincelle cristallisée , à la disposition des premiers manipulateurs qui volaient à Dieu le secret de pétrir un homme.
gratta la mousse du pondu , non sans répugnance et en tremblant. 11 résulta de cette opération une poudre que l'aide laissa superstitieusement tomber sur un papier qui couvrait la table du laboratoire, en se gardant bien d'y toucher. Cela fait, il dressa son lit dans le laboratoire même, car les pendus à cette époque étaient si rares et si chers, et par conséquent YUsnée si précieuse qu'on veillait sur le crâne et sur la mousse comme sur un trésor. Le pauvre Anglais se couche, il essaie de dormir, il y parvient... Une lampe brûlait dans le laboratoire jour etnuit par précaution
» Mais à peine fermait-il les yeux, qu'un bruit singulier l'oblige à les rouvrir ; il y avait évidemment quelqu'un dans le laboratoire. Plus mort que vif, l'apprenti se lève.
» — On vient voler l'Usnée ! se dit-il en cherchant une arme pour défendre sa récolle : il prit la tête du pendu.
» ...Cependant le bruit continuait, et la cause en restait invisible. Son crâne d'une main et la lampe de l'autre , le jeune homme regarda timidement autour de la chambre ; la blancheur du papier élalé sur la table perçant l'ombre attire son attention... A celte vue , ses cheveux se dressent d'horreur; il ne peut ni parler ni fuir ; il va lâcher la lampe que ses doigts , détendus par la peur , secouent convulsivement devant le plus affreux spectacle... » ...Sur le papier , au milieu delà poudre, s'agitait une petite tète avec des yeux ouverls , et qui
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le regardaient hardiment. Des deux côtés de la tête se prolongeaient deux appendices qui croissaient à vue d'œil et qui semblaient tenir lieu de bras au fantôme progressivement forme. Bientôt l'apprenti put compter exactement le nombre des côtes du squelette, il les vit se couvrir peu à peu de leur enveloppe musculaire. Quand ce travail fut achevé, les membres extrêmes se montrèrent dans le môme ordre de résurrection: la pousse était complète, la végétation à terme. Enfin l'homme ainsi germé , gros comme un enfant de six mois, se leva sur ses pieds, descendit de la table fort lestement, et fit un tour de promenade dans le laboratoire; ses babils de supplicié, qui étaient accrochés au mur, se détachèrent de leur clou et. le vêtirent soigneusement, comme s'ilsétaient placés sur son corps par uneattraction mystérieuse, transformée en valet dechanibre. En quelques secondes, le pendu apparut au chirurgien dans le costume et avec la physionomie qu'il avait naguère en marchant à la potence (1). »
III, — État intermédiaire à la veille et au sommeil.
Entre la veille et le sommeil , il est un état intermédiaire qui, sans être précisément ni l'un ni l'autre, participe des deux également et constitue un véritable état mixte, que, dans la question qui s'agite, il est d'un haut intérêt de bien apprécier.
(I) Phihsophical TransattianB — Ferriar.
Toute vie intellectuelle rie cesse pas par le fuit du sommeil. Les rêves , les songes ne révèlent-ils pas une sorte d'existence intérieure, de vie intracérébrale qui s'alimente , pour ainsi dire , d'impressions reçues antérieurement pendant l'état de veille, comme la vie réelle d'impressions venues du dehors, envoyées par le monde extérieur?
Dans l'état intermédiaire dont nous parlions toutà-1'heure, nous sommes également accessibles à ces deux sortes d'impressions ; incapables de les distinguer entre elles, nous les confondons les unes avec les autres , d'où résultent les combinaisons intellectuelles les plus extravagantes, les associalions d'idées les plus hétérogènes, en un mot, un véritable délire.
Que si l'on étudie cet état avec soin, si on l'observe dans ses détails intimes, on y retrouvera tous les caractères qui distinguent la modification primordiale qui ici est lavant-coureur du lève complet, comme elle l'est, dans d'autres cas, de l'étal hallucinatoire et de tous les phénomènes du délire.
En effet , c'est toujours le même relâchement des liens intellectuels , la même désagrégation des idées qui, de plus en plus vagues, disparates, s'associent d'une manière bizarre, modifient les convictions, les affections , les instincts, laissent, pour ainsi dire, le champ libre aux impulsions les plus diverses.
Au fur et à mesure aussi que l'excitation (i) se
(4) J'emploie à dessein ce mot, dont nous avons fait usage pré-
prononce , on se laisse aller à un état de rêvasserie dans lequel nous devenons le jouet de notre imagination; bientôt nous n'existons plus que dans un monde purement idéal. Et là, tout est nouveau , étrange, en dehors de nos conceptions habituelles: c'est le rêve avec toutes ses bizarreries, ses caprices, ses monstruosités, ses impossibilités de toute espèce. Mais souvent aussi nous retrouvons là les sujets de la veille, les mêmes préoccupations. Et alors . chose remarquable ! nos perceptions sont souvent plus vives, plus lucides, notre intelligence plus éclairée, notre imagination plus hardie, notre mémoire plus sûre, notre jugement plus spontané, plus prompt. 11 semble que, livré à lui-même, ne sentant plus le poids des liens extérieurs de la vie réelle, l'esprit affranchi s'élance alors librement dans les hautes régions de l'intelligence et du monde moral; ou, pour parler plus physiologiquement, les facultés intellectuelles n'étantplus gênées, en quelque sorte, par la conscience intime, sont plus instinctives dans leur action, et parlant plus sûres, plus assurées du résultat. Combien de savants ont rêvé la solution du problème qu'ils cherchèrent en vain ! Combien de poêles, d'artistes de toute sorte ont rencontré dans le sommeil l'idée, l'inspiration qui les fuyait pendant la veille!
Des effets analogues sont produits par l'action du hachisch, de l'opium, etc., avec cette différence,
cédemnient, afin que l'on comprenne bien que nous n'y attachons d'autre sens que celui de dissociation des idées, sans rien préjuger de la nature de la cause de celte dissociation.
insignifiante du reste, quant à la chose en ellemême, que, dans le hachisch, l'état crépusculaire ou primordial est tenace, persistant, quoiqu'on fasse pour le détruire ; tandis qu'il peut suffire de la plus légère impression extérieure pour faire cesser celui qui est déterminé par l'invasion progressive du sommeil.
Perdant insensiblement la conscience de nousmêmes, ou mieux , celte conscience venant à subir une sorte de transformation , nous donnons de la réalité aux produits de notre imagination. De là dos hallucinations de toute espèce, les voix que nous avons entendues (je ne dis pas que nous croyons avoir entendues, parce que, en rêve, on entend, onne croit pas entendre : seulement, on entend d'une autre manière quedansl'élatde veille), les personnes que nous avons vues. Ces voix, nous ne les avons entendues, ces personnes, nous ne les avons vues qu'en rêve ; mais nous sommes persuadés de les avoir entendues et vues en état de veille, à cause précisément de l'espèce de fusion, de rapprochement intime décos deux états.
Plus j'approfondis ce singulier état de demi-sommeil, plus je suis porté à le regarder comme le type de celui que l'on est convenu d'appeler délire, aliénation mentale, etc. Dans l'état de demi-sommeil, une cause purement physiologique, et qui n'est autre que la loi organique à laquelle se rattachent les phénomènes du sommeil, est l'origine des mêmes modifications intellectuelles qui , dans d'autres
circonstances, sont produites par des agents morbides de diverse nature.
Les phénomènes d'hallucination auxquels donne lieu l'état de demi-sommeil se présentent avec des caractères variables qu'il importe d'étudier séparément ; d'autant qu'ils nous offriront une remarquable analogie avec l'étal hallucinatoire tel qu'on l'observe chez les aliénés.
Nous diviserons ce que nous avons à dire sur ce sujet en quatre sections :
I. L'invasion du sommeil est rarement assez brusque pour que l'on ne puisse d'abord apprécier avec plus ou moins de lucidité l'état dans lequel on se trouve, pour que l'on se méprenne sur la nature des associations d'idées plus ou moins étranges qui en sont le résultat, des visions qui traversent l'esprit. Nous avons conscience de nos rêves; nous jugeons, pour ainsi dire, les productions du sommeil avec la raison de l'état de veille : c'est une véritable folie sans délire, comme celle qui s'observe si fréquemment chez des rêveurs d'une autre espèce , chez les aliénés.
«J'ai éprouvé moi-même, dit Opoix , dans son Traité de l'âme dans la veille et dans le sommeil, deux fois des espèces de rêves en plein jour, et en me promenant après le dîner dans la campagne. Je voyais des objets bizarres et animés; je raisonnais sur l'état singulier où je me trouvais. J'étais étonné, mais je croyais fermement que ce que je voyais était réel...
« A quelque temps de là, en dînant, j'étais occupé de me rappeler une conversation que je venais d'avoir, à ce que je croyais ; je me remis après quelques moments, et je reconnus que je n'avais parlé à personne. »
J'ai rapporté plus haut le fait de cette dame qui , au milieu d'un rêve qui lui plaisait et qu'elle tenait à continuer, avait conscience de tout ce qui se faisait autour d'elle.
Une jeune femme enceinte de plusieurs mois, d'un tempérament sanguin et sujette à des maux de tête qui paraissaient se rattacher à son état de grossesse, revenait, un soir, dans sa voiture, dont elle occupait le fond avec un monsieur de sa connaissance. En face d'elle était assis son mari, qui avait pris place à côté du cocher. Tout en pensant à mille choses diverses, il lui revient à l'esprit je ne sais quelle histoire d'un cocher qui avait précipité son maître sous les roues de sa voiture. Bientôt elle se persuade que pareil malheur vient d'arriver à son mari. Ce n'est plus lui qui est assis devant elle ; c'est quelque autre personne complice du cocher , qui a pris sa place. Madame ... s'en affecte au point qu'elle se prend à verser des larmes abondantes ; et celte pénible illusion ne cesse qu'au moment où, par hasard , son mari vient à lui adresser la parole.
Madame, me faisait à moi-même ce récit. Je voulus lui persuader qu'elle avait été le jouet d'un rêve. — «C'est possible, me répondit-elle; mais
en tout cas, c'est un rêvé fort singulier : car tant qu'il dura, je n'ai pas cessé de voir ce qui passait sur la route, absolument comme si j'avais été éveillée ; on peut donc rêver sans être endormi ; mais je ne rêvais pas, et ce que j'ai éprouvé ne ressemble nullement à mes rêves ordinaires. La meilleure preuve, c'est que M... m'a adressé une ou deux fois la parole et que je lui ai parfaitement répondu. »
Maintenant, je le demande, pour convertir en un état de folie réelle les convictions erronées de madame..., ne suffirait-il pas de supposer à l'état de demi-sommeil qui était la source de ses convictions, une cause plus durable, plus fixe et capable de résister, du moins jusqu'à un certain point, aux impressions extérieures.? Par cela seul qu'elles se fussent prolongées, ces convictions n'auraient-ellcs pas constitué une véritable aliénation mentale?
