DEUXIÈME PARTIE
Nous nous sommes attachés dans la première partie de ees uu« ««<•- Études à exposer le système de Y Exclusivisme libéral; ii importe de constater sommairement quelles en ont été les conséquences ; ce ■"*«* ‘ ,u “ '* sera l’objet de la seconde. r *
C'est au cœur même du pays, dans la capitale, que ces conséquences se sont particulièrement produites; c’est donc là qu’il faut les étudier. La capitale est le centre du libéralisme en même temps que le siège du gouvernement, et ce qui s'y passe ne saurait manquer d’avoir sur le gouvernement, comme sur le pays entier, une grande influence.
On se rappelle que nous avons fait remarquer la profonde dissidence qui existe au sein du libéralisme, divisé en Vieux et en Jeunes; dissidence dans la nature même des choses, et.dèslors, permanente.
La dissidence ne tarda point à prendre de vastes proportions, u qui se traduisirent, en faits, dans les luttes électorales, et les Vieux ou doctrinaires ayant, depuis 1859, constamment eu [q dessous dans la lutte : lutte pour la Chambre, lutte pour le Conseil de la province, lutte pour celui de la commune ; il en est résulté que le doctrinarisme s’est vu traîné à la remorque de ceux qu’il voulait éloigner, comme le prouvent les mesures prises ou annoncées depuis son avènement au Pouvoir, mesures, qui d'autre part, font connaître les tendances de l’avenir.
On peut affirmer que le doctrinarisme, proprement dit, celui qui se qualifie de libéralisme modéré, n'existe plus, et a disparu de la politique.
Dans la première partie de ces Études, lui posant la question de sa force de résistance, nous lui demandions s'il se croyait en état de tenir tête à ses adversaires ?
Les élections, faites dans la capitale, fournissent la réponse;
réponse d’autant plus éclatante, qu’il y a été fait une opposition plus vive; car on doit rendre au libéralisme doctrinaire cette justice, qu'ii s’est résolument et énergiquement conduit dans la lutte, se proclamant partout le libéralisme aux idées gouvernementales; ainsi il a écarté, avec une vigueur digne d’un autre succès, tout ce qui lui paraissait y être contraire.
Mais, malheureusement, il n’y a chez le doctrinarisme que des illusions, quand il se croit le libéralisme modéré, et la preuve qu’il n’est point ce qu’il pense, réside dans son principe d’exclusion; sa modération n'est qu’une modération relative, par ellemême impuissante et stérile, mais d’autant plus captieuse, ainsi que déjà nous l'avons fait observer, qu’elle se présente avec le prestige rationaliste.
On voit, par là, combien il est essentiel de ne pas confondre le libéralisme doctrinaire, avec le libéralisme réellement modéré, et la marque distinctive de celui-ci, sera toujours : point d'exclusivisme.
Venons aux résultats de la lutte.
Nous ferons remarquer que, sur les onze membres dont se compose la députation de l'arrondissement de Bruxelles, déjà plusieurs appartiennent aux Jeunes, tous arrivés à la Chambre en dépit des efforts du doctrinarisme.
Parmi les candidatures qu'il a repoussées avec le plus d’énergie, se rencontre celle de M. Defré; en vain un membre du cabinet y opposa-t-il sa propre candidature; le doctrinarisme dut le subir.
Les récentes élections de 1865 présentent ce fait important : que le parti doctrinaire a porté les Jeunes sur la liste de ses candidats.
La liste, ainsi composée, est sortie de l’urne; mais est-ce le doctrinarisme qui a remporté la victoire? loin delà, puisqu’il n'a vu triompher sa liste, qu après que, cessant d’être lui-même, il y avait admis, avec leurs principes, ceux que peu de jours auparavant il combattait à outrance; en réalité, les Jeunes sont demeurés vain queurs, et, doublement vaiuqueurs, car tous ont été nommés en tôte de la liste doctrinaire.
Voilà quel a été, dans la capitale, le résultat des élections pour la Chambre des Représentants, à partir de 1859 ; il est significatif, trop significatif; aucun homme de bonne foi ne saurait le méconnaître ; mais ce qui ne l'est pas moins, ou plutôt, l'est davantage, c'est l’issue des élections provinciales en juin 1860, et des élections communales six mois après.
