JOURNAL DE VOYAGE
Mardi 5 septembre 1899. =— Je viens d'arriver à Natléh! pour ÿ donner ma retraite ou mission d'automne. Je suis si
habitué aux 40 milles de forêt (environ 64 kilomètres) que je viens de parcourir que je ne prendrais pas la peine d'en parler ici, n'était une rencontre que j'ai faite dans la matinée et qui m'a rappelé qu'une arme à feu a parfois ses avantages. Je descendais tranquillement une petite coulée laissant, comme toujours, ma pensée courir d’un sujet à un autre quand, arrivé au bord du ruisseau qui coule au fond, mon cheval s’est arrèté net, et. dressant la tête et les oreilles, s'est mis à renifler et à reculer en réponse aux coups d'éperons que je lui administrais pour le faire avancer. Portant alors mes regards en avant, j ai aperçu, à cinq ou six mètres seulement, un superbe ours noir qui ne semblait nullement pressé de me faire place.
J'appelle mes compagnons qui trainent en arrière : pas même un pistolet entre quatre personnes ! Le fauve semble s’en douter. Enfin, cris et menaces le décident à déguerpir. Il finit pourtant par remonter majestueusement le coteau derrière lequel il ne tarde pas à disparaitre.
1 Sur le lac Fraser.
Ilen va toujours ainsi quand on voyage sans armes, remarque Pedintchà ; le gibier semble nous braver el s'exposer à dessein à des coups que nous ne pouvons lui porter.
— C'est vrai, ditJahn ; aussi devrons-nous nous munir de bons fusils si nous ne voulons nous exposer à pareille déconfiture pendant notre prochain voyage à la Côte.
Bon conseil que nous n'aurons garde d'oublier.
Mercredi 13 septembre. — Je viens de clore ma retraite. Les gens du lac Fraser et de Stony Greek, réunis pour la pêche en attendant ma visite, se sont réconciliés avec Dieu et la série de mes missions d'été vient par là de se terminer. Me voilà donc momentanément libre de mon temps, et je vais pouvoir en consucrer une partie aux exigences de ma carte en préparation.
La région qui s'étend d'ici à la Côte est restée inexplorée sauf les territoires que j'ai parcourus lors de mon grand voyage en 1895. Bien des points demandent encore à être éclaireis et la véritable source de la Nétchakhoh, ainsi que les lacs et les montagnes qui l’avoisinent, n’ont encore été visités par aucun Blanc. Nous irons donc à la mer et, s’il plait à Dieu, je serai le premier représentant de la race blanche au milieu de ces déserts de neige et de glace. Que dis-je? Peut-être gr perai-je ième jusqu'au sommet du fameux mont ‘Tceltzoul d'où l'on voit, parait-il, les étoiles scintiller en plein midi. Les rares Indiens qui se soient aventurés jusque-là me prédisent un échec ; mais ils ne savent pus encore jusqu'où peut mener l'amour de la science. C’est là un programme qui sourit davantage à un Blanc qu'à un sauvage, lequel mesure généralement l’intérèt d'une corvée au profit qu’il espère en tirer. Aussi me fais-je un devoir de signaler en commencant les noms de mes trois compagnons : Qasvak, Thomas (Thautil) et John qui vont se dévouer à mon service sans presque aucun espoir de rémunération. Ce sont de vieilles connaissances que doivent se rappeler les lecteurs de mon livre : Au Pays de l'Ours noir.
14 septembre. — Partis assez tard ce matin, nous avons longé quelque temps la rive méridionale du lac Fraser, puis avons pris à travers bois une direction Sud-Ouest. Le pays est monotone, quoique assez accidenté, et les feuilles rouges et jaunes qui nous volent au visage ou que nous foulons aux pieds nous rappellent que l'été a fini et que nous n'avons pas de temps à perdre. Mes compagnons cheminent à pied, tandis que je me
pavane sur Hobby, mon honnèle cheval, sur lequel inontera du reste, tour à tour, chaque membre de la bande. Deux autres chevaux, dus à l'obligeunce des sauvages, sont chargés de nos bagages.
Nous avons bien vite franchi la imite du pin Douglas que nous ne rencontrerons plus d'ici à la mer, et, après une che-
Thomas Thaoutil John
Mes trois compagnons de voyage.
vauchée d'ane vingtaine de milles au moins (32 kilomètres), nous campons sur les bords d'un petit lac.
15 sentembre. — Nous venons d'arriver de nuit sur les bords du lac Sainte-Marie et nous sommes déjà à 55 milles de Natléh (88 kilomètres 500 mètres). C'est une très forte course pour des gens dr atla plupart sont à pied. Comme hier, la contrée traversée est tes montueuse sans que les accidents du terrain soient trop prononcés. Çà et là de petits lacs en rompent la monotonie et, à défaut des canards qui y prennent leurs ébats, nous abattons, le jong du sentier, quelques représentants de la famille des gal-
linacées, Nous laisserons nos chevaux ici, etun Indien qui doit s'en aller chasser sur les bords du lac Huard par où s'effectuera notre retour est chargé de les y conduire après notre départ.
16 septembre. — Uomme nous n'avons pu trouver de canot assez grand, nous nous en sommes approprié deux petits et nous sommes partis sur les eaux noirâtres du lac Sainte-Marie, qui s'étend pendant 30 milles (18 kilomètres) de l'Est à l'Ouest. Dans l'après-midi, nous sommes tombés sur un campement composé exclusivement «de femmes, séchant au soleil les fruits sauvages qu'elles avaient cueillis dans la forèt.