Un de mes anciens condisciples, aujourd'hui professeur de philosophie dans un collège de province, avait assisté aux derniers moments de son père, qu'il chérissait. Lemêmejour, dans la soirée, tombant de lassitude, mais sans éprouver le be soin de dormir, bien qu'il eût passé plusieurs nuits sans prendre un moment de repos, il se jette sur son lit tout habillé. Il y était à peine depuis cinq ou six minutes, tout entier au regret d'avoir perdu son père, que celui-ci lui apparaît, pâle et amaigri, tel qu'une longue maladie l'avait fait. — « Bien persuadé, me dit mon ami, que cette triste apparition
était le résultat et comme le retentissement de quelque mauvais rêve , je n'en eus d'abord aucun effroi, et je cherchai à porter ailleurs mes idées. Cependant l'image île mon père était toujours devant moi : je m'assurai que je ne dormais pas , mais j'avais la tête extrêmement lourde ; j'étais peu maître de mes idées , absolument comme cela arrive lorsqu'on lutte contre l'invasion du sommeil. Bientôt enfin je ne fus plus maître de ma frayeur, bien que je ne doutasse pas que j'étais le jouet d'une vision. Je sautai à bas de mon lit, je montai dans un grenier, toujours poursuivi par le fantôme, qui disparut peu de temps après. »
Cette hallucination , née selon toute apparence au sein du sommeil, continuée, avec toute sa vivacité primitive, dans l'état de demi-sommeil, et même, pour quelques instants, dans l'étatde veille le plus complet, cette hallucination, dis-je , bien plus que la précédente, se rapproche de celles que l'on observe chez les aliénés. Bien évidemment , il y aurait eu identité parfaite si elle se fût prolongée j et mon ami eût été dans un étatd'hullucination avec ou sans délire.
Pour compléter nos renseignements étiologiques, je ne dois pas oublier d'ajouter que mon ami était éminemment prédisposé aux congestions cérébrales. J'ai été témoin de deux attaques qui furent assez fortes pour le priver presque totalement de connaissance pendant plusieurs minutes. D'abondantes émissions sanguines, des sinapismes appliqués aux
extrémités inférieures mirent tin à ces accidents.
Celte prédisposition , !e chagrin occasionné par la mort de son père , la privation de sommeil et la fatigue expliquent suffisamment l'hallucination dont M. "* a été le jouet; ces trois causes différentes, chacune en particulier, tendant toutes à un résultat identique : la dissolution du composé intellectuel , la désagrégation des idées, en un mot, au fait primordial et générateur de toutes les anomalies de l'esprit.
On sait que les hémorrhagios, les soustractions sanguines peuvent donner lieu à des accidents nerveux analogues à ceux produits par les. congestions cérébrales. Elles développent encore cet état de demi-sommeil favorable aux illusions et aux hallucinations. M. le docteur Leurel était, selon nous, dans cet étal , lorsqu'il éprouva l'illusion dont il rend compte dans ses Fragments psychologiques. Une saignée de trois palettes environ lui avait été pratiquée pour combattre la grippe dont il était atteint. « Un quart d'heure après l'opération , dit M. le docteur Leurel, je tombai en faiblesse, sans toutefois perdre entièrement la connaissance, et cette faiblesse dura pendant plus do huit heures. Au moment où l'on m'administrait les premiers secours, j'entendis très clairement poser un flacon sur une table qui se trouvait près de mon lit , et aussitôt après, une crépitation semblable à celle qui résulte de l'action d'un acide concentré sur un carbonate. Je crus qu'on avait laissé répandre un
acide sur le marbre de la table, el j'avertis de leur imprévoyance les personnes qui m'entouraient. On crut d'abord que je rêvais, puis que j'étais en délire. Alors on essaya de me détromper, et l'on m'assura qu'il n'y avait ni flacon sur la table ni acide répandu... »
II. Ou ne saurait douter, d'après ce qui vient d'être dit, que l'état de demi-sommeil ne soit une source féconde d'illusions et d'hallucinations de toute sorte.
Les faits du genre de ceux que nous venons de citer sont loin d'être rares. Il est peu de personnes sans doute qui ne puissent en trouver d'analogues dans leurs propres souvenirs. Toutefois ils ont toujours été envisagés avec indifférence ; 0:1 n'a songé à en tirer aucune induction relativement aux désordres de l'intelligence ; on n'en a fait nul compte, non plus que des rêves, dont ils diffèrent cependant par plus d'un caractère essentiel
Mais il est une classe de faits analogues aux précédents, ou mieux lout-à-fait identiques, qui plus d'une fois, à toutes les époques, ont excité au plus haut point la curiosité du vulgaire , et dont les savants eux-mêmes n'ont pas dédaigné de s'occuper.
Cela tient à ce qu'ils se sont passés dans des circonstances différentes, c'est-à-dire que les personnes qu'ils concernaient se trouvaient dans d'autres conditions intellectuelles : elles n'avaient pas conscience de ce qu'elles éprouvaient , de leurs
visions; elles ne se doutaient, en aucune manière, qu'il put y avoir le moindre rapport entre ces visions et l'état dans lequel elles se trouvaient.
De là leur croyance inébranlable aux apparitions dont elles avaient été le jouet. « Je ne suis pas fou ; je ne l'étais pas plus au moment où je voyais le fantôme, que je ne le suis tout à-1'heure ; de plus, j'ai la certitude que je ne rêvais pas , puisque je n'étais pas encore endormi ; j'ai donc bien vu, entendu , senti ce que j'affirme avoir vu, entendu cl senti, etc.. »
Je ne puis douter que l'on ne doive chercher la source de la croyance si généralement répandue à une époque qui n'est pas encore bien éloignée, aux apparitions et aux revenants, dans les phénomènes particuliers à l'état de demi-somseil. En effet , si les apparitions n'avaient eu pour témoins et pour historiens que des fous ou des rêveurs ordinaires , il est douteux qu'elles eussent été accueillies avec la même confiance ; les excentricités, les extravagances des fous hallucinés, auraient inévitablement excité la défiance ; et, d'un autre côté , ce qui tient manifestement à l'état de rêve est facile à reconnaître, et, en général , on ne prend guère pour des réalités les imaginations du sommeil. Il n'en est pas ainsi des visions qui ont lieu dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil. Ceux qui les éprouvent sont sains d'intelligence ; trompés eux-mêmes sur la nature du phénomène, ils ont dû en imposer aux autres par leur
raison demeurée intacte et par le ton de profonde conviction dont leur récit était empreint. Ajoutons que, parmi ces personnes, il s est rencontré des individus d'un ordre supérieur, des savants, et dès lors il n'a plus été possible de rejeter les apparitions -, il a fallu croire aux revenants clans le sens qu'y attache le vulgaire , leur laisser leur forme , leur substance même, leur extériorité, si je puis ainsi dire, admettre que leur origine était ailleurs que dans le cerveau de ceux qui disaient en avoir été les témoins; par exemple, dans un monde qui n'est pas le nôtre, dans un inonde éthéré, pour employer une expression consacrée. On a regardé les apparitions comme des âmes délivrées des chaînes de l'organisation, pouvant, dans certaines circonstances, se rendre sensibles aux vivants.
Telles sont, ou à peu près, les croyances qui ont survécu aux discussions scientifiques qu'ont soulevées, à différentes époques, dans le monde savant, en Allemagne, en Ecosse, en France, les apparitions et les revenants.
Cette grande question des revenants est loin d'être décidée, même de nos jours, comme il appert par les savantes et intéressantes recherches auxquelles s'est livré M A. Delrieu , écrivain recommandable et que distinguent de profondes connaissances psychologiques.
Suivant lui , on a bien pu rattacher certaines apparitions à une altération de la composition du sang, aux maladies qui proviennent des exacerbations
cérébrales, depuis la folie pure el simple jusqu'à l'illuminisme et au delrrium tremens; on a bien établi que certaine influence du sang concourait aux accidents des affections mentales qui engendrent ce qu'on nomme vulgairement des apparitions ; mais (nous devons citer textuellement) de reste de ces maladies, de l'aveu même des physiologistes , se tenait en dehors des phénomènes: aussi, ne pouvant mettre leurs caractères impénétrables sur le compte du fluide sanguin, se sont-ils arrêtés devant celte barrière avec une sorte de frémissement... Tels faits authentiques , populaires, traditionnels, ne souffraient pas de discussion; inexplicables par des causes physiques, irrécusables comme documents , il fallait s'y heurter avec la panoplie du siècle, ce que les physiologistes d'Edimbourg ont l'ail déjà, et mourir sans y mordre, ce qu'ils feront sans doute. Certains événements, quoi qu'on dise, ne sont pas du domaine des possibilités actuelles (i j. »
N'est-il pas curieux de voir qu'un phénomène de pathologie mentale, de tous le plus simple et le moins complexe , dont il est si facile de nous rendre compte en observant ce qui se passe en nous , lorsque nous tombons dans l'assoupissement, n'csl-il pas curieux , dis-je , de voir que ce phénomène ail élé le point de dépari de tant d'erreurs et de préjugés répandus parmi le peuple, et même en ail
(I) Revue de Purin 1839.
complètement imposé aux savants! Comment un pareil phénomène a-t-il pu mériter les honneurs des théories les plus transcendantes, théories non moins vaporeuses et éphémères que les omhres, fantômes, apparitions, etc., qu'elles ont la prétention de dévoiler!
Voici deux faits que j'emprunte à l'écrivain que nous venons de citer, qui ont donné lieu à d'inler minables controverses, et qui sont demeurées inexplicables, si ce n'est par la théorie des existences Iransmondaines. Selon nous, et , je ne puis en douter, selon ceux de nos lecteurs qui sont familiarisés avec le phénomène des hallucinations , ces faits tirent leur origine de l'état de demi-sommeil.
J'ai consigné à la suite du premier les réflexions qu'il a suggérées à M. A. D. .; ces réflexions, je crois, expriment l'opinion la plus avancée dos savants sur la nature des apparitions.
« Je me trouvais en i G (î 7 , raconte un philosophe sincère (1), dans un comté de l'ouest de l'Angleterre, avec quelques honorables gentlemen, chez un riche propriétaire dont le château était un ancien couvent. Les domestiques et les personnes qui fréquentaient habituellement la maison m'avaient parlé de bruits mystérieux et d'apparitions singulières comme de circonstances locales qu'on ne pouvait éviter là, durant même le plus bref séjour. Notre hôte ayant invité beaucoup de monde, il m'arrra de coucher
(1) Bovet's Pandœmonhtm
avec le majordome, M. C..., dans une pièce vraiment admirable et qu'on nommait la chambre demilady. Nous y fîmes un grand feu avant de nous mettre au lit, et nous passâmes d'abord quelques heures delà soirée avec une douce quiétude, à lire dans de vieux volumes; puis nous entrâmes dans le lit en soufflant la mèche du flambeau pour l'éteindre. Au moment de nous endormir, nous remarquâmes agréablement que les rayons de la lune éclairaient avec tant de splendeur notre vaste chambre, qu'il était possible de déchiffrer un manuscrit dans le lieu môme où nous étions couchés ensemble. M. C... paria que non; je soutins la gageure, et, ayant tiré de la poche do mon habit un papier écrit à la main, je gagnai fort aisément le pari. Nous avions à peine échangé quelques mots sur cette affaire, lorsque par hasard jetant les yeux du côté de la porte de la chambre, qui était en face de moi et bien fermée, je vis distinctement entrer cinq femmes, tout à-fait belles et gracieuses, qui me semblaient d'une taille charmante, mais dont les visages étaient couverts de longs voiles blancs, lesquels traînaient sur le plancher et au reflet de la lune, en plis ondoyants. Elles enlrèrentà la file, d'un pas mesuré, l'une après l'autre, cl firent le tour de la pièce, en suivant le mur, jusqu'à ce que la première fût parvenue et se fût arrêtée au bord du lit où j'étais couché ; ma main gauche s'y trouvait aussi par-dessus les couvertures, et, malgré l'approche du premier fantôme, je résolus de ne point changer de posture. La figure
voilée, en s'arrêtant, toucha cette main d'un froissement doux et léger, mais je ne saurais dire s'il était froid ou chaud. Alors je demandai à ces femmes , au nom de la Trinité bénie, dans quel but elles étaient venues : on ne me répondit pas.