Dans les élections pour la province, la liste des Jeunes passa avec une majorité de plus de la moitiédes voix, et unsuccès encore plus grand vint marquer celles pour la ville de Bruxelles.
Nous croyons utile de mentionner un détail qui signala les élec- u iiMnii». tions communales de Bruxelles; il produit au grand jour ce qu’est, au fond, la lutte du libéralisme.
Celle fois, ce n’est pas nous qui le disons ; c’est le libéralisme qui le déclare lui-méme.
Ainsi voyait-on de toutes parts, pendant les opérations duscrutin, circuler aux abords des salons, l’étendard des doctrinaires, portant en grosses lettres- le nom de ses candidats, avec ces mots foudroyants, à l'adresse des Jeunet :
• ÉLECTEURS ! SI VOUS VOULEZ ÛUE LES MÉDIOCRITÉS CESSENT DE DON- • MER DES ESPÉRANCES AUX NULLITÉS AMBITIEUSES :
« DONNEZ VOS VOIX A NOS CANDIDATS, ET NON A CEUX DE NOS ADVER- « SAIRES. »
Tel était le drapeau du doctrinarisme, parlant au nom de la dignité libérale et de la grandeur des caractères; drapeau deux fois malheureux, et par la désertion d'une partie des siens, et par la catastrophe qui l’atténuait dans la lutte.
« LIBRE CARRIÈRE OUVERTE A TOUTES LES AMBITIONS ET A TOUTES LES « VANITÉS ; LES PERSONNES SE METTANT AU-DESSUS DES PRINCIPES ! • répondaient les Jeunes, sous la double signature de leur président et de leur président honoraire ; à quoi un de leurs principaux organes ajoutait :
« Où sont les vues étroites? Où les mesquines ambilionsîQuidoit « recueillir sa part de bénéfice de la comédie qui se joue, si ce ne « sont eeux qui ne peuvent réussir que par la division, et qui trou- « veut à propos de la fomenter à.leur profil? »
(Indépendance d u 25 octobre 1860.)
De quelque côté donc qu’on se tourne, on n’aperçoit que vanités ; que personnes placées au -dessus des principes ; que nullités am-
bilieuses; que comédie, et, encore une fois, ce n’est pas nous qui l'avançons, nous reproduisons les paroles du libéralisme lui-même.
Mais la Belgique, com prend ra-t-elle ces paroles! Comprendrat-elle que, sous la fantasmagorie du libéralisme doctrinaire, elle est la proie que se disputent les médiocrités, les ambitions, les nullités vaniteuses ? Qu’elle est l’exploitation de la comédie jouée par des hommes qui, à l'aide d'une captation de langage, la conduisent aux abîmes?
Et, la Capitale, a-t-elle compris ce que lui a valu un tel jeu? At-elle compris qu’il a désorganisé son administration ? Qu’il lui a ravi l’homme que l’opinion désignait comme un des plus éminents de son collège, immolé à un fanatisme qui voudrait s’imposer à la Belgique entière ? A-t-elle compris le vide fait au milieu d’elle par l’exclusion violente de celui qui n’a pas voulu plier sous un impitoyable joug?
El le doclrinarisme, lui-même, a-t-il compris que l’échec essuyé dans les élections communales de Bruxelles y a été pour lui son coup de grâce? (1)
Et n’avait-il pas déjà entendu, peu de temps avant, son honorable chef devenir, en plein Parlement, l’objet d’un langage non ménagé ? N'avait-on pas oui, dans le Palais de la nation, ces paroles :
« Qu'on n’aurait pas égard à l’autorité de l’âge ? »
Voici comment l’organe doctrinaire rend compte de l’incident que nous considérons comme ayant trop de signiftcalion pour le passer sous silence.
« Il nous serait impossible de refouler au fond de notre coeur « le sentiment pénible que nous a causé la séance de la Chambre « des Représentants d’atijonrd'hoi (23 juin 1860). Nous ne voulons • pas revenir sur les inconvenantes paroles adressées à une des « gloires du Parlement. L'honorable député a exercé la plus belle « des vengeances par la modération de sa réponse; il a dit que si, « malgré ses cheveux blancs, on ne voulait pas recevoir de ses « leçons, il était, lui, toujours disposé à s’instruire des lumièreset
(l)C’cat ce qu’ont démontre les élections Communales de 1863. Non-seulement k doetrinarisme a été forcé d’inscrire sur la liste de ses candidats les hommes qu'il repoussait en 1860. mais loua les candidats appartenant aux nuances Ica plut avancées de ta capitale et des faubourgs qu’il voulait (aire éliminer, ont été nommés par les jeunes. Tant il est vrai que le système de l'nrfueiviime tourne infailliblement contre ceux qui le proclament, et que, pour lui, les triomphes se transforment en défaites ' Parmi les candidats élus se trouve le professeur dont nous avons exposé les doctrines dans la première partie de ers éludés.