— Où sont donc les hommes? demandons-nous étonnés.
— Comment *.. Les hommes ?.. Ne savez-vous donc pas la nouvelle ? Un terrible accident vient d'arriver, nous répondent à la fois quatre ou cinq sauvagesses hors d'haleine.
Avec beaucoup de bonne volonté et ajoutant bout à bout ce qu'elles nous racontent simultanément, voici ce que nous parvenons à comprendre, Un groupe de chasseurs était campé tout près du déversoir d’un autre lac et tous dormaient d’un profond sommeil lorsque, il y a deux jours, l'un d'eux fut réveillé de grand matin par les criailleries d’une bande d'outardes. S'armant de sa carabine pour et, abattre au passage, son attention avait soudain été détournée par un point noirâtre qui allait et venait sur le flanc de la colline opposée. Ses yeux de Iynx avaient deviné un ours gris.
Au lieu d'en avertir ses compagnons endormis, le jeune homme, se réservant à lui seul toute la gloire de l'exploit, avait traversé la rivière, escaladé furtivement le monticule et tiré presque à bout portant le fauve qui, mortellement atteint à la tète, avait dégringolé au bas de la côte. Mais un ours gris n'a pas dit son dernier mot parce qu'il lui est arrivé de recevoir une balle au beau milieu de la cervelle. L'ours gris — qui ne se trouve que dans l'Amérique du Nord et généralement non loin du Pacifique — est de tous les membres de la famille ursine celui qui est le plus féroce et a le plus de ténacité vitale. On raconte que l’un d’eux survécut vingt minutes à ses blessures et fit un de: i-mille (environ 600 mètres) à la nage après avoir recu dix balles dans le corps, dont quatre lui avaient transpercé les poumons et deux avaient mème pénétré dans le cœur.
1 Article Bear dans l'American Encyclopedia.
Dans le cas présent, le monstre, à peine revenu de l'étourdissement causé par sa blessure, avait découvert la cause de ce vontretemps et s'était précipité dans la dissection du chasseur trop présomptueux. Celui-ci, voulant recharger son arme, avait constaté, à son grand éffroi, que le mécanisime refusait de manœuvrer comme d'habitude. Après de vains efforts, il avait dû, pour éviter sa victime devenue son bourreau, se mettre à contourner un arbre qui se dressait non loin de là, ayant continuellement à ses trousses le fauve en fureur. Longtemps ils tournérent ainsi autour de l'arbre solitaire, lorsque le pied de l'Indien venant à lui manquer, il temba sur le sol, hors d'haleine et mourant de peur.
L'ours se rua sur lui et lui laboura la poitrine de sesterribles griffes. lui arrachant le nez, lui broyant les bras et lui coupant le poignet jusqu'à ce que sa victime, ne donnant plus signe de vie, il erut avoir complètement assouvi sa vengeance, Or le chasseur, bien qu'entre la vie et la mort. avait survécu à ses terribles blessures, Les hommes du camp que nous venions d'atteindre s'étaient portés sur les lieux.
Prenant congé de ces femmes qui partagent avec nous le fruit de leur cueillette, nous poussons jusqu'à l'extrémité du lac Sainte-Marie, chez lé brave Nuælli qui est baptisé ainsi que tous ses enfants. Ayant fait une course forcée pour atteindre sa cabane, je suis exténué de fatigue et n'en goûterai que mieux le repos dominical de demain.
Dimanche 17 septembre. — Lutre nos exercices religieux, nous avons passé notre temps à wmürir nos plans pour le reste du voyage qui ne commencera en réalité qu'une fois que nous aurons gagné le lac Cambie, dans le Sud-Ouest, après un portage d’une huitaine de milles (environ 153 kilomètres). Or la femme de Nælli nous assure que le canot que Tsiquwl (le Martin-Pécheur) a eu la prévenance de construire en prévision de cette tournée ne peut contenir que trois personnes avec la moitié de nos bagages, et nous sommes quatre. Un grand canot qui se trouvait tout récemment au débarcadère vient parait-il, d'ètre enlevé par un chasseur. Qu'allons-nous faire: La journée de demain nous donnera la réponse à cette question.
18 septembre. — Le transport à dos de nos bagages à pris la inajeure partie de la matinée. Cette besogne nous a été facilitée grâce à l’aide de nos hôtes d'hier qui nous ont guidés le long
d'un sentier assez bien battu. La femme d' Nœælli avait raison : l'esquif du Murtin-Pècheur est par trop petit ; impossible de s'en servir. Après beaucoup d'héxitation, nous avions un vieux canot, assez grand, mais tout pourxi, fendu et recoquillé et
ridemment mis au rebut!, Noux le calfatons de notre mieux, en redressor.s quelque peu les bords au moyen de traerses et, malgré son âge vénérable, nous lui demandons de nous transporter sains et saufs sur les vagues bleues du grand lac Cambie et de tant d'autres pièces d'eau que nous pensons explorer. L'Ave, maris s/etia est entonné, le Chant du canot lui succède. et vogue la nacelle ! A force «le ménagements, nous espérons nous servi! de notre invalide jusqu'au moment où il nous faudra reprendre nos chevaux sur les bords du lac Huard,.