» - — Monsieur, dis-je au majordome, ne voyezvous pas la belle compagnie qui nous rend visite?
»... Mais avant qu'une parole fût sortie de ma Louche, et au mouvement seul de mes lèvres, tout avait disparu. Le majordome était tapi derrière moi , presque mort do peur , cl je fus obligé de le secouer longtemps avec ma main droite, qui était restée sous les couvertures, pour lui arracher une réponse. Enfin ce pauvre C... m'avoua qu'il avait vu les fantômes, et m'avait entendu leur parler, et que s'il n'avait pas d'abord satisfait à ma juste impatience et à ma question, c'est qu'il était lui-même violemment terrifié par l'aspect d'un monstre, moitié lion, moitié ours, qui voulait grimper au pied du lit... »
La nuit suivante, le majordome n'osa plus coucher dans la chambre de milady, où reparut le seul héros de l'aventure , l'intrépide Bovel.
'( ... Je lis porter dans l'appartement une Bible et plusieurs autres livres , déterminé à hraver le moment fatal de la vision, en lisant auprès du feu, cl en attendant que le sommeil vînt lui-même me surprendre. Après avoir souhaité le bonsoir à mes hôtes, je m'installai devant la cheminée, comptant bien ne pas me mettre nu lil qu'il ne fût une heure
— 2/iO —
du malin sonnée. A cet instanl je me couchai sans avoir rien vu.
»I1 y avait peu de temps que j'étais dans le lit, quand j'entendis quelque chose se promener autour de la chambre, comme une femme dont la robe balaierait le plancher. Ce quelque chose était assez bruyant, mais je n'aperçus rien , quoique la nuit fût suffisamment claire. II passa au pied du lit, souleva même un peu les couvertures, et entra dans un cabinet voisin, dont cependant la porte était fermée à clef. Là il se mit à gémir et à remuer un grand fauteuil dans lequel, autant que mes oreilles ont pu suivre tous ses mouvements, il parut s'asseoir et feuilleter les pages d'un vieil infolio que vous connaissez (i) et qui est fort criard. Le fantôme continua de celte manière , gémissant, remuant le fauteuil et tournant les feuillets du livre jusqu'à l'aurore. »
Voici les réflexions de M. Delrieu :
« ...Les esprits intermédiaires des nonnes étaient sollicités de reparaître dans une chambre qu'elles avaient habitée longtemps, et où des traces odorantes de leur séjour probablement subsislaient encore, par la présence d'un être vivant qui communiquait à ces vestiges, à la fois matériels et invisibles, une force d'adhérence momentanée, un besoin de condensation passager, mais assez opiniâtre pour que le néant de la mort fût vaguement
M) Bovet rarnnlail son aventure, par lettre, à un ami.
— -lh\ — rempli. Los irradiations vitales de l'hôte rappelaient sympalhiquement dans ces débris les substances plus nobles, plusélhérées qui avaient suivi lésâmes des religieuses à l'heure de la dissolution du corps ; enfin , les apparences terrestres des anciennes habitantes de l'appartement du manoir ainsi reformées, consistantes, opaques et tangibles, se détachaient sur le monde insaisissable qui nous entoure, pour les yeux de la personne couchée dans le lit , par un effet de concordance magnétique et d'harmonie supérieure dont le pouvoir enveloppait, dans un charme unique et instantané, l'hôte, les nonnes et leurs ombres.
» Les nonnes ranimées, en se condensant
dans la pénombre de la chambre , suivaient le mur et paraissaient fuir le centre de l'appartement, en se dirigeant vers le lit ; c'est que leurs apparences mondaines , en se formant peu à peu des éléments disséminés de leurs corps terrestres, en s'animant graduellement des effluves magnétiques de l'hôte , devaient chercher les uns et les autres , le long des parois de la pièce où ces atomes subtils s'étaient imprégnés dans leur évaporation , et, au moyen d'étapes insensiblement plus attirantes, gagner le foyer même de leur rayonnement, c'est-à-dire le lit, que les deux êtres vivants transformaient en pôle pourles religieuses aimantées. Que les cloîtres fussentordinairement le théâtre de semblables phénomènes,rien n'était plus simple ; car les monastères, en conséquence de la réclusion habituelle et de la
longévité relative de leurs habitants, de la perpétuité des vœux et de l'énergie des prières, offraient des séjours où les émanations de la vitalité humaine ont dû nécessairement se complaire et se ramasser.
Ferriar et Hibbert, ajoute l'auteur
que nous citons, convinrent que la physiologie était impuissante à donner la clef de ces derniers phénomènes. Le premier déclara que Bovet ne dormait pas, le second inclinait, pour le rêve; mais l'un et l'autre finissent par une hésitation désespérante. » Ni l'un ni l'autre de ces physiologistes n'était dans le vrai , mais bien sur les limites opposées entre lesquelles le vrai se trouvait. Ils ont méconnu cet état intermédiaire dans lequel Bovet et son compagnon puisaient leurs hallucinations.
En effet, c'est au moment de s'endormir que la vision a lieu, la première fois ; la deuxième fois, c'est peu de temps après s'être mis au lit , dans uue chambre chauffée par un grand feu , dernière circonstance si propre à produire cet état d'assoupissement qui lient de la veille et du sommeil tout à la fois , et auquel ils avaient dû se laisser aller, l'esprit rempli des récits qui leur avaient été faits sur la visite nocturne des revenants.
Le fait suivant est raconté par Beaumont (i). Il remonte à la fin du XVIII e siècle , et l'évoque de Glocesleren reçut la confidence solennelledu père de la jeune victime.
(I) Baumont, Wold <>[ spirits.
« En 1G69 , sir Charles Lee, un des ancêtres de M. Charles Lee, poëte, général, employé dans la guerre d'Amérique, et l'ami de Burgoyne, avait eu de sa première femme un seul enfant, une fille, qui tua sa mère en naissant. A la mort de la femme de sir Charles, lady Everard, sa sœur, entrepritd'élever la petite orpheline , jusqu'au moment où le père la fiança à sir Williams Perkins; mais une circonstance extraordinaire interrompit tout projet définitif de mariage.
»Un soir, la jeune fille, après s'être mise au lit, crut voir une lumière dans sa ebambre; elle appela sur-le-champ sa servante et lui dit : Pourquoi laissez-vous un flambeau allume dans la chambre? -- Il n'y a pas d'autre flambeau ici, répondit la servante, que celui que je tiens à la main. — C'est donc le feu? reprit la jeune fille étonnée. — Pas davantage, dit la servante; vous avez rêvé. —C'est possible, répondit miss Lee, et elle se rendormit. Mais après deux heures environ de sommeil, elle fut réveillée de nouveau par la lumière, et elle aperçut dans son lit même, entre l'oreiller et la couverture, et à ses côtés , une femme assez petite, qui dit à la jeune fille, d'une voix parfaitement articulée , qu'elle était sa mère , et que , dans quarante heures, elles seraient l'une et l'autre réunies. Sur quoi miss Lee appela de nouveau sa servante, se fit habiller et s'enferma dans un cabinet. Elle y resta jusqu'à neuf heures du matin; puis elle en sortit avec une lettre cachetée. Lady Everard étant
venue, elle lui raconta tranquillement ce qui s'était passé, et pria sa tante, dès que l'heure fatale aurait sonné, d'envoyer celte lettre à son père. Lady Everard s'imagina qu'elle était loi le ; on fut quérir un médecin et un chirurgien à Chelmsford; le médecin ne reconnut aucun symptôme de maladie cérébrale dans la jeune fille , et toutefois, pour se conformer aux désirs de sa tante, il fit pratiquer une saignée à miss Lee, qui tendit son bras en souriant. Cette satisfaction donnée à lady Everard , la jeune fille demanda un chapelain, récita les prières des agonisants avec le ministre épouvanté, etchanta ensuite, avec accompagnement de guitare., les plus touchants passages de son livre de psaumes, d'une manière si admirable, que son maître de musique, présont à tous ces préludes sinistres, fondit en larmes. Quand la quarantième heure fut près de sonner, elle se plaça dans un fauteuil commode, arrangea ses vêtements , et , poussant coup sur coup deux longs soupirs, elle rendit l'âme. »
Pour compléter ce que nous venons de dire relativement à l'état de demi-sommeil et aux hallucinations qui en sont la suite, nous croyons devoir rappeler ici et appuyer de quelques détails une rc marque qui a été faite par les médecins d'aliénés , c'est que les illusions et les hallucinations se montrent plus particulièrement au moment où le malade s'endort et où il s'éveille.
Un halluciné, dont je parle dans mon mémoire sur le Traitement des hallucinations , page 29, « étant
— S$5 couché dans la mémo chambre que plusieurs de ses camarades, entend lout-à-coup des voix qui lui semblaient partir de tous les coins de la salle. Elles l'accusent de crimes imaginaires, lui annoncent qu'il sera pendu, qu'il aura le poignet droit coupé comme un parricide. Louis, glacé d'épouvante, s'étonne de voir tout le monde autour de lui dans le plus profond sommeil. Il se recouche, convaincu qu'il est dupe de quelque rêve fâcheux. Sa tête est à peine posée sur l'oreiller qu'il éprouve de forts bourdonnements d'oreille, et que les voix se font entendre avec plus de force que la première fois. Il éveille ses camarades, etc.. Dans le cours du traitement, L... a encore entendu ses voix: c'était dans la soirée, au moment de s'endormir. Deux jours plus tard, des bourdonnements, des voix confuses ont encore inquiété le malade, toujours immédiatement avant de s'endormir... »
Un autre halluciné (obs. vin) rendait ainsi compte de son état : « J'éprouve des terreurs que je ne saurais m'expliquer ; j'entends, principalement la nuit, des voix qui m'accablent d'injures, me menacent, m'annoncent des malheurs ; il me semble quelquefois que ma tête résonne comme une cloche, ou bien comme si je la tenais plongée dans un seau d'eau. »
Après quelques jours de traitement, le mal parut diminuer. Puis de nouvelles hallucinations surviennent, « peu durables et seulement quelques minutes avant de s'endormir. Plus tard, immédiatement avant
de s'endormir, le malade entend quelques voix à trois ou quatre reprises... »
On trouve plusieurs faits de ce genre épars dans les auteurs, qui, du reste, avaient signalé cette particularité du délire, sans y ajouter l'importance qu'on doit lui reconnaître, aujourd'hui que M. le docteur Baillarger a appelé sur elle une attention spéciale.