« des conseils de ses collègues, quelle que fût la couleur de leurs « cheveux. »
(L'Écho du Parlement du 24juiu 1800.)
Sans doute, ce sont de belles et nobles paroles, et on ne saurait plus dignement répondre ; mais que peuvent les paroles là où les faits doivent suivre leur cours!
Les élections pour la Chambre des Représentants de 1863 virent se renouveler, entre les Vieux et les Jeunes, le même échange de courtois langage que nous avons rapporté; nous pourrions en donner le texte, mais nous le croyons inutile.
Et le Pays, le Pays, pourra-t-il résister longtemps à des brigues, où ceux qui tiennent le Pouvoir, sont, par ceux qui marclient sous le même drapeau, signalés comme les premiers acteurs?
Tous les efforts ont été tentés pour enlever aux dissidences le caractère d'une question de principes. L’on a cherché à mettre ceux-ci hors de cause, disant qu’ils n'étaient pour rien dans la lutte, et qu'il ne s'agissait que de personnes.
Mais les faits sont là qui parlent plus haut que tout ce qu'on peut dire, et si une chose est évidente, c’est que non-seulement des principes se trouvaient engagés, mais que ce ne sont pas les Jeunes qui ont passé du côté des Vieux; ce qui est évident, c’est l’entrainement des Vieux vers les Jeunes.
Mais, admettons, pour un instant, qu’il n’y avait aucune question de principe dans une lutte qui, de part et d’autre, s’est poursuivie avec tant de chaleur ; quel déplorable speclable, faudra-t-il dire, que celui de voir le bien général céder le pas devant les personnes! Et comment des hommes qui se préoccupent, avant tout, des personnes, ont-ils, après cela, la témérité d’affirmer qu’ils s’assemblent au nom des intérêts de la patrie? N’est-ce pas la plus amère mystification? Constatons -le, cependant; mais constatons, en même temps, qu’il y avait la cause du doclrinarisme et la cause radicale.
C’est le journal lui-même des doctrinaires (1) qui l’a déclaré, alors qu’il fil au premier organe du libéralisme le reproche de s’être rendu le principal (2) organe des radicaux.
(1) L'tickodu Parlement.
( 2 ) V Indépendance.
Carirléredcla lu ut entre ht Vieux et le* Jeunes.
Il y avait donc des principes en caisse, et des principes assez redoutables pour obliger les doctrinaires à s’élever contre eux; principes doublement redoutables, puisque ceux qui les représentent l’ont emporté, malgré tout ce qui a été fait pour leur opposer une barrière; et principes, ajouterons-nous, devenus le signal de la nécessité de changer de système, le pays ne pouvant tenir contre les ' convulsions qu’ils lui préparent.
D t u Le Parti doctrinaire modifiera-t-il son système? L’expérience lui a-t-elle fait voir de quelle importance est l’élément conservateur? Sentira-t-il, qu’isolé de cet élément, de nouvelles défaites sont pour lui inévitables, en ouvrant de plus en plus carrière à des principes que lui-même il répudie? Cessera-t-il de voir des fantômes là où est une des grandes bases des Etats?
Avec les Jeunes, pas de transaction possible; et qu’on ne l’oublie point, les Jeunes d'aujourd’hui ne seront pas ceux de demain.
II est dans le Parti doctrinaire des hommes dont les sentiments patriotiques ne le cèdent à aucuns autres; des hommes que leurs talents placent au niveau de ce qu’il y a de plus éminent dans le pays, et de qui les idées grandes et généreuses ne sauraient hésiter quand il s’agit d'intérêt public. Bien que dans toute la force de la virilité, la Belgique constitutionnelle est jeune encore; il lui fallait l’expérience du temps pour les choses dout souvent il possède seul le secret. Ce n’est point s’abaisser que ne pas lui résister; c'est grandir avec son pays; c’est se montrer accessible à la voix du progrès véritable; c’est placer l’expérience au-dessus des doctrines.