Le lac Cambie est une superbe pièce d'eau qui est en ce moment unie comme une glace. Tout en projetant par-ei par-là des baies plus où moins profondes, il se dirige généralement de l'Est à l'Ouest, c'est-à-dire vers la mer, Distance parcourue aujourd'hui : environ 30 milles (48 kilomètres).
19 septembre. — Malgré ia fatigue d'hier, le soleil levant nous a trouvés ramant avec ardeur sur le lac Cumbie. Ses eaux semblent aujourd'hui l’exacte reproduction de l’azur d’un ciel sans nuages. Vers 10 heures du matin, notre canot ralentit su rrche et j'entends mon équipage échanger des propos empreints de curiosité relativement à un point noir qui paraît à fleur d’eau, non loin du rivage opposé à celui que nous suivons à distance. D'aucuns assurent que c'est simplement un recher qui émerge des profondeurs du lac, tandis qu'il semble à d'autres que l'objet signalé n'est point stationnaire. Bientôt chacun partage celte opinion, mais le mirage 1rète au sujet de nos conjectures «les proportions si exagérées que personne ne peut deviner l'animal monstrueux qui se dirige de notre côté. Les uns opinent pour un caribou, d'autres voudraient que ce fût au moins un orignal. Devant cette impuissance mème des yeux indiens, on en appelle à la jumelle qu'un certain M. Sinclair m'a prètée. Aïe ! c'est un ours gris, cet ogre «le nos montagnes, l’«horrible animal» des naturalistes (U. horribilis).
‘ Nos canots sont «le simples peupliers liards( P. balsamifera) creusés. dont le bois est très mou etqui ne durent généralement pas plus de 7 à 8 ans.
Hi —
— T'enons-nous à distance, et velllons À ce qu'il ne nous v4 point, fait Thaoutil, dont la bravoure n'égale pas lu gentillesse,
— Hourrah! m'écrié-je de mon côté ; voilà enfin ce que j'attenduis depuis si longtemps. Fonçons dessus.
On a beau me raisonner ; John, plus brave que son oncle, se range à mon avis et, pour concilier tout le monde, il est résolu que nous allons attendre l'animal sur l'euu pour lui faire une aussi chaurle réception que possible.
Cependant les instants succédent aux instants dans une attente qui n'est pas exempte d'une certaine appréhension. Le fauve se dirige vers nous sans se douter du danger qu'il court, Bientôt son affreuse hure est en vue, une hure de 65 centimètres de longueur, qu'il tient insolemment hors de l'eau. Pas plus de #0 mètres nous séparent «'e lui. et il ne se doute pas encore de notre présence, John se lève alors dans le canot et lni envoie la première balle de sa carabine, Il a visé trop huut, et le monstre, qui a deviné nos intentions, pousse un cri de ra lève la tête et lu moitié du corps au-dessus de l’eau comme pour happer une proie invisible, puis fonce sur notre eanut qu’il vient enfin d'apercevoir.
— Fuyons vite, fait Thomas ; fuyons ou nous sormines perdus.
N'avez garde de l'écouter, dis-je aux autres membres de l'équipage. Il ne sera pas dit que j'-: reculé devant un ours, fut-ce mème un ours gris, après avoir désiré sa rencontre.
— Mais ne sais-tu pas que cet animal est aussi rusé que féroce? insiste notre Thomas, dit Fhaoutil. Il à l'habitude de plonger pour remonter juste à côté du canot qu'il fait alors chavirer.
— Ne lui en laissons donc pas le temps, m'écrié-je.
Qasyak saisit alors le fusil à plomb laissé dans le canot et se prépare à s'en servir au besoin pour étourdir l'animal jusqu'à ce que les coups de 'ahn portent mieux. Celui-ci, de son côté, ne reste pas inactif ; la poudre parle de nouveau : mème résultat. La rage du monstre s'accroit ; encore un instant et il sera sur nous. Un troisième coup de feu et nous avons la satisfaction de voir l'ours faire une inclinaison profonde dans l'eau, La balle lui est entrée par une oreille pour aller se loger près de l’autre. Longtemps il se tient immobile, et pourtant personne n'ose l'approcher. Soudain il relève la tète, pousse des grogne-
ments rauques, bat violemment l'eau de ses larges pattes et veut de nouveau se précipiter sur nous. Mais la lutte est par trop inégale : une nouvelle balle lui transperce la cervelle et, soufflant bruyamment, il plonge la tête dans l'eau, cette fois pour ne plus l'en sortir.
Nous nous tenons à une distance respectueuse et, après nous ètre bien persuadés qu'il ne pourrait pas rester si longtemps sans respirer s’il était réellement vivant, nous lui passons une grosse corde au cou et le trainons péniblement au rivage. Un petit détail donnera une idée de son poids : sous les efforts com binés de nos trois compagnons, la corde d’abordage qui nous sert à letirer se rompt. De l'extrémité du museau à la naissance de la queue, il mesure 7 pieds 3 pouces, soit plus de 2 mètres.
La chair de l'ours gris n’est mangée que par des sauvages. Elle a un goût très prononcé et une odeur à l'avenant. Sa fourrure, bien que beaucoup plus volumineuse, a moins de prix que celle de l'ours noir. Cela ne nous empèche pas de prendre l’une et l'autre, Seulement, pour ne pas surcharger notre canot dont l'état de vétusté est peu rassurant, nous mettons en cache, dans les hautes branches d’un sapin, la tête du fauve avec une bonne purtie de sa chair. Le tout pourra nous servir à notre retour.