M. Baillarger a lu , le 1 4 mai 1842 , à l'Académie de médecine un mémoire plein d'intérêt où il donne à ce fait tous les développements dont il est susceplihle. Je regrette de ne pouvoir analyser les faits qu'il contient, les seules conclusions ayant été publiées et imprimées dans le n° du 2 1 mai de la même année de la Gazette médicale. Elles sont au nombre de quatorze. Je rapporterai textuellement celles qui m'ont paru avoir le plus de rapports avec le sujet qui nous occupe en y ajoutant les commentaires que nous avons jugés nécessaires.
i re conclusion : «Le passage de la veille au sommeil et du sommeil à la veille a une influence positive sur la production des hallucinations chez les sujets prédisposés à la folie , dans le prodrome , au début et dans le cours de cette maladie. »
Les faits consignés dans les deux articles précédents pffluvetit que cette influences'élend beaucoup plus loin et jusque chez les individus que , à aucun égard, on ne saurait dire prédisposés à la folie. Les effets de cette influence se font sentir dans l'é-
tat de santé le plus parfait; mais ils sont transitoires comme la condition physiologique dans laquelle ils prennent leur source. Ce ne sont pas moins, au point de vue psychologique, de véritahles hallucinations.
2 e conclusion : «Le simple abaissement des paupières suffit , chez quelques malades , et pendant la veille, pour produire des hallucinations delà vue. »
L'abaissement des paupières ne produit pas seulement des hallucinations de la vue, mais encore des hallucinations de l'ouïe. Cette remarque dont on sent toute l'importance , an point de vue où nous sommes placés , je l'appuierai d'un fait très curieux que j'ai recueilli dans le service de M. le docteur Voisin, à Bicêtre.
L'abaissement des paupières paraît avoir pour but de soustraire l'organe de la vue à l'action des objets extérieurs. A ce titre , il doit être considéré comme un des premiers phénomènes du sommeil; de là son influence sur la production des hallucinations. C'est là, sans doute, la pensée contenue dans la proposition de M. Baillarger.
11 est une autre manière d'expliquer cette influence qui , selon nous, réunit en sa faveur beaucoup plus de probabilités. La voici :
J'ai fait et répété nombre de fois sur moi-même une expérience bien simple et qu'il est au pouvoir de tout le monde de renouveler. Lorsqu'on éprouve un commencement d'intoxication narcotique, al-
coolique on autre, si l'on vient à fermer les yeux doucement , sans efforts, tout aussitôt on sent sa tête s'en aller, pour me servir d'une expression vulgaire mais énergique, on sent que l'on va perdre connaissance ; c'est bientôt une espèce de vertige , d'étourdissement qui vous faire craindre de tomber à la renverse et vous force bientôt à ouvrir les yeux pour faire cesser un élat qui devient insupportable. Ces symptômes sont d'autant plus intenses qu'on ferme les yeux avec plus d'efforts ; on éprouve alors un malaise , une anxiété indicibles.
11 est impossible de ne pas reconnaître la plus grande analogie entre ces accidents , je veux dire la sensation qu'ils produisent et celle qu'on éprouve lorsqu'on s'endormant on est sur le point de perdre connaissance, ou mieux encore lorsqu'on est sous l'influence d'une congestion cérébrale légère ou d'une syncope. Le sens intime ne saurait y voir aucune différence. On conçoit que l'abaissement des paupières, en déterminant des effets qui, ainsi qu'il a été établi précédemment , réunissent au plus baut degré tous les caractères du fait primordial , prédispose éminemment aux hallucinations.
3° conclusion : » Les hallucinations survenant dans l'état intermédiaire à la veille et au sommeil , pour peu qu'elles persistent, deviennent le plus souvent continues et entraînent le délire. »
A nos yeux , la persistance des hallucinations n'est qu un indice, non une cause de l'aggravation du désordre psychique général où elles prennent
leur source comme tous les J'ai Ls fondamentaux du délire. En d'autres termes , on peut conclure de cette persistance que le mal s'accroît, mais non que l'accroissement du mal est l'effet de cette persistance. Les hallucinations ne sont qu'un des symptômes, ou accidents de la modification primordiale. Elles se dessinent plus vivement et acquièrent d'aulant plus d'énergie que cette modification s'étend davantage (i).
4 e conclusion: «La folie, chez les sujets atteints déjà d'hallucinations , au moment du sommeil , est principalement, et dès le début, caractérisée par des hallucinations. ■>
L'étal hallucinatoire qui vient à se manifester dans la folie déclarée n'est autre que celui qui déjà s'était montré pendant le sommeil. La mo-
(I) Il est un mode défectueux de raisonnement dont on use fréquemment lorsque l'on a à r 'pcrire les phases que subissent d'ordinaire leï aliénations mentales. S'appuyant sur une prétendue réciprocité d'action des principaux phénomènes du délire, trop souvent de ce que tel de ces phénomènes a été précédé de tel autre , on en conclut que celui-là n'est que l'effet, la conséquence de celui-ci, tandis que, en réalité, l'apparition ou l'aggravation des uns et des autres dépend d'une seule et même cause, l'aggravation de la modification primordiale; ce dont on se convaincra facilement en examinant de plus près l'état général du malade , les troubles fonctionnels qui l'ont annoncé et qui tous se rapportent à l'excitation maniaque. Que l'on me permette une comparaison : cette excitation est comme une source de laquelle il ne s'échappe habituellement qu'un ou deux ruisseaux. Si elle vient à se gonfler, ce n'est plus un ou deux, mais dix, cent ruisseaux qui s'en échapperont.
difîcation psychologique à laquelle se rattache le phénomène des hallucinations , dans les deux circonstances, est essentiellement le même, bien qu'accompagné d'accidents nouveaux et divers; aussi les hallucinations se montrent-elles dès le début du délire. Nées dans l'état de demi-sommeil, elles se continuent pendant la veille.
îc conclusion : «C'est souvent après la suppression d'une hémorrhagie qui a déterminé des signes de congestion vers la tête , que se produisent les hallucinations au moment du sommeil. »
Nous verrons bientôt , en effet , que la disposition aux congestions et, a fortiori , un état congestif du cervau , sont des conditions pathologiques éminemment propres à la production des hallucinations et des autres phénomènes du délire. Au point de vue psychologique, les effets des congestions cérébrales ont la plus complète analogie avec ceux du sommeil.
1 ie conclusion : « T^es hallucinations ne doivent pas être comparées aux rêves en général , mais seulement aux rêves avec hallucinations. »
Nous ne saurions admettre aucune distinction entre les rêves en général, et les rêves avec hallucinations. Dans toutes les circonstances, les hallucinations, quelles qu'elles soient , sont un des phénomènes de l'état de rêve. En d'autres termes , tout individu ayant des hallucinations est , par le fait seul de ces hallucinations, en état de rêve, c'est-à-dire , dans un état psychique qui , pour
avoir été provoqué par des causes qui ne sont pas l'état de sommeil, n'en est pas moins identique à ce dernier état. La cause primitive des hallucinations est toujours la même, qu'on l'appelle sommeil ou aliénation mentale.
Si nous insistons tant sur ce point, c'est que l'identité, qu'on me passe le terme, l'homogénéité de la cause première des troubles de l'esprit, quelques formes qu'ils revêtent, est une des vérités que la plus grande partie de ce travail est destinée à mettre dans tout son jour.
i q° conclusion : « L'influence du passage de la veille au sommeil sur la production des hallucinations prouve que, dans certains cas au moins , c'est un phénomène purement physique et qui appelle surtout l'emploi des moyens physiques. »
La cause éloignée ou apparente des hallucinations peut être ou physique ou morale ; mais quelle qu'elle soit, elle n'arrive à déterminer le phénomène des hallucinations qu'en produisant d'abord une modification physiologique ou psycho-cérébrale, qui, ù coup sur, elle, n'a rien que d'organique; cette modification , nous la connaissons sous le nom de fait primordial.
Quelque idée que l'on se fasse de la cause cl , pour ainsi dire , du mécanisme des hallucinations, nous ne pensons pas qu'on puisse, en aucun cas et sous aucun rapport, les considérer autrement que comme un phénomène purement physique ou mieux organique.
Les impressions du sommeil peuvent être assez vives pour déterminer des actes physiques , nous faire verser des larmes, pour que nous imprimions à noire corps des mouvements variés, etc; mais, en général , quelle qu'ait été leur énergie , elles s'eft'a • cent au moment du réveil , laissant à peine quelques traces dans notre esprit.
Cependant il peut arriver que ces mêmes impressions retentissent jusque dans l'état de veille et que les pensées et les émotions de nos rêves , les mêmes joies, les mêmes craintes , nous assiègent étant éveillés. Nous subissons alors l'influence d'idées fixes et d'hallucinations dont l'origine remonte à l'état de rêve cl qui, dans le principe, n'étaient que de simples phénomènes du sommeil. Dans ce cas, il est rigoureusement vrai de dire que le délire est un rêve continué; cela est vrai surtout des impressions sensoriales. Ce que l'on voyait, ce que l'on entendait en rêve, a l'ait sur nous une telle impression, que l'on croit le voir et l'entendre encore, lorsque la cessation incomplète du sommeil a rétabli presque toutes nos relations avec le monde extérieur ; on en conserve le souvenir, non pas comme d'une chose rêvée, mais comme de la réalité elle-même.
Pourquoi chercher ailleurs que dans ce simple fait l'explication du phénomène des hallucinations? N'y trouvons-nous pas le sens de leur nature, intime ? L'hallucination est le rêve des sens extérieurs , comme les idées fixes, les convictions délirantes sont le rêve de l'intellect.
Qu'on l'envisage clans l'état de sommeil naturel ou artificiel , c'est-à-dire provoqué par des agents modificateurs du système nerveux, ou bien dans l'état de délire, ce phénomène, au point de vue psychique, est essentiellement le même dans tous les cas. Les seules causes qui produisent la modification intellectuelle où il prend sa source sont variables cl se distinguent, se différencient principalement par le degré de persistance de leur action.
Un des philosophes les plus ingénieux, les plus profonds de cette époque, racontait à Ch. Nodier, pou de temps avant sa mort , qu'ayant rêvé plusieurs nuits de suite, dans sa jeunesse, qu'il avait acquis la merveilleuse propriété de se soutenir et de se mouvoir dans l'air, il ne put jamais se désabuser tle celte impression, sans en faire l'essai au passage d'un ruisseau ou d'un fossé.
N'est-il pas évident, ou du moins infiniment probable qu'avec un degré d'énergie de plus, cette impression eût fini par surmonter toute résistance et que le savant se fût persuadé qu'il pouvait se soutenir en l'air, ce qui l'eût bien évidemment constitué en état de folie partielle, c'est-àdire, transformé de rêveur en aliéné.