L’art de gouverner est, avant tout, un art expérimental ; les principes inflexibles sont incompatibles avec lui; tel principe est vrai, à telle époque, et point à telle autre; telle doctrine s’applique à une circonstance, et point à une circonstance qui n’est pas la même; partout des méprises et des erreurs ont dû se produire, mais la loyauté Nationale est demeurée sauve !
Qu’y a-t-il à taire! Faut-il du clérical? Pas le moins du monde. Il faut la chose la plus rationnelle: ne plus pratiquer l'exclusivisme ; ne point combattre les influences religieuses dans leurs droits légitimes; lever sérieusement les entraves que rencontre l’instruction religieuse là où on ne peut la séparer de l’instruction proprement dite ; nommer aux fonctions de l’Etat en dehors des Partis, ne prenant pour règle que le mérite et le besoin des services ; en un mot.
la Constitution loyalement exécutée, et non, comme aujourd'hui,, une Constitution interprétée contre l’élément conservateur.
Redisons-le, car approfondir les choses et pénétrer au cœur des questions, est le seul moyen de les résoudre.
Un fait est constant : Le doclrinarisme a disparu pour faire place aux principes qu’il combattait, non pas encore à tous, il est vrai, mais à un trop grand nombre.
Saurez-vous vous arrêter, lui redemanderons-nous ? Non, faut-il répondre, pas plus dans l'avenir que par le passé ; car, dans cette voie. I on doit ou céder ou rompre.
Jamais vous ne pouvez espérer convaincre vos adversaires ; quoi que vous fassiez vous ne pouvez les contenter qu’en abdiquant.
L’état d'isolement étant donc impossible, n'y a-t-il point, là, une considération des plus pressantes pour se rallier aux principes qui se rapprochent le plus des vôtres, et qui s’en rapprochent, dironsnôus, à tel point, qu’il esta peine possible de marquer ce qui les sépare, et qu'on serait peut-être plus dans la vérité, en affirmant, qu’au fond, il n'existe pas de séparation réelle, puisque tout se réduit à une question de défiance, sans aucune opinion hostile.
Qu’y a-t-il, en effet, de votre part, autre chose que la crainte de voir le clergé s'immiscer dans le domaine civil? Crainte chimérique, cette immixtion étant l’impossibilité même, en présence des garanties que la Constitution donne contre elle, et du sentiment national qui ne le souffrirait point. Si donc nous nous rendons bien compte de la situation, la méfiance, est la seule raison d'être de votre principe d’exclusion, raison évidemment hors de proportion avec les perturbations qu’elle amène, et sur laquelle ou doit pouvoir s'entendre.
Mais trente-deux années d’expérience n’onl-elles pas suffi , et au delà, pour faire voir que cette crainte n’est point fondée? Ces trente-deux années ne donnent-elles pas l'assurance la plus complète qu’il ne se rencontre, chez le clergé, aucune pensée d’immixtion dans le domaine de l'Étal? Est-il une chose qui saurait être mieux démontrée? La passion de Parti peut dire le contraire; mais serait-elle capable d'en produire une preuve, une seule preuve? El l’homme sensé n’a-t-il pas la plus intime conviction qu’il en est ainsi? N'est-ce pas assez, quand d’ailleurs il faut choisir entre une telle expérience et les doctrines radicales?
Oui, nous ne craignons point d'en appeler à la nation entière pour témoigner si, depuis que le clergé a été mis en possession de ses libertés constitutionnelles, il s’est jamais montré autre que res-
peclueux envers les lois, nos institutions et le Pouvoir? avec d’autres préoccupations que celles de l’intérêt qui lui est confié, sané faiblesse, mais sans idées d'empiétements, comme sans exagération d’aucune espèce? autre enfin, que dévoué à la patrie pour laquelle il est prêt à tout sacrifier, honni sa conscience? heureux de la confiance qu'on lui témoigne, sans en abuser jamais, et, pour ne rien omettre, plus tolérant envers tout le monde qu’on ne l’est à son égard ?
Encore une fols, n’est-ce pas assez quand on songe que l’humanité ne saurait se mouvoir dans les abstractions; qu’il lui faut les choses positives, et qu’elle doit opter entre le principe conservateur et les théories anarchiques?