Après-midi, le temps se met à l'orage et nous avons à lutter contre un vent violent. L'extrémité du lac est très peu profonde et encombrée de bois charrié ; nous perdons près d’une heure en vaines recherches pour trouver le chenal qui doit nous conduire à son tributaire principal. Vers le soir, nous laissons à gauche la rivière Dawson que je remontai il y a quatre ans! etnous nous engageons dans le cours d’eau qui est la vraie source de la Nétchakhoh. C'est une rivière très limpide et d'un bleu d’autant plus intense que dans le voisinage s'élèvent de sombres sapins qui l’enlacent presque continuellement.
Sept à huit milles (onze à douze kilomètres) nous séparent déjà du lac Cambie ; notre canot est lourdement chargé et n'avance qu'avec peine. Campons.
20 septembre. — Mercredi des Quatre-Temps; laissons faisander notre venaison. Nous avons fait une nouvelle cache dans laquelle la peau de l'ours a été placée. Nous devons nous alléger
1 Voir Au pays de l'Ours noir.
autant que possible, car au fur et à mesure que nous remontons la rivière au mover ‘2 es longues perches que nous plantons solidement, les L oes après les s'itres, sur le bord de son lit arénacé, celle-ci se fuit de plus er plus rapide. Elle est très profonde par endroi +, #i elle coule en méandres sans fin.
Les montagnes : Gh ! ‘e: suserbes montagnes que nous pouvons parfois contempler et auxquelles les sinuosités de la rivière nous font aussi souvent tourner le dos ! Quel contraste entre la blancheur immaculée de leurs sommets et le bleu mystérieux de leurs flancs !
Tis distance lends enchantment to the view, And robes the mountain in its azure hue?.
C'est, sans doute, un avant-goûtde ce qui nous attend. La nuit avance ; nous avons fait une bonne étape, il est temps de camper.
21 septembre. — Les montagnes entrevues hier dans le lointain semblent inaintenant s'approcher de nous. Malgré notre lenteur apparente, nous ne sommes donc pas stationnaires. Mais comme ces coudes sans nombre exercent notre patience ! La rivière s'étale sur le sable et sa navigation n'en devient que plus difficile. Nous poursuivons ainsi pendant longtemps une course aussi fatigante que mouvementée entre les conifères de la forêt lorsque, vers deux heures de l'après-midi, un cri s’échappe de toutes les poitrines: <
— Voyez donc là-haut quel terrible rapide *
Les vagues s'élèvent, en effet, les unes sur les autres pour retomber en écume frémissante, comme si quelque barrage formait une chute infranchissable. Bientôt la vérité se fait jour dans nos esprits: la rivière prend fin. et ce qui nous parait un rapide n’est, en réalité, que l'extrémité d'un lac fouetté par la tempête. Pour la première fois depuis dix-neuf ans que je suis missionnaire, je dois m'avouer vaincu par l'intensité du vent et me vois condamné à m'arrêter en chemin. C'est un ouragan en règle qui agite les eaux vertes du lac : impossibilité absolue d'avancer.
+ «C'est la distance qui prète l’enchantement à la vue Et recouvre le mont de sa teinte azurée.» Campbell, Pleasures of Hope, L. 1.
Je me permettrai de consigner ici une remarque qui peut avoir son utilité, En ce qui concerne la sensibilité de l’eau sous l’action des vents, je considère qu’il y a trois espèces d'eau dans nos pays. A cause de la quantité de sel qu’elle tient en so- . lution, l’eau de la mer est relativement peu ductile ; toutes choses égales, de grosses vagues s’y forment moins vite qu'en eau douce. Celle des lacs noirûtres, propres aux pays plats, tout en étant plus sensible que l’eau salée à l'action ds courants atmosphériques, n’en est pas moins, en raison des myriades d'atomes végétaux et autres qu’elle contient, plus lente à subir leur influence que celle des lacs de montagne laquelle, pure comme cristal, est aussi libre que possible de toute matière hétérogène, Qu'on s’imagine maintenant une grande pièce d’eau, si claire que je ne puis m'empècher de l'appeler lac Émeraude et qui laisse, pendant 2 milles (32 kilomètres) le champ libre à un vent orageux, et l’on se fera une idée de ce qu'était la surface de ce lac lors de notre arrivée à son débouché.
Vers le soir. le vent nous paraissant quelque peu tombé, nous essayons de nous engager sur ce terrible lac ; mais, après moins d’un mille (1 kilomètre 600 mètres), nous sommes rejetés violemment sur la grève et cherchons un refuge pour la nuit au pied des hauts sapins auxquels viennent se mêler, pour la première fois, de petits pruches qui nous annoncent le voisinage de la côte.
22 septembre. — ‘Temps presque calme aujourd'hui. Quel splendide panofama se déroule à nos regards! Au fur et à mesure que nous avancons, le lac nous apparait ceint d’une couronne de monts enneigés, coupés çà et là d'immenses ravins d’où s'échappent autant de torrents qui, sur la carte que j'en dresse, ressemblent aux jambes multiples d’une araignée gigantesque. Les éminences de moindre importance sont, en ce moment. saupoudrées de la neige qui est tombée la nuit dernière, pendant que notre abri provisoire déversait un déluge de pluie glacée.
Un sondage du lac nous révèle une profondeur respectable : 722 pieds (219 mètres).
