‹ Du lait, de la lactation, et des maladies qui s'y rapportent. ThèseChapitre 3 sur 8 · CO · texte numérisé non relu

CO

Le lait

de femme

serait donc

le plus riche en

matière grasse ; mais les résultats des analyses ont été jusqu’à ce jour très-variables. Ainsi, d’après celles rapportées par Burdach (1), et qui ont été séparément exécutées par Brisson , Boyssou , Luiscius, John et Schubler, le lait de femme contiendrait moins de beurre et de caséum , et plus de sucre de lait que celui des ruminants ; il ressemblerait beaucoup à celui des solipèdes et aurait peut-être encore plus d’analogie avec celui des carnassiers. Il ressort néanmoins toujours de la comparaison de ces analyses , que la quantité de la matière grasse est généralement en proportion avec les autres substances solides du lait : ainsi , le caséum et le sucre augmentent en même temps que la proportion de beurre et diminuent avec elle. Or, ce sont les matières solides qui forment la richesse du lait et qui lui donnent les qualités nutritives. 11 s’ensuit que le moyen qui nous permettrait de reconnaître

(1) Physiol. T. IV, p. 357.

la proportion de l’élément butyreux, nous donnerait aussi le pouvoir de juger de la richesse du lait: c’est là précisément l’un des bienfaits de l’analyse microscopique.

Assurément, une étude attentive de l’ensemble des fonctions de l’économie doit présider au choix d’une bonne nourrice , mais l’inspection directe du lait est un complément désirable ; assez souvent même il pourra devenir un précieux correctif, en révélant des états vitaux plus ou moins latents, incompatibles avec l’exercice régulier de la lactation. La proportion convenable des globules laiteux promet, toutes choses égales d’ailleurs, un lait nutritif; le défaut de ces globules annonce un liquide insuffisant. L’expérience a déjà sanctionné ce résultat , et , après beaucoup d’autres , nous avons pu nous-même en établir l’épreuve et la contreépreuve cliniques. - — Nous le disons avec conviction , l’analyse du lait peut rendre des services , soit en empêchant des tentatives d'allaitement dangereuses pour la mère et le nourrisson , soit en jetant quelques lumières sur l’étiologie des souffrances de ce dernier.

L’inspection directe et le microscope, dont l’usage devient de jour en jour plus familier, suffisent généralement au médecin pour éprouver le lait d’une nourrice; mais, dan$ l’économie domestique

où le lait joue un si grand rôle comme aliment, on désire des moyens à la fois plus aises et plus prompts pour en constater la pureté et la richesse. Plusieurs expérimentateurs ont abordé cette question , et les divers lactometres , le lacto-densimètre de M. Que venue, le lacioscope de M. Donné, tout imparfaits qu’ils sont encore , permettent d’espérer une heureuse solution.

V. Changements dans les proportions des éléments du lait. — Le lait est un des liquides qui offrent le plus de variété dans la proportion de leurs principes constituants ; presque à chaque instant sa composition subit des changements physiques ou chimiques. L’état de sommeil ou de veille, la fatigue et le repos, l’exercice des fonctions nutritives, les impressions morales , la succion des mamelles , en un mot, tous les actes de l’économie y manifestent leur influence d’une manière appréciable à nos sens.

Un des faits les plus intéressants relatifs à ces variations est celui qui se rattache au séjour prolongé du lait dans les mamelles. L’observation vulgaire avait permis d’établir que, dans la meme traite , le lait est d’autant plus riche , plus animalisé qu’il a été tiré plus tard , et que le plus pauvre est celui qui vient le premier, Enfin , il est aussi constaté que le lait est d’autant plus séreux qu’on

met plus d’intervalle entre deux traites consécutives : ainsi , contre la loi générale , les éléments solides, c’est-à-dire ceux qui constituent réellement le lait, sont les premiers résorbés. On sera moins étonné de ce résultat que M. Pcligot a scientifiquement démontré , si l’on réfléchit sur la nature du lait , sur sa destination , et spécialement sur les divers actes dont se compose la lactation. Celle-ci, en effet, est une fonction incomplète, tronquée , lorsque l’allaitement , qui en est le but elle dernier terme , ne s’accomplit point. La succion de l’organe mammaire, l’excitation qui s’y rattache, sont nécessaires, et ce n’est que lorsque toutes les conditions de la fonction sont réunies que celle-ci s’opère normalement et donne un produit parfait.