Nous avons là un exemple frappant de la prolongation des perceptions du sommeil pendant la veille.
Le phénomène opposé a plus souvent lieu. Dans quelques cas, les impressions de la vie réelle se reproduisent durant le sommeil avec une persis-
tance remarquable. Elles se répèlent chaque nuit, toujours les mêmes , avec les mêmes circonstances, isolées , et non pas au milieu de cette fantasmagorie, de ce pêle-mêle d'idées qu'on trouve dans les rêves.
Les vampires sont des exemples frappants de ce fait psychologique si curieux, sur lequel j'appelle l'attention d'une manière particulière, parce qu'il prouve que chez certaines organisations, avec certaines prédispositions, la modification du sommeil peut convertir une perception de la veille on une véritable idée fixe, une pensée délirante.
« Il y a vingt-quatre ans , dit Nodier , que je voyageais en Bavière avec un jeune peintre italien dont j'avais fait la rencontre à Munich. Sa société convenait à mon caractère et à mon imagination de ce temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse conformité entre nos sentiments et nos infortunes.
«Il avait perdu, quelque temps auparavant, une femme qu'il aimait , et les circonstances de cet événement, qu'il m'a souvent racontées, étaient de nature à lui laisser une impression ineffaçable. Celle jeune fille, qui s'était obstinée à le suivre dans les misères d'une cruelle proscription , et à lui déguiser l'altération de ses forces, finit par céder, dans une des haltes de leurs nuits vagabondes , à l'excès d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire qu'au repos de la mort.
» Le pain leur manquait depuis deux jours, quand ils découvrirent un trou de roche où se cacher.
Elle se jeta sur son cœur, quand ils furent assis, et il sembla qu'elle lui disait : «Mange-moi , si tu » as faim. » — Mais il avait perdu connaissance , et quand il lui revint assez de forces pour la presser dans ses bras, il trouva qu'elle était morte. Alors il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta jusqu'au cimetière du premier village, où il lui creusa une fosse , qu'il couvrit de terre et d'herbes , et sur laquelle il planta une croix composée de son bâton qu'il avait traversé de son épée. Après cela, il ne fut pas difficile à prendre, car il ne bougeait plus. — Quelqu'un de ces événements si communs alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'était fini.
» Mon compagnon de voyage, qui ne conservait , à vingt-deux ans, que les linéaments d'une belle et noble figure, était d'une extrême maigreur, peutêtre, parce qu'il mangeait à peine pour se soutenir. 11 était pâle, et, sous son épiderme un peu basané, la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa vie morale semblait s'être réfugiée tout entière dans deux yeux d'un bleu transparent et bizarre, qui scintillaient avec une puissance inexprimable, entre deux paupières rouges , dont les larmes avaient, selon toute apparence, dévoré les cils; car ses sourcils étaient, d'ailleurs, très beaux.
«Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre que nous étions très sujets au cauchemar, nous avions pris l'habitude de coucher dans deux chambres voisines, pour pouvoir nous éveiller récipro-
quement, au bruit d'un de ces cris lamentables qui tiennent plus de la bête fauve que de l'homme. Seulement il avait toujours exigé que je fermasse la porte de mon côté, et j'attribuais cette précaution à l'habitude inquiète et soupçonneuse d'un malheureux qui a été longtemps menacé dans sa liberté , et qui jouit peu du bonheur de se remettre à la garde d'un ami.
»Un soir , nous n'eûmes qu'une chambre et qu'un lit pour deux. L'hôtellerie était pleine. 11 reçut celle nouvelle d'un front plus soucieux que de coutume. 11 divisa les matelas de manière à faire deux lits, délicatesse dont je me serais peut-être avisé et qui ne me choqua point. Ensuite, il s'élança sur le sien et me jetant un paquet de cordes dont il s'était muni : «Viens me lier les pieds et les mains, me dit -il avec l'expression d'un désespoir amer, ou brùle-moi la cervelle. »
«Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman fantastique. Je ne rapporterai pas ma réponse et les détails d'un entretien de cette nature : on les devinera.
» — L'infortunée, qui me dit de la manger pour soutenir ma vie! s'écria-t-il en se renversant avec horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... Il n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne la dévore dans mes songes .. pas une nuit où les accès de mon exécrable somnambulisme ne me fassent chercher l'endroit où je l'ai laissée, quand le démon qui me tourmente ne me livre pas son ca-
davre. Juge maintenant si tu peux coucher près de moi, près d'un vampire !... »
»Il serait plus cruel pour moi , continue Ch. Nodier, que pour le lecteur d'arrêter son attention sur ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'altester sur l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiel est exactement vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie du prosateur qui accroît les dimensions de l'idée en la couvrant de paroles... »
Voici un autre fait que Nodier emprunte à Forlis [Voyage en Dalmatie) , et que quarante ans plus tard, dans le même pays , il trouva assez différent j sien en quelques points de détail pour qu'il dût d^ imaginer qu'il s'était reproduit plus d'une 'fois.
La croyance aux vampires est très répandue dans le pays des Morlaques. « Il n'y a guère de hameaux où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il y en a certains où le vukodlak se retrouve dans toutes les familles, comme le sain ou le crétin des vallées alpines. Ici la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante qui altère le principe même de la raison dans ses facultés le plus vulgaires. Le vukodlack subit toute l'horreur de sa perception; il la redoute et la déteste comme mon peintre italien ; il se débat contre elle avec fureur ; il recourt, pour s'y soustraire, aux remèdes de la médecine, aux prières de la religion , à la section d'un muscle, à l'amputation d'une jambe, au suicide quelquefois; il exige qu'à sa mort ses enfants traver-
sent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche du cercueil pour affranchir son cadavre, dans le sommeil de la mort, de l'instinct criminel du sommeil de l'homme vivant. Le inikodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de la tribu, souvent son juge et son poëte. A travers la sombre tristesse que lui impose la perception de souvenir et de pressentiment de sa vie nocturne.vousdevinezuneàme tendre, hospitalière, généreuse, qui ne demande qu'à aimer. 11 faut que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre inikodlack pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort au berceau d'un nouveau-né ; car le vukodlack est vampire, et les efforts de la science et les cérémonies de l'église ne peuvent rien à son mal. La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé dans le cercueil quelque symptôme de la vie. Et , comme sa conscience, torturée par l'illusion d'un crime involontaire, se repose alors pour la première fois , il n'est pas étonnant qu'on l'ait trouvé fiais et riant sous la tombe : l'infortuné n'avait jamais dormi sans rêver !.. »
« Enl)almatie,les sorcières ou \esujestizedu pays, plus raffinées que les vukodlacks , dans leurs abominables festins, cherchent à se repaître du cœur des jeunes gens qui commencent à aimer , et à le manger rôli sur une braise ardente.
» Un fiancé de vingt ans qu'elles entouraient de
leurs embûches , et qui s'était souvent réveillé à propos , au momentoù elles commençaient à sonder sa poitrine du regard et de la main, s'avisa, pour leur échapper, d'assister son sommeil de la compagnie d'un vieux prêtre qui n'avait jamais entendu parler de ces redoutables mystères , et ne pensait pas que Dieu permit de semblables forfaits aux ennemis de l'homme. Celui-ci s'endormit donc paisible, après quelques exorcismes dans la chambre du malade qu'il avait mission de défendre contre le démon. Mais le sommeil était à peine descendu sur ses paupières qu'il crut voir les ujeslize planer sur le lit de son ami, s'ébattre et s'accroupir autour de lui avec un rire féroce, fouiller dans son sein déchiré , en arracher leur proie, et la dévorer avec avidité , après s'être disputé ses lambeaux , sur des réchauds flamboyants. Pour lui , des liens impossibles à rompre le retenaient immobile sur sa couche, et il s'efforçait en vain de pousser des cris d'horreur qui expiraient sur ses lèvres , pendant que les sorcières continuaient aie fasciner d'un œil affreux, en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut plus que son compagnon, qui descendit du lit, en chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et vint tomber froid, pâle et mort à ses pieds, parce qu'il n'avait plus de cœur.
«Ces deux hommes , ajoute Nodier, avaient fait le même rêve, à la suite d'une perception prolongée dans leurs entretiens , et ce qui tuait l'un ,
l'autre l'avait vu. Voilà ce qui en est de notre raison , abandonnée aux idées du sommeil ! »
4° Les hallucinations du sommeil se présentent parfois avec de tels caractères de vérité qu'elles forcent la conviction et entraînent, pour ainsi dire, dans leur orbite d'excentricité le jugement, les affections , en un mot , toutes les facultés de l'entendement, qui, à d'autres égards, cependant, conservent leur intégrité.
Ce phénomène psychologique a cela de remarquable qu'il semble , en quelque sorte, jeter un pont sur l'abime qui sépare les deux vies du sommeil et de la veille et opérer entre elles un rapprochement qui équivaut à une véritable fusion.
Au reste, c'est là un phénomène que nous savons être propre à l'action du hachisch , et que nous avons signalé à diverses reprises d'après les données et sur la foi du sens intime; nous n'ignorons pas, d'autre part, qu'il s'observe fréquemment dans la folie proprement dite.
De même que les hallucinations développées par le hachisch ou par toute autre cause plus ou moins appréciable, ou même d'origine toul-à-fait inconnue, tout en faussant le jeu de l'entendement dans certaines limites, prennent, pour ainsi dire, place dans la vie ordinaire, de même les hallucinations du sommeil peuvent fausser l'intelligence dans le cercle seulement de leur action , la laissant intacte sur tous les autres points.
Ainsi donc, au point de vue de l'influence qu'elles
exercent sur l'ensemble des facultés morales, il n'y a aucune distinction à faire entre les hallucinations, qu'elles aient pour origine soit l'état de sommeil, soit l'action des toxiques , ou bien les causes ordinaires du délire aigu ou chronique. N'est-ce pas une preuve de plus à ajouter à celles que nous avons développées précédemment, que leur condition psychique est la même dans ces différents cas, et que les causes seules qui développent cette condition sont variables?
Les faits sur lesquels s'appuient les réflexions qui précèdent , s'ils ne manquent pas dans la science, sont peu nombreux cependant , ce qui nous paraît tenir à la manière dont on observe, en général.
Involontairement et à notre insu , nous nous laissons guider, dans nos habitudes d'observation , par les théories et les systèmes en vogue. Ces théories nous présentent tout tracé un cadre dans lequel nous renfermons notre attention; ce n'est que par hasard, le plus souvent , que nous portons nos regards en dehors de ce cadre, si propre , du reste, à servir l'indolence naturelle de notre esprit.
En médecine mentale , nous avons devant nous des prédécesseurs d'une autorité plus ou moins importante , qui ont frayé la route dans des directions variées. Il nous est difficile de nous en écarter, ne voulant pas courir le risque de nous perdre irrévocablement dans le chaos des fails que nous entreprenons d'explorer. Mais une fois engagés dans telle ou telle voie, semblables à de vulgaires touristes,
nous n'explorons que des lieux vingt fois visités avant nous , heureux si quelque accident de terrain encore inaperçu vient à frapper nos regards !