Au détour d’un cap, nous restons ébahis devant la hardiesse de pics géminés qui surgissent derrière une barrière d'élévations secondaires. Ce sont les monts Tæltzoul. Ciel ! Comment escalader pareilles forteresses ! Comment grimper les flèches
vs en, "ue
de ces deux tours gothiques dont la cime se perd dans les nues ?
A l'extrémité occidentale du lac Émeraude, qui a 3 milles de longueur (37 kilomètres), nous mettons en cache nos provisions, à l'exception de ce qui nous parait nécessaire pour une course d'un jour et demi, puis nous nous disposons à franchir les hauts défilés qui nous conduiront au pied de la fameuse montagne et probablement à la rencontre de Louis et d’autres” sauvages du lac Sainte-Marie que nous savons être allés à la mer pour la traite de leurs fourrures. Une pluie fine et très pénétrante ne cesse de tomber que pour être remplacée par la neige à une altitude plus élevée, Bientôt la marche devient excessivement pénible : la neige molle qui recouvre la bruyère sur les flancs du col dont nous faisons l'ascension rend le terrain fort glissant et occasionne mainte culbute. Elle est d’autant plus désagréable que nous n’avons sur nous que nos habits d’été, et qu’au bout de quelques minutes il nous faudra patauger dans l’eau glacée.
Un moment nous nous perdons dans un cul-de-sac formé par une double rangée de rochers granitiques sans issue. Le soir. nous reconnaissons notre impuissance à gagner le campement indiqué. sur le lac Thœnthæs-il, « celui dont la glace ne disparait point. » Surpris par une affreuse tempête de neige, nous campons, mouillés jusqu'aux os et tout grelottants de froid, au milieu d’une touffe de ces arbustes rachitiques propres à nos montagnes.
C’est demain samedi et, d’après l'itinéraire que nous nous sommes tracé, nous devons, dans cette seule journée, gagner le mont Tœltzoul, en faire l'ascension et retourner au lac Émeraude où nous passerons le dimanche. Comment faire face en si peu de temps à une lâche si lourde ?
Comme si ce n’était pas assez de ces soucis qui nous tourmentent l'esprit, s'ajoutent encore les difficultés matérielles de la situation présente. De longtemps le souvenir du campement de ce soir ne s’effacera de ma mémoire. Pendant que j'ai peine à griffonner ces lignes, transi que je suis auprès d’un feu qui menace constamment de s’éteindre et aveuglé par la neige et la fumée que le vent nous chasse à la figure, chacun de nous se recoquille dans ses habits mouillés et cherche à éviter le plus possible les mottes de neige qui nous tombent sur la tête
ÉCHIS ES
et dans le cou du maigre sapin alpestre qui ne peut nous abriter. Ciel {Quelle fumée ! Quel antre de Vulcain ! Nos yeux pleurent malgré nous, John déclare que notre souper est manqué ! Thomas m'assure que ma couverture est, pour le imoment, hors d'usage, et moi qui ne puis plus voir mon papier. je renonce à continuer, Le crayon me tombe des mains : faisons notre prière et couchons-nous comme nous pourrons.
Mardi 26 septembre. — Je suis en retard avec mon journul. Des courses incessantes, des fatigues inouïes que la faim rendail encore plus cuisantes, m'ont empèché de noter les péripéties de ces derniers jours. Et maintenant, assis sur un rocher d> blanc granit, au cœur de la chaîne des monts de la Côte, je promène mes regards du petit lac aux eaux couleur émeraude endormi à mes pieds, par-dessus les pins noueux et les collines agrestes, jusqu'au mont dont la cime se dresse fièreinent en face de moi caressée par des nuages diaphanes. et ne puis m'enpêcher de m'écrier. malgré les souffrances de ces derniers jours : Benedicite, montes et colles, Domino 1. Après ce cri de l'âme arraché par Ja beauté indescriptible de c.. ‘ieux enchan tés, je me remets, le corps meurtri et tout endolori, à la tâche peu attrayante de raconter jour par jour nos déboires et nos désappointements.
Le vendredi 2 courant nous trouva donc campés tant bien que mal au milieu d'une tempète de neige. Le lendemain, ie ciel se fit plus clément, sans pourtant se rasséréner tout à fait. Le vent devint même plus violent, en sorte que, parvenus à force de tätonnements et au prix de marches et de contremarches inutiles causées par notre ignorance de ces montagnes au sormmet du col d'où nous aurions eu notre première vision de la mer sans l’épais brouillard qui nous dérobait tout objet, c'était à peine si nous pouvions nous tenir debout, et nous étions obligés de nous détourner pour reprendre haleine. Arrivés sur les bords du petit l2c où ces lignes furent écrites, nous dressàmes notre tente sur ja bruyère humide. en même temps ‘ue nous nous mimes à tirer nos plans relativement à l’ascension de la montagne qui avait été l’un des motifs de notre course dans ce pays sauvage.
Notre premier ennui fut le manque absolu de provisions et la
! Daniel IT.
famine dont nous étions menacés, Bien que nous n'eussions pris le matin qu'une demi-ration, il ne nous restait plus que l'équivalent d'un repas que nous devions ménager pour le moment de l'ascension de la montagne rendue actuellement impossible par l’épais brouillard qui nous empéchait de rien voir. Deux de mes compagnons descendirent donc la vallée où nous avions pénétré dans l'espoir assez fondé de rencontrer les deux familles que nous pensions être alors de retour de la mer. Thomas (Thaoutil) et John devaient nous revenir le soir mème avec les provisions que nous attendions de la charité de ces Sauvages. La nuit vint sans nous amener personne, en sorte que, malgré la course de la journée, je me couchai sans avoir soupé ni diné et après seulement un semblant de déjeuner.