Mais les hommes du doctrinarisme veulent-ils une preuve directe que chez le clergé belge il ne se rencontre pas l’ombre d’une pensée d'immixtion dans les affaires de l’État? En voici une qui ne saurait l'être davantage.
Vous occupez le Pouvoir depuis 1857, leur dirons-nous; assurément n’y êtes-vous pas arrivés à la suite de faits de nature à vous rendre le clergé sympathique. Eh bien, si malgré cela, au lieu d’incliner du côté de vos adversaires en libéralisme, vous vous étiez résolument tournés vers ceux qui seront toujours, quoi qu’il advienne, les grands soutiens du Pouvoir; si on vous avait vus franchement exécuter la loi sur l’instruction primaire; franchement exécuter la loi pour l’enseignement moyen, qui, loin d’exclure l’instruction religieuse, ainsi que dans la pratique c’est la règle, fait appel à son concours; si vous n’aviez pas eu la malencontreuse idée de faire abroger l’article 84 de la loi communale sur les fondations charitables; si en place de toutes ces questions brûlantes: question des bourses d’études; question de la sécularisation des sépultures catholiques ; question de la sécularisation des fabriques d’église, dont aucune ne se rapporte à une immixtion quelconque dans les affaires civiles, vous vous étiez abstenus de toutes ces mesures, comme decelles qui sont la conséquence de votre système, telle que la répartition des fonctions de l’État d’après votre politique exclusive: vous auriez vu les conservateurs et le clergé avec eux, vous les auriez vus, disons-nous, devenir vos premiers appuis.
Il a été en votre pouvoir de faire cette grande expérience; ou vous ne l’avez pas pu, ou vous ne l’avez pas jugé à propos, et au lieu de celle-là, vous avez l’expérience des résultats auxquels mène votre doctrine; doctrine qui implique une double contradiction, puisque d’un côté elle se donne comme conservatrice, alors qu’elle repousse
•ce qui en est inséparable; et que de l’autre, elle combat le radicalisme des Jeunes, tout en leur procurant les moyens de réussir.
Personne ne l'ignore, et vous-mêmes ne sauriez le méconnaître : la liberté est fascinatrice, et c’est là, précisément, ce qui commande de se tenir en garde, et rend nécessaire son alliance avec ce qui doit servir de frein ; c'est-à-dire, avec l’élément conservateur, tel que nous l'avons défini, ayant l’élément religieux à sa base.
C’est à quoi votre système n'a point pensé; croyant pouvoir se renfermer en lui-même, exister en lui-même, par les seules forces de sa politique transcendante, il a dédaigné cet élément, et ne s’est pas aperçu qu’il devait choir, comme toute chose que rien ne soutient, et choir, pour tomber de chute en chute.
Nous avons esquissé rapidement les résultats de la lutte qui, depuis 1859, s’est engagée dans la capitale entre les Fieux et les Jeunes; nous ajouterons encore quelques considérations ayant pour but de compléter l'élude que nous nous sommes proposé de faire de la nature de V exclusivisme, et si nous y revenons, c’est parce que, plus que toute autre chose, il résume, en lui-même, la question politique qui divise le pays ; à ce titre il mérite qu’on l’envisage sous toutes ses faces, sans craindre d’encourir le reproche dese répéter.
Être libéral et libéral exclusif, redirons-nous, sont choses qui n’ont entre elles aucun rapport; on peut être libéral jusqu’à l’extrême, radical même, et ne pas être exclusif.
Mais on ne peut, étant libéral exclusif, professer un libéralisme modéré, ainsi que le prétend le système doctrinaire; cela jure ensemble, puisqu'exclurc, en politique, est la négation de la modération et conduit nécessairement à l’absolutisme.
Le libéral exclusif doctrinaire, est celui qui combat les influences religieuses, parce qu’il les regarde comme devant toujours devenir politiques et porter atteinte à l’indépendance du Pouvoir.
Or, et déjà nous l’avons démontré, l'indépendance du Pouvoir civil et les influences religieuses sont choses complètement distinctes, se mouvant dans un cercle qui leur est propre, dont la délimitation est parfaitement déterminée.
Toute l’erreur consiste à confondre ces influences avec l’indépendance du Pouvoir.
Nouvelle* roe • •idrraliont »ar Car lu titisme libéral.