Sous ce rapport, la sécrétion du lait me semble pouvoir être rapprochée de la secrétion du sperme. En effet , chez les hommes dont la continence est absolue, le liquide prolifique perd sa densité, sa consistance; il devient aqueux, décoloré, et peut , à la longue , et avant la cessation de l’âge adulte, être complètement privé de spermatozoïdes. Ces deux fonctions nous offrent encore également le même résultat sous une influence tout-à-fait opposée , c’est-à-dire un produit imparfait et peu animalisé , lorsque l’excitation extérieure est trop fréquemment réitérée, et qu’elle ne donne pointa la glande le temps d’élaborer complètement les

matériaux organiques. Enfin , un dernier lien rapproche les secrétions laiteuse et spermatique. Toutes les deux sont procréatrices , toutes les deux sont temporaires, éventuelles, et cette circonstance, sans expliquer les similitudes énoncées plus haut , nous prévient du moins qu’elles peuvent avoir des caractères communs qui les séparent des autres sécrétions , telles que celles de l’urine et de la bile qui commencent avec la vie et ne finissent qu’avec elle.

Les modifications du lait qui résultent des constitutions, des tempéraments et des âges, ne sont point susceptibles d’une appréciation rigoureuse. Nous nous contenterons de dire qu’en général les femmes trop jeunes ou trop âgées, au-dessous de dix-huit et au-dessus de quarante ans , donnent un lait moins copieux ou moins riche. Les nourrices lymphatiques ont un lait plus séreux que celui des nourrices dont le tempérament est sanguin ou hilioso-sanguin : c’est là tout ce que nous savons de précis à cet égard. Mais le praticien à qui ces sortes d’observations sont familières , se garde bien d’émettre son avis d’après ces seules considérations; c’est principalement dans l’étude de l’ensemble, dans le rapport harmonique des parties , dans la régularité de toutes les fondions , et enfin dans l’examen direct ou analytique du fluide laiteux, qu’il trouvera les motifs de son jugement.

M. Donné a établi une relation entre les carac-

tèrcs du colostrum avant raccouchemeut et les propriétés du lait parvenu à son état de perfection , de manière à pouvoir reconnaître d’avance quelles seront les qualités de ce dernier liquide. S’il faut en eroire cet observateur, le colostrum , riche en globules laiteux développés et réguliers , permet de prédire une lactation parfaite. Ces résultats demandent une confirmation , et à priori il nous semble difficile de juger, d’après cette seule considération, un travail organique auquel la parturition peut imprimer une activité inespérée.

Les proportions des principes du lait sont modifiées par le régime alimentaire. Il me suffit de rappeler l’influence fâcheuse d’une alimentation insuffisante ou détériorée et les résultats favorables de conditions plus heureuses; mais connaît-on des modifications particulières qui dépendent de l’usage d’un aliment déterminé ? Cette question est encore pendante pour ce qui regarde l’espèce humaine. Quant aux animaux, M. Péligot assure avoir augmenté la richesse du lait des vaches et des ânesses en les nourrissant avec des betteraves ; il a vu au contraire l’usage des carottes accroître le sérum de ce liquide. MM. Boussingault et Lebel, qui ont répété ces expériences, n’ont point obtenu de semblables résultats, et ils ont conclu que « la nature des aliments consommés n’exerce pas une influence bien marquée sur la quantité et la constitution

chimique du lait (ils ne disent pas sur la qualité) , si les vaches reçoivent les équivalents nutritifs de ces divers aliments. »

MM. Parmentier et Deyeux ont fait la remarque importante qu’un brusque changement de régime est toujours suivi de diminution dans la sécrétion lactée , les nouveaux éléments fussent-ils plus succulents que les anciens (1). Nous terminerons en disant qu’il est des matières qui peuvent passer dans le lait de toutes les espèces animales de manière à modifier ses qualités , sa saveur, son odeur, sa couleur, etc., et que la thérapeutique tire un grand profit de cette circonstance pour le traitement des maladies du nouveau-né.

VI. Altérations morbides du lait. — Parmi les altérations dont le lait est susceptible , les unes sont matérielles et peuvent être saisies par l’analyse chimique ou microscopique, les autres sont dynamiques et se rapportent à ses propriétés qui ont été perverties ; celles-ci ne se révèlent que par leurs effets sur le nourrisson.

1° Quelques matières normales se rencontrent quelquefois mêlées aux globules du lait : telles sont des portions de mucus ou des lamelles d’épilhélium provenant des conduits galactophores. La présence

(1) Répert. gén. des sc. méd. T. XVII, p. 45 i.

de ces substances est accidentelle et n’a par ellemême aucune importance.