Le lendemain était un dimanche. Sentant les étreintes de Ja faim, je prie Qasyak, mon troisième Compagnon, de faire un déjeuner quelconque. Il s'aperçoit vite que ses allumettes sont tout imprégnées de la pluie qui n'avait cessé de toinber, -
— Sers-toi du fusil. lui dis-je alors. Le fusil est la ressource du Sauvage moderne en pareille extrémité : un coup de feu sur une matière inflammable produit généralement le résultat voulu. Qasyak cherche vainement le fusil ; nos compagnons absents l'ont emporté. Vraiment, c'est jouer de malheur. Contre mauvaise fortune bon cœur. En guise de déjeuner, nous avons ji spectacle d’une pluie diluvienne interrompue par de rares intervalles d’un brouillard impénétrable.
Vers midi, les absents nous reviennent enfin avec du /akæ’as espèce de plante marine Comprimée en plaques comme du tabac américain, et d'autres provisions que m'envoie Louis, du lac Sainte-Marie. [1 se trouve, parait-il, campé avec sa femme et ses enfants ainsi qu'Œkweæt (le « Genou ») et sa famille, à quelque cinq milles au-dessous de nous. L'un et l’autre me font dire de renoncer à l'ascension du mont Tœæltzoul, mais d'aller plutôt déterminer l'altitude d’une » itre montagne appelée Lou. Khétchæn (« Jambe de Glace ») qui se trouve juste en face, de l'autre côté de la gorge où nous somines campés. Celle-ci est, assurent-ils, d’abord plus facile et même un peu plus haute,
J'ai su depuis que cette dernière assertion était contraire à la vérité. Ces braves gens voulaient par là me détourner des périls du mont Tœæltzoul.
Après un repas préparé à la hâte et dévoré tout aussi vite
Te
nous partimes donc, Thomas, John et moi, pour le mont Glacier. Or voilà qu’au bout de moins d'un mille, je me sens défaillir et m’affaisse sur les épaules de mes compagnons étonnés. Ce que voyant, ceux-ci me supplient de renoncer à cette course m'offrant de la faire pour moi pourvu que je consente à leur confier mon baromètre de poche.
— Ce n’est rien, leur dis-je, c'est simplement l'effet de mon jeûne forcé, N'allez pas si vite et je vous suivrai bien.
Plus loin, même accident avec résultat identique. Après deux milles de descente du côté de la mer que nous savions à nos pieds sans la voir, par un sentier qui est souvent un véritable escalier, tandis qu'ailleurs il consiste uniquement dans le lit rocailleux av petits ruisseaux tapageurs, nous nous mimes à remonter ce que nous prenions pour la base de la montagne qu'on nous avait indiquée ; car il ne faut pas oublier que, depuis notre entrée dans ces gorges sauvages, la pluie et les brouillards ne nous avaient pas abandonnés un seul instant.
Nous montons un peu au hasard sans rien voir à cinquante niètres devant nous. Nous franchissons sans broncher plus d’un mauvais pas en nous cramponnant aux roches et aux touffes de bruyère dont la montagne est tapissée. Impossible de nous perdre : nous n'avons qu'à nous diriger du côté de l'immense glacier suspendu aux flancs de la montagne et dont le torrent qui s'en échappe nous sert de point de repère, guidés que nous sommes par le bruit de ses flots sonores. Nous devons, parait-il, longer ce glacier de très près, toute autre voie étant impraticable. Mais nous avons mal calculé la distance. Nous n'avons plus qu'une heure avant le coucher du soleil, et nous ne sommes probablement même pas à moitié chemin du sommet. De plus, Thomas, qui s’est porté en avant, ‘déclare impossible la passe au ras du glacier qu’on nous avait indiquée comme le seul endroit praticable. Un mouflon pourrait à peine y passer, déclare-t-il,
Que faire ? Retourner à notre campement, suggèrent mes deux compagnons.
— Impossible, leur dis-je. Je n’y arriverais jamais de jour. et vous savez qu'un sauvage même ne saurait suivre le casse-cou qui nous a servi de sentier
Il'est donc résolu qu'un de mes Indiens retournera en toute hâte au campement et nous apportera quelques provisions le
lendemain matin, tandis que l’autre et moi passerons la nuit blottis comme nous pourrons au milieu des arbustes rabougris qui croissent au-dessous du point que nous venons d'atteindre. Ge qui est dit est fait. Pendant que John redescend la montagne à la course, Thomas et moi cherchons un gîte pour la nuit.