On s’est trompé de route; on n’a voulu que se garantir contre la domination du clergé, et au lieu de se fier aux moyens constitutionnels, on a, à une domination idéale qu’on voulait éviter, substitué une domination réelle, alors que dans notre libre patrie il ne devrait en exister d’aucune espèce.
On a fait comme celui qui, pour prévenir un mal qu’il appréhende» ne connaîtrait d’autre moyen qu’ôter la vie; de môme, afin d’empécher une prétendue immixtion du clergé dans les affaires, on s’efforce de le mettre à néant, afin d’en écarter ceux qu’il représente; principe subversif de l’ordre social, et qui prévaut aujourd'hui chez beaucoup de personnes, sans qu’elles le soupçonnent, toutes croyant ne venir en aide qu’à l’indépendance du Pouvoir, alors qu’elles ne font que de Vexclusivisme.
En fait, Vexclusivisme ne veut point dire, comme on le soutient» pas d'immixtion du clergé dans les affaires; pas de majorités qui ne seraient que celles du clergé; pas d’administrations qui ne seraient que les administrations des Evêques!
Ce sont là des couleuvres, car s’il en était ainsi, la Belgique entière ferait de l 'exclusivisme.
En pratique et en réalité, l 'exclusivisme, non-seulement signifie l’Etat, sans élément religieux; mais guerre à l'élément religieux» qu’il faut combattre pour qu’il nese produise point dans la politique.
Partant, sécularisation générale :
Sécularisation de l’instruction, sans intervention religieuse;
Sécularisation de la charité, sans celte intervention ;
Sécularisation des 1 ourses catholiques d 'études;
Sécularisation des fabriques d’église;
Sécularisation des champs de repos, par la suppression des cimetières catholiques.
Dans tout cela, il ne s’agit point d’une immixtion du clergé dans le domaine civil; il s’agit de l’élément religieux là où il est cher lui et doit être chez lui.
L 'exclusivisme va donc plus loin que la non immixtion du clergé dans les affaires de l’État ; il se transforme en véritable atteinte à la liberté des cultes, et réalise, autant qu’il le peut, le programme portant : « Plus de catholicisme anticivilisateur. »
Le régime de l’exclusion, lorsqu’il n’est point i'anticatholicisme en principe, est celui des mesures préventives et des provocations hostiles; il introduit dans la société un étal d’irritation permanente, quand il ne devrait y régner que paix et concorde.
L’exclusivisme ne saurait point ne pas devenir despote envers
tout ce qui n'est pas lui, ce qui le rend l’antithèse do liberté et de tout Pouvoir constitutionnel Belge.
Protecteur, en apparence, contre une domination religieuse impuissante, il est lui-même la plus oppressive comme la plus subversive des dominations; car, inspiré par la négation d’un bien moral, sa domination sape la base vitale des "Sociétés humaines.
Il est comme impossible qu’il ne soit pas le produit des mauvaises passions, et là où il ne serait que le résultat d’un faux système. il engendre l’erreur et les passions autour de lui, sans pouvoir lui-même en maîtriser les effets.
L’exclusivisme doctrinaire n’en possède pas moins un prestige, dont le danger ne se découvre qu’en allant au fond des choses ; car il échappe à un examen superficiel, le seul auquel se livrent la plupart des hommes. C’est ce qui explique le grand nombre de ceux qu’il égare; il est comme ces mirages qui, séduisant par un jour trompeur, font tomber dans d’irrésistibles illusions aussi longtemps que le mirage se prolonge.
Pareil effet se’produit toutes les fois que, pour défendre un système erroné, on l’étaie d’un principe vrai, auquel on l’assimile.
Ainsi, le principe de l’indépendance du Pouvoir civil est vrai, personne ne le conteste; mais le système de l’exclusivisme, qu’on voudrait faire passer comme étant la même chose, est diamétralement le contraire. Cependant, pour s’en convaincre, il faut une analyse dont beaucoup de personnes ne se donnent pas la peine, et dont d’autres sont peu capables.
Delà la méprise de ceux qui pensent que l'exclusivisme n’est que l’exclusion du clergé des affaires publiques, et qui ne s’aperçoivent point que l 'exclusivisme n’indique le but que pour le dépasser, et frapper à la fois le clergé et la cause dont il est l’organe. L’indépendance du Pouvoir civil représente l’harmonie; l’exclusivisme, la division et la guerre; il est le programme d’un ennemi déclaré, mais qui se déguise, comme nous l’avons longuement démontré dans le cours de ces Éludes.
