CHAPITRE VI
De la lumière*
Après avoir reconnu, ou plutôt m’être persuadé que la chaleur et le feu ne sont que des accidens d’une transmission de mouvement communiqué, j’ai dû me demander ce que c’était que la lumière.
J’étais bien certain qu’avant moi cette question avait été résolue; mais comme il y avait division d’opinion entre les physiciens sur^ la cause de ce grand phénomène de la nature, je me trouvais embarrassé du choix à faire entre les diverses théories qui leur servaient à l’expliquer.
Les uns, d’après l’autorité de Descaries, ne considéraient la lumière que comme un elfet, ou plutôt une modification du^ mouvement dans la matière universelle; les autres, d’après leur manière, d’interpréter les idées de Newton, la regardaient comme un principe , une cause agissante par elle-même, comme un des rouages enfin du mécanisme de l’univers.
D’après fhypolhèse de Descartes, le soleil
ne serait qu’un corps inerte, et dont toutes les propriétés se réduiraient à communiquer, par sa rotation sur lui-méme, au centre de notre système planétaire, un mouvement aux globules de matière répandus dans l’espace.
Selon rhypothèse dite newtonienne , le soleil serait, au contraire, un foyer de feu et de lumière dont les rayons nous donneraient la manifestation.
Comme dans toutes mes recherches je pars d’un point d’où les physiciens ne sont pas encore partis, mes idées ne peuvent être influencées par aucune des théories reçues; il m’est donc absolument égal qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas un fluide lumineux; ce qu’il m’importe, est de découvrir laquelle de ces deux hypothèses s’accorde le mieux avec mes certitudes expérimentales, et c’est à coup sûr celle adoptée et annoncée par Descartes.
Que dans le temps où vécut ce grand philosophe on n’ait point admis la réalité de ces aperçus, cela ne m’étonne pas; les sciences d’alors, encore enveloppées des ténèbres de l’astrologie judiciaire, croyaient s’en dégager en rejetant tout ce qui ne parlait qu’à l’intelligence. Un soleil foyer de lumière et un fluide lumineux qu’on imagina pouvoir soumettre aux calculs et aux
ïîianipulations chimiques, joints à la prétention de tout comprendre et de tout expliquer, durent donc faire donner la* préférence au soi-disant système de Newton; si je dis le soi-disant système, c’est que ce grand géomètre ne l’avait lui -même donné que comme une hypothèse, et que, dans mille occasions, il n’avait cessé de répéter qu’il croyait les corps mus par des a gens invisibles qui jusqu alors s^ étaient refusés a tous les moyens de constater leur existence.
Lors donc que par ma puissance magnétique, non seulement je puis reconnaître, mais constater l’existence d’un agent invisible aperçu par Descartes et soupçonné par Newlon ^ et lorsque déjà, d’après les effets produits par cet agent, tant par moi que par les appareils électriques et galvaniques , j’ai p)u acquérir la preuve que la chaleur et le feu n’en étaient que des accidens, quelle présomption cela devait me donner que la lumière n’en était qu’une autre manifestation î Mais comme en physique une présomption n’est rien si elle n’est appuyée et justifiée par l’expérience, je vais chercher s’il n’en est pas quelqu’une où la lumière me puisse apparaître sans le préalable d’un corps en com^ buslion ; je ne vois que la machine électrique qui puisse me produire encore cette lumière-
là; il n’est personne qui n’en ait vu le magique effet dans les cabinets de tous nos physiciens.
Que ce soit par l’arrangement dé petites plaques métalliques non contiguës les unes aux autres, ou par d’autres moyens; qu’on explique ensuite cela tout comme on voudra, peu m’importe; le fait est, qu’au moyen du plateau tournant d’une machine électrique , vous produisez, dans l’obscurité, une illumination dont la clarté est en tout semblable à celle des éclairs*
Si l’on venait à objecter que la lumière, ici, n’est qu’une suite, un dérivé de Teffet électrique que j’ai déjà appelé feu, je demanderais d’abord quelle raison l’on a de supposer du feu là où rien ne brûle : mais, de plus, en supposant même que cette lumière annonçât Fapproche ou la présence du feu , toujours serait-il bien certain quelle l’aurait précédée, et que, sans la moindre crainte du feu, l’on pourrait en être éclairé tout le temps qu’avec l’arrangement qui l’a produit, l’on ferait tourner le plateau de la machine électrique.
Soit donc que la lumière soit un effet médiat ou immédiat de la machine électrique, toujours est-il certain quelle en est un produit. Mais d’une machine à transmettre du mouvement, l’on ne peut tirer que des effets de mouve-
ment; donc la lumière n’est et ne peut être^ ainsi que le feu , qu’un effet de la transmission £ un mouvement communiqué (i).