Une nuit dans les nuages, sans tente ni même de couverture el avec nos seuls habits d’été presque tout mouillés, voilà cer. tes qui n’est pas ce qu'on appelle le confort. Ce l'est encore moins quand on est obligé, comme nous le fûmes alors, de passer la nuit sur une pente si abrupte que, pour ne pas dégringoler dans l’abime, nous dûmes nous attacher par la poitrine à un petit pruche dont les quelques branches nous offrirent le seul maigre abri que nous pûmes trouver contre la pluie. Naturellement, nos moments de sommeil furent bien courts : naturellement aussi, nous dûmes nous coucher sans souper sur notre mince couche de rameaux. Un seul repas dans l’espace de deux jours, alors même que vous avez à gravir une monta. gne très escarpée, voilà ce qu'on ne pourrait guère appeler de la gourmandise,
Le lendemain, John nous revenait d'assez bon matin. Après
une très légère collation, nous partons de nouveau en quête du sommet dont les nuages persistent à nous cacher Ja présence. Cette fois nous tournons à droite et essayons d’une espèce de ravin aux parois granitiques que Thomas préfère à la rampe par trop raide que nous avons tentée hier. Or, voilà qu'arrivés à une certaine hauteur, ce dernier se cramponne convulsivement aux roches et déclare ne pouvoir aller plus loin : il est pris de vertige. Je lui permets de s’en retourner, et John et moi continuons à escalader le roc sans savoir où nous allons. Les nuages, toujours les nuages nous empêchent de rien voir. Au bout de quelques minutes, John cède lui aussi devant les difficultés et l'incertitude du résultat. i du moins nous savions où nous allons, fait-il. Ne vaudrait-il pas mieux confier à Louis une entreprise si périlleuse pour des gens qui, comme nous, ne connaissent pas la montagne ?
Et nous voilà à dégringoler la rampe que nous avons gravie si péniblement. Tant de peine pour n’aboutir à rien ! Tant de chutes, de glissades, de contusions et de blessures pour aboutir à un pareil fiasco !
Au pied de la montagne, au milieu du brouillard et de la pluie, nous trouvons Louis et quelques-uns de ses compatriotes occupés à se préparer un abri. Ils ont tué aujourd'hui mème un ours noir dont ils nous offrent un bon morceau. Ce qui me va encore mieux, c’est que le chef de la bande consent à escalader le mont Tæltzoul qui, dit-il maintenant, est réellement plus élevé que celui dont nous avons vainement tenté l'ascension. Il doit le savoir, puisqu'il est le seul sauvage vivant qui en ait atteint le sommet. Pour nous, qui sommes campés depuis près de trois jours dans son voisinage immédiat, nous n'avons pas encore mème eu la chance de l’entrevoir. Les nuages, la pluie et le brouillard, voilà tout ce dont nous sommes gratifiés depuis notre arrivée, Lui-mème, tout habile grimpeur qu'il est, attendra à demain, espérant que le temps se lèvera pour lui permettre de tenter une corvée si dangereuse,
Ce demain est devenu aujourd'hui et, au moment même où j'écris, il y a une heure qu’il est parti muni de mon baromètre portatif, avec John qui restera, paraît-il, à la base de la montayne proprement dite. Or, qu’on admire ici la paternelle sollicitude de la divine Providence à mon égard. A peine les deux Indiens sont-ils partis que le brouillard disparait comme par enchantement, nous révélant le spectacle le plus sublime que j'aie jamais vu. Si le temps se fût levé une demi-heure plus tôt, je n'aurais pu m’empècher, avec ma témérité habituelle, d'insister pour accompagner Louis sur la montagne où je me serais infailliblement tué.
Quoi qu'il en soit de son altitude, qui n’est peut-être pas très forte, il est certain qu'on ne pourrait guère désirer spectacle plus grandiose. Comme je voudrais avoir avec moi un appareil photographique ! En l'absence de cet instrument, j'ose essayer un croquis de la montagne. Mais comment rendre avec mon crayon ces mille aspérités de la pierre, ces plis et replis qui recèlent autant de torrents formant cascade, la blancheur immaculée de la neige qui recouvre les deux tiers de sa surface, ces glaciers verdâtres qui remplissent ses principales sinuosités et ce nuage aux contours fantastiques qui, après que le ciel a repris son azur des beaux jours, persiste à se cramponner au sommet de la montagne comme si une main invisible l'y retenait captif? Encore faudrait-il, à la lentille du photographe, ajouter les services du phonographe pour pouvoir reproduire
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la scène actuelle au complet et rendre ces mille voix de la nature, échos des cascades et des torrents dont mon oreille est en ce moment charmée.
27 septembre. — Louis nous revint hier dans l'après-midi avec John qui fut tout épouvanté à la seule vue du pic à escalader. Mon baromètre indiquait une altitude de 8150 pieds (2478 mètres). Ne pas oublier qu'un des côtés de la montagne plonge dans les flots de l'Océan. Ils nous rapportèrent une marmotte qu'ils avaient tirée, et regrettaient de n'avoir pas eu le temps de donner la chasse à in mouton sauvage qu'ils avaient aperçu sur les flancs de la montagne laquelle, pour les Blancs, sera désormais le mont Saint-Louis.
Pendant ce temps, je remplaçais moi-même l'ascension que ion bon ange m'avait défendue par une petite inspection de caractère moins périlleux. Remontant > col dans la direction du lac Émeraude, j'en avais atteint le point culminant et j'avais constaté qu'il ne dépassait pas 3600 pieds d'altitude (1094 mètres). De là, la vue plonge jusqu'au delà du bras de mer qui semble s'avancer au pied de notre campement, bien qu'une journée de marche n°03 en sépare encore. Deux rangées de imontagnes tombant presque à pic dans l'eau salée encadrent ses rives et l'enserrent comme dans un étau. C'est le prolongement des remparts qui bordent la passe, laquelle, considérée de la hauteur où je me trouve, m'apparait comme une immense trouée entre deux murailles gigantesques A la vue de pareille gorge, la pensée se reporte instinctivement aux temps héroiques et l’on s’écrie involontairement : Roncevaux !