Bien loin donc de sauvegarder l’indépendance du Pouvoir et de le maintenir libre, il lui est hostile, puisqu'il le tient constamment en présence d’un adversaire. De là, plus d’impartialité; de là, Je règne de l'arbitraire, la négation de la justice distributive; de là, le régime des préférences; l'exclusion des uns au prolit des autres, sans autre règle que celle du programme de l 'exclusivisme. C’est la perturbation progressive de tous les principes gouvernementaux;
la provocation en permanence aux intrigues et aux passions ; le tombeau de la moralité politique et administrative.
Et l'on soutiendrait que ce soit là pratiquer la Constitution? Et l’on voudrait que la Belgique se pliât à un tel régime? Et l'on s’imaginerait pouvoir le lui imposer et la placer sous le joug de quiconque est avide de places et de faveurs? Et au milieu de tout cela, on prétendrait lui faire aimer la liberté, alors qu'on ne lui donne que {'exclusivisme! — On voudrait que, dans {'exclusivisme, elle adorât la liberté; que dans un despote, elle vit une idole?
L’aberration de la passion peut porter le vertige jusque là ; mais l’Esprit national proteste!
L 'exclusivisme libéral, en s’emparant du Pouvoir, a parlé d'homogénéité; il a dit que le Pouvoir devait étTc un et avoir des vues identiques; il avait raison : mais il ne songeait point qu'il confondait l'homogénéité exclusive avec l’homogénéité constitutionnelle; que son homogénéité était celle de {'exclusivisme, et non point l'homogénéité nationale; qu'ainsi, à un principe juste, il substituait une application qui le faussait dans la pratique; surtout il ne songeait point à ce Conaeil Auguste, que déjà nous avons eu occasion de rappeler, mais' qu'on ne saurait assez remettre sous les yeux : d'éviter toute mesure qui tendrait a fixer la suprématie d'une ortNiON sur l'autre; conseil qui va droit à l’adresse de IVxclusivisme, puisque non-seulement telle est sa tendance, mais que tel est son but et sa raison d'étre.
Répétons-le une dernière fois, qu’autre chose est libéralisme, et autre chose libéralisme exclusif; la distance qui les sépare est la même que celle qui existe entre tolérance et intolérance; intolérance et exclusivisme sont synonymes; qui dit au contraire libéralisme, dit tolérance et liberté.
L’exclusivisme , qui règne en maître au Pouvoir, doit régner aussi en maître à tous les degrés de la hiérarchie : au Parlement , aux conseils provinciaux, aux administrations des communes, dans toutes celles qui en dépendent ; exclusivisme en tout et partout, s’étendant aux affaires, aux relations privées comme aux familles, pour y introduire les antagonismes et la désaffection; et ce n’est point là un tableau de fantaisie, il est celui que chacun a sous les yeux !
Et quelle matière à réfléchir!
mi. dirmoo Veut-on une des preuves les plus saillantes des résultats auxrm puii. mtae. q Ue | s ni ^ne {'exclusivisme de Parti?
On la trouve dans deux faits, les plus considérables qui depuis longtemps se soient présentés devant le Parlement : l’un ayant pour objet la défense du territoire; l’autre, une transformation dans le régime financier par l’abolition des octrois! N'examinons pas les choses en elles-mêmes , mais constatons que l’une et l’autre question a été résolue, non au point de vue National, mais de Parti!
La question vitale des fortifications d’Anvers ;
La question capitale de la suppression des octrois, ont été votées l’une et l’autre par des considérations de gauche et de droite ; dans l'une comme dans l'autre, l'intérêt de Parti a été dominateur!
Si ce n'est point là un mal dépassant tous les maux, nous avouons n'être pas en possession d’une intelligence à laquelle if nous soit permis de nous en rapporter.
Et ce que nous avançons, on ne saurait le contredire.
Quand, en effet, d’une part on trouve la gauche, que d’autre part se rencontre la droite; il faut bien que les membres dont Luire et l’autre se composent n’aient point pris pour guide la conviction du for intérieur; il y a là preuve matérielle que ce n’est point la conscience du vrai qui a présidé aux voles émis.
