‹ Du louage de services ou contrat de travail: étude sur les rapportsChapitre 28 sur 171 · Poincaré, Traité d^hygiène industrielle, p · texte numérisé non relu

Poincaré, Traité d^hygiène industrielle, p

4. Voir, par exemple, Rev. sociale et politique, III (1893), p. 263.

Les conséquences intellectuelles et morales du travail prolongé ne sont pas moins graves. L'ouvrier, exténué par 12 ou 14 heures de travail à Tusine, n'a d'autre souci que celui du repos ; il n'y a pas place dans sa vie pour des préoccupations intellectuelles ; père de famille, il se trouve empêché de diriger l'éducation de ses enfants, et ceux-ci seront môme tout à fait abandonnés à eux-mêmes, si leur mère aussi est tenue éloignée du foyer par un travail journalier de 12 heures et plus.

Mais le surtravail ne se borne pas à épuiser le corps de l'ouvrier, à oblitérer son intelligence et à lui interdire les douceurs de la vie de famille ; il a été constaté aussi par les observateurs les plus impartiaux que « l'accablement où l'excès de travail plonge les ouvriers est une des principales causes de l'ivrognerie »*.

Lorsque le système de la liberté contractuelle absolue peut entraîner d'aussi désastreuses conséquences, non pas seulement pour quelques individus isolés, mais pour toute une catégorie de citoyens, le législateur n'a-t*il pas le droit de limiter cette liberté, au nom de l'ordre public et de la morale, et, — disons le mot, — au nom de l'humanité?

Ne rencontrons-nous pas, dans notre droit civil, nombre de restrictions à la liberté des contrats, qui se justiQent moins aisément que la réglementation du travail? Pour prendre un exemple entre mille, rappelons que l'art. 4388 du Code civil interdit aux époux de déroger par contrat aux droits qui appartiennent au mari comme chef de la société pécuniaire que le mariage établit entre les époux. Qui soutiendra que cette atteinte à la liberté des contrats est commandée plus impérieusement par l'ordre public et la morale que la réglementation légale du travail des adultes?

Nous objectera-t-on que, dans la réalité, la liberté des contrats n'a donné lieu à aucun abus et que le surtravail est inconnu dans l'industrie? Malheureusement la statistique

l. Reuk'm, op. cit., p. 23. Voir aussi : Lavoilée, Les classes ouvrières en Europe 9 tome 11.

repoti3s« cette objecLion. Sur le contineat la grande industrie impose aux ouvriers une moyenne do 12 heures de présence & l'usine par jour. 11 n'y a guère d'exception que pour les oavriera des mines, qui ne sont pas astreints en général à im travail aussi prolongé. D'autre part, dans certains pays, la durée du travail journalier de beaucoup d'ouvners dépasse 12 beures. En France, dans les iudustries textiles, elle se prolonge jusqu'à 13 et 14 heures. En parcourant les résultais de l'enquête récente de l'OCQce du travail sur les salaires et la durée du travail dans le département de la Seine, on constate que, dans un grand nombre d'établissements industriels, la durée normale de la journée de travail, repos déduits, est de 12 et parfois même de 13 heures (Tondeurs de cuivre et de bronze, coupeurs dans certaines fabriques de confections, etc.]- M. Vogelsang, dJrecleurde la Remie autrichienne, nous révèle qu'en 1883, dans les tissages de la Moravie et de la Basse Autriche, la journée de travail était de 16 heures, même pour les enrants. En Belgique dans certaines usines à feu continu, les hauts-fourneaux notamment, les ouvriers n'obtiennent un jour de repos par quinzaine que moyennant un travail continu de Î4 beures, car lorsque l'une dos équipes se repose, l'autre doit travailler 24 heures le feu devant être entretenu ' . Enfin, au congrès international dos ouvriers des industries textiles, tenu à Manchester, au mois de juillet 1894, M. J. Ashton, l'un des délégués anglais, résumantles déclarations entendues au congrès, a constaté que la durée du travail dans les industries textiles est : en Angleterre, de 56 heures et demie par semaine ; en Franco, de 66 à 70; on Allemagne, de 60 & 70; en Suisse, de 66; en Russie, de 70 à 80; en Belgique, de 66à 72; en Hollande, de 58 à 66; en Italie, de 66 à84; en Espagne, de 66 à 80; en Autriche, de 72 à

I. RenkiD, op. cit., p. IG et 17 et laa notea; — LoeaeviLz, Législation da trasail, ûant l'AsBodatiûn catholique, XVII, p. 316 ; — LavoUée, Let claaei ouorièrea en Europe; — KapporU ï M. le HioUtre <]ea affaireB ilnngèreï sur les condiliona du travail dans les pays élrangera.

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80; aux Etats-Unis, de 55 à 66 ; dans l'Inde, de 72 & SO, et au Japon, de 69 à 70 <.

Empressons-nous d'^outer que les graves abus, auxquels donne lieu le système de la liberté absolue des contrais, ne doivent pas nous faire apparaître les patrons comme des itres inaccessibles & tout sentiment d'bumanité. Il s'en faut de beaucoup, Dieu merci, qu'il en soit ainsi. Le patron est au contraire fort souvent le premier à déplorer les abus du surtravail, qu'il est impuissant à enrayer, car la concurrence, — surtout la concurrence étrangère, — lui impose l'obligation de réduire toujours davantage son priz de revient.

Ceci nous amène & parler de l'objection d'ordre économique opposée par les Mancbcstériens h la réglementation du travail des adultes.

2. Réduire la durée de la journée du travail c'est, dit-on, augmenter le prix de revient des marchandises et, par conséquent, tuer l'industrie nationale en la mettant dans l'impossibilité de lutter contre la concurrence étrangère.

11 est incontestable que l'intérêt de l'industriel est de prolonger la journée de travail, aCn de diminuer ses frais généraux. En effet, les dépenses fixes telles que loyers, contributions, etc., doivent se répartir sur l'ensemble des produits, par conséquent le travail prolongé ou continu en augmentant les produits diminue la part des dépenses Qxes qui pèse sur chacun de ceux-ci >. Or, si un industriel, pour abaisser le prix de ses produits, prolonge la durée du travail jounitùier, ses concurrents seront obligés de l'imiter. De sorte que l'intérêt des patrons et les nécessités de la concurrence régleront seuls la durée du travail, au mépris des exigences de Thumanité et de l'hygiène. Ainsi s'explique « la tendance générale & exiger de l'ouvrier un maximum

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