Que si le hasard nous jette dans une nouvelle voie d'observation , si quelque fait encore inobservé se présente à nous et nous semble devoir servir de base à de nouvelles conceptions théoriques, nous nous trouvons réduits à nos seules ressources et nous trouvons difficilement à étayer ce fait d'autres faits analogues.
Ce n'est pas, assurément, que les faits d'aliénation mentale recueillis par les auteurs ne surabondent; mais ces faits , éloquents sur une foule de points , sont muets sur beaucoup d'autres. Chaque observateur les a acceptés à son point de vue particulier; il n'en a bien vu que le côté éclairé par ses idées théoriques ; les autres faits lui ont échappé complètement ou sont restés, pour lui, dans une demi-obscurité impénétrable et stérile. Il les a décrits comme il les a vus, incomplètement ; et l'empreinte , le cachet de ses convictions se retrouve à chaque ligne. Comparez les observations que nous ont transmises les partisans de la prédominance des causes morales, de la nature purement dynamique ou fonctionnelle des altérations de l'esprit , avec celles des partisans des causes physiques, de la nature exclusivement organique des lésions intellectuelles : tout ce qui vient à l'appui de l'idée dominante est relaté avec détails et précision ; le reste est à peine ou point indiqué.
Je demande pardon de cette digression, et je reviens au fait particulier qui l'a occasionnée.
Nous ne saurions douter que le délire, et en particulier l'état hallucinatoire, chez un grand nombre d'aliénés, n'ait son point de départ, sa source première et constante, dans l'état de sommeil.
Ce fait a dû s'observer fréquemment aune époque où les sociétés étaient encore loin de l'état de civilisation actuel , et où. les songes exerçaient la plus grande influence sur des êtres faibles et crédules. La sorcellerie et la lycanthropie, qui, de nos jours, n'existent guère que dans les livres, n'ont sans doute pas d'autre origine; cela a dû être, du moins dans beaucoup de cas.
A ce sujet, j'ai grand plaisir à citer ce passage de Nodier, qui , ainsi qu'il le dit avec tant de modestie et d'esprit « sans monter sur les hauteurs où la Société royale de médecine ne lui pardonnerait pas de s'être élevé, » développe admirablement la thèse que nous soutenons ici.
« Le célibataire, isolé du monde entier, dont toute la pensée monte, descend et remonte sans cesse, du troupeau de ses brebis au troupeau innombrable de ses étoiles ;
» La vieille femme inutile et repoussée, qui ne soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les bois des racines insipides pour se nourrir , et des branches sèches pour se préserver du Iroid de l'hiver ;
» La jeune fille amoureuse et souffrante, qui n'a
pas trouvé une àme d'homme pour comprendre une àme de jeune fille...
» Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que les autres à ces aberrations contemplatives que le sommeil élabore, transforme en réalités hyperboliques, et au milieu desquelles il jette son patient comme un acteur à mille faces et à mille voix, pour se jouer à lui seul, sans le savoir, un drame extraordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous les caprices de l'imagination et du génie.
» Le voilà cet être ignorant, crédule, impressionnable, pensif, le voilà qui marche et qui agit, parce qu'il est somnambule, et qui voit des choses inconnues du reste de ses semblables , marchant et parlant parce qu'il a le cauchemar. Le voilà qui se réveille aux fraîcheurs d'une rosée pénétrante, aux premiers rayons du soleil qui percent le brouillard, à deux lieues de l'endroit où il s'est couché pour dormir ; c'est, si vous voulez, dans une clairière de bois que pressent entre leurs rameaux trois grands arbres souvent frappés de la foudre, et qui balancent encore les ossements sonores de quelques malfaiteurs. Au moment où il ouvre les yeux, la perception qui s'enfuit laisse retentir à son oreille quelques rires épouvantables, un sillon de flamme ou de fumée qui ne s'efface que peu à peu, marque à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe foulée en rond autour de lui conserve l'empreinte de ses danses nocturnes. Où voulez-vous qu'il ait passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat ?
On le surprend, la figure renversée, les dents claquetantes, les membres transis de froid et moulus de courbature ; on le traîne devant le juge ; on l'interroge : il vient du sabbat, il y a vu ses voisins, ses amis, s'il en a ; le diable y assistait en personne, sous la forme d'un bouc, mais d'un bouc géant, aux yeux de feu, dont les cornes rayonnent d'éclairs , et qui parle une langue humaine , parce que c'est ainsi que sont faits les animaux du cauchemar. Le tribunal prononce, la flamme consume l'infortuné qui a confessé son crime sans le comprendre, et on
jette sa cendre au vent
» Quel homme accoutumé aux hideuses visites du cauchemar ne comprendra pas, du premier aspect, que toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont été rêvées"? Souvent le pasteur, préoccupé de la crainte des loups, rêvera qu'il devient loup à son tour, et le sommeil lui appropriera ces instincts sanglants si funestes à ses troupeaux. Il a faim de chairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne à quatre pattes autour de l'étable, en poussant celte espèce de hurlement sauvage qui est propre au cauchemar, et qui rappelle si horriblement celui des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard lui fait rencontrer un pnuvre animal égaré, trop jeune encore pour s'enfuir, vous le trouverez peutêtre les mains liées dans sa toison , et menaçant déjà d'une dent innocente le plus cher de ses agneaux. — La lycanthropie est un des phénomènes du sommeil; et celte horrible perception, plus
sujette à se prolonger que le grand nombre des illusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la vie positive sous le nom d'une maladie connue des médecins... »
Aux détails qu'on vient de lire, et dans lesquels on trouve , revêtues de formes si séduisantes et si poétiques , les vérités physiologiques que Nodier avait entrevues, que l'on me permette de faire succéder quelques faits dont la valeur intrinsèque ne sera point atténuée, j'espère, par l'aride simplicité de leur exposition.
En 1 83... j'ai fait le voyage d'Italie avec un malade que m'avait confié mon vénéré maître M. Esquirol. Pendant toute une année qu a duré ce voyage , je n'ai pas perdu de vue mon malade un seul jour, je dirais presque l'espace de quelques heures.
M. *** était atteint depuis plusieurs années d'un délire intermittent dont une excitation maniaque, parfois assez vive, des idées fixes avec caractère religieux, pensées de damnation, crainte de l'enfer, etc., formaient les principaux symptômes. Les accès revenaient irrégulièrement tous les jours, tous les doux ou trois jours , et duraient depuis cinq ou six heures jusqu'à vingt-quatre ou trentesix heures.
C'était toujours et invariablement au momentdu réveil qu'ils éclataient. El ils étaient d'autant plus violents et durables que le sommeil avait été plus prolongé.
Dans les jours d'intermittence , il arrivait fréquemment que M. ***, subissant l'influence d'une haute température et fatigué par la route , s'assouptesait à côté de moi , dans la voiture où nous voyagions. Après s'être endormi dans un parfait état de raison , M. *** se réveillait délirant ; mais alors il était moins malade qu'aux époques marquées par l'intermittence.
Bien évidemment , le délire débutait pendant le sommeil. Du sommeil le plus profond, M. *** passait à un état de somnolence auquel succédait, plus ou moins rapidement, une sorte de rêvasserie. Il lui arrivait souvent alors de proférer quelques paroles à voix basse et presque inintelligibles , toujours dans sa langue naturelle (M. *** était Irlandais), jamais en français. C'étaient les préludes du réveil. Bientôt une foule de paroles incohérentes se succédaient avec rapidité; parmi elles, cellesci se faisaient souvent entendre : « My God ! my God ! the devil hère ! »
Je répète que, dans les moments d'intermittence, ces accès étaient, en général, de courte durée ; il arrivait même qu'ils n'allaient pas au-delà de quelques paroles qu'on aurait dit être le dernier retentissement et comme un écho affaibli du délire nocturne.
M ...qui appréciait sa position, n'a jamais pu me rendre compte, d'une manière satisfaisante, de ce phénomène si digne d'être étudié. Il ne lui en restait qu'un obscur souvenir, une réminiscence très
imparfaite. Il avait coutume cependant de se servir d'expressions bien propres, selon nous, à mettre sur la voie de la manière dont s'accomplissait le phénomène. «Il continuait, disait-il, de rêver, tant que durait l'accès. » Si je lui objectais qu'il me répondait quand je lui adressais la parole, que luimême, de son propre mouvement, faisait des remarques sur ce qu'il voyait, qu'en conséquence je devais le croire parfaitement éveillé, etc. — «C'est possible, me répondait-il, mais il me semble néanmoins que je rêve, excepté peut-être au moment même où je réponds à vos questions et où je vous adresse moi-même la parole. Ne me croyez-vous pas somnambule? Mon frère aîné l'est bien... »
Rien de plus curieux, assurément, que ce rapprochement de l'état de rêve et du délire, rapprochement tellement intime que toute différence entre ces deux étals s'efface complètement; le rêve de l'homme éveillé est manifestement la continuation du rêve de l'homme endormi, et ne diffèrent entre eux que par la dénomination qui leur a été appliquée ; le délire est encore le rêve , mais l'individu qui l'éprouve a passé de l'état de sommeil à l'état de veille. M... délirait comme il avait rêvé, et, s'il lui eût été possible de ne jamais s'endormir, il n'eût jamais déliré.
Cette conclusion toute naturelle, j'essayai plusieurs fois d'en vérifier la justesse par l'expérience, autant du moins que cela pouvait s'accorder avec les lois de l'organisme. L'occasion s'en présenta plus
d'une fois dans le cours de notre voyage. Toutes les fois que je pus, par des distractions forcées, reculer l'heure du sommeil, je prolongeai l'exercice normal des facultés intellectuelles, et, avec le moment du réveil , je reculai celui de l'explosion du délire. M..., qui jugeait sa situation aussi bien que moimême, me secondait, dans ces épreuves, de toute la puissance de sa volonté.
Un jour, étant à Rome, nous fûmes invités à passer la soirée chez le cardinal W..., qui connaissait M... depuis longtemps, et était parfaitement au courant de sa maladie. M... refusa d'abord, depeurd'ac. cident. Cependant je n'ignorais pas son vif désir d'assister à cette soirée, et je savais les puissantes distractions qu'il ne pouvait manquer d'y trouver. Me fondant sur ces motifs, et un peu rassuré par les anciennes relations de mon malade avec le chef de la maison, je l'engageai à accepter l'invitation, et, à force d'instances, j'obtins que. nous nous y rendrions ensemble. Pour plus deprécautions, je lui permis de déroger à ses habitudes en prenant une tasse de café très léger après son dîner; nous lîmes ensuite une promenade en voilure au Pincio, et, vers les neuf heures environ, nous allâmes chez le cardinal. Je dus venir d'abord un peu en aide à sa timidité quelque peu alarmée de se trouver, pour la première fois depuis bien des années, au milieu d'une société nombreuse, composée d'hommes graves et sérieux tels que des princes de l'Église, des prélats, des officiers-généraux, des ambassadeurs étrangers, etc.