Ce matin, nous avons définitivement quitté notre campement. Le cœur était à la joie : le but de notre excursion était atteint Aussi pas de larmes dans nos adieux à la mer et, légers comme des gazelles en redescendant sur la bruyère les gorges où nous nous étions faufilés, nous sommes vite revenus au lac Émeraude sur lequel nous avons fait une dizaine de milles avant de camper.
28 septembre. — Le lac est calme comme glace, ce qui nous permet d'atteindre bientôt son débouché le long duquel nous avons souvent moins à ramer qu'à retenir notre canot. John se tient à la proue et. l'œil aux aguets, il aide à Thomas qui nous sert de capitaine et lui signale de temps en temps les écueils à éviter, les mauvais courants et les remous à contourner. Mal-
gré nos précautions, un petit accident a pourtant failli devenir sérieux. Au détour d'un coude de lu rivière, la violence du conrant a jeté une boune moitié de notre embarcation, proue en l'air, sur un tas de bois charrié. Il ne s'en est fallu que de quelques centimètres que l'eau, très profonde en cet endroit, n'entrât par la poupe et n'engloutit fret et passagers.
Nous voici maintenant de retour à notre ancien campement, non loin du confluent de la rivière Bleue avec la Dawson, Nous avons retrouvé nos anciennes connaissances, la viande et la peau de l'ours gris, dans la cache où nous les avions laissées,
29 septembre. — Force de rames aujourd'hui ; nous voulons aller loin, Remontant la rivière Dawson, nous allons compléter l'exploration commencée il y a quatre ans, Avant d'entrer dans le lac de ce nom, prenons connaissance de cette inscription qui s'étale, tout près de l'eau, sur l'aubier d'un pin. Ce sont des ca ractères syllabiques ! tracés au charbon : ne serait-ce point une lettre à notre adresse ? Voyons.
« Pour les gens de Natléh,
« Voilà que les Américains que je conduis veulent me manger, Au cas que vous ne me revoyez plus, sachez que ee sont ces Blancs qui m'ont mangé. Ce sont de vilaines gens.
« Daniel sa parole. »
Et tout mon équipage d'éclater de rire aux dépens de mon Daniel, dit Paspo, pauvre hère du Fond du Lac qui n'a pas inventé la poudre et qui n'a jamais passé pour un foudre de guerre. Mes compagnons me rappellent alors qu'il pilotait l’année dernière trois Américains en quète du précieux métal. Is franchirent, parait-il, le lac Dawson dans toute sa longueur, et, au lieu de l'or qu'ils cherchaient, ils trouvèrent la faim à laquelle ils ne s'attendaient point. Leurs vivres s'étant épuisés, ils auraient menacé, dit-on, d'essayer leurs dents sur le lard de notre Paspo, auquel, naturellement, la proposition ne souriait guère. D'où l'avis au public que nous avons sous les yeux. Mais voici le lac Dawson, de terrible mémoire. Il est toujours
1 Nos sauvages lisent et écrivent leur langue, avec une merveilleuse facilité, au moyen de caractères syllabiques récemment inventés et qu'ils apprennent sans avoir aucune école régulière.
le méme : traître et de mauvaise humeur. Ses vagues s'élèvent à une hauteur effrayante et menacent de nous engloutir. De fuit, l'unique occupation d'un des membres de mon équipage est de vider l'eau que notre frêle esquif reçoit par-dessus bord. Personne ne se plaint d'être trop sec ce soir, et le souvenir des vagues écumantes qui sont muainte fois venues se briser contre nos visages, qui ont emporté sans façon le chapeau de l’un et forcé les autres à se secouer comme des canards nous fait remercier la divine Providence de ce qu'aucun désagrément plus sérieux ne nous soit arrivé.
Nous comptions rencontrer un parti de chasseurs à notre présent campement sur la rive sud du lac, Il n’y a personne.
30 septembre. — Nous avons commencé notre journée par faire le portage de notre antique canot afin de gagner les bords j du lac Morice. C'est une opération assez fatigante et qui consiste à trainer le canot au travers de l'isthme qui sépare les deux pièces d'eau. Les canots d'écorce seuls se portent; nos dug-outs sont beaucoup trop pesants pour ce genre de transport. Une espèce de cheville qui bouchait le trou d’un nœud évidé se détache de la cale au simple toucher. Si cet accident nous était arrivé alors qne nous étions ballottés par les vagues furieuses du lac Dawson !
Vers midi, nous nous engageons dans l'étroite baie Saint- Thomas, sur le lac Morice et, une fois entrés dans la partie de cette grande pièce d’eau qui donne sur l'Ouest, nous renonsons à traverser au Sud. Le vent est si violent qu'après avoir suivi longtemps des baies plus où moins abritées, nous essayons vainement de doubler un cup. L’onde, furieuse de notre audace, nous fait reculer plus que nous n'avons pu avancer et, en fin de compte, nous devons nous avouer vaincus et revenir aborder sur le sable d’une gentille petite baie, où nous préparons le campement. malgré l'heure peu avancée. Du reste, c'est demain dimanche, et puis nous méritons bien quelque
de la journée à prier, chanter et deviser de nos plans pour cette semaine. Vers le soir j'ai gravi, à une faible distance, un mamelon formant promontoire, d'où j'ai esquissé la grande branche que le lac projette dans l'Ouest. Quel splendide paysage ! Mème la Suisse en serait fière ! Ce ne sont que monta-
repos.
Dimanche 1°" octobre. — Nous avons passé la majeure partie |