La gauche a beau reprocher à la droite de voter par esprit d’opposition , c’est un non sens; car la droite répond à la gauche, que c’est le même esprit de Parti qui la détermine dans ses votes. Mais ce qui reste vrai, c’est qu’entre les deux existent les angoisses de la Patrie, livrée, elle, à la merci des passions qui la déchirent.
La réflexion que nous allons ajouter est amère, mais qui oserait la contester?
Retournons les situations. Supposons qu'un ministère de droite eut présenté le projet de loi pour l’abolition des octrois de la même manière qu’il l'a été par un des chefs du libéralisme, c’est-à-dire, en prélevant dans une large proportion les voies et moyens sur une consommation populaire.
Le libéralisme l’aurait-il accueilli avec les applaudissements qu’il lui a donnés? Aurait-il voté des ovations à son auteur?
Qui oserait le dire? Qui mêmeorerait affirmer qu’il n’y aurait pas eu assez de paroles de réprobation contre ceux assez malavisés pour tailler la boisson du peuple, et que, développant ce thème, on n’eût forcé le ministère au retrait de la loi, tant l’Esprit de Part', s’unissant à l’agitation des passions, fausse les idées et s’impose en tyrannique arbitre du blanc et du noir!
''Parotot Auflu*-
t«iat Solennel .«• du Ko 1 , proclamant la devise Nationale : rcnion fit U la foret !
Terminons.
il n’y a pas longtemps encore, et qui ne s’en souvient! C’était eu juillet 1860 ; quelques bruits étranges avaient circulé au dehors; aussitôt une grande, nous dirons une sublime démonstration nationale se produit d’un bout de la Belgique à l’autre! Comme un seul homme, et comme avec un seul cœur, la Belgique se lève autour de son Roi et de ses princes! Tous poussent le cri, mille et mille fois répété : Vive ie sol lielge! Pàisse celui qui porterait atteinte à son indépendance ! Les frémissements de patriotisme et d’amour pour le Roi qu’on vit en 1856, se renouvelèrent, et partout l'anniversaire du 21 juillet 1860 répondit à celui de 1856!
Non, l’on ne saurait s’y méprendre : Cette spontanéité, cette universalité d'enthousiasme et d'élan, qui dans toutes nos villes signalèrent le vingt-neuvième anniversaire de notre Souverain, aimé, se résument en eutier dans les électrisantes paroles qu’il fit entendre de souvEAii, et, cette fois, en présence de la plus imposante assemblée nationale qui jamais ail été réunie en Belgique pour acclamer les bienfaits de celui qui la gouverne : l'union fait la Forte!
Paroles magiques et saintes! Notre précieuse devise, revendiquée, en celle circonstance, par la Royauté que la nation vénère, et qu'elle vénère précisément à cause de cela !
Oui, telle fut la haute signification de cette unanimité de sentiments, qui transforma la journée du 21 juillet 1860 eu une solennité patriotique et de famille, comme on n’en vit jamais de plus émouvante, et comme si pendant toute celle nationale journée la Belgique entière n'eût formé qu’une âme, pour redire avec son Roi, qui l’y conviait : l'union fait la Force!
Oui, l’union fait la Force ! l’union fait des journées comme celle du 21 juillet à Bruxelles ; du 9 juillet à Garni ; du 22 juillet à Namur; du 23 juillet à Cbarleroi; comme celles qu’elle fit partout où il fut donné au peuple belge de bénir le monarque qui lui redisait sa devise, comme sa propre devise !
En se pressant alors autour de son Roi, avec ses acclamations frénétiques, elle ne fit autre chose, celle bonne, cette loyale et immense population belge, que lui témoigner que cette devise était toujours la sienne ! Ses acclamations unanimes furent une protestation frémissante contre ceux qui voudraient la lui ravir!
Contre ceux qui, la parquant en deux camps ennemis, voudraient, au milieu des agitations du monde, empêcher que la journée du 31 juillet 1860 ne devienne à jamais pour la Belgique une journée impérissable!
Oui, la sublime manifestation patriotique qui, en. 1860, a immortalisé le règne du fondateur de la Nationalité belge, a rendu la division de Parti, une pensée sacrilège!
C'est notre conclusion, et nous la livrons aux méditations de ceux à qui le souvenir de la journée du 21 juillet 1860 fait encore battre le cœur!