Après une heure ou deux de musique dont je craignis l'effet pour mon malade, non pas qu'elle ne fût exquise et exécutée par des amateurs de grande distinction, à la tête desquels se trouvait le cardinal lui-même, qui jouait admirablement du cor d'harmonie, mais à cause de la nécessité où nous étions de rester tranquilles et muets ; différents groupes se formèrent, et M... prit part à la conversation. Le cardinal, que j'avais mis à moitié dans le secret, fut parfait pour lui et plein île bienveillantes attentions.
Ainsi heureusement et prudemment circonvenu, M.... lutta victorieusement contre le sommeil jusqu'à près de deux heures après minuit. Celait au moins quatre bonnes heures de gagnées, car M... se couchait habituellement de neuf à dix heures.
Toutefois je jugeai prudent de ne pas pousser plus loin l'épreuve , d'autant qu'un sentiment profond de lassitude m'avertissait qu'il était temps de battre en retraite.
En effet , nous étions à peine on voiture que M... s'endormit, malgré tous mes efforts pour l'en empêcher, et quand il fallut le réveiller pour entrer dans l'hôtel, le délire fit une explosion terrible, qui, je l'avoue, m'ôta, pour quelque temps, l'envie de faire de nouveaux essais.
Un jeune homme encore à l'hospice de Bicêtre ( 24fév.J, où il est entré le... janvier i845,pourla quatrième ou cinquième fois, d'une famille qui compte plusieurs membres aliénés, ayant reçu une
certaine éducation, éprouve une vive contrariété de ne pouvoir obtenir la main d'une jeune personne dont il était éperdùment amoureux. Il devient morose , taciturne, fuit la société. Le séjour de scn pays natal lui devient insupportable ; il se rend à Paris, dans l'espoir d'y trouver des distractions. D'une imagination vive , et désireux de s'instruire, il court aux leçons publiques des magnétiseurs et des phrénologistes les plus en vogue à cette époque.
Cependant B*** ne peut surmonter les chagrins qui l'assiègent ; ses nuits deviennent de plus en plus agitées ; il est harcelé par des rêves qui insensiblement prennent sur son esprit un empireabsolu. Il crut voir dans ces rêves des avertissements secrets et providentiels, le langage certain «d'un esprit supérieur chargé particulièrement de veiller sur lui j
Je laisserai parler B"* lui-même, et je transcrirai littéralement certains parties du manuscrit volumineux qu'il me remit étant convalescent. «Je crus » dit-il, au sort, à une étoile, au destin qui gou- « verne le monde , et force tous les êtres animés , » hommes, animaux, oiseaux et insectes à agir de » telle manière plutôt que de telle autre. Ensuite, «j'avais lu dans les ouvrages de Fourrier (qui ont » déjà rendu fous bien des hommes, à ma connais » sauce, qui se sont brûlé la cervelle), de Gall, de »Mesmer, de Lavaler et de Spurzheim, des » choses qui me confortaient dans mes malheu- » reuses folies. Le cours de magnétisme que j'avais
» sudvi chez le docteur F.... cumulativement avec un » cours de phrénologie, m'avait le premier conforté » dans mes malheureuses erreurs. J'avais lu aussi, » dans le mémoire de Ste-Hélène , des notes écrites » sous la dictée de Napoléon, par M. Lascases , qu'il » se sentait fort souvent saisi d'une douce chaleur, » à la suite de laquelle son esprit se trouvait faire » jonction avec un esprit invincible qui le faisait » tomber en extase , et lui faisait voir dans ces mo- » ments des choses surnaturelles qui changeaient n souvent ses déterminations dans ses grandes » opérations. J'avais vu , je ne sais où encore, que » Louis XVI, quelques jours avant sa décapitation, » avait eu des visions extraordinaires , où il avait vu » des monstres lui déchirer la figure , dans son pa- » lais, et ensuite tous ses soldats , la télé en bas , les » pieds en l'air et la pointe de la baïonnette au bout » du fusil piquée en terre. Enfin, de tout cela il » résultait que je croyais que le sort de tous était » gouverné par un esprit invisible que j'appelais » providence ou Dieu ; que ce que la plume de ce » Dieu ou destin avait tracé, tout l'art de l'homme » ne pouvait l'effacer; que nos revers, nos gran- » deurs n'étaient pas notre ouvrage; que c'était lui » qui menait à son gré notre aveugle courage; que » la durée de nos passions ne dépendait pas plus » de nous que la durée de notre vie ; que Dieu , en- » fin , ou le génie supérieur précité était maître de » tout eteonduisait toutpar l'inspiration, les songes, » les visions et les augures. Conséquemment, me
» croyant aussi moi , comme tous les êtres animés » les hommes et surtout les grands personnages, » avoir une destinée particulière et un rôle impor- » tant à jouer dans le grand drame de l'humanité, » je croyais que l'esprit supérieur ou génie dont » j'ai déjà parlé plus haut me guidait et me con- » duisait dans cette route par les moyens préci- » tés et dans les conditions ci-après où tout pour » moi était un signe de bon ou de mauvais au- » gure.
» Toutes ces manifestations , supposées de ma » part être l'objet de la direction du génie en ques- » tion, se divisaient en plusieurs classes :
» i° Les petits songes,
» 2° Les grands songes ,
» 3° Les petites visions ,
* 4° Les grandes visions ,
» 5° Les signes de bon et de mauvais augure , » qui consistaient en la rencontre des choses , des » objets, des hommes, des animaux et des oiseaux, » que je voyais sur mon passage et me faisaient » avancer ou reculer, continuer ou changer ma di- » rection selon leur signification.
» C'est avec ces sortes de moyens que, sans passe- »port, sans papiers, j'ai voyagé longtemps, dans » ma maladie, sans être arrêté, et faisais des routes >• d'une longueur énorme, ce qui m'avait fait sur- » nommer Monsieur La Providence.
» i* Les petits songes se manifestaient par la vue » en plein sommeil d'un objet ou deux qui signifiaient
» ce que je croyais avoir à faire dans la journée qui » allait suivre. Ainsi , tantôt je voyais une main qui » écrivait lorsqu'il était urgent que j'écrivisse, dans » cette journée; tantôt je voyais un lion ou un tigre, » ou un chêne, ou une volée de pigeons, ou des cor- » beaux, ou un ou plusieurs serpents, ou un aigle, » ou des pies, ou une colonne, ou une route brisée, » ou un labyrinthe, ou une barre de fer brisée, ou » ou enfin d'autres milliers d'objets dont la signifi- » cation paraissait avoir, à ce que je croyais, un rap- » port direct avec ce que je pensais et devais faire » dans le courant de la journée.
» 2° Les grands songes m'obsédaient dans un pro- » fond et calme sommeil. C'étaient des histoires ex- » traordinaires, des comédies compliquées dont je » cherchais, sitôt éveillé, à me rappeler toutes les » parties; et alors je croyais avoir à faire sept ou » huit choses différentes , d'après les significations » de tout ce que j'avais vu .. (suivent de nombreux » détails que nous supprimons).
» Les petits songes et les grands songes avaient » beaucoup de rapport avec les petites et les grandes » visions , en ce qui touchait la signification ; mais » ces dernières en différaient beaucoup par la ma- » nière dont elles se manifestaient, surtout par le «genre de lucidité, l'impression forte, et l'étal de » malaise el de souffrance qu'elles me laissaient à la tête » après leur passage
« 3° Les petites visions se manifestaient dans un s état de réveil complet, à la suite de quelques fati-
» gués (i), soit en marchant, soit assis, soit debout, » par la communication d'un fluide magnétique qui me » troublait la vue, au moment où il venait se mani- » Tester; là, alors, je voyais se former devant mes » yeux des êtres de toutes les espèces, des hom- » mes excessivement petits, d'autres excessivement >> grands, d'autres estropiés; des chiens, des lions, » des tigres, des ours, des éléphants, des soldats, » des noces , des musiciens dont j'entendais très » bien la musique , enfin une infinité de choses » comme dans les petits songes, mais qui ne parais- » saient qu'en état de réveil, et le temps nécessaire » pour produire sur mon esprit une impression excessivement forte, par suite de laquelle je me » croyais obligé d'agir de suite, selon sa signification.
» 4° Les grandes visions se manifestaient à peu » près de la même manière que les petites , à l'ex- » ception d une chaleur douce qui se joignait au » fluide magnétique et s'emparait de tous mes membres, » m'était complètement la liberté de pouvoir m'en servir » à mon gré, m'était de même la liberté de mon esprit, » de sorte que je n'étais plus maître de la direction de » mon intelligence , de ma personne et de mes mem- » bres. . . »
Je bornerai là les citations et le récit prolixe d'extravagances dont la monotonie finirait par ennuyer. Qu'il me suffise de dire que c'est presque
(1 ) Il est inutile d'avertir que c'est nous-mème qui avons souligné la plupart des phrases dont le sens nous a paru appuyer davantage l'opinion que nous soutenons
toujours à la suite « d'un mal de tête plus ou moins violent dont il était tout étourdi , » après avoir res* senti ces chaleurs, prélude infaillible de ses visions, ce sentiment de fatigue qui brisait ses membres, etc., que les hallucinations se manifestaient.
La personne qu'il aimait lui apparaissait fréquemment. « Un jour, dit-il , étant couché, sur les quatre heures du malin et bien éveillé, /e fus saisi tout-à-coup de la douce chaleur déterminant mes grandes visions... » Et ailleurs : « Un jour, à la suite de quelques fatigues, il était sept ou huit heures du matin, j'entrai , pour lire le journal , dans un cabinet de lecture. A peine avais-je commencé à lire, que voilà une grande vision qui arrive par la chaleur que je ne puis expliquer, qui me paralyse, pour l'instant, tous les membres. Je me trouve aussitôt en voyage dans des montagnes , poursuivi par une infinité de personnes et surtout par mes parents, qui voulaient me faire arrêter comme fou. Je franchissais toutes les difficultés avec une légèreté étonnante, et, après m'être soustrait à leurs recherches, je me cachai dans une espèce de trou sur la cime d'une montagne, et je sentis, une fois entré, une large et lourde pierre tomber avec fracas sur ce trou et le fermer. Je me trouvai dans une espèce de tombeau de quatre mètres carrés, où je trouvai une pierre pour m'asseoir. A peine assis , je vis des fantômes , des spectres qui avaient des physionomies pareilles aux masques que l'on voit dans les boutiques des costumiers à l'époque du carnaval ;
puis je vis passer un nuage de fumée et de flamme qui fit tout disparaître. Cette vision me présageait que ma liberté était en danger, et, chose d'un hasard très incompréhensible! dans cette journée, étant allé dormir dans les Champs-Elysées sur les pelouses , je fus réveillé par un agent de police qui m'interrogea, et, sur mes réponses, me fit conduire à la Préfecture et de là à Bicêtre, etc., etc. >»
Le point de départ de la folie de B... et des extravagances auxquelles il se livrait résidait uniquement dans les visions dont il était assailli, principalement pendant son sommeil.
Ces visions, parla succession régulière des mêmes objets, l'espèce d'ordre qui régnait au sein des plus grands désordres de l'imagination, avaient quelque chose d'étrange. Je doute que de pareilles visions puissent naître ailleurs que dans un cerveau prédisposé héréditairement à la folie, comme l'était celui de B. . .
B... rêvait comme un fou seul peut rêver.