Cette conclusion est, je le sens bien, difficile à adopter : d.éjà le feu, comme un des effets de cette transmission de mouvement, m’avait moi-méme étrangement surpris, et la lumière, à présent, m^étonne encore bien davantage; mais que font à cela ma surprise et mon étonnement? Fallait-il donc, pour que je ne m’é-* tonnasse pas, que MM. Priestley , Nollet , Francklin ^ et tant d’autres, cassassent les premiers instrumens qui leur avaient appris à se jouer des effets du tonnerre? Est-ce donc, d^ailleurs, une impression si fâcheuse, et dont on doive tant se défendre , que celle de l’étonnement? Je crois, au .contraire, qu’avec beaucoup d’esprit, c’est une preuve de sottise que de n être étonné de rien; car enfin, tout dans la nature est étonnant ; et si nous voulions bien
(i) Qui pourrait affirmer aujourd’hui que non seulement nos salons, mais nos grandes villes , nos routes, et jusqu’aux cabanes de nos villages, ne seront pas un jour e'claire' par le seul effet du mouvement communique' par des machines e'iectriques Le monde est bien jeune encore , à en juger par tout ce qui nous reste à savoir et à oublier.
y faire attention , nous verrions même qu’il n’y a jamais d’admiration sans étonnement ; et la raison en esl simple , c’est que l’on n’admire jamais que ce que l’on ne peut faire ou imiter; témoin les œuvres de Dieu, qu’on ne peut com-- ' prendre, ou les actes des grands hommes, à Fintelligence desquels la nôtre ne peut s’élever.
J’avais entrevu et déjà déduit des effets de mon action magnétique, il y a plus de vingt ans , tous les résultats que j’en tire aujourd’hui ; mais trop occupé alors à agir et à multiplier mes expériences, il me restait trop peu de temps à donner aux méditations et aux réflexions qu’elles me portaient à faire : je recon» naissais d’ailleurs toute mon insuffisance à pouvoir donner à mes idées les développemens dont elles étaient susceptibles; il eût fallu que des personnes plus instruites et plus édairées que moi s’en chargeassent, et voilà pourquoi leur prévention contre le magnétisme animai me faisait tant de peine.
Ayant cependant lu dans ce temps les ouvrages de quelques philosophes grecs, je me hasardai de citer, à l’appui de mes aperçus, leurs opinions sur les premiers principes des choses : ce que Pythagore appelle \âme du monde , se manifestait à mon intelligence par
ma puissance magnétique, et ce qu’il désigne du nom de soujfle , esprit , qui met cette âme en activité , me semblait devoir être ma pensée , qui, de même, met en action ma puissance magnétique. Pjtbagore, Platon, Hermès avant eux, Aristote depuis, et toute son école, ne comprenaient sûrement pas plus ce qu’ils professaient, et ce dont ils étaient pourtant bien persuadés, que je ne comprends aujourd’hui ma puissance magnétique et ses effets. Mais que de génie, de sagesse, d’esprit et de perspicacité il leur fallait pour avoir pu reconnaître d’aussi grandes vérités , sans qu’aucune expérience leur en eût jamais, comme à moi, donné la preuve?
Une de mes plus grandes privations, depuis que je m’occupe de ces intéressans objets, a été de ne pouvoir m’en entretenir avec des hommes justement célèbres par leurs profondes connaissances; mais une sorte de timidité m’a toujours empêché de céder au désir que j’avais de leur aller faire part de mes idées; il me semblait tellement porter avec moi le fardeau de l’opinion défavorable qu’ils avaient prise du magnétisme animal, que je ne me sentais pas le courage de leur en aller seulement prononcer le nom. Cet isolement de tous secours scientifiques, dans
lequel je suis resté depuis vingt ans, a du nécessairement nuire au développement de mes pensées; et lorsqu’aujourd’hui je laisse aller ma plume au gré de leurs confuses inspirations, je sens combien tout ce qui s’en produit doit être incorrect et incomplet; mais comme ce n’est d’abord qu’aux magnétiseurs que je m’adresse, et ensuite à ceux qui le deviendront, j’espère qu’en faveur de la vérité du principe d’où je pars, ils auront de l’indulgence pour toutes les conséquences qu’à tort et à travers je me permets, d’en tirer; mon but, je le répète, n’est point d’endoctriner; l’expérience seule apprend à connaître les hommes et les choses, et chacun doit travailler soi-même à son instruction. J’aurai rempli mon but, si, sans faire de mal à personne, l’ouvrage que j’écris peut conduire quelques-uns de mes lecteurs à se persuader, par leurs propres réflexions, que l’exercice et l’énergie de leurs facultés seront toujours en raison du degré de persuasion qu’ils auront du principe dont elles émanent , en même temps qu’ils reconnaîtront leur incapacité à le pouvoir comprendre et à se l’expliquer.
( Sy )