2° La persistance du lait à l’état de colostrum a été observée pendant plusieurs mois après l’accouchement , et est caractérisée par la présence des corps granuleux et par l’aspect glaireux de la masse sous l’action de l’ammoniaque; d’autres fois celte imperfection du liquide lacté survient dans le cours de l’allaitement sous l’influence d’un état pathologique accidentel de la mère. Quelle que soit la cause qui enraie ou perturbe ainsi la lactation ,

le nourrisson en reçoit une atteinte fâcheuse. La

science possède des faits nombreux très-propres à éveiller la sollicitude des médecins à cet égard. Ici l’analyse microscopique a été d’autant plus utile , qu’aucun caractère physique tranché ne pouvait faire soupçonner l’impureté du lait. Les affections morales , la menstruation ont produit chez des nourrices une altération semblable. Plusieurs déductions pratiques découlent naturellement de ces considérations.

3° Le pus et le sang peuvent se montrer mélangés avec le lait. Le lait purulent est un véritable poison pour l’enfant, et des accidents graves ou mortels se lient à cette alimentation délétère. On distinguera les globules purulents aux caractères qui leur sont propres , à leur opacité , à leur aspect pointillé, et l’on pourra s’aider des solutions

alcalines qui dissolvent les globules purulents en respectant les globules laiteux , ou de l’éther qui dissout ces derniers sans altérer ceux du pus. Le sang a été trouvé dans le lait de certains animaux, et reconnu à la forme et à la couleur de ces globules en même temps qu’à la teinte roussàtre de tout le liquide (Donné). Le même fait a été noté par A. Cooper chez une femme de 22 ans , à la suite d’une pneumonie grave et avant l’invasion d’une phlegmasie de la mamelle.

4° Il est des altérations pathologiques du lait qui échappent à tous nos moyens directs d’investigation. En l’absence de tout caractère matériel distinctif, il ne répugne nullement de reconnaître ces altérations dynamiques dont tant de faits cliniques viennent nous révéler l’existence. Comme un des plus concluants , je citerai celui dont nous devons la connaissance à M. Herwitg , professeur de médecine vétérinaire à Berlin. En 1834 , ce Professeur et deux de ses confrères expérimentèrent sur eux-mêmes le lait de vaches atteintes d'une maladie aphtheuse épizootique. Le caractère de la fièvre qui se manifesta chez les trois expérimentateurs, en même temps que l’apparition de vésicules sur la langue , les lèvres et les parois internes des joues, ne laissèrent aucun doute sur la propriété contagieuse du lait ingéré. La même observation avait été faite par Sagard en 1764, et se trouve

consignée dans sa Description de V épizootie aphtheuse de Moravie .

Le lait des animaux atteints de charbon a aussi transmis cette maladie à l'homme et aux animaux, et l’examen de cette humeur a toujours fait découvrir des modifications sensibles dans sa couleur, sa saveur et sa composition (Delafond) (1).

Tous les virus ne paraissent point susceptibles de se transmettre par le même mode. Aucun fait ne démontre , par exemple , la propriété contagieuse du lait des femmes syphilitiques , et les médecins qui ont approfondi la question n’hésitent pas à la nier (Ch. Anglada). Le contact immédiat entre la nourrice et l’enfant est la seule cause invoquée.

Du reste, on n’a que trop souvent l’occasion de constater les altérations dynamiques de ce fluide. Comment pourrait -on expliquer autrement ces effets si terribles et parfois si rapides que provoque l’allaitement chez le nourrisson, lorsque la mère vient de subir elle-même quelque forte perturbation physique ou morale? En supposant qu’il y eût instantanément dans le lait excrété une modification matérielle quelconque , y aurait-il proportion entre cette cause si limitée, si restreinte, et la soudaineté et la gravité des accidents ? Peuton contester qu’une qualité nouvelle , une force

(I) Ch. Anglada , De la contag. chez l’&omm. cl le? anira., p.

toxique et tout-k-fait spéciale dont le lait n’est que le véhicule , n’aille exercer sa funeste énergie sur l’organisme de l’enfant? Les faits probants surabondent , et leur signification est utilisée dans la pratique médicale. Ainsi donc , sans méconnaître l’importance des services rendus de nos jours par l’analyse chimique et microscopique des humeurs , à laquelle nous faisons une juste part , nous trouvons ici la preuve que ces procédés ne sauraient faire oublier l’analyse médicinale dont le génie de Bordeu a révélé toute la fécondité.

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