Après avoir éclaté dans son sommeil , le délire devait plus tard se continuer pendant la veille.
Ainsi qu'on a pu le voir par certains passages que nous avons pris soin de souligner, beaucoup de visions auraient lieu dans un état de demi-sommeil , de somnolence, déterminé par la fatigue et annoncé par de douces chaleurs, un engourdissement général ; et ces visions étaient absolument de même nature que celles qui troublaient si souvent le sommeil le plus profond.
Ces mêmes visions revenaient encore, mais moins nombreuses , moins extraordinaires , dans un état que le malade appelle un élat de veille complet.
Ainsi donc, et en dernière analyse, le phénomène hallucinatoire était le môme, soitque ET* fût complètement endormi, soit qu'il fût en état de demisommeil , soit enfin qu'il fût éveillé.
M. Sauvet (de Marseille), élève de mon service à Bicêtre , apublié dans les Annales médico-psychologiques (cahier de mars i844) une observation extrêmement curieuse qui offre plus d'un trait de ressemblance avec celle qu'on vient de lire.
Ce sont d'abord de simples rêves auxquels le malade n'attache pas d'autre importance que celle que nous y attachons nous-mêmes. Peu à peu ces rêves acquièrent une telle vivacité , reviennent si constamment, que A*" les accepte comme des visions auxquelles il s'efforce de trouver un sens mystérieux Bientôt, ce ne sont plus des rêves. A**
s'était trompé sur la nature réelle des phénomènes étranges qui se passent, depuis quelque temps, dans son sommeil; ce sont des avertissements du ciel. Ce qu'il voit , ce qu'il entend est réel , non pas (ce sont les expressions du malade) «d'une réalité ordinaire , naturelle , mais d'une réalité voulue de Dieu. » Ce qu'il voyait ou entendait était en dehors des choses communes et de la puissance des hommes; mais cela arrivait par ordre de la divinité. Sessens n'étaient donc point dans l'erreur.C' étaient, si l'on veut, des visions, mais ces visions n'impli-
quaient nullement qu'il fût aliéné. De semblables visions (c'est toujours le malade qui parle), ne sontelles pas une des bases des livres saints qui ont été inspirés par Dieu , et qui sont la vérité même? etc., etc.
Ainsi donc , le désordre mental primitif, dans le cas dont il s'agit , résidait uniquement dans des visions ou hallucinations du sommeil. Dans l'état de veille, le malade n'éprouvait aucun phénomène de ce genre ; mais les désordres du sommeil avaient un retentissement marqué et se continuaient, à quelques égards , dans la croyance que A.... avait dans ses hallucinations , dans la persuasion où il était qu'il devait conformer ses pensées , ses actions aux ordres qui lui venaient d'en haut. De purement sensoriale, la folie devenait intellectuelle, par le passage du sommeil à l'état de veille.
« A.. , peintre sur verre, naquit à Paris en 1808, de parents sains de corps et d'esprit , d'une fortune médiocre , mais dont la profession suffisait aux besoins. Son éducation ne fut rien moins que religieuse, et son père s'appliquait surtout à lui donner des connaissances générales qui pussent, plus tard, le mettre à même d'embrasser la profession qui lui
plairait. Dès l'âge le plus tendre, A se faisait
remarquer par une extrême vivacité, accompagnée d'une sensibilité exagérée, et déjà se montraient en lui cette ardeur de l'imagination , cet enthousiasme pour le beau , qui devaient s'accroître avec l'âge , et amener de si funestes résultais. Il a à peine
douze ans qu'à la vue d'une belle femme , il est frappé d'admiration, et sans rien y comprendre, devinant, en quelque sorte, l'amour, il devient amoureux d'elle et se passionne tellement qu'il est sur le point de quitter sa famille , pour demeurer avec celle qu'il avait vue une fois seulement.
«Remarquons, en passant, cet enthousiasme précoce, cette exaltation de l'imagination chez un enfant, presque toujours précurseurs infaillibles du génie, ou bien, ce qui est plus commun, de la folie.
«Bientôt, A.... devient orphelin, et, sentant le besoin d'une profession, il entre dans un atelier de peinture ; mais ses camarades rient, entre eux, et devant lui , de ses idées ; ils le plaisantent sur la rigidité de ses mœurs; car, amoureux de la beauté morale, A... ignore les plaisirs des sens, et ce n'est qu'après de bien vives sollicitations qu'un jour il se laisse conduire auprès d'une femme de mauvaise vie. La brutalité du plaisir le dégoûte, et il reste trois années entières sans éprouver le moindre désir. A cette époque, il s'éprend d'amour pour une femme à laquelle il ne cesse de parler le langage du cœur. Il la quitte bientôt, car, dit-il, elle ne comprenait point. Depuis ce moment, il n'est plus seul ; il éprouve un besoin d'aimer irrésistible, et il offre à chacune de ses maîtresses de partager cet amour. Mais toutes se rient de lui et le délaissent tour à tour. « Mon sentimentalisme les ennuyait, dit-il. » Cependant s'offre à lui une femme mariée, qui le comprend enfin : et celle-ci, il l'aime encore
plus que les autres , car c'est d'un amour partagé.
» Une nuit, pendant qu'il sommeille, il entend une voix qui lui dit : « Tu ne prendras point la femme de ton prochain. » Plusieurs fois il entend la même chose, et, malgré la peine qu'il en éprouve, bientôt il renonce à cette femme.
»En 1840, sans jamais s'être occupé de politique, mais peut-être encouragé par les circonstances, il suspend à sa croisée un écriteau sur lequel il avait écrit quatre vers dont les mots nous échappent , mais dont le sens était l'expression de son mépris pour le gouvernement et de son admiration pour Napoléon.
» A cette époque, A... commence à sentir des remords pour la vie qu'il menait , et bientôt il les voit sanctionnés, en quelque sorte, par des apparitions qui se montraient à lui pendant son sommeil.
» Une nuit, il croit être transporté sur le Pont- Neuf; il y voit Moïse dans les nuages, tenant en ses mains la table des lois; derrière lui passent saint Jean, puis le Christ portant sa croix.
» Une autre fois , il se sent soutenu dans les airs par une ombre dont il n'aperçoit qu'un bras, lequel supportait une lampe ; et, chaque fois que l'ombre soufflait sur la lampe , il s'en détachait des étincelles , lesquelles , en tombant , incendiaient tout ce qu'elles touchaient. A... croit trouver dans ce phénomène les causes cachées, appréciables pour lui seulement , des incendies qui se sont manifestés plus nombreux depuis quelques années.
» Une autre nuit, et par un temps affreux, A... se trouve sur le parvis Notre-Dame ; il aperçoit la lune traversant l'espace , et, sur son passage , jetant d'une voix sépulcrale les mots de mort !... mort!... mort!... Et partout, alentour de lui, il voyait les maisons s'écrouler , les hommes et les animaux mourir d'effroi; et bientôt le fleuve , réunissant ses deux branches, balayait, emportait tout dans sa course. A... seul restait debout, présidant à ce cataclysme universel.
» A peu près et seulement à celte époque, A.... frappé de tout ce qu'il a vu, et recherchant partout des explications, s'avise, pour la première fois, d'ouvrir les Évangiles ; quel n'est pas son étonnement d'y trouver et les peintures des tableaux qu'il a vus, et même les interprétations qu'il s'en était faites ! Plus de doute , il est protégé du ciel ; ses visions sont autant d'avertissements célestes. Dès lors , le voilà s' abreuvant de la lecture des livres saints, les commentant à sa manière: aussi les visions arrivent plus nombreuses et plus explicites qu'auparavant; et d'abord, une première apparition lui ordonne d'épouser la femme qu'il avait alors , et dont il avait eu un enfant. Aussitôt il s'empresse d'obéir , et , peu de jours après, il l'épouse. Bientôt il revoit, pendant son sommeil , l'Être suprême; il a cette fois la figure d'un vieillard vénérable ; il est entouré d'une multitude d'anges resplendissants de joie et de beauté ; puis , au-dessous, une innombrable quantité d'hommes.
d'enfants, de femmes de tout âge , qui se livrent à la danse et paraissent bien heureux. A.. . voit dans ce tableau l'image du bonheur dont jouiront les mortels , lorsqu'il leur aura annoncé la vérité. « Je les trouvais si beaux, si heureux , que, si je n'avais craint de commettre un crime, je me serais suicidé pour aller de suite partager leur bonheur.
«Cependant le pauvre A... faisait part à sa femme et à ses parents de tout ce qu'il voyait ; et, loin de le traiter de visionnaire, tout nous porte à croire qu'on le regardait comme un homme favorisé de Dieu et inspiré par lui ; de telle sorte que ses idées ainsi caressées le poursuivaient partout, et l'occasion seule lui manquait pour faire publiquement acte de folie.
«Une nuit, il aperçoit dans les airs le livre des Évangiles, qui, volant avec des ailes de feu, s'approchait de diverses personnes et les brûlait par son contact; tous fuyaient et voulaient se préserver de ses atteintes, et, à mesure qu'ils se débattaient, il se détachait du livre des feuillets embrasés qui voltigeaient et brûlaient également tout ce qu'ils louchaient. A... seul , «e mettant à les poursuivre, les recueillait et n'en était point brûlé.
« Enfin arrive une dernière vision, la plus significative pour A... Au milieu de son sommeil, il entend une voix qui lui crie : « Lève-toi ; quille ta blouse , prends ta redingote. » Puis , après un moment de repos, il entend distinctement ce mot : « Travaille , » répété par deux fois.
» Le malheureux se réveille en sursaut ; il croil , plus que jamais, qu'il est envoyé du ciel pour prêcher aux hommes; d'ailleurs, ne vient-il pas de recevoir l'ordre formel de travailler, c'est à-dire, pour lui, de faire connaître aux hommes la vérité? Il se lève, s'habille et se prépare à sortir. Il ne sait pas comment il va s'y prendre pour répandre la lumière; qu'importe?... Il va sortir pour répéter ce qu'il a vu; il comprend bien qu'il sera probablement arrêté, incarcéré peut-être , et alors que deviendront sa femme et son enfant , qu'il voit dormir paisiblement devant lui? Un instant il hésite...; mais la voix a parlé, il faut obéir... Il jette un dernier regard d'amour sur ces deux êtres qu'il aime tendrement, et sort de sa maison. Il attend en se promenant que la nuit ait disparu, et bientôt, avisant un endroit propice , il écrit sur un mur la vision qu'il vient d'avoir. Peu d'instants après, il est arrêté et conduit à Bicêtre.
«En dehors de ses idées, A.... est un jeune homme instruit, intelligent, s' exprimant avec facilité, et d'une conversation fort agréable; sa religion et sa morale sont celles du plus parfait honnête homme possible; n'exagérant rien dans ses pratiques religieuses, et se montrant raisonnable en tous points. En un mot, et d'une part : croyance aveugle, foi inébranlable dans la vérité de ses apparitions ; d'autre part, réunion de presque toutes les bonnes qualités morales et intellectuelles, en dehors de ce qui tient à ses visions : tel est l'ensemble bizarre
qu'offre le caractère du malade dont nous venons de rapporter l'